I. Cependant un grand nombre d'esprits, pendant le cours
(I) Campanellat Civitas solia.
ÔO MAi\UEL
du quinzième eldii seizième siècle, restèrent étrangers an mouvement philosophique, d'autres lui furent hostiles ou montrèrent des tendances critiques avec un peu de scepticisme. Dans ce nombre figurent des littérateurs ou desérudits pour lesquels Virgile et Gicéron étaient plus intéressants qu'Âristote, des pliilosophes qui ne trouvaient à s'arrêter dans aucune doctrine, enfin des hommes engagés dans la politique ou dans la foi, et que les préoccupations religieuses absorbaient à peu près entièrement. Ainsi se montraient mille nuances diverses de caractère et d'esprit, mélangées souvent d'hésitation et de contradictions, comme il doit arriver dans une époque on tant d'éléments différents fermentent ensemble. Patrizzi, le terrible adversaire d'Âristote, celui qui amassa ces arguments sans cesse invoqués depuis contre Fauthenticité de ses écrits, et appuya d'un si nombreux cortège de preuves la première attaque de Pic de la Mirandole, vint tomber ensuite, comme le plus crédule des hommes, dans la foi de Zoroastre et d'Hermès Trismégiste. Au contraire, Cornélius Agrippa, qui avait consacré va vie à la philosophie occulte, finit par attaquer, avec le scep- /icisme le plus complet, toutes les branches des connaissances humaines. En Italie, L. Yalla, en Allemagne, R. Agricola, doivent être comptés parmi ces esprits éminemment littéraires qui se servirent de la renaissance des études classiques, pour faire la guerre à la vieille science. L'Espagnol Vives joua le même tour aux Pays-Bas, et le Picard Lefebvre en France, ou la tenace scolastique fut par lui mise en présence d'un pur et sage commentaire d'Aristote.
H. Mais une tentative plus radicale eut bientôt lieu en France. Ranms raconte, dans la préface d'un de ses livres, qu'un nomme Sturm, élève de R. Agricola, fit un voyage à Paris, où il apporta la littérature antique et des opinions libérales qui ruinaient l'empire d'Aristote, et c'est en quaUté d'élève de cet homme que Ramus s'f cria à son tour (f) : « L'usage seul, J'usage delà logique introduit dans les écoles, en chassera tous les sophismes... que l'on propose à l'imitation des jeunes gens, et la grammaire, et la rhétorique, et la logique de Virgile, de Gicéron, d'Homère, de Démoslhène... c'est celte philosophie de Virgile et de Tullius, d'Homère et de Démoslhène, celle des
(ij p. Rami, scholtr in Ariilot. Ubros de dialccllca ff/'jrs. et met.
DB PHILOSOPHIE UODBBlfB. S4
mathématiciens^ celle que tous les hommes emploient dans le conseil tt dans le jugement^ que je veux dans les écoles, et non pas une philosopliie rêvée par Àristole ou par Ramus! La matière de la physique est pour les choses célestes, dans Ptolémée et Copernic, dans Aristote pour les météores. Consultons encore Aristote, Hippocrate, Théophraste, Platon, George Agricola et Mathéolus pour les animaux, les plantes et les minéraux : mais c*est devant nos yeux surtout que nous trouverons une matière physique abondante et certaine. .. » Arrêtons-nous ici, c'est Fesprit nouveau de la France iiui s'est fait jour.
Nier Fautorité, on tout au moins la subalterniser, chercher la science dans les livres, mais surtout dans nous-mêmes, et dans les faits, en appeler à la logique naturelle de Tesprit et à la méthode mathématique, enfin, poser la foi comme inébranlable et la nommer maîtresse absolue des dogmes, ainsi que Ramus le fait partout ; mais il y a déjà dans tout cela quelque chose de Bacon et de Descartes. Les imaginations françaises n^avaient pas suivi le vol néoplatonique de Tltalie; la scolastique pâlissait devant Aristote mieux connu ; Aristote, à son tour, était attaqué et renversé; que restait-il donc à faire à la France? A se faire sceptique d'abord, puis à créer une philosophie nouvelle et à rasseoir les fondements de Tesprit humam.
5. Mais voyons d'abord comment des faits nouveaux s*amassaient sur le terrain de la science, et comment une méthode nouvelle d'exploration se faisait jour et s'appliquait peu à peu. L'alg^re des Grecs et des Arabes, fécondée par l'esprit abstrait dont rère chrétienne a doué les hommes, se développait en Italie, dans les travaux de Tartaglia et de Cardan, et trouvait en France, dans le génie de Viète, une constitution définitive de son symbole et de sa notation , c'est-à-dire qu'ainsi conçue et posée dans toute sa généralité, elle devenait celte science que nous avons aujourd'hui : science-mère de tout ce qui porte dans la nature et dans l'esprit un cachet de nombre, de mesure et de force, science parfaite, en un mot, invariable dans ses fondements', accomplie dans sa simple et forte logique qui est ia raison de Thomme symbolisée par le signe, et pleinement incontestable dans ses conséquences. Aussi ce même Yièle aperçut-il les premiers rapports de la géométrie avec l'algèbre ainsi comprise, et il put préparer la découverte de Descartes en en-
seignant la coMlruclian des expressions du premier et du second degré: c'était montrer en effet qu*ane loi de nombres correspond à ane loi de figures^ et que les rapports abstraits des quantités peuvent s'exprimer sous ces deux formes.
4. Nous sommes déjà bien loin de l'antiquité, Galilée va nous en éloigner encore : il appartenait à la patrie du Dante et à celle de Michel- Ange de souffler, avant de s'éteindre, un puissant esprit dans un autre de ses enfants, et de poser au seuil des sciences nouvelles une de ces imposantes figures qui nous font à nous, hommes, admirer l'humanité. Partout où Galilée a posé le pied, le terrain s'est affermi. Galilée, grand géomètre, a bâti sur la géométrie ; philosophe, il a méprisé les vieilles formes du langage et du raisonnement, mais il a procédé avec les mathématiques et avec la logique naturelle de l'esprit dont parle Bamus ; physicien, il a aux yeux du monde exécuté une expérience régulière et complète, adressé la première question à la nature forcée de répondre et de révéler ses lois à Fesprit qui mesure et calcule (1), car en mesurant la vitesse des corps pesants, il a soumis la mécanique à des lois de nombre, à Taigèbre, et créé par là la mécanique rationnelle ; astronome enfin, il a eu le bonheur de dresser vers le ciel un télescope qu'il venait de construire, et de sceller définitivement avec sa foi et avec son sang la croyance au mouvement de la terre.
Galilée n'est pas l'auteur d'une philosophie générale, mais sa gloire est assez belle, puisque avant qu'aucune philosophie première vraiment moderne, et qu'aucune méthode nouvelle, explicite et complète, eût paru dans le monde, il marchait à la découverte de la vérité d'un pas ferme et suivant les inspirations de son génie, comme s'il se fut avancé sur un sentier tracé et battu par le vulgaire. Du reste, il est beau de voir, et ceci soit dit sans porter atteinte à la grandeur de Galilée, car la gloire peut se partager sans se perdre ; il est beau de voir le génie de l'homme s'avancer providentiellement dans ses voies, les pensées nouvelles se faire jour par mille ouvertures quand l'heure est arrivée, et les plus grandes découvertes, que quelques-uns se disputent, appartenir à tous, en quelque sorte. Ainsi, Galilée fut seulement le vulgarisateur du système de Copernic, le second inventeur du télescope, et le créateur de
(1) KMit/'ic/'»cc de lu (lit. de la ration iniir.
la mécanique après Stévin qai lui avait appliqué déjà la géométrie ; son génie mathématique releva de celui de ses devanciers, et de son temps, enfîn, Tobservation et Fexpérience entraient de tous côtés dans la physique; Gilbert écrivait le traité de l'aimant, Hervey celui du mouvement du cœur, et, comme Galilée lui-même, Scheiner, Gassendi et le grand Kepler observaient encore les astres après Copernic et Tycho-Brahé.
5. Nous avons montré toute Timportance de la révolution que fit Copernic dans la science du ciel. Kepler la continua avec tout autant de grandeur, lorsque trouvant détruites les lois que Tantiquité, dans son amour pour le cercle et pour la sphère, avait imposées au mouvement des astres, il les soumit à des lois nouvelles , lois de ligures, lois de nombres, et retrouva ainsi dans d'admirables relations cette constance, cette uniformité que Tesprit humain poursuit incessamment dans la nature (i).
Ainsi, la méthode mathématique appliquée successivement à rastronomie, à la mécanique, à la physique, se préparait à envahir la science entière, et ruinait plus fondamentalement Tautorité d'Aristote, que les critiques les plus acrimonieuses. Que manquait-il donc encore? une formule générale de celte méthode et une vérité universelle qui pût rallier tous les phénomènes physiques et moraux à la fois, en un mot, une philosophie première, Kepler se fut approché, non de la méthode, mais au moins de la vérité physique, si aux trois grandes lois du système astronomique, si à la connaissance de la véritable nature du soleil et des étoiles, si à son explication de la vision, il eût pu joindre une théorie mécanique des forces qui meuvent les astres ; car alors son idée de la matière eût été nécessairement peu différente de celle de Descartes. Mais il n*en est pas ainsi, et bien loin d'imaginer de véritables tourbillons matériels, comme Tabbé Huet (2) et même Leibnitz (3) ont voulu le faire croire, il suppose une force qui, analogue à celle de Taimant, émanerait avec la lumière du corps du soleil. Mais cette force, quoique douée d'une action matérielle, existe dans un sujet immatériel comme la lumière elle-même {dislinquendutn ratione inter speciem corporis solarii immateriatam affluenteni.
(i) \ojet i ce sujet qd bean passage de M. Poinsot, Mémoire sur VEifualcur céleste»
(2) Censura philos. cartesianoPt p>g> 216.
'3) LeibniUf Sur un principe unique d'optique act. Lips. 1682.
tuque ad planetas et ultra et inter vim ieu energiam ejas qum atmmhius prenmt et mcvet planelam ; uî illa sit hujus iuèjeelum ; iicet non âU corpus sed immateriata eorporis species (1), et : Ex luce solis egrediiur et ad nos delabitur species non corporea non materiaia quam lumen vel radios solis dicimus) (S). Ce n'est pas dans la lumière que la force réside, car elle ne peut se transmettre instantanément comme elle, mais c'est dans une espèce immatérielle , dont la lumière et la force sont des attributs (3). Cette vertu peut encore émaner des corps opaques, comme de la lune pour produire les marées, n y a deux pôles dans le soleil, Tun à la surface, Tautre au centre ; les pôles semblables de la planète sont, l'un sur un hémisphère, Tautre sur l'autre, de sorte que la planète est tantôt attirée, tantôt repoussée par le mouvement de rotation du soleil sur lui-même, et doit, par conséquent, tourner {trahendo et repellendo retinef, relinendo cireumducil) (4), ce qui forme le prétendu tourbillon, et Kepler emploie ce mot en effet. C'est cette espèce immatérielle, attractive et répulsive, qui doit tourner en même temps que le soleil dans tout Tunivers où elle s'étend. On voit que cette théorie rappelle moins celle de Descartes qu'une autre théorie rivale qui, à la mode pendant tout le seizième siècle, et développée non-seulement par Kepler, mais par Gilbert, par Fermât, par Bacon, finit par prendre place et se reposer dans la physique neuwtonienne.
CVst évidemment au néoplatonisme que les idées de Kepler doivent être rapportées ; c'est là que son ardent génie allait s inspirer, et, à défaut d'autres preuves, on pourrait citer son opinion sur la lumière {ipsa per se lux cognatum quid est «ttitvmb) (3) , Tâme qu'il donnait au soleil pour le mouvoir, enOn ces espèces immatérielles sensibles, propres à agir sur la matière, parmi lesquelles se trouve précisément le sujet de la force attractive et répulsive du soleil pour les planètes.
(I) Kepler, Epitome astr. O^ieniici, lib. 4, part. S, cap. 3« queat. 17 . (9) Id., q. 18.
(3) EJ'fluere speciem immaieriaUun eorporis ipsiut {^$oU$).cui tpeeiei et vis pr<nsnndi et Uix, Q. 19. L'espèce ëmise est immatërieUe, maif l'action est matérielle. Ipsa prensatlo planetariortmi corporum quos sol rotatus circum agit coporalis *st virtuSf non aniinaliSt non mentalis, Q. 4*
(4) Id., q. 2.
(5)Id., q. S.
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DE PUILOSOPRIE UODERNE. Oé5
6. Il était réservé à Bacon, sinon d'accomplir définitivemenl la révolution philosophique, au moins d'exposer d'une manière brillante une des faces de la méthode nouvelle. Pendant toute la durée de l'antiquité et du moyen âge, la science avait été déduite par procédé syllogistique de principes souvent vagues et mal définis, quelquefois arbitraires et particuliers à tel on tel savant, que l'autorité et les préjugés perpétuaient ensuite indéfiniment. C'est pour cette raison que Bacon attaqua le syllogisme (1) qui n'atteint pas les principes et les crée encore moins; de là une énumération des idoles^ de tribu, de caverne, de théâtre et de forum (2), c'est-à-dire une critique aussi spirituelle que neuve de tous les préjugés scientifiques. Entraîné par la réaction qui commençait de toutes parts contre la physique ancienne, il se fit l'organe et plus que Torgane des nouveaux physiciens qui, presque tous, conservaient à un degré ou à un autre quelque chose des vieilles habitudes. Il soumit entièrement Fintelligence aux faits et à Texpérience (3), et fut si loin dans cette direction, qu'il préluda à la critique de la raison pure par Taxiome : mens humana luminis sied non est, et eu affirmant que Fâme, comme un miroir courbe, déforme les images des objets; entre autres tendances de Tesprit, il remarqua celle de supposer dans la nature plus d'ordre qu'il n'y en trouve (4) ; du reste, il ne fut pas plus indulgent pour les perceptions des sens, qu'il regarda, aussi bien que celles de l'âme, comme plus dépendantes de la nature de l'homme que de celle de l'univers (5) ; mais les perceptions des sens se peuvent corriger; leurs erreurs dépendent de ce que l'observation est brève et fugitive, de ce que les moindres altérations des corps échappent à notre vue, aussi bien que les modifications de l'air et des substances encore plus tenues que lui. Aussi la science est peu de chose, et pour la fonder, il n'y a de ressource
(1) Logica qam mioc habetor inutilis est ad inventionem scientiarum. Noif. otgun.f lib. 1, apb. *i.
(2)Id., 41.43, 43, 44.
(3j Mens humana non est mensara rtBrnm. Id., 41.
(4) Id. 1, 41, 48. Intellectus expn^ietate su& majorfm ordinein sitpponit io relu» (juam iavenit. Id.. 45.
(5) Omnes perceptiones tsm semt» quam mentis sunt ex analogia hoiuinis non ea analo- ■^ia nnirersi. Id., 1, 41.
5^ UANUBL
que dans une expérience préparée d'avance ; les sens ne jugent .que de Texpérience, et Texpérience juge de la chose (1). ,(
Telle est incontestablement, dans son principe, la physique moderne qui, avant Bacon, avait été appliquée par quelques hommes de génie, que Bacon lui-même a souvent mal suivie (2) quand il a voulu se mettre à Tceuvre, mais enfin à laquelle il -^ a donné sa formule philosophique et des développements gêné- ;, raux éminemment clairs. Descartes lui-même reconnut qu'il j n'y avait rien à dire sur Texpérience après Bacon, et remarqua ^v seulement qu'on était exposé à faire beaucoup d'expériences superflues sur les choses particulières, et même de fausses si Ton ne connaissait la vérité avant de les faire (5). Ceci nous ramène à l'appréciation de la méthode baconienne et de la distance qui la sépare d'une méthode complète.
7 . Bacon a donné plusieurs petits traités de physique , moins ^ pour découvrir la vérité lui-même que pour indiquer, par des exemples, la marche de sa méthode. Il s'en trouve un entre ^ autres qui est très-remarquable, et complet de toutes manières ^ et que Huyghens a pu louer sans restriction pour la marche ^ et pour la conclusion (i). Voici comment il procède : la science ^ fondée sur des principes connus intuitivement ne pouvant appartenir qu a Dieu ou aux anges , il faut, quand on veut pénétrer la forme (5) d'un phénomène, faire une énumératioii exacte et complète de tontes les circonstances dans lesquelles il se manifeste, puis éloigner tontes les formes qui ne conviennent pas, et alors la véritable forme reste et se fait reconnaître. Ainsi, Bacon propose Tanalyse et la voie d'exclusion pour arriver à la vérité, puis la science s'achève par l'induction, qui s'élève des faits particuliers aux énoncés généraux qui les embrassent.
Or, il est constamment arrivé, depuis que la méthode de
(1) CoDtempIatio fere dcsinit cnm aspectu... natiira aeris latet»... omnis verior interpretatio natu'rae conficitur per instantias et expérimenta idooea et apposila, ubi sepsus il<* eiperimento tantum, experimenlnm de natura et re ipsa judicai. Lib. 1, 50.
(2) Souventf aiais non pas toujours , comme le croyait M. de Maistre. ( Critique de Bacon. )
(3) Descartes, Lettres, t. II, I. 65 et 67, au P. Mersenne.
(4) Bacon, de Verulamio, déforma calidi. Note d'Huvghens dans \esfragm. philos, de M. Cousin, troisième édition, tom. 1, pag. 160.
(6) Forme ou cause formelle, La ^«fl/c est nuisible en phpique; la matérielle ci 'fficicnte ne loucbent pas la science active et vraïp. lS^o^'. erg,, lib. 2, 3.
DK PHILOSOPHIE MODERNE. 57
Bacon règne dans la physique, que Tesprit humain, fidelè à son éternelle tendance, Ta tantôt employée à remonter à des lois générales et à des causes premières auxquelles il attribuait une étendue bien plus grande que celle qu'autorisait une induction sage et limitée à l' expérience , tantôt au contraire, soumise à des aperçus, à des lois, à un certain ordre de définitions et de distinctions qu'il ne trouve qu'en lui-même et qull est bien forcé, soit qu'il le sache ou Tignore, de porter dans la nature extérieure. C'est ainsi, pour le premier cas, que la loi de la gravitation est naturellement regardée comme devant s'étendre aux étoiles, ou bien encore que Timpénétrabilité est attribuée à la nature du corps en général^ et, pour le second, que l'on croit aujourd'hui, avec Descartes et Bacon, contrairement à l'opinion d'une grande partie de l'antiquité, et sans qu'aucune expérience rigoureuse soit possible à cet égard, que nos sensations suivent en nous de purs mouvements matériels, et que les phénomènes présentés par les corps tiennent à leur constitution physique et au mouvement de leurs molécules plutôt qu'à des forces vitales particulières qui leur seraient inhérentes. A la vérité, nous ne sommes pas forcés de le supposer, mais alors il faudra supposer autre chose sur la nature des phénomènes que présentent les corps et des sensations qu'ils nous font éprouver ; et loin que l'expérience puisse nous éclairer dans le choix, nous ne pouvons, au contraire, entreprendre aucune expérience tans avoir fdtt une hypothèse. Nous devons croire en nous-mêmes, en nos idées, en nos méthodes, avant de songer à expérimenter, ce qui est proprement les appliquer, et non les créer.
8. Quand Bacon, fixant le terrain de la physique à l'entrée de la seconde partie de son organum, prescrit comme seule bonne et fructueuse la recherclie des formes des phénomènes plutôt que de leurs fins ou de leurs causes efficientes (I), et que ces formes ou natures naturantes (2) (qui spécifient les choses, se trouvent en elles et les constituent, de telle sorte qu^elles ne puissent être sans les choses ni les choses sans elles ) (3), quand
(1) Ex fomianim inventione seqnitur contemplatio vera. IVoc. org.f II, 3.
(2) Forniam sive differentiam verain, sive natiiram nalurantem sive funtem emanatinnis, 1T< 1. Lcgei et determinationej actus pnri, II, 17>
(3) Forma nalnr» alicnjiu talis est ut ea posita nalurfl data iofallibiliter seqnatur...* m ea amota natnra data infallibililer fugiat. II, 4. Natora alia quoe fit ci:m natnra dat<i convertihilis. Id. Formas »cu veras differcnliaf. De cUg,, liv. 3.
ces formes, disons- nous, lui paraissent pouvoir être connues par Tobservalion et par Texpérience, c'est-à-dire tomber sous les sens, il se laisse aller à une immense hypothèse. Entraîné par un violent préjugé, par une idole de tribu^ il pose une méthode qui n'einî)rasse que Tune des faces de la science et la croit universelle. Mais Descartes va venir qui rétablira la raison dans ses droits, et convaincu comme Bacon lui-même, que la sensation ne peut être dans l'objet ce qu'elle est dans le sujet (1), et que toute altércUion est un changement des parties (*2), il trouvera dans son esprit même ce que Bacon a cru voir dans la nature, et distribuera de plus haut les phénomènes- et leurs causes.
On peut même voir, d'après les idées que Bacon manifeste dans son traité du mouvement et par la confusion dans laquelle il jette toute espèce de notions fort diverses, combien la définition de la matière de Descartes et la réduction de tous les mouvements au mouvement local ont dû servir à rétablissement de la physique moderne (3). Ce n'est jamais au point de vue des faits, mais à celui de Tesprit qui classe, divise et réunit, que Ton peut véritablement systématiser une science.
9. Bacon peut donc être regardé, en résumé, comme le dernier terme du mouvement des esprits au seizième siècle, c'està-dire comme le représentant le plus élevé de deux idées progressives : la critique de la philosophie antique et surtout aristotélicienne, la tendance à constituer une physique nouvelle à Taide de Tobservation et de Texpérience, et des travaux continuels des générations sans cesse rapprochés et réunis par chacune d'elles : Multi pertransibunt et augebitur scientia{\). C'est beaucoup pour sa gloire ; mais il y a plus encore : grâce à ses opinions empiriques et à son estime pour les systèmes atomistiques qu'il ne voulait cependant pas adopter sans les modifier, il fonda la physique sur la considération nue de la matière, et repoussa, du moins en théorie , les qualités occultes. Sur ce point. Descartes n'a certes pas innové sur lui (a).
(1) De/oniM ralidi. In nor. org., II, 13 et ÎM). (1) Altcratio rêvera miaima latio est. 1, 50, org.
(3) Un petit traite <1it mouvement locale annexé à h première édition da Monde de Deitcariej, el donl toute» le» notion* 3<»nt aajo-aid'ï'jn l'A B C de» plijsicien»^ montre combien les cs'-ril» étaient encore éloigne:; tl'nr;' .ctfnce ao»i simple.
(4) Bjcoti, De oHgmcnt. scientînrum.
\b\ Tei nrnis ue r<^iT-^.. losieter que sur la ref- rmr îiai'oiiuienne, et il 5nfflt qne non»
10. Deux choses contribuèrent surtout à préparer en France une réYolution plus décisive, et qui porta en même temps sur tous les points de la science. D'abord, Taristotélisme qui, sous son propre nom ou sous celui de scolastique, était la seule philosophie française, ébranlé déjà parla violente attaque deRamus, fut comme déraciné de Topinion par les réfutations des astronomes et des nouveaux physiciens qui dominèrent leur ennemi du haut de toute la science positive acquise par deux grands siècles; ensuite, la France, qui avait évité tout changement politique ou religieux, et qui cependant avait reçu dans son sein et le levain protestant et l'élément antique de la renaissance ; la France, dont Tesprit si mur et si grave à cetfe époque, au lieu de se perdre dans Técole d^Alexandrie, ou de s'égarer dans les textes bibliques, s'était développé dans cette école si pratique, si humaine, et, il faut le dire, si large de Rabelais, de Montaigne, de la Boëtie, de Charron, la France, prête à tout et indifférente à tout, se trouvait dans cet état de rame où toute bonne semence philosophique qui tombe doit germer.
Aussi, Fécole vraiment originale qui caractérise la France au seizième siècle, c'est Pécole de Montaigne; où trouver ailleurs en Europe ce fond de scepticisme qui apprend à se métier de toute doctrine vieillie, comme de toute élucubration nouvelle, ou plutôt cet éclectisme qui, opposant les uns aux autres les dogmes et les pratiques, demeure en suspens, et, descendant ensuite avec son que sais-je ? de Timmobile fléau de la balance, entre libre de contrainte et de préjugés dans la vie sociale ? Cette heureuse indifférence, cette absence complète d'enthousiasme protestant ou catholique, n'est-ce pas un terrain bien préparé pour la philosophie? La vérité qu'il y faut semer, ce n'est pas la vérité selon Platon ou Aristote, selon les Éléates ou les Ioniens ; mais la vérité bonne, grande, utile pour l'humanité , pour la société d'alors ; la vérité, chrétienne encore, libre cependant des préjugés et de l'autorité; la vérité fondée sur la liberté de l'homme et sur les lumières de l'expérience et de la méditation. Ce scepticisme français a un caractère éminemment humain et social ; on y sent que le philosophe est en-
la présentions soos son vrai jour. Noiu reTÏendrons sur la philosophie de Bacon en g^n^ral. Liv.UI, §. 1.
tré dans les temps modernes. 11 ne doute que pour se dégager du passé et pour embrasser plus librement lavenlr. Il doute, et il n'est ni huguenot ni ligueur, mais il est homme ; il doute, et il n'est ni pour Aristote ni pour Platon, mais pour le vrai. Il doute dans Montaigne , il doutera dans Descartes encore, mais un seul instant, et la science moderne naîtra de ce doute.
41. Si nous voulions résumer d'un point de vue critique les systèmes de philosophie que nous avons si rapidement parcourus, nous dirions que toute doctrine péripatéticienne ou néoplatonicienne avait nécessairement une couleur antique , et devait rester individuelle chez celui qui Tadoptail. Ceux qui se lancèrent dans les champs de Tintini, comme Cusa et Bruno, ceux qui suivirent des voies mystiques, ceux qui, sur les ailes du néoplatonisme ou du christianisme , voulurent s^élever audessus iles conditions de la vie intellectuelle et physique de rhumanité, tous, et cela quelle que soit la grandeur des résultats obtenus, tous s'isolèrent dans le monde, et, à l'exemple des anciens, formèrent des philosophies à Tusage des gens érudits ou tout au moins très-cultivés, ne laissant au peuple que la peur de Tenfer et le confessionnal. Il n'y avaitrien d'humain dans leur philosophie, aucune tendance pratique, aucune consolation pour l'homme attaché à la terre ; il fallait qu'une méthode à la portée de tous ordonnât la science et la vie , avant d'appeler de nouveau l'humanité sur ces sublimes hauteurs que dans tons les temps le génie a pu entrevoir. Quant à la philosophie du moyen âge, perpétuée par l'école, elle roulait sur la logique, et sur les solutions métaphysiques ou physiques qui lui étaient imposées par l'Église. C'est encore la logique que voulut réformer Ramus, et, pour le dogme, il s'en remettait aux Pères et à l'Église protestante. Enfin, toute philosophie fondée sur les sens et l'observation avait l'immense défaut ou de n'embrasser guère que les sciences naturelles, et de laisser, par conséquent, la métaphysique entre les mains de l'autorité. ( Campanella, et Gassendi, comme nous le verrons plus tard, sont dans ce cas), ou de conclure au matérialisme et presque à l'athéisme. Bacon par son école en fournit la preuve.
12. Il fallait donc une philosophie fondée sur l'homme luimême, et facile à saisir pour tout homme, qui n'exigeât ni science ni érudition, qui s'exprimât en langue vulgaire, qui fondât, d'une manière solide, les titres de l'ère moderne à
rindépendance de Tère antique, qui dominât de liant, en les acceptant, les classant, les expliquant, les découvertes de Copernic, de Galilée , de Gilbert, au lien de se traîner à leur suite dans un système d'expérinientalisme ; en un mot, donnât, à Faide d^une théorie qui pût représenter en entier Tesprit du temps, une immense impulsion à la science, et réglât le travail de plusieurs siècles.
Jl fallait un homme nouveau que les tâtonnements, les commentaires, les interprétations, les gloses n'eussent pas fatigué ; une âme encore vierge de spéculations, à peine sortie de la vie active, pleine d'ardeur et de volonté, une intelligence vive, entière, indépendante, un tempérament fortement personnel ; quelque peu de mépris pour le fatras de la vieille science et pour la routine des contemporains, de Taudace, de la dignité, de la liberté. Alors seulement pouvait se réaliser le vœu de Montaigne : « Les sciences traitent les choses trop finement, « d'une mode artiiicielle et différente de la commune et natu- « relie... Mon page fait Tamour et Fentend; lisez-lui Léon, (« l'hébreu et Ficin, on parle de lui, de ses pensées, de ses ac- « tions, et si n y entend rien. Je ne reconnois chez Aristote « la plupart de mes mouvements ordinaires, on les a couverts • et revêtus d'une autre robe pour lusage de Técole. Dieu « leur doint bien faire : si j'étais du métier, je naturaliserois Fart « autant comme ils artialisent la nature. >»
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