DE DESCARTES
DESCÂRTES LUI-MÊME.
1. Dans Tune des dernières années du seizième siècle (1) naquit enTouraine, de parents bretons, un enfant faible et maladif qui se nommait Descartes Diiperron. Peu de jours après sa naissance une maladie du poumon, causée par des chagrins, coûta la vie à sa mère. Lui-même garda, jusqu'à rage de vingt ans, une pâleur et une toux sèche qui faisaient craindre pour sa vie (2) ; mais enfin une admirable sérénité d'âme, une vie simple, libre et modérée, un penchant à des occupations actives, mais douces, et à des études vives et variées, en un mot, la plus heureuse philosophie pratique qu'il soit donné à Thomme de suivre remporta, et une si belle existence fut conquise sur le mal par la force de la pensée.
Bien jeune encore il dut se montrer comme un de ces esprits pénétrants et forts qui cherchent et s'approprient partout le vrai comme leur bien même, et savent, par quelques méditations fluctueuses, creuser la science de leurs maîtres, et s'en assimiler, en quelque sorte, la pure essence. Mais lorsqu'un pareil esprit se trouve en même temps doué d'une forte dose
(2) Dcscatlc^, Lettres à la/Jtinccssc Einabcth, ï, 23i cMition de 1667.
dindépendance et de liberté personnelle, ou, pour mieux direi de déférence an sentiment de sa conscience intime , il fait paraître devant son tribunal intérieur les opinions , les jugemente, toute la science de son siècle et du monde entier. Si alors il n'aperçoit de toutes parts que divergence et lutte, que pensera-t-ii , quel parti devra- 1 -il prendre, lui qui veut savoir ?
2. L'éducation de Descartes fut confiée aux jésuites. Ils existaient depuis cinquante années à peine, et déjà ils tenaient FEurope catholique par le confessionnal et par l'éducation. De même que hardiment campés sur le terrain de la morale, ils appelaient à eux ce monde qui , au milieu du doute général des esprits, échappait déjà de toutes parts au christianisme, de même ils durent s'emparer de la science à sa source et la réglementer. Si en morale ils furent novateurs ou passèrent pour tels, en métaphysique , en physique ils s'emparèrent des faits accomplis , et cherchèrent d'abord à s'y tenir. En effet, bien qu'en France il y eût eu déjà quelques tentatives de révolution philosophique, aucune n'avait été assez universelle, assez populaire, pour que Ton pût avoir la ferme espérance d'arracher les écoles à l'empire d'Aristote. La secte de Ramus, d'ailleurs à peu près uniquement subversive, était entachée de protestantisme; les pétulants essais de réforme des Italiens devaient passer comme des feux follets devant la grave université de Paris ; enfin, le pouvoir d'Aristote , conquis peu à peu sur la résistance ecclésiastique, s'était tellement accru soos récorce scolastique, dont on Tavait revêtu, qu'en 1624, c'est-à-dire treize ans avant le discours de la méthode, Jean BiUud, et ses amis Antoine de Villon et Etienne de Claves, furent exilés par le parlement pour avoir affiché et s'être engagés à soutenir des thèses contre les principes des péripatéliciens (1).
3. Quelle était donc dans le fond cette science scolastique et aristotélicienne? c'était une philosophie de statu quo, sous la protection de la théologie, qui l'avait si laborieusement construite et dirigée avec tant de peine à l'édification, et du parlement qui venait saintement en aide à la faculté. On croyait sans doute que tout serait dit, in his lemporibm in quibus ad
[i) Laufinj, Dt'ixii:, Ai ist'Joit., f/itima /oiIiuki. •
0mn€ cùHosîtalU et novarutn rerum genus depravalit et liberiaribus ingeniis impunè pafebat aditus, lorsqu'on aurait brûlé des ihèses, exilé leurs promoteurs, et défendu de tenir ni enseigner aucunes maximes contre les anciens auteurs et approuvés t ni faire aucunes disputes que celles qui sont approuvées par les docteurs, de la faculté de théologie* Cet arrêt du parlement doit nous apprendre ce qu'était devenue cette brillante scolastique , qui , d'origine arabe, et nourrie par des novateurs ou des hérétiques, avait elle-même encouru toutes ces interdictions à sa naissance. Elle avait sans doute bien changé lorsque , sous la protection du pouvoir politique , elle couvrait les écoles d'un réseau encyclopédique de questions mal liées, dont chacune avait sa source dans telle on telle autorité, et son but dans la solution de quelque difficulté théolosçique.
Il faut avouer que la science toute abstraite , et les classifications immobiles d'Âristote se prêtaient d^elles-mêmes à une organisation iixe, éternelle en quelque sorte du savoir humain. Malheureusement pour le pouvoir sacerdotal et politique, qui voulait environner le moncle de celte philosophie, il ne pouvait se faire un appui de ses principes fondamentaux et la faire sienne du fatte à la base. Loin de là, comme les grahds esprits du temps, Ramus,Campanella, Gassendi le sentirent si bien, les dogmes péripatéticiens sur Tâme humaine et sur le gouvernement du monde par Dieu, étaient en contradiction flagrante avec la théologie. Et dès lors celle-ci , forcée de s^en tenir à une philosophie exclusivement dialectique et logique, ne pouvait se promettre l'avenir pour elle.
Ainsi, la philosophie des écoles, en tant qu'indépendante de la théologie, se réduisait à la logique et aux catégories. Les trois grands principes qui, et Ton ne peut s'empêcher de le reconnaître, tiennent plutôt à un point de vue abstrait de l'esprit qu^à une connaissance du monde lui-même, la matière, la forme et Xdiprivation constituaient le fond même de la science ; ce qui petit êlrCy ce qui esty et, comme principe de changement, ce qui prive, voilà la nature entière. Si dans une chose, qui est en ac/c quelque chose, et en puissance quelque autre chose, vous ôtez une partie de ce qu'elle est en acte, pour faire passer à l'acte une partie de ce ([iii est en puissance, vous produisez un changement ; eil-ce là autre chose qu'une classiticalion logi-
que 7 Sous cette distinction purement subjective qu^on portait dans la nature même de l'objet, venaient se ranger encore toutes les qtialUés et propriétés des êtres telles que Tesprit les attribue involontairement aux formei diverses; et les espèces intenlionnelles qui étaient chargées d'apporter ces qualités même et ces formes jusqu'à notre connaissance. Rien ne manquait, comme on voit, à cette théorie si naïve et cependant si subtile du monde extérieur qu'avait créée aux jours de sa science la plus exercée le génie à la fois enfantin et raisonneur de la Grèce. 11 fallait qu'une grande révolution se fît et mit enfin Tliomme à sa place dans la nature en montrant que c est en lui seul que se forment toutes ces entités métaphysiques qu'il personnifiait auparavant dans les choses. La révolution déjà préparée par les idéalistes italiens, puis par Telesio et Paracelse lui-même, mais surtout par Galilée, Kepler, Ba« con ; Descartes la consomma.
4. Il aperçut aisément et sans quitter les bancs de la Flèche . Tanarchie immense'qui régnait dans les esprits et même qu'il n'est pas d'opinion si étrange que quelque philosophe ne l'ait soutenue (1) ; il lut des livres de science de toute espèce et comprit que, quand des milliers de maîtres vivants ou morts se présentent (les uns dans les thèses ou dans les cours des écoles, les autres dans ces livres où nous allons converser avec eux pour entrer en communication des meilleures de leurs pensées ) , et qu'il est autant de doctrines que de maîtres, il faut laisser là les maîtres et n'apprendre que de soi (2). Enfin, il en vint à considérer la philosophie commune comme (e moyen déparier vraisemblablement de toutes choses et se faire admirer des moins savants (3). La logique en particulier ne lui paraissait qu une dialectique qui enseigne les moyens de faire entendre à autrui ce quon sait^ ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant ce qu*on ne sait pas (4) ;
(1) Discours delà méthode, première ëdition, pag. 17.
(2) I Qnoiqtie mes inaltre« ne m'aient rien enseigne de certain * je leur dois toutefois des actions de grflces pour aToir appris d'eux à le reconnaltrei et je lenr en dois de pins (grandes parce que les choses qu'ils m'ont apprises sont douteuses ; que si. . .* ■ Dialogue sur la recherche de la y'érité, pag. 356, édition Cous., t. XI.
(3) Discours de la mélhode, pag. 7.
(4) Bigle pour la direction de l'esprit^ pag. 217, et S55. Lettre à l'auteur de la version des principes^ ei discours de la méthode, pag. 19.
et les plus grandes réputations s'abaissaient à tel point devant ce grand esprit indépendant et quelque peu dédaigneux, que Platon ne lui paraissait guère qu'un honune de sens, d'expérience et de beaucoup d'esprit qui, ayant appris de Socrate à douter, s'était borné à poser des principes vraisemblables et à déduire leurs conséquences. Quant à Aristote, il n'était qu'un ambitieux qui voulut changer la façon de débiter de son maître et feignit d'être bien convaincu de ce qu'il enseignait. Homme d'esprit, d'ailleurs, aussi bien que Platon, il usurpa comme lui, beaucoup d'autorité, de sorte que ses principes, quoique altérés par ses derniers disciples, prévalurent jusqu'àDescartes luimême.
On aime cependant à rencontrer dans un grand homme et dans un hardi novateur ce ton superficiel et un peu cavalier qui déshonorerait tout autre; c'est par ce dédain du passé qu'on s'élance librement dans l'avenir. C'est aux descendants de ces génies créateurs, à ceux qui ont le temps et n'ont rien de mieux à faire, qu'il appartient de peser judicieusement les mérites et derendre justice à tous selon les siècles . On trouve donc, sans étonnement, cette connaissance superficielle de l'histoire de la philosophie chez un homme qui devait pour ainsi dire la créer une seconde fois. Platon, il ne le connaissait guère et savait en gros seulement que, selon lui, la connaissance est dans l'entendement; encore même trouvait-il que ce point de vue n'avait pas été assez marqué ( sans doute parce que l'école de Platon était une école de douteurs ) (1), tandis qu'Epicure, qui mettait la certitude dans les sens, croyait que le soleil n'est pas plus grand qu'il ne paraît. Tel est le double développement qu'il entrevoyait dans l'histoire de la philosophie, et le double écueil où les philosophes lui semblaient s'être perdus.
Mais en revanche, il nous dit qu'il avait appris un peu de tout à l'école. C'était précisément ce qu'il fallait pour apprendre à douter de tout, à ne reconnaître ni autorité ni méthode, enfin à ne plus compter que sur la virtualité propre de son esprit (2). A cela se joignirent les voyages, l'expérience de
(1) Lettre à l* auteur de la version ^ etc.
(â) « li faut chercher sur Tobjet de notre étude non pas ce qu'en ont pense les autres ni ce que nous soupçonnons nous-méoies, mais ce que nous pouvons voir clairement et avec
DE PHILOSOPHIE UODEUNE. 47
la vie active, la conversation des hommes, l'observation des événements et des opinions , enfin, les réflexions solitaires. Le génie le plus vif, et sans doute le plus intelligent de TEurope, se trouva ainsi par le fait le plus libre et le plus indépendant ; il en était venu au doute absolu sur tous les points. Alors il s'arrêta, et résolut de reconstruire le monde parla force de sa pensée.
5. Nous verrons quel fut ce monde abstrait, ce monde de la conscience que Descartes présenta d'abord comme une simple opinion, et qui ne voulait se substituer ni à l'état, ni à la science, ni à Tenseif^nement (1). Mais ici demandons-nous ce qui constituait, à cette époque de sa vie, le fond même de l'esprit de Descartes, car il n'y a ^ère d'apparence qu'il put être la table rcise des philosophes. Or, à vingt-trois ans. Descartes avait appliqué l'algèbre à la géométrie (2), c'est-à-dire qu'il avait trouvé une méthode mathématique générale abstraite qui donne simultanément les lois du nombre et de la [figure. Ses pensées étaient donc alors principalement dirigées vers les mathématiques, qui, dès le collège, l'avaient attiré par le caractère, de certitude de leurs démonstrations, et lui avaient même donné à croire qu'on pourrait bâtir quelque chose de plus relevé que les arts mécaniques sur des fondements si fermes et si solides (3). Par conséquent, il avait dil lire aussi de préférence les écrits des mathématiciens modernes, des astronomes et des physiciens novateurs, et c'est dans cette science, aux contours nets et arrêtés, qu'il puisait une partie de ce mépris qu'il répandait largement sur les philosophes. A la même époque il avait établi déjà dans son esprit les règles fondamentales de sa logique, qu'il suivit imperturbablement depuis (4) ; et sans anticiper sur ce que nous devons dire de la méthode, on peut remarquer ici que l'habitude de la géométrie et de ses procédés constants dut imprimer un caractère synthétique au développement de ses pensées (a) ; tandis que
évidence oa dëdnire d'une maBière certaine. • Règle 3> pour la direction de l'esprit. Discours de la méthode, p. 11.
(1) Discours de la méthode, pag. 16.
(2) Id., pag. 21,23.
(3) Id., pag. 9.
(i) TH.. pag. 19 et 20.
(5) l'I , Tioisicmp prëceplc logique.
Tétude de la physique et de la mécanique expérimentale, qui étaient nées déjà, lui fit sentir la nécessité de la division, de lanalysedes faits et des notions, ainsi que de ces revues et de ces dénombrements qui sont le fond même de la méthode baconienne (1). C'est à son caractère enfin, à sa position tout à fait indépendante et personnelle en philosophie, qu'il faut rapporter la grande règle de prendre pour certain tout fait de la conscience individuelle, et de douter de tout le reste (-2).
Cest le génie mathématique, ainsi que nous le verrons plus tard, qui lit de Descartes le créateur d'une physique nouvelle, et sa philosophie entière est essentiellement liée à sa géométrie. La physique a d'ailleurs une grande importance pour le développement du corps scientifique tel qu'il le conçoit (3), la métaphysique n'étant qu'une philosophie générale qui constitue les racines de l'arbre plutôt que l'arbre lui-même. Mais en attendant que ceci puisse être expliqué plus au long, remarquons que Descartes ne cite ou n'accepte jamais d'autre autorité que celle des réformateurs physiciens. Ainsi la mission scientifique de Bacon est pleinement comprise et adoptée dans une lettre (4). Ailleurs (5) on lui cite Gilbert, Galilée, Kepler, Hervey comme les seuls entre les modernes qui aient pu atteindre quelques vérités isolées, de même que Thaïes, Pythagore, Archimède, dans Tantiquité. Partout, enfin, les questions physiques se présentent comme exemples sous sa plume, tandis que les questions théologlques et métaphysiques sont évitées soigneusement toutes les fois qu'elles ne se présentent pas comme nécessaires pour fonder la physique.
6. C'est ainsi que nous apparaissent, à la distance où nous sommes, et le caractère et les tendances de Descartes. Du reste, ha vie fut le développement même de sa philosophie. Indépendant, convaincu de la force de son génie d'où la science sortait armée comme du cerveau de Jupiter; jaloux presque, et toujours disposé à prendre la vérité pour sienne partout où il la rencontrait, et à la refuser aux autres, il vécut dans la solitude, remuant la science avec ses livres et les hommes avec ses
(n Disc, de la mélh.f deuxième et quatrième prëceptc.
(*2) 1(1., premier pre'cepte.
(,T) Lettre à l'auteur de la version des principes.
(4) Descartes, Lettres. II, G6 et G7. édition-de 1667.
j[6) Lettre servant tle préface au traité des passiom.
lettres. S'il se montra quelquefois au monde et aux savants, ce fut presque à regret (1), et fâché plutôt qu'étonné que ce monde ne sût l'employer à rien et se bornât à le colporter pour observer son visage, de sorte qu'on paraissait, disait-il, vouloir le garder en France , non pour y être bon à quelque chose, mais comme un éléphant ouune panthère pour la rareté. De retour dans la solitude d'où des affaires domestiques ou de fausses espérances de pension qui se réduisaient à l'achat de coûteux parchemins pouvaient à peine Tarracher, il se piongeait dans une de ces cités populeuses de la Hollande, on, seul peut-être, au milieu d*une foule occupée de commerce et d'intérêts (2), il poursuivait en lui-même les intérêts éternels de la pensée humaine, et marchait absolument libre dans cette multitude vaste désert d'hommes, comme on Ta dit si poétiquement de nos jours. On bien, campagnard amoureux de Toisiveté, du repos et des pensées rares et fructueuses , suivant la voie ouverte à son génie, et désormais libre et facile pour lui, il ne donnait que peu d'heures par jour aux pensées qui occupent Vimaginaiion, et fort peu d'heures par an à celles qui occupent l'entendement seul. Ainsi, dans le relâche des sens et le repos de l'esprit (3), il laissait là Taride terrain métaphysique une fois exploré, et se recréait à bâtir son monde physique : où, comme il le dit plaisamment lui-même, il oubliait les études qni nous apprennent à connaître Tâme sans le corps ou le corps sans rame pour apprendre, en usant de la vie, à concevoir Vunion de i' âme avec le corps.
Cependant le temps passait de méditer librement dans le poêle où naquit le discours de la méthode, de parcourir le monde en militaire amateur, la tête pleine de problèmes mathématiques, de bâtir avec plein désintéressement et presque sans vues pour Tavenir un nouveau système scientifique, et même de répandre des idées par un commerce de lettres au milieu duquel se trouve cette douce et paisible correspondance avec la princesse Elisabeth. Le monde s'était ému, il fallait attaquer et défendre. Il y avait les jésuites à attirer, Técole et Gassendi et Roberval à combattre, les morsures des théologiens
fi) Lettres à Pambastadetu- de Suède.
(i) Lettre à Balzac.
(3) Lettres à ia yrineesse Elisaéelh.
(ITItrecht à éviter. On avait beau mépriser les honneurs, les distinctions, les titres (1), il fallait se faire des protecteurs puissants pour pousser la nouvelle philosophie dans le monde. Une femme avait déjà aimé et compris le philosophe, une autre se présenta, une reine qui voulut sHnstruire et fonder une académie. Descartes, appelé en Suède, hésita longtemps : mais enfin il accomplit le grand sacrifice, et succomba, au bout de quelques mois, à la fatigue, au froid et à la saignée. « Je soupire encore, écrivait Tambassadeur de Suède au beau-frère de Pascal, je soupire en vous récrivant, car sa doctrine et son esprit étaient encore au-dessous de sa grandeur, de sa bonté, et de Tinnocence de sa vie (2) » En 4667, les restes de Descartes furent transportés du cimetière des enfants de Stockholm à Sainte-Geneviève de Paris, mais Louis XIV défendit de prononcer publiquement Téloge du plus grand homme que la France ait jamais produit.