Ce monde de Tinfini, où le cardinal de Cusa avait lancé
(1) De riiifinito«mTevK)emondi.-<^|-^om. dei rfia/o^.— Causa principio iliiuo, ilinU .»» !«iib fin.
(2) Causa, p.incipio et uno. Sonnet».
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la métaphysique et les mathématiques, Bruuo y porta, d'un bond, la physique entière; et la notion de Finlini, que les anciens avaient évitée avec tant de soin, présentée sous une face nouvelle par le christianisme, entra dans les sciences, où elle devait être si féconde. Il ne faudrait pas considérer cette grande circonstance de Thistoire des idées humaines comme indifférente au mouvement de la philosophie moderne. La physique de Descartes est en effet solidaire .en presque toutes ses parties de la. pensée de Tinfîni, qui n^ est que présentée sous un autre nom, comme des découvertes ou hypothèses de Kepler, de Bruno et de Galilée.- £t ce ne sont pas là de vils plagiats, comme Tabbé Huet voulut le faire croire (t), mais seulement des idées désormais acquises à la science, et qui tie purent que se retrouver dans la création cartésienne.
Bruno fut donc physicien avant tout, et comme métaphysicien ou mathématicien, il ne Gt guère que suivre le cardinal de Cusa, aux pensées duquel il donna seulement une forme à la fois moins religieuse et plus vive, et des développements plus concrets et infiniment plus à la portée de tous les esprits. Ainsi, dans un de ses dialogues (2), sommé par F interlocuteur de dire en qvioi le cardinal lui parait errer, il répond que c'est en regardant le feu comme le produit d'un air broyé par les mouvements célestes, et non comme le résultat d'un principe matériel chaud tel que le soleil, ce qui est une affaire de physique. Le reproche ïe plus général qu'il ait à lui faire est donc d'avoir retenu l'un des préjugés des anciens ( u» prinvipio da lui non evacuato)^ celui de la sphère du feu, tandis qu'il n'attaque nulle part sa métaphysique, et se sert très-souvent des idées mathématiques sur Fintini, qull trouve dans ses ouvrages. Parmi ces idées figure au premier rang celle de la concordance des contraires en un même sujet, soit dans l'infiniment grand, soit dans Finfiniment petit (3).
Partout, il est vrai, Bruno développe une haute métaphysique, à caractère mathématique, partout c'est de la cause et du principe suprême qu'on le voit se préoccuper, et certains beaux passages ont été rappelés à l'Allemagne moderne à propos de
(1) Censura philos, cartesianœ, pag. 215.
(2) De l'infinilouniverso e mondi. Argoni. dci dialog.
(3) Quai differenza troverai trà il minimo arco e la uiinima cord»... Ira il circolo inlinitoet la linea retta? de. De la cmisn princifjio citnr, dialog, 5.
tecVierches et de discussions sur Spinosa, comme contenant de hautes et abstraites doctrines dont le fond et la portée seriiienl les mêmes que dans l'école spinosique. Mais il n'en est pas moins vrai que la science métaphysique de Bruno n'est nulle part appuyée sur des bases rationnelles, solide» et constantes, qu'U est absolument impossible d'en former un corps lié consistant, et un, comme serait celui des philosophies de Spinosa, ou de Leibnitz, ou âet)escartes. Ses tendances, ses opinions sont manifestes, mais ses pretives sont tirées de la considération des détails; tantôt procédant par voie critique, tantôt par voie syllogistique, et à l'aide de principes particuliers, il définit peu et donne, en général, la forme poétique à ses écrits. Tout cda prouve, à ce qu'il semble, que l'esprit de Bruno n'était nullement original et créateur, mais qu'il doit plutôt être assimilé à celui d'un poète métaphysicien qu'une profonde érudition, une éducation physique, brillante et toute moderne, enfin Tinfluence des beaux rêves de Cusa et des découvertes astronomiques de son temps, avaient élevé jusqu'à l'apogée de la philosophie de Dieu et du monde.
6. L'univers apparut à Bruno comme une échelle infinie sur laquelle la nature descend à la production des choses, tandis que l'intelligence s'élève à leur compréhension, et qui va de l'unité cause à l'unité fin à travers la multitude des intermédiaires (1). Cette nature, c'est l'intelligence du monde, et non l'intelligence divine qui est l'unité et le tout. Elle n'est pas tout, mais elle fait tout ; elle est cause, non-seulement extrinsèque (en tant qu'efficiente et hors de la matière et de ce qui est produit), mais encore intrinsèque (en tant qu'elle n'opère pas autour de la matière et hors d'elle] (2). Elle est enfin principe et élément de ce qui est, en même temps que cause, de même qu'un pilote peut être à la fois âme et partie dans le vaisseau qu'il conduit. Cette cause est formelle et finale aussi, et la fin consiste en ce que toutes les formes de l'univers aient une existence actuelle dans les diverses parties de la matière. On reconnaît encore ici le système de Casa ; seulement, cette nature ou âme du monde, ou ce monde infini lui-même, voilà ce que Bruno voulut exposer, et ce qu'il exposa si bien qu on le soup-
^1) De la causa^ etc., tUalog. 2, pag. 203. ("i) Dialogo srcondo, i>a«siin.
çonna de n'énoncer que poar la forme Tintelligence divine pure, cause première et fin dernière sur laquelle le religieux Cusa avait au contraire tant insisté.
S'il fallait donner un nom, suivant les usages et les préjugés reçus en philosophie, au système de Bruno, ce serait celui de panthéisme splriiuaUsie^ car Tâme du monde est tout et fait tout (an-dessous de Tâme divine), et la matière nest guère énoncée que pour le langage par opposition à la forme des péripatéticiens , tandis que les objets des sens (ou et qui faÂi la multitude dans les choses) ne sont ni Têtre ni la cause, mais seulement ce qui apparaît et se présente au sens, à la surface de la chose {i). La ven're, dit-il ailleurs, n'est dans V objet sensible que comme en un miroir, c'est dans l'Ame qu^elle est avec sa propre et vire forme (3). Nous aurions assez de cette doctrine, sans parler de celle du but final du monde que Bruno avoue expressément, pour distinguer, dHme manière absolue, son système de celui que Spinosa produisit plus tard au sein du mouvement cartésien.
7. Bruno touche de bien près au siècle de Descartes, car c'est en 1600 seulement qu'il souffrit si courageusement le martyre dû à ses constantes et hardies doctrines qu'il avait prêchées dans l'Europe entière ; aussi sa physique astronomique a-t-elleun caractère déjà bien moderne, surtout à côté de celle de Télésio et de Patrizzi, qui en est à peu près la contemporaine. Télésio se distingua à la vérité par sa vive polémique contre la physique péripatéticienne, et eut par là tant d'influence sur son siècle, qu'il remplaça lui-même Âristote aux yeux d'un grand nombre. D'abord Patrizzi le suivit. lorsque, dans sa haine pour Aristote, il voulut à ses écrits substituer les écrits apocryphes d'Hermès et de Zoroastre dans les écoles, et s'essaya à construire un système où il combinait le néoplatonisme avec les nouvelles idées de Télésio sur. la lumière. Puis Campanella imprima à sa physiologie les traces profondes de l'influence que ces mêmes idées avaient exercée sur lui. Enfin, le nom de Télésio devint comme le symbole d'un novateur en physique, et Bacon donna tout un de ses opuscules à la discussion de ses principes.
( 1 ) Causa princ. , etc, Qoel che appare che si raprewnta al mom ed & nella snperfi cifl délia cosa. Dîalog. 2, pag. 209.
(2) De l'inGnito, etc., dialog. t, pag, 1. Dennabris ideaniait passim.
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Il n'y a cependant rien de bien nouveau dans la physique de Télésio : non que cette physique ne soit qu'une pure restauration de celle de Parménide (la physique deParménide est, comme celle de tant d'autres anciens, si obscure pour nous, et sujette à tant d'interprétations !), ou une amplification du traité de primo frigido de Plutarque, comme le pensait fiacon ; mais elle a des caractères antiques, comme ces suppositions auxquelles elle a donné lieu le témoigneraient suffisamment à défaut d'antres signes. La matière est pour Télésio une pure abstraction comme pour Aristote lui-même, non pas une poêsibililé^ il est vrai, mais^ un sujet indifférent sans propriétés ni caractères, et qui n'est q,ue le subslratum de deux principes immatériels qui se dispatent sa possession ; et ces principes sont, Tun, le principe chaud et lumineux que les astres nous manifestent dans la sphère du feu ; l'autre, le principe froid et ténébreux que nous montre la terre. La lutte de ces deux entités bizarres produit la multiplicité sous toutes les formes dans la nature entière. Cette physique ne contient ni n*explique les faits nouveaux qui se pressaient cependant alors autour du philosophe, elle leur est même antipathique et les repousse loin d'elle. C'est une singulière création, en vérité, que celle d'un principe c/iotid, lumineux, rare et mobile^ et il n'est pas merveilleux que les phénomènes de chaleur^ de lumière, de dilala/ton et de mouvem^t s'expliquent sans difficulté par l'action d'an être créé tout exprès pour les réunir. Télésio, comme le dit Bacon (1), a regardé en lui-même et non dans la nature. 11 a bâti une hypothèse, puis il s'est proposé de grouper, bon gré mal gré, tous les faits autour d'elle. Il a fait dans tout cela ce qu'il a voulu ; mais enfîn le seizième siècle ne s'est pas fermé sans qu'une physique nouvelle ait été opposée à l'autorité des anciens. Aristote s'est tu, et Ton a pu entendre la voix de Galilée, celle de Bacon, celle de Descartes, et le terrain des sciences naturelles a été définitivement fixé.
8. Si la physique était réduite encore à cette époque à grouper quelques misérables petits faits autour d'une conception à tournure plus ou moins antique, la chimie n'était pas plus avancée, car la réforme à laquelle Paracelse et Vanhelniont ont attaché leurs noms, consista moins à bâtir du nouveau qu'à
{i) Sac de VeruI, Pttrmcn'uUs et Telesii et Demcilti pfiilos. Ain<t. 1685, pn g. 1C8,
systématiser, d'une manière assez arbitraire , les faits et les traditions alchimiques à Taide de la cabale ou des idées péripatéticiennes. La chimie cabalistique de Paracelse produisit des écrivains mystiques et des sociétés secrètes, parce qu'elle enfermait en elle tout un monde de mystères; la chimie péripatéticienne, plus sage et plus réglée, marcha lentement, donnant peu à peu entrée à Texpérience et aux faits nouveaux, mais toujours bien loin derrière les autres sciences, et occupée sans cesse à lutter contre les atomistes et les cartésiens : art plutôt que science ; en un mot, toujours en disgrâce auprès des physiciens et des philosophes. Ce fut Tastronomie nouvelle qui donna le branle aux esprits dans le seizième siècle; c'est elle qui féconda Térudition platonicienne et pythagoricienne de Bruno, lui permit de donner une forme plus saisissable à la philosophie de Gusa, et servit aux développements les plus beaux de ce système qui, précurseur de celui de Descartes, pourrait être appelé physique de Vinfini.
9. Le platonisme , adoptant ouvertement, après dix -hait siècles, la doctrine du mouvement de la terre, attacha à Giordano Bruno ces ailes qui le portèrent si haut; mais un homme vint aussi qui éleva Taristotélisme à une gloire rivale encore de celle de Platon. Cet homme est un autre Italien, Césalpin d'Arezzo (1). Ce système si abstrait d'Aristote, qui ne procède que par divisions et distinctions rationnelles, devint entre ses mains un panthéisme spiritualiste bien déterminé, comme le platonisme entre les mains de Bruno. Césalpin remarqua d'abord que la matière d'Aristote n*étant rien par elle-même, et devant tout à la forme, la forme seule est une substance. Cette substance peut être considérée comme éternelle, immuable et rationnelle : elle est alors le sujet de la métaphysique ; ou éternelle, mobile et sensible ( mathématique) ; ou enfin périssable, mobile et sensible (physique). La forme, qui est Tâme universelle, élevant dans tout l'univers la matière au rang de substance, se divise entre tous les êtres animés qui ont ainsi la divinité eu eux, et par suite n^ont pas besoin d'être conservés extérieurement ; ce qui fait que la forme, en tant qu'une, est
(1) Il appartenait h bon droit b un disciple d'Aristote de porter dans l'histoire natnrelle Tesprit scientifique qui ordonne et rtfgtilarise. CeSalpin fut Tauteur de la première niétliode,de la première cla&!>i(icaUon boianique, et il la fonda sur des caractères toujours loconinis depuis lui, ceui de h graiue et du fruit.
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immobile, inactive et sans but ; elle n'est ni finie ni infinie , ridée de grandeur ne lui étant pas applicable ; elle est le désirable, cause et fin de tous les êtres. En tant que mobile et moiiiple, elle, est, dans Tespaoe, douée d'un but, et mue par le désir, depuis les corps les plus altérables, jusqu'aux spbères qui ne changent pas de lieu en tournant sur elles-mêmes, et Imitent ainsi l'immobilité du premier moteur.
Voilà ce que devint la doctrine, quoi qu'on en puisse dire, sensualiste et logique d'Aristote, dans ce siècle où les philosophes, placés an point de vue exclusif de Dieu, oubliaient un monde qui devait bientôt les rappeler à lui par l'importance de plus en plus grande qu'y prenait Thomme, et par les découvertes qui l'illustraient. Déjà la philosophie de Bruno qui, dans sa partie métaphysique, a d'assez grands rapports avec celle deCésalpin, présentait cependant une autre face que celui-ci avait ignorée, celle du monde infini que Descartes transforma en indéfini, et qui forme une des bases essentielles de la philosophie du siècle suivant.
10. En effet, dans l'hypothèse des sphères célestes concentriques que toute l'antiquité a suivie au moins dans les doctrines communes et publiques, l'être fini s'anéantît complètement devant l'être immobile et parfait; mais il n'en est pas nécessairement ainsi dans cette hypothèse renouvelée par Copernic, et que l'humanité moderne a si complètement adoptée et faite sienne en quelque sorte. Cette hypothèse ouvre un univers infini à notre croyance et presque à nos investigations. Elle fait l'œuvre de Dieu plus grande et plus digne de lui, elle nous place dans un tout parfait constitué par des parties qui sont isolément imparfaites, et que Dieu a dû régler éternellement dans son ensemble ; en un mot, elle change complètement la nature des relations du fini et de l'infini en créant une échelle indéfinie dans Tintervalle qui les sépare. C'est une opinion assez répandue parmi nous que le système astronomique des anciens donnait bien plus d'importance à l'homme qui se trouvait ainsi placé au centre de la création. Cela peut être vrai pour la religion judaïque, où tout d'ailleurs tendait au même résultat; mais, dans les systèmes philosophiques des Grecs, cet être si mobile, si altérable, placé au point le plus reculé (1) et
(IjD'iprès les idées communes a tous lc5 pliilosoplirs anciens ou du moins à Pula-
le moins divin da monde entier, n'était-il pas au contraire sacriGé à la beauté, à la pureté, à Tinaltérabilité des dernières sphères et des premiers moteurs? Mais si la terre se meut autour du soleil, si le soleil lui-même se meut autour de quelqu'une des. étoiles, ce mouvement réglé qui embrasse Tindéfini ne devient- il pas préférable au repos lui-même? Les petits mouvements, les altérations continuelles de la terre ne disparaissent-ils pas devant son mouvement total, comme les erreurs des hommes devant la vie providentielle de l'humanité ? Tous ces mouvements, qui semblaient si confus, tendent vers un but, toutes ces inégalités restent enfermées dans des limites, et chaque être fini, variable, mortel , est ennobli par ce prodigieux ensemble de tous les êtres avec lesquels la vie le met en relation, depuis le moindre animal de la terre jusqu'aux derniers des astres des cieux qui gravitent avec lui dans Tinfini.
11. C'est une des raisons pour lesquelles Taristotélisme, qui est si fortement lié à la doctrine des sphères, dut tomber dans le plus grand discrédit aux yeux des savants de ce temps, de ceux du moins qui pressentaient Favenir. D'autres lui restèrent fidèles, et sans doute en attendant mieux, comme Taurrell deMontbéliard, qui, assez froid d'ailleurs pour Aristote, attaqua jCésalpin, et n'eut pas de peine à relever les limites du véritable aristotélisme, et à rebâtir la matière, la privation, et les attributs des substances qu'il avait renversés. Ce fut là le dernier éclair de la philosophie d' Aristote. Désormais, les temps étaient passés pour elle, il ne lui resta plus qu'à se fortifier dans les écoles, où l'on ne devait pas tarder beaucoup à l'assiéger.
gore, h Platon et aux Stoïciens, la terre, centre de l'aciverii, pourait très-bien être regarda comme le point le plus recula de Tunirers dans h pensée de ceux qni prennent lear point de départ dans le divin et dans l'inaltérable; en elle est le royaume de la matière et de l'opinion ; tout y est rariable et mortel ; l'bomme j serait eiilJ et oublié parla Providence, n'était l'esprit qui l'élève au-dessus d'elle. La même remarque s'upplique aux sectes néoplatoniqnes » néopjlhagoriqnes, et enfin au cbristianisme. Quant \ la doctrine d' Aristote. c'est d'elle qu'on peut dire surtout : Ella fait de la terre un lien d'exil et le dernier de l'univers. Eniin, il ne peut être ici question des Epicuriens qui livrent toutes ces chodes an basard.Mais comment se fait-il alors que ce point de vue historique ait échappé 11 tous nos écrivains, et qu'un préjugé tout contraire ait prévalu? C'est qu'on a pris pour la pensée de l'autiquité celle du vulgaira dans toiu les temps. Le manjuii de La Place n'a pas manqué de donner dans ce lieu commun. Expos, du système ifu laontic, -sixième édition, tom. 2« pag. 431.
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1â. L'entreprise de Campanella doit clore l*ëpoque dont nous nous occupcms. Il est impossible de considérer comme un réformateur en philosophie, ou comme un homme doué d'un esprit vraiment nouveau, à la façon d'un Bacon ou d'un Descartes, Thomnie dont le plus grand mérite est d'avoir senti la nécessité d'une révolution philosophique et de l'avoir tentée. C*est beaucoup sans doute ; mais ses ouvrages, si l'on met à part le côté critique qui est très-remarquable, ne présentent qu'un tissu d'idées formé par Timagination d'un érudit, mais où paraissent aussi l'exaltation d'esprit et l'ignorance du monde, d'un moine et d'un prisonnier. On y rencontre souvent des sentiments élevés, des vues fines et justes, mais l'ensemble de son œuvre forme un mélange mal lié de toutes sortes d'éléments.
Un point capital dans la philosophie de Campanella, c*est la critique acharnée d*Aristote, et, sous ce rapport, il peut être placé à côté de Ramus et de Gassendi. 11 dévoile dans Aristote les dogmes de l'éternité du monde et de l'insouciance de Dieu à l'égard des hommes ; il cite les Pères de l'Église qui ont attaqué sa doctrine, et, d'après Launoy, son ami, les arrêts des papes qui Tont proscrite. Il dénonce enfin les commentateurs fidèles d' Aristote, Pomponazzi, Crémonini, Simon Porta, Zabarella, etc., qui ont dépassé la digue pieuse élevée par Albert et saint Thomas ; tous ceux, en un mot, dont on peut dire avec Melchior Canus : Habent Aristoielem pro ChrUto, Averroem pro Petro , Alexandrum pro Faulo. Il rapporte à Aristote l'origine de toutes les hérésies, et finit par réclamer à grands cris une philosophie chrétienne (1).
Campanella prit son point de départ dans le doute comme Descartes, et étala même, avec de grands développements, les raisons des sceptiques anciens; mais en prenant pour critérium, decertitudel'observation desapparences sensibles etl'histoiredu'^ genre humain, il fit un bond trop rapide et sans pouvoir s'appuyer sur de bien bonnes raisons. C'est ainsi qu'il ramena tout d'un coup dans son esprit des milliers de préjugés philosophiques ou physiques, et, en outre, le principe de l'autorité, et il redevint le vieil homme tout comme s'il n'eût jamais douté.
(1) CamiiaDelb, prodrvmtu inslauraUirum scimtiarum ad scolas ehrittimnas prœcifu^ fmrisienset.
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Sa métaphysique ou philosophie première ( préamhule de la phymlogie^ science de la nature) est, dans sa partie positive, une série de principes que rien n'établit suffisamment et qui ont ordinairement leur source dans la doctrine chrétienne ; ainsi, la division des primalitates entium en poteniia essmdi, sapieniia cêsendi, amor essendi, pouvoir, savoir, aimer d'être, n^est qu'une trinité philosophique. Prises absolument, ces primalités constituent la triple essence de Dieu ou de Têtre, et de Thomme en tant qu'être (1). Mais en tant que finis, nous avons aussi pour essence Timpuissance, Fignoranceet le non amour (disamor). De là sortent trois facultés limitées : pouvoir, savoir et vouloir. La métaphysique traite de ces primalités et de ftssentiation ; des principes (principinm est unde aliquid est ) et de la principiatiofij etc., etc. Le voilà lancé sans boussole dans Tocéan métaphysique. Où est cette méthode forte et sévère avec laquelle Descartes régla les élans de son esprit ? Ici nous ne voyons pas une philosophie nouvelle, qui naît et grandit dans la tête d'un homme, mais un savoir formé de pièces et morceaux recueillis dans le passé.
En vient-il à la physique, il la remplit de qualités occultes ; il attribue la sympathie et la vie à la nature entière, et considère le monde comme un grand animal dans le ventre duquel nous vivons comme des vers (2). En regardant tous les phénomènes comme des actes vitaux, il donne entrée à toutes les explications tirées de la constitution vitale particulière ou de riustinct de chaque choâe. Ainsi, il combat Galilée qui, pour ne pas user d'une qualité occulte, refusait de rapporter à la lune la cause des marées, et il prétend que la lune croissante augmente toutes les humeurs, décroissante les fait baisser. Il regarde, suivant Télésio, le froid et le chaud comme deux êtres, deux substances positives^ et arrive ainsi à nier le mouvement annuel de la terre, par la raison que le froid terrestre est immobile et passif, tandis que les globes célestes, qui sont des feux condensés, doivent, plus mobiles et plus légers, tourner autour de la masse inerte de la terre (3), et il s'appuie sur l'autorité de la Bible, qu'il fait ainsi intervenir dans la physique. La matière lui paraît n'être pas divisible à l'infini, et se
(1) Campanella, Ad lectoremprtelucidarium in disputai., llb. 4.
(2)1cl., Destmu rerumet magiâ. C'est une idée sur laquelle il rcricnl soiirenl.
(3) Id. Philosophiœ realis pars physiologica
DB PHILOSOPHIE MODERKE. 2\)
composer de ces parlicules qu^on voit tourbillonner dans un rayon de soleil. Deux principes actifs, doués de puissance, sentiment et amour, et capables de communiquer leur verta, se dispatent la possession de la matière, qui devient ainsi plus pesanteou légère, selon les propensions et appétits de chaque chose.
Les SotienSj qui sont les citoyens de la république philosophique de Campanella (1), croient fermement à tous ces principes physiques, au soleil notre père, à ia terre notre mère et au monde animal, lis ne dépendent pas cependant de la Providence dti soleil et des astres, mais de celle de Dieu qui les a créés pour une grande fin ; et alors, faisant tout à coup volteface, il leur fait reconnaître les deux principes métaphysiques ( Vens qui Deus est summus et le nihilum quod est defectus entitatis et terminus quo aliquid fit physicè),\aL trinité divine, (amour qui esta la fois puissance et sagesse), et le péché qui vient du défaut d'être dans le iini. Voilà déjà bien des éléments divers mêlés dans cette philosophie et perdant toute valeur par ce mélange même ; mais ce n'est pas tout, nous y trouvons la république de Platon avec sa constitution guerrière et sa communauté des femmes, transportée de la manière la plus bizarre dans le dbc-septième siècle, et unie à cet esprit monacal qui fixe et prévoit tout mouvement de Findividu et détruit ainsi toute liberté. Enfin, le tout est réglé par les prescriptions les plus étranges de cette astrologie qui sert à Campanella à expliquer la découverte du nouveau monde et de la poudre à canon, et à prédire, pour une future période, une grande révolution dans les Étals et dans les opinions religieuses.
On peut donc considérer la philosophie de Campanella comme un immense éclectisme, réalisé sans tact et sans méthode ; Platon, le christianisme, la cabale, Télésio, Tastrologie, tout se retrouve dans ce mélange qui clôt une époque plutôt qu'il n>n commence une autre. La foi, l'enthousiasme, un fougueux appétit de Tavenir, pour ainsi dire, y sont partout, mais la vérité avenir elle-même ne s'y développe pas encore.