MOUVEMENT DES ESPRITS DANS LE SEIZIÈME SIÈCLE
1. Nous laissons de côté la restitution du stoïcisme que J. Lipse voulut accomplir comme par un parti pris littéraire, et les travaux un peu tardifs du même f^enre, de Magnen, de Bérigard et de Gassendi, sur lesquels nous aurons à revenir, pour aborder enOn les grands systèmes philosophiques que le seizième siècle essaya de construire.
C'est encore à Platon, c^est à Aristote que nous devons rapporter, en tant que sources et causes premières, les plus beaux développements et les plus hautes conceptions de la pensée humaine après la renaissance ; et il fut donné au cardinal de Cusa, à Giordano Bruno, à Césalpin même, de nous montrer jusqu'où peut s'élever une grande érudition fécondée par Tenthousiasme et le génie. C'est là, quel que soit l'avenir de rhomme et celui de la philosophie, qull faudra chercher Dieu, rinfini, l'univers, pour les connaître et les embrasser, en quelque sorte, en eux-mêmes. Là résident les hauts mystères, les conceptions irréductibles, la seule et la vraie religion philosophique. Mais aussi, quel temps! quelles circonstances et quels hommes ! Le christianisme et l'antiquité se rencontrèrent et s'unirent. La philosophie fut exaltée comme l'art par cette merveilleuse alliance ; elle dut avoir son Michel-Ange et son Raphaël (f).
2. Que put donc ajouter Descartes à l'immortelle doctrine de Dieu et du monde après cette grande époque, et lorsqu'il semblait que tout était accompli dans la philosophie ? Il eut la méthode à fonder et toute une création nouvelle à accomplir. Si Ton avait fait Dieu et anéanti l'homme devant lui. Descartes fit Fhomme et mit Dieu dans son âme ; il rendit la terre à rhumanité ; il lui soumit la pensée et la lui donna à produire et à diriger; il lui soumit l'étendue, et lui ouvrit ainsi
(I) On oomprendi sans donte,qne nous considérons ici les grands pbilosophes de la renaissance commeiëUnt des poëtes aussi, car Tabsence d'une mëlbode claire et assurée prive leurs ouvrages du véritable caractère scientiGqne que Descaries apporta dans la pbilo»opliie. Mais ces poëtes voyaient l'univers a travers les idées de Pjtbagore, de Platon, des Pires de rÉgliseï de Copernic et Kepler.
b£ PHILOSOPHIE MODEllNE. 17
la voie d^ime science complète à son usage, avec d'immenses applications. C'est là ce qae nous aurons à développer bientôt, et l'exposition des idées du seizième siècle, qui nous arrête encore, n'est pas, comme on le voit, étrangère à notre but. Remontons donc à la première origine de .ces idées dans Nicolas ChrypfTs, cardinal de Cnsa, au commencement du quinzième siècle.
3. Le titre du principal ouvrage du cardinal de Cusa a trompé quelques historiens et a fait attribuer des tendances sceptiques à Tun des plus dogmatiques philosophes qui aient existé. C'est dogmatiquement qu'il soutient Vinabordabilité , Vincompréhennàilité pour nous, êtres finis, et multiples de rinfini et de l'un ; et il produit ses raisons : « L'infbii, en tant « qn'inGni, dit-il, est inconnu, car il échappe à toute propor- « tion (1) ; 9 et plus loin : « Llntelligence Unie ne peut com- « prendre avec précision la vérité des choses par la ressem- « blance, car la vérité n'est ni plus ni moins, mais indivisible, et » ne peut être mesurée que par la vérité, comme le cercle par <i le cercle. Ainsi la quiddité des choses, qui est la vérité des n choses, est inacessible dans sa pureté ; tons les philosophes « Tont cherdiée, aucun ne Ta trouvée telle qu'elle est, et plus « nous serons profondément savants en cette ignorance, plus a aussi nous approcherons de la vérité (2). » Est-ce là du scepticisme ? mais c'est au contraire ce que tout philosophe avouera. Qui donc a prétendu avoir embrassé l'infini et connu Dieu en lui-même, et en tant qu'il est Dieu? En tout cas, ce n'est pas Descartes, lui cependant le moins sceptique des philosophes.
Quelle est donc la clef de cette ignorance, de cette incompréhensibilité en apparence si paradoxale ? C'est que le sublime mystique prend son terrain trop haut et nous jette dans ces admirables ténèbres que les autres philosophies évitent ou n'abordent tout au plus qu'au point de départ ou à la conclusion dernière. Cette incompréhensibilité suprême, Cusa T? • borde et nous la fait comprendre et atteindre incomprehem blemeni. « Je rechercherai incompréhensiblemenl au-dessus de la raison humaine ce plus grand ( maximum ) qui, sans incertitude^ et par la foi de toutea les nations, est regardé
(t] Nicobïtic Cnsa, Dr dort, ignor., 1,1. (•»' M., I, 3.
comme Dieti (1) . » Ce plut grande c*est ausHVabsolu^ Vun le loul, ce qui est en ioui et a tout en /ut, le plus grand et le plus petit, car rien ne peut lui être opposé, bien plus, Vètre et le non être. « Il est le principe de tout nombre, en qualité de plus petit, et la fin en qualité de plus grand. » Et cependant il ne peut être multiplié et, par suite, « il ue peut devenir nombre lui-même (2). » C'est enfin Pacte pur, le vrai et Tabsolne nécessité, en un mot, celui que nous atteignons incompréhensiblement au-dessus des sens et de la raison ; puissance infinie en qui se confondent les contradictoires que ne peut combiner le principe de notre raison. Ce plus grand qui existe dans Fabsolu comme unité suprême et comme Dieu, existe aussi dans Tunivers comme unité contractée ^en pluralité, et qui, sans cette pluralité, ne pourrait être ; et enfin, dans ce même univers multiple, il existe comme sa fin et s'unit en tant que tel à l'absolu lui-même, car 4a fin doit être toute perfection et tout au-dessus de notre capacité. Telle est la trinité qui se retrouve dans tous les développements religieux que Cusa donne à son idée première, suivant les dogmes catholiques. Dieu père, Dieu lils, et fils d'une vierge, Dieu esprit enfin, et tous les mythes théologiques chrétiens se présentent parmi ces conséquences et donnent une fin religieuse et mystique à cet immense panthéisme. La règle fondamentale de la logique, que deux siècles plus tard Descartes déduisait de la considération de la pensée humaine et de la conscience, Cusa la posait immédiatement comme un résultat de la foi (3).
a Par l'effet d'un don divin, disait-il, chaque chose porte en elle un certain désir naturel d'arriver à l'état le meilleur que sa nature comporte, et d'agir, en mettant en œuvre les instruments qui conviennent à cette fin.,. Ainsi, par le poids de sa propre nature, elle atteint le repos dans le sein de l'objet aimé,.. Toute intelligence saine et libre, remplie du désir de voir et de parcourir, embrassera donc amoureusement la vérité trouvée; car nous ne doutons pas qu'une chose ne soit parfaitement vraie lorsque aucun entendement sain ne peut s'em-^ pécher de la reconnaitre. Dans toute investigation^ nous com^ parons ce qui est supposé certain avec ce qui est incertain,, et,
(1) De doct, ignor., I, 2
(2) Id., I, 6.
(3^ Id. I, i, init.
far la proportion, nous jugeons da dertner, » Casa n*eAtclonc pu être sceptique s'il eât bâti sa philosophie dans le fini et non dans rinfini ; mais dans rinfini même, il ne fat que ce qae tout homme y peat être, ébloui et la raison soumise.
4. On voit que si^Pythagore, ou Platon, on les Alexandrins furent les premiers inspirateurs de cette philosophie, du moins leurs idées y disparurent sous le souffle créateur d'un homme nouveau, ainsi que les idées de Cusa lui-même se transformèrent plus tard dans les écrits de Giordano Bnmo. Mais le cardinal était Allemand, et né à peine avec le quinzième siècle ; il dut y avoir dans ses écrits une foi religieuse et un caractère mystique qu'on ne saurait s'attendre à retrouver dans Bruno. En revanche, des idées déposées sous une forme abstraite et générale dans Cusa, avec les formes rationnelles et le latin encore un peu barbare d'un Allemand, prirent un grand et poétique développement, grâce à la verve toute inspirée du Napolitain. Bruno cite lui-même, avec de grands éloges et en plus d'un endroit, les travaux du cardinal de Cusa (1) ; et, en vérité, il fut comme le physicien qui crée un monde réel sur un monde mathématique déjà tracé.
Les découvertes scientifiques du seizième siècle eurent une grande importance dans l'éducation de G. Bruno ; elles l'aidèrent à franchir les barrières que la physique d'Aristote aurait opposées à son génie. Mais Tastronomie, surtout vivifiée par Copernic et par Kepler, et livrée comme une science nouvelle aux spéculations modernes, lui servit à créer enfin un monde infini digne du Dieu qui l'habite, qui est en lui, qui est lui.
Caiin principio fed ûno Minpiterno Onde l*fl9«er Ii viU, il moto pends E k luogo )i largo V profondo si itende Qnanto si dice in ciel terr* e-l infemo ; Con senao coo ragion con mente scemo Cb'atto mifura e conto non oomprende Quel vigor mole e numéro che tende Oltr'ogni inferior meno e profondo (9).