‹ Manuel de philosophie ancienneChapitre 5 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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de la discussion ; l'autre , sous celui de Réfutation des sophistes , dévoile les caractères du sophisme , et , par là même , enseigne à l'éviter ou à le convaincre. Les lieux de la dialectique , qu'on pounait appeler lieux communs de la controverse, représentent, distribués en divers groupes, les principes ou les éléments de toutes les questions qu'on peut agiter, de telle sorte que chacun d'eux renferme ce qu'il y a d'essentiel et de commun dans une foulé de questions ' particulières (4). Aristote établit donc et analyse une longue série de lieux communs de philosophie qu'il rapporte à quatre catégories principales, suivant qu'il s'agit de déterminer dialectiquement une définition, une propriété, un genre ou un accident ; il détaille les erreurs qu'on peut commettre ou relever ; il donne des conseils pour diriger l'esprit dans la recherche et dans les débats , des conseils pour interroger , pour répondre, pour résoudre les problèmes ; puis il passe aux sophismes, dont il détermine aussi et dont il classe les lieux communs; en apprenant à les former, il apprend à les réfuter ; enfin , après avoir montré combien sa recherche systématique et démonstrative des éléments du raisonnement et de ceux de la discussion diffère de cette énumération des lieux et des questions que les rbétoriciens faisaient avant lui sans ehoix et sans discernement, il termine ainsi sa Logique : a Pour la science du raisonnement, nous n'a- » vions pas de travaux antérieurs à citer , mais nos recherches » nous ont coûté bien du temps et bien des peines ; si donc il vous » paraît, après avoir examiné nos travaux , que cette science, » dénuée de tous antécédents analogues, n'est pas trop inférieure » aux autres sciences qu'ont accrues de successifs labeurs , il ne » vous restera plus à vous tous, c'est-à-dire à tous ceux qui ont » suivi ces leçons, qu'à montrer de l'indulgence pour les lacunes » de cet ouvrage , et de la reconnaissance pour toutes les décou- » vertes qui y ont été faites (2). »

On ne peut s'empêcher d'être ému par la noble simplicité de cet appel à la justice des hommes, et, au moment d'examiner

(1) Y. la définition do lieu donnée par Théophraste, dans Barthélémy Saint* Hilaire, Mém. sur la logiq., 1. 1, p. 110.

(2i Réfutation des sophistes, il, 24, sub fin., trad. de M. Barthélémy Saint- Hilaire.

DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. é3

la valeur de la méthode d'Aristote, on doit à la vérité de déclarer que toute la partie de cette méthode qui consiste dans l'analyse du raisonnement et de la discussion, loin de réclamer l'indulgence, impose l'admiration : Aristote a porté du premier coup cette logique analytique, qu'il a créée, jusqu'au point d'où Kant a pu v dire qu'elle n'a fait depuis vingt siècles ni un pas en avant, ni un pas en arrière (\). Kant Ta laissée lui-même où il l'a trouvée, et il semble impossible qu'on y touche jamais. Cette étu/de à la fois profonde, exacte, achevée de certaines des lois de l'esprit, met Aristote au rang de ces hommes si peu nombreux dont l'intelligence a pénétré jusqu'au vrai, en écartant la multitude des idées qui n'y conduisent que suivant un certain ordre, et qqi d'ailleurs l'enveloppent et le cachent.

On peut se placer à divers points de vue pour apprécier les mérites intrinsèques de la théorie du syllogisme et de la démonstration. Considérée en elle-même ou comme une étude analytique de l'entendement, cetle théorie est d'une immense valeur : elle donne à l'homme la possession réfléchie de l'instrument de ses recherches en tout ce qui touche au développement, à la déduction et à l'ordination de ses pensées ; considérée comme moyen de découvertes, cette théorie est au contraire absolument dénuée de valeur. S'il s'agit en effet de découvrir un principe, c'est par induction, et cela suivant Aristote lui-même, que procède l'esprit, et le syllogisme n'exerce pas d'influence directe. Mais s'il s'agit d'une découverte tirée comme conséquence d'un principe connu, il est de fait que l'esprit va plus vite que le syllogisme ; que la foule des rapports intermédiaires qu'il devrait régulièrement parcourir avant d'atteindre le terme de l'invention serait de nature à l'égarer plutôt qu'à le conduire ; enfin que les deux langues les plus accomplies scientifiquement que le génie de l'homme ait jusqu'ici construites, l'une qui est la prose de Pascal, de Descartes et de Voltaire, l'autre qui est la spécieuse de Viete, ont précisément pour caractère de diminuer dans une certaine mesure le nombre

(IJ V. Barthélémy Saint Hilaire, Logique d'Aristote traduite en français, 1. 1, prérace, p. 18. Dans ce travail au surplus si excellent et si net, nous oserons reprocher à M. Barthélémy d'avoir exalté l'œuvre et le génie d'Aristote un peu trop, même pour un traducteur, et abaissé la philosophie allemande beaucoup trop, même pour un élève de Y école française contemporaine.

4 -des moyens au lieu de les épuiser tous. L'histoire des sciences prouve d'ailleurs qu'avant Âriçtote et après lui ni les découvertes

» ni les systèmes n'ont employé le syllogisme, et que rarement la rigueur du raisonnement et des déductions leur a fait défaut.

m Nous reconnaissons, du reste, que les travaux d'Aristote et l'étude du syllogisme ont dû contribuer à former des langues et 4es intelligences analytiques, et par là même servir puissamment au progrès des sciences (4).

Reste à examiner la méthode syllogistique en tant que méthode •de démonstration ou de réfutation. Ce que nous avons dit des découvertes par analyse s'applique à la démonstration, qui a pour ^bjet de les exposer. L'emploi du syllogisme ralentit la marche de l'esprit et obscurcit la vision intellectuelle. Aussi nous semblet-il que la comparaison symbolique établie par un géomètre entre le général et le particulier, d'une part, le contenant et le contenu de l'autre, conduit à une simplification réelle de la méthode d'Aristote appliquée aux démonstrations (2). La démonstration est claire, en eftet, dès que le rapport du contenant au contenu devient manifeste, et dans la plupart des cas ce rapport paraît frappant malgré l'exclusion d'un grand nombre de contenus moyens que le sorite eût nécessairement mis en œuvre. La symbolique usitée en algèbre est encore plus simple, plus concise que cette sorte de symbolique géométrique appliquée par Euler au syllogisme. Le contenu d'une formule d'algèbre est infini et s'en peut déduire aussi par une foule de moyens sûrs et rapides. Or, nous regardons comme possible une langue philosophique à laquelle de nouveaux symboles, à la fois simples et compréhensifs, donneraient une valeur démonstrative incontestable, pour tous ceux qui admettraient les principes sur lesquels elle serait fondée. Si celte langue existait, la réfutation serait aussi facile que la démonstra-

(l) Il faut remarquer aussi que la Dialectique et la Réfutation des sophistes •et dû être long-temps utiles indépendamment de la valeur scientifique de l'analyse renfermée dans ces deux ouvrages. L'examen sévère des sophismes fondés sur l'amphibologie, sur la prosodie, sur la composition, etc., de ceux fondés sur la confusion de l'absolu et du relatif, sur la pétition de principe, ou, en général, sur l'ignorance de la thèse (ignorantia elenchi], était on ne peut plus nécessaire au milieu des abus de langage et de pensée que les sophistes avaient consacrés dans les écoles.

|2) V. Euler, Lettres à une princesse d'Allemagne, lettres 34 et suiv.

tion; uue simple réduction à l'absurde y suffirait, comme elle y suffit aujourd'hui dans les mathématiques. Jusque-là la méthode syllogistique, ordinairement inutile à la démonstration, nous paraît aucontraire nécessaire à l'exacte réfutation : en l'absence deftoule langue artificielle reconnue, le syllogisme, langue naturelle de l'esprit, est ; la forme dernière à laquelle on est obligé de conduire l'erreur conw. mise dans une déduction afin de pouvoir la mettre en évidence. VIII. Passons à l'examen des catégories, et pour flous préparer à porter un jugement définitif sur la valeur de la classification . qu'elles nous offrent, remarquons qu'Aristote les fait toutes dépendre de la première, dont elles expriment quelque mode d'être. Or, la première, l'essence, est pour lui, comme nous savons, l'individu, l'animal vivant, accompli ; de sorte que les neuf autres répondent aux questions suivantes, qu'on peut se poser sur l'état de l'essence : quante, quelle, par rapport à quoi, où, quand, comment, ayant, agissant, subissant ? Bien que cette énumération semble quelquefois confuse et n'ait rien de nécessaire (4), il faut au moins avouer qu'ainsi littéralement traduite et représentée dans notre langue elle offre tout ce qu'on peut affirmer ou demander au sujet de l'individu. Les syslèmes de catégories qui ont été composés par les modernes, celui de Kant même, si simple d'ailleurs et si beau, celui d'Hegel, si ingénieux et si vaste, ne nous semblent pas fondés dans toutes leurs parties sur des divisions nécessaires, ou qui ne puissent jamais porter les unes sur les autres (2) ni s'appuyer sur une étude absolument définitive de la pensée. Ils ont cependant sur le système d'Aristote une immense supériorité : conçus au sein d'une école idéaliste, ils présentent à la fois une analyse de l'être et une analyse de la connaissance; ils ne présentent la première qu'à la condition de la seconde, et si bien même que Kant n'admettait la réalité des catégories qu'en tant qu'idéale ou subjective, relative à nous, et qu'il pensait que l'être en soi nous est

(1) La langue grecque usuelle et la langue française conduisent ta effet à mêler des catégories qui ne demeurent distinctes que sur le tableau. Le comment et Voyant, par exemple, xûofai, tx«v, sont très- vagues, et leur contenu ne peut être déterminé que fort arbitrairement en l'absence de toute définition plus précise.

(2) La catégorie de la relation de Kant contient, par exemple, les idées d'attribut et de substance, que l'on pourrait tout aussi bien rapporter à la catégorie de la qualité, ou mieux encore à une catégorie nouvelle. A son tour, la qualité contient la limitation, qui ne convient pas moins i la quantité, etc.

irrévocablement inconnu. Il manqua à Aristote, auteur d'une théorie si admirable de l'induction, d'avoir compris que cette force, qui arrête dans notre entendement l'armée des sensations en déroute, et qui compose le général en unissant, en fixant les notions empiriques jusque-là désordonnées, n'explique pas les principes universels, mais plutôt les suppose, et ne peut que représenter le mode d'application que nous en faisons aux réalités sensibles, occasionnelles. Il lui manqua aussi de s'être rendu compte des formes générales de la sensibilité, le temps, Y espace, formes qui nous sont tout à fait propres et que nous ne connaissons au dehors que parce que nous les portons en nous. Si au lieu de chercher les premières réalités dans les objets de la sensation ponr tendre successivement à les abstraire, à les généraliser, à les élever dans l'esprit jusqu'à parvenir enfin à la notion de l'être pur, de l'être en soi, Aristote avait d'abord étudié l'intelligence , puis cherché au dehors la vérification de ses lois, il aurait fait ce que fit Kant, sauf qu'il eût pu ne pas douter de l'existence des objets de nos pensées. Mais la méthode ne devait pas ainsi du premier coup arriver à sa perfection, et c'était beaucoup, après Platon, que de montrer comment l'intelligence humaine s'applique aux faits sensibles, se les assimile, les fait idées, et construit la science.

Il était impossible que les catégories représentassent dans la méthode d'Aristote, dont nous venons d'indiquer la nature, ce qu'elles représentent dans les doctrines modernes. Elles s'appliquaient seulement à la détermination des grands caractères qu'on peut attribuer aux individus soumis à nos sens. Ensuite, à mesure que la science s'élevait, de nouvelles catégories paraissaient, sinon sous cette dénomination et dans un ordre toujours systématique, au moins conformément à l'esprit qui avait composé les premières. Ces nouvelles catégories se rapportaient, non plus aux essences, mais à l'entendement, dont elles fixaient les grandes notions et auquel elles traçaient une marche. Déjà nous avons vu que dans le traité logique des catégories Aristote examinait certaines notions qu'il éprouvait le besoin de distinguer et de définir. Partout dans sa Physique et dans sa Métaphysique, avant d'arriver à la Théologie il s'attache de même à explique

le3 termes philosophiques et les idées auxquelles ces termes répondent et qu'il se prépare à mettre en œuvre (I). Nous devons à son exemple , avant d'exposer l'idée générale du monde qui ressort de la logique d'Àristote , examiner brièvement ces notions ou ces termes qui composent une sorte de théorie des idées , non plus objective comme celle de Platon , mais subjective ou ramenée au vrai sujet de la pensée.

IX. Nous avons déjà exposé à propos d'Aristote comme historien de la philosophie , la notion de cause et les quatre modes qu'elle comprend. Parmi ces causes, deux sont externes par rapport à l'être, savoir: l'efficiente, à laquelle seule nons donnons aujourd'hui le nom de cause, et la finale, qui est véritablement cause aussi dans un autre sens en tant que but ou fin de la production. Les deux autres sont internes et sous les noms de forme et de matière, jouent le plus grand rôle dans la doctrine d'Aristote. Tout corps a forme et matière : l'une est proprement ce qu'il

(l) Cette considération nous explique jusqu'à un certain point l'existence et la place de ceux des livres métaphysiques qui sont consacrés à poser des questions, i définir des termes et A éclaircir des notions. Il est impossible de penser que ces livres ne sont pas d'Aristote et n'ont pas été destinés A tenir la place qu'ils tiennent. Cependant le désordre visible de l'ensemble, les nombreuses ré • pétitions et l'obscurité de certaines parties consacrées à des développements qui ne sont ni préparés ni continués, nous persuadent que la Métaphysique n'est que la réunion tant bien que mal opérée de plusieurs cahiers de leçons que le maître n'avait pas eu le temps de rédiger en un tout.— Rien n'était si difficile au surplus que de mener à perfection l'analyse de l'esprit, de la langue et des fondements logiques de la connaissance et de l'être, qui se trouve répandue dans les livres v, vi, vu, vin, ix, x, xi de la Métaphysique et dans quelques chapitres des autres. Ce travail accompli eût représenté un système de logique transcendentale, comme diraient les Allemands, et eût formé la deuxième partie de la Métaphysique. La première partie se fût alors composée des livres I, xm et xiv etdes chapitres historiques et critiques contenus dans les autres ; enfin le livre xn, précédé d'une partie du îv, eût formé la Théologie, fin véritable de la Métaphy- «içwe dans l'opinion de tous les commentateurs. Les livres H et in ne peuvent Être regardés que comme des appendices inutiles à l'ensemble. Tel est l'ordre que l'esprit moderne pourrait, ce me semble, désirer dans l'admirable ourrnpe qu'Àristote a laissé dans la confusion. — Il est bon de dire deux mots du nom même de la métaphysique, devenu si célèbre et ai usuel depuis Aristote. Ce nom, que M. Ravaisson rapporte, pour d'excellents motifs, à Aristote lui-même ou à s» premiers successeurs, servait à désigner, comme la véritable étymologie l'ir- <u que(Tàj«'eà*àpjmxà), les livres qui viennentaprès ^Physique. Il s'agit et d'un ordre d'idées et de l'ordre de succession des traités qui composent l'œuvre d'Aristote. (Ravaisson, Essai, part. I, liv. i,c. 3). Le terme de philosophie première ou de philosophie proprement dite devrait être préféré aujourd'hui A celui de métaphysique, qui n'a de sens et de valeur que dans le système d'Aristote.

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est actuellement ou en acte, l'autre ce qu'il est en puissance on ce qu'il peut devenir. Celle-ci réunit la possibilité des contraires et n'est jamais déterminée qu/en tant qu'elle peut servir de support à une forme déterminée elle-même. La forme et la matière ne sont séparables dans l'être que par conception, et la substance, ou sujet de tous les attributs, peut s'entendre ainsi, ou de la matière, ou delà forme , ou du composé des deux (1 ) . Mais outre l'acte et la puissance, il faut un troisième principe pour comprendre une essence réelle, et ce principe c'est la privation. En effet , d'une part l'être sous les diverses catégories a toujours un contraire : l'essence , par exemple, est ou une forme , ou la privation de cette forme ; la quantité est ou complète ou incomplète , etc. (2) ; d'autre part jamais les contraires ne peuvent coexister dans le même sujet (3). Il faut donc que tout sujet soit conçu comme composé de forme, de matière et de privation (4).

Les individus changent; c'est un fait sensible et que nul ne peut contester; qu'est-ce donc que le changement? Ce n'est certainement pas la puissance, ni l'acte, puisque tout changement se fait précisément de l'être en puissance à l'être en acte : il faut donc que ce soit quelque chose d'intermédiaire entre les deux , de sorte qu'au lieu de le définir illusoirement par des négations, comme on l'a si souvent fait, il faut le regarder, chose bizarre, mais cependant réelle , comme Vaclualitè du possible en tant que possible. Ainsi l'être provient de l'être en puissance ou du non être en acte, et lel ou tel être en acte de tel ou tel être en puissance , de sorte que la préexistence de la matière nous explique la production d'une infinité d'êtres, et nous rend raison des mélanges d'Anaxagore et d'Empédocle et du mot de Démocrite « Tout était en puissance. » Mais il y avait en outre diversité de matière , ce que Démocrite n'a pas reconnu (5). L'accidentel s'explique aussi par l'existence do la matière. Tout n'est pas nécessaire; les événements s'enchaînent, mais on peut souvent déterminer un point,

(1) Aristote, Métaphysique, vu, 3; et vin, 1.

(2) Id., ibid., xi, 9.

13} Id., ibid., iv, 3 et 4 ; et XI, 5 et 6.

(4) Id., ibid., XIJ, 2, sqb fin,

(5) Id., ibid, xi, 9; et XH, 2.

un instant précis où deux ctfatraircs sont également possibles , et la matière est le sujet de cette possibilité. Le principe et la cause de l'accident sont dans les êtres qui ne sont ni nécessairement , ni toujours , ni ordinairement dans le même état ; cette cause et ce principe sont eux-mêmes accidentels , il est donc im- , possible qu'il en existe une science (4 ). Le terme de nécessité s'en- «, tend ou d'une condition d'existence , ou de la contrainte , ou de p l'impossibilité d'être autrement, en particulier pour les conclusions syllogistiques (2) , et celui de hasard s'entend des productions accidentelles de la nature ou de la pensée; ces productions sont indéterminées, insondables, sans ordre, en nombre infini ainsi que leurs causes, mais elles sont nécessairement postérieures à l'être en soi (3).

Nous renvoyons au chapitre de la physique et de la théologie la détermination des diverses espèces de changement ou de mouvement, ainsi que la définition de la nature, la classification des sciences et la recherche de l'être en soi. Il nous reste ici à éclaircir quelques notions essentielles sur lesquelles Aristote a dû se déclarer après Platon et ses devanciers , puis à exposer le principe commun de sa philosophie , le principe de contradiction.

X. Nous avons vu que l'être, sous les diverses catégories, reconnaissait toujours un contraire : ainsi autant d'espèces d'être, autant d'espèces de non-étre. Ce dernier terme sert seulement à nier ou quelque essence, ou quelque qualité de l'essence ; et, en se rapportant à cette signification, on peut dire que le non-être est et qu'il est le non-être (4). Cela posé, toute essence est une, et toute unité réelle est une essence; l'être se divise comme l'un, et, par conséquent être et un sont véritablement synonymes (5). A l'unité s'oppose la pluralité ou la multitude, mais non pas comme

(1) Aristote, Métaphysique, vi, 2 et 3. Cf. Topiques, i, 5, où il ne s'agit cependant que de la définition logique de l'accidentMristote semble penser que la cause proprement dite de l'accidentel réel est la cause efficiente frappée elle-même d'accidentalité , c'est-à-dire non déterminée par des motifs nécessaires de finalité. V. Physique, il, 6.

(2)ld., ibid., v, f.

l3)Id., ibid., xi, b.

|41 Id. t ibid., iv, 2.

$) Id., ibid., loc, cit., et v, 6; et X, 2.

l'être au non-être; car la multitude implique l'unité, loin de l'exclure, et, dans les catégories, le rapport d'un à plusieurs est le même que celui de la mesure au mesurable. Or, les modes de l'unité sont l'identité, la similitude et l'égalité ; ceux de la multitude sont l'autréité, la dissimilitude et l'inégalité; de sorte qu'à l'opposition d'un et de plusieurs se ramènent celles de même $t d'au/re, de semblable et de dissemblable, d'égal et d'inégal, qui se rangent sous les trois premières catégories. Enfin, sous le terme autréité se rangent le différent et le contraire, qui est une espèce de différent; et le différent lui-même suppose ou le genre ou Y espèce, c'est-à-dire ce par quoi sont les mêmes deux choses qui diffèrent quanta l'essence (4).

On voit que le non-être, qui se confond avec la puissance, quand il s'agit de la réalité des choses, n'est d'ailleurs pour Aristole qu'un principe de négation dans l'entendement. Évitant ainsi, et grâce à une ressource que nous croyons illusoire, de poser le non-être même comme cause et élément de l'univers, il met à sa place, sous le titre d'opposition réelle de la multitude et de l'un, le principe de la pluralité des essences. Platon résolvait le même problème à l'aide du principe de Vautre, ou de la distinction, comme nous dirions aujourd'hui (2). Le principe de Platon nous semble logiquement antérieur à celui d'Âristote ; car on peut poser une distinction sans avoir l'idée claire de pluralité, tandis que la réciproque n'est pas vraie. Mais l'un et l'autre principe implique l'idée de négation ou de non-être, toujours antérieure à celle de limitation. Aristote ne traite pas non plus, en la pénétrant dans toute sa profondeur, la question de l'opposition du multiple et de l'un, ou du divisible et de l'indivisible. S'il l'eût ainsi traitée, placé au point de vue subjectif qui manquait à Platon, et niant l'objectivité distincte des idées et la participation des choses sensibles, il n'eût pas manqué d'apercevoir la coexistence des attributs contraires dans les essences réelles et naturelles, mais surtout celle de l'un et du multiple dans la pensée et dans le mouvement. Il faut donc reconnaître une grande infé—

(1) Aristote, Métaphysique, x, 3 et 6.

(2) V. ci-dessus, à la fin du chn pitre précédent.

riorité relative de la doctrine d'Aristote à celle de son maître, en ce que ce dernier apercevait clairement les attributs contraires des êtres naturels, que le premier s'exerça vainement à nier. Mais aussi, ne pouvant se décider à croire à ces essences immuables, distinctes, grâce auxquelles Platon s'élevait au-dessus du monde de la contrariété et des changements, Aristole eut sur lui l'avantage de faire rentrer la connaissance dans le sujet pensant, dans l'homme , et l'univers réel en lui-même. De là ce système des catégories, dont nous avons indiqué les premiers éléments, et qui offre à notre admiration le plus ancien essai et l'un des plus complets qu'il y ait d'une classification universelle des connaissances (4); mais de là aussi cette extrême préoccupation logique de l'esprit, qui confond les raisons de l'univers avec les attributs qu'il en peut connaître, qui réduit l'ontologie générale à des principes abstraits, l'acte et la puissance, la matière, la forme et la privation. Aristote eut le génie de comprendre que toute logique générale est en même temps une ontologie ; et ce génie le fit régner long-temps sur la philosophie chrétienne, dont la méthode est très-supérieure à la méthode commune des anciens ; mais il crut, et cette erreur si naturelle, alors inévitable, s'imposa par lui, et sans lui s'impose encore à toutes les écoles, il crut que cette logique générale devait être soumise aux mêmes lois que la logique toute spéciale qui nous enseigne à distinguer et à grouper nos idées pour raisonner analytiquement. En un mot, il fit du principe de contradiction le principe universel de toute connaissance, et il réunit sous le même nom deux principes trèsdistincts, dont l'un est vrai, l'autre faux.

// est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps. Si l'affirmation et la négation pouvaient être vraies simultanément, on discuterait sans s'entendre; il n'y aurait pas communication de pensées. Il faut que chaque mot soit connu, que chaque mot exprime une chose et non plusieurs ; celui donc qui dit que telle chose est et n'est pas affirme ce qu'il nie et nie ce qu'il affirme ; il affirme que le mot ne signifie pas ce qu'il signifie (2).

(1) Nous donnerons plus bas (part. Il, chap. 2) un tableau général des catégories d'Aristote, comprenant le système entier des sciences tel qu'il l'avait conçu.

(2) Métaphysique, XI, 5.

Aristole est ici dans le vrai, i! pose le principe de toute certitude, et la démonstration qu'il en donne est irréfutable quand on se tient dans la sphère des idées et des attributs ; mais, quand il étend son principe aux êtres, aux attributs envisagés dans les êtres et non plus dans la pensée, il fait confusion et ne prouve rien. Il ri est pas possible, dit-il, que les contraires se trouvent en même temps dans le même objet. Sans cela l'affirmation et la négation seraient vraies simultanément, puisque tout contraire est une privation, une négation. Deux pensées contraires ne sont pas autre chose, ajoute t-il, qu'une affirmation qui se nie ; on ne saurait donc concevoir en même temps, sous le même rapport, que la même chose est et n'est pas, et c'est mentir que de le prétendre (\ ). On voit comment la distinction de l'être et de la pensée échappe à ce grand penseur. Il essaie de réduire l'impossibilité des attributs contraires dans le même être à l'impossibilité de les unir dans la même pensée ; mais il ne prouve nullement que deux analyses successives, l'une et l'autre irréfragables, ne puissent pas nous conduire à déterminer l'essence d'un même être comme doué d'un certain attribut, puis de l'attribut contraire au premier.

Ainsi, tous les excès de la sophistique et de l'empirisme absolu, pour ainsi dire, déterminèrent Platon à remplacer, dans le système des essences, le principe du non-être par celui de la distinction, et Aristote à poser l'incompatibilité des attributs contraires en un même être comme le fondement de sa forte et vivace doctrine de la science. Telle est la lqgique qui devait dominer pendant vingt siècles l'intelligence humaine dans la philosophie, et, en quelque sorte, jusqu'au sein de la religion, dans la théologie.

(I) Aristole, Métaphysique, XI, 5; et IV, 6 et 3.

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