DÉFINITION ET DIVISION DE LA PHILOSOPHIE. — MÉTHODE
1. Il est pour rhomme jeté sur la terre trois moyens généraux de connaître. D'abord Tintuition immédiate des vérités qui se présentent d'elles-mêmes et s'acquièrent sans méditation ; puis Tusage et Texpérience des sens. Voilà pour les deux faces de nous-mêmes ; puis viennent en tant que nous sommes en société la conversation et la lecture (3).
Ainsi nous parvenons à diverses connaissances ; mais la connaissance en elle-même ou la sagesse telle que de tout temps les philosophes Tont poursuivie, consisterait en la possesr sion des vrais principes et causes premières dont on pourrait déduire les raisons de tout ce qull est possible de savoir. C'est là le souverain bien de la raison humaine et Tobjet de la ph^ losophie.
(1) Lettre sur son portrait.
(2) Lettre de Chanut à M, Perier^ orarres de Pascal, tom. 4.
(3) Préface des principes- Cette prëface pent remplacer, selon Descartes, le traité de V Erudition qu'il avait un instant promis et laissa ensuite par la crainte de VEcoU'. y ojei Lettres à la princesse Elisabeth. Aussi y trouve-t-on de pri^ciense!* gdne'ralités sur ^a science. — Ne faudrait-il pas roir ce traité dans le Dialogue anrla rer/icrcfie île la vérité* Le rJle que le -«ïvant y joue dan*» l.i pPrsonnR iVEpistcmon pourrait le faiiv croiro.
Philosopher, c'est donc étudier la sagesse, c*est rechercher les premières causes qui sont aussi les principes ; et ou doit les reconnaître à ce double caractère d'être si clairs et si évidents, que Tesprit humain ne puisse douter de leur vérité, et d'être tels qu'aucune chose ne soit requise pour leur connaissance tandis c[u'ils soient requis pour la connaissance de toute chose (1).
Les principes connus, il faut en déduire avec évidence la connaissance des choses qui en dépendent et qui sont utiles à la conduite de la vie, à la conservation de la santé, à l'invention des arts (2).
La philosophie est donc la science même, la science universelle, la science des sciences, celle qui leur ûxe à toutes leur terrain et leurs attributions ; car la philosophie seule remonte aux causes, et suivant l'axiome reconnu par Descartes et énoncé formellement par Spinosa (5), la connaissance d*un effet dépend de la connaissance de sa cause^ et implique cette même cause» , De sorte qu'il n^y a pas d'autre principe de connaissance, toute chose à connaître étant inévitablement un effet.
2. Cela posé, le corps philosophique doit être précédé d'une philosophie générale qui remplit le but de la recherche des premiers principes, et détermine ainsi le champ des sciences partielles. C'est là ce que Descartes a appelé sa métaphysique. A la vérité, les notions de Dieu, de l'âme, de la vérité, de la matière y sont établies, mais les pures notions, et seulement en tant qu'elles paraissent néoessahres à Texposition des autres parties de la philosophie. Du reste, ni le rapport de Vàme à Dieu et des âmes entre elles ^ ni le rapport de V esprit à la matière, ni la question du ptusé et de l'avenir des àmes^ ni celle du gouvernement du monde par Dieu, n'y sont abordées. En un mot, dans ses écrits Descartes ne traite ni de la théologie ni de la pneumatologie, si ce n'est à la dérobée, dans quelques lettres, ou en répondant à des objections et toiyours à son grand regret (4).
(1 ) C'est fil» ^intuition ou conception tlaire et distinete d'un esprit aitantif, Riglc 3, poar la direction de l'esprit.
(2) la déduction est comparde îi une cbalne dont cbaque anneau doit être connn inluitivement, et l'esprit <pii les a tous parconnis sait qu'ils se suivent. Id.
(3) Spinosa, Ethica, liv. 1, aa. 4.
(4) On le voit cependant, dans un ourrage poâlbumc, promettre ■ d'cssajer de rendre
Le corps de doctrine contenn dans les méditations philoiO'' phiques, et exposé en tête de toutes les déductions que Descartes en a tirées dans le discours de la méthode et dans les principes, nous paraît donc une philosophie générale plutôt qu^une métaphysique selon le sens plus étendu ou plus restreint qui a toujours été attribué à ce mot (I). Après le complet développement de cette philosophie mère, que restera-t-il donc à exploiter dans la science humaine ? Deux mondes encore, deux mondes vierges. Celui de la pensée et celui de retendue. Le premier comprend Dieu, lésâmes, le côté moral et qualitatif des choses, la cause et la fin des êtres. Le second embrasse Tunivers, les corps, les quantités. Et encore faudrait-il exposer Tharmonie de ces deux mondes, les lois de leur union et leur fin commune.
Sans doute la philosophie de Descartes a remué tout cela, et Spinosa, et Malebranche, et Leibnitz, rentrent dans le cercle qu*elle a tracé, aussi est-ce en eux que nous devrons chercher le véritable développement métaphysique des idées de Descartes ; en lui seul était le germe, car on doit trouver tout dans une philosophie fondamentale qui ouvre une époque, qui crée les principes de Tesprit humain renouvelé, qui, en un mot, porte dans son sein tout ce qui est possible, mais en eux est l'arbre immense né d'un germe faible et méconnu à son origine.
3. C'est donc dans le monde ouvert par la notion de retendue, que Descartes se jette et se meut avec tant de plaisir. Mais rétendue peut être envisagée sous deux points de vue : m abs- Irarto, elle mène à la considération du volume, de la surface, de la ligne, elle engendre alors la géométrie ; et les lois des figures abstractivement envisagées elles-mêmes, c'est-à-dire en tant qu'elles donnent lieu à certaines proportions numériques, se ramènent en général aux mathématiques (2) ; de sorte que toutes les quantités sont réduites à une même science gé-
compte de la relation des choses sensibles anx intellectaelles, et des nne& et des autres an Crëatenr, de l'immortalitë des cr^tnres et de leur ëtat après Ja oonsomination des siècles.» Recherches de la yéritéf pag. 334. Mais ce bel ouvrage est donbureusement interrompu après un ezorde qui est tout au moins ^ la Lauteur ordinaire de l'esprit de Descarles.
(1 ) Lettres, lit 45 et 47. Descartes j veut qu'on intitule ses mëditations : Mtditationu de prima philosophia,
(3) Discours de la méthode , pag. 91.
néra?e et abstraite. In concreto, elle produit, réanie à tous ses modes, la physique entière qui, ainsi envisagée, se présente comme une déduction des mathématiques. C'est là, outre la méthode, la seule et immense découverte que Descartes s^attribue. Elle consiste, en deux mots, à ramener la géométrie à Talgèbre, la physique à la géométrie, et Talgèbre même à sa méthode. C'est là ce que nous aurons à exposer plus au long à propos de la physique et des mathématiques.
Ainsi Descartes est éminemment physicien et mathématicien, et il se distingue de Bacon en ce qu'il part d'une méthode universelle, qui lui permet de soustraire d'un seul coup la physique aux qualités réelles et aux formes substantielles pour la rattacher définitivement aux lois mathématiques du nombre, de la figure et du mouvement.
4. A ces parties de la philosophie il faut encore ajouter l'éthique et la politique, pour avoir ce que Ton appelait alors un cours complet de philosophie. Pour ce qui est de la politique, elle était bien loin d'être le sujet ordinaire des méditations de Descartes; trop convaincu de Timpuissance absolue d'un particulier à réformer l'Etat, ou même les opinions et les passions des hommes, jamais il ne porta ni dans cette sphère ni dans celle de la foi religieuse son mépris de l'autorité et sa doctrine de Texamen personnel. L'arche sainte était alors inviolable en France, et Dieu et le roi si hauts et si unis, qu'il semblait que les pensées philosophiques, même les plus hardies, ne dussent jamais les atteindre. Aussi Descartes se montra-t-il essentiellement homme du monde, de son siècle et de son pays avant tout, lorsqu'il s'agit d'une question d'intérêt actuel, en fait ou même en puissance (1).
Quant à l'éthique, elle ne peut être complètement développée qu'à l'aide d'un système théologique et métaphysique qui soit suffisamment explicite sur les questions du bien et du mal, de la Providence et de l'avenir de Tâme. Aussi Descartes traitet-il la morale (il l'avoue lui-même) pluiôt en physicien qu*en philosophe moraliste ou en orateur^ dans le livre qu'il lui a consacré (-2), et tout ce qui, dans ses passions de l'âme ^ ne se rapporte pas à la physique, est le produit immédiat de sa méthode
(1) Lettre à la princesse KUir.bcth sur le Livre du Prince fie Machiavel. ['!) Pasuo;:s de rame.
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et de sa philosophie générale, ou représente simplement les opinions d'un homme du monde philosophe. Il faut donc voir en Descartes, avant de scruter ses plus secrètes pensées, et d'entrer dans Texamen des profondes doctrines qui naquirent de la sienne, il faut voir le philosophe qui entreprend, après Bacon ) la réforme complète des sciences, en ajoutant à Texpérience un principe pour la dominer ; il faut exposer sa méthode et sa philosophie première, et montrer comment tout le savoir humain s'y renferme et en découle :
5. Venons-en donc à la méthode. — Puisque le principe de l'autorité doit être repoussé en pliilosophie par le fait même du dissentiment des doctes , — et de la diversité des opinions et coutumes du genre humain, qui se laisse en général conduire par les préjugés ; — puisqu'il s'agit, d'ailleurs, de la science fondée sur les principes et non de celle qu'on acquiert par les quatre voies communes : la conscience, les sens, la conversation et les livres (1);
Il faut entreprendre d'en élever seul l'édifice tout entier. Tel est l'unique moyen d'obtenir, au lieu d*une de ces tours de Babel confuses, où l'on a travaillé sans se comprendre, au lieu d'une de ces villes où les maisons sont entassées sans ordre et sans raison selon les volontés variables des générations humaines (2), un monument complet et régulier aussi parfait dans son ensemble que dans ses détails.
Tel est l'esprit des premières pages de la méthode, et on voit clairement se dessiner la position intellectuelle de Descartes, dans son siècle et dans son pays. On se rappelle l'état de confusion de toutes les questions philosophiques dans Vécole^ et les immenses efforts des platoniciens, des sceptiques, des péripatéticiens purs et des nouveaux physiciens pour l'envahir. De là le doute vis-à-vis de l'autorité. L'antiquité d'abord exaltée, abandonnée ensuite et dépassée sur plus d'un point; les modernes en désaccord, et la France se débattant entre l'école analytique de Montaigne (c'est-à-dire la critique libre de la religion, de l'école et du procédé d'enseignement in haroco)^ d'un côté, et une ferme volonté conservatrice et catholique d(^ l'autre.
Descartes, qui était malhéiiialicien, pféoniètrc, physicien, au
(1) Lettre au tinducttui tics fuincif/cs. (•2) Dhcoun d«' la méthode, paj^, 13.
courant des recherches et des découvertes nouvelles, s aperçut qu'au milieu du chaos général, la méthode des géomètres fondait seule avec solidité (1) ; il rechercha alors quelle en était Tessence, et mettant à part la considération continuelle des hgares qui, en exerçant l'entendement^ fatigue V imagination dans Vanalyse des anciens, aussi bien que ces règles et ces chiffres qai jettent de la confusion dans V algèbre des modernes (2), il produisit Tessence même de la méthode mathématique (3) car c'est elle qui est renfermée, et, pour la première fois, exposée au monde dans les quatre fameux préceptes :
— 1 . iVe recevoir jamais aucune chose pour vraie qu'on ne la connaisse évidemment être telle ; c'est-à-dire éviter soigneusemeni la précipitation et la prévention^ et ne comprendre rien de plus en ses jugements que ce qui se présente si clairement et si distinctement à Vesprit^ qu'on n'ait aucune occasion de le mettre en doute (4).
— 2. Diviser chacune des difficultés que Von examine, en autant de parcelles qu'il se petU et qu'il est requis pour les mieux résoudre.
— 5. Conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaitre pour monter peu à peu comme par degrés , jusqu'à la connaissance des plus composés , et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
— 4. Faife partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que Von $oit assuré de ne rien omettre.
Voilà la logique moderne qui seule a produit toute science depuis deux siècles, et telle que Descartes Topposa à la logique de r école ( qui apprend à enseigner ce qu'on sait ), comme étant la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, c*est-à-dire, en un mot, la méthode d'invention (5).
Écoutons-le parler encore, pour être bien instruits de la
(1) « Que les seub malhématiciens ont pu trouver qnelques dénionstra lions. » Disc. </c la mélhede. pag. 21.
(2) Discours de la niétfioJc^ pag. 19.
(3) « Les nlatla■Inatif|ae»^(>nl l'ciircloppe de celle niJlbuJc. » Rcchciche de lu vciilê. l.g. -219.
(4) Diicours de la iiicll>odc, pgcs 20 et 21. ■6) 1,1., pag. 19.
voiequll suirit pour fonder la méthode {\) : ces Um^fUtê dtai' nés de raisons, toutes simples et faciles^ dont hs géomètres onl coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démotkstralions^ m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les chutes qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s' entresuivent en même façon, et pourvu seulement qu'on s'abstienne d*en recevoir aucune pour vraie qui ne le soity et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres, il n'y eu peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne^ ni de si cachées qu'on ne découvre (2). Et, immédiatement après, il nous expose, avec cette admirable netteté, comment, pour première application de sa méthode, il découvrit, à Tâge de vingt-trois ans, une nouvelle géométrie. C'est atteindre le sublime à force de simplicité.
6. Il faut se demander maintenant ce qui fait la fécondité de cette méthode, et si elle ne peut pas être exposée en d'autres termes et d'une manière moins claire peut-être, mais plus générale ; et d abord, le quatrième et le second précepte peuvent être évidemment considérés comme n'en formant qu'un seul, qui est de diviser et de dénombrer. C'est le précepte baconien (|ue malheureusement Bacon ne sut féconder que par la voie d'exclusion ; c'est, en un mot, la méthode analytique. Le troisième précepte, au contraire, constitue la méthode synthétique. Il consiste à supposer un ordre complet de déduction, partant des principes et des causes qui sont pour Tesprit les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, et descendant jusqu'aux faits les plus composés. Cette interprétation est la seule possible, selon l'esprit de Descartes. Reconnaissons donc, dans ce précepte, la méthode des géomètres anciens, la méthode d'exposition et d'enseignement élevée à son plus liant degré de généralité.
La méthode cartésienne est donc vraiment complète, analytique et synthétique ; nous verrons , en effet, qu'elle est constamment appliquée sous son double aspect dans la physique des principes, et du monde et de l'homme. L'idée, le plan, la
(I) Discours de la mêlhodet pag. 1Q.
['î) f Toute»les véritffsse suivent l'une l'autre et siont uoici par un lien cnmmnn ; tonl li; M-crcl consiste seulement a coniaiencer par les premières ol lus plus simples et :i sVIerrr peu A peu coDioïc par degrés aux pliu composci'S «( au» plus rloignc'es.» Hechttche tie lu yiiiti par Us lumières naturelles, pap. 375.
base de Tédifice doiTent être donnés ; c'est là la synthèse et l'objet de la recherche des principes premiers. Mais les matériaux, c'est l'analyse qui les fournira (4). Nous trouverons une confirmation pleine et entière de cette interprétation d'une méthode qui met seule Descartes au rang des réformateurs. Cest que si dans la science universelle, dans la philosophie, un seul principe est requis qui serve de fondement à toutes les autres sciences, ces sciences partielles elles-mêmes réclament, par la même raison, un principe particulier qui se rattache au grand principe, et joue le même rôle à leqr égard.
7. Ce sont ces principes particuliers qui reçoivent le nom d'hypothèses. Ils ne portent pas, comme le principe des principes, leur cause et leur preuve en eux-mêmes, s'il est permis de le dire ainsi. Mais ils ne permettent qu'une double véritication par le premier principe qui doit les admettre et les expliquer, et par les principes ou faits qui leur sont subordonnés, et doivent être, au contraire, expliqués par eux. C^est ce qu'exprime très-clairement Descartes, en disant qu'une hypothèse physique, ou astronomique, explique les faits, tandis qu'elfe est, au contraire, prouvée par eux quand elle les explique tous (2) : et il n'y a là aucun cercle vicieux, mais, au contraire, une vue nette et juste de la science, qui manquait, à ce qu'il parait (5), aux plus renommés des savants lorsque Descartes parut.
C'est donc la théorie de l'hypothèse que Descartes apporta le premier, dans la méthode des physiciens, que Bacon avait livrée à une analyse dissolvante, et c'est celle qui règne encore de nos jours dans la plus avancée des sciences, l'astronomie, et dans les plus belles parties de la physique inatliématique.
8. Venons-en à ces choses simples qui doivent servir de premiers principes et se présenter à l'esprit avec une pleine évidence ; et remarquons que la méthode est déjà posée et le champ de la science en quelque sorte mesuré avant que ces
(1) L'nnilë de la science ainsi conçne eu dans l'intelligence *. «Les sciences toutes ensemble ne sont rien antre cbose qne l'intelligence humaine qui reste une, et toojonn la même, ^elle qne soit la Tariéte des objets auxqueb elle s'applique sans que cette Tariëtrf apporte li sa nature plus de cbangemenls que la diversité des objets n'eu apporte an soleil qui les éclaire. » Règles pour la direction de l'esprit, pag. 202.
(2) Discours de la méthode, pag. 76.
(3) Lettres à Morin en réponse à ses objections sur la méthode t et Lcl. 114, T* I, à un jésuite de La Flèche.
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choses nous aient été révélées, car le diseoun de la méthode ne s*est pas encore ici proposé de les rechercher, et Descartes en était déjà au point où nous venons de le suivre qu'il n'avait pas encore médité sur la métaphysique : par conséquent il faisait consister le critérium de ia certitude dans la clarté et révidence des notions avant d avoir établi son premier principe de la philosophie.
Il était cependant nécessaire que ce principe fût déterminé pour que la philosophie existât en germe et pût se développer. Or, certaines notions évidentes, communes, on vérités claires d'elles-mêmes, qui forment le premier degré de Tinstruction de Fhomme, ne sont pas assez fécondes pour jouer ce rôle. Par exemple, le principe qu'une même chose ne peut p<u étre^ et ne peu être en même temps^ laisse la science où il la prend sans pouvoir la faire avancer d*un pas, et ainsi de beaucoup d'autres. Il faut d'ailleurs que le principe soit absolument indubitable, sans cela on marche à reculons dans les sciences ; et celui qui demeure sans rien savoir a du moins cette consolation d'être plus avancé que les antres, et d'autant plus qu'il a moins dogmatisé qu'eux (1).
9. Or, en parcourant des yeux le terrain philosophique, nous sommes frappés du même spectacle qu'à la vue des philosophes eux-mêmes. Si nous voulons douter de toutes les notions où nous pouvons imaginer quelque doute, qui nous arrêtera? Les sens? Mais ils nous ont souvent trompés, et puis, ne dormonsnous pas, et n'avons-nous pas des rêves? Qui nous assure de la réalité de nos sensations présentes (2) ? Seraient-ce alors les vérités mathématiques ? Mais certains hommes font des paralogismes, et, nous le savons, pourquoi n'en ferions-nous pas sans le savoir? Ainsi, nous mettrons tout en doute tant que nous n'aurons pas trouvé cette certitude inébranlable sur laquelle nous fonderons la science et notre méthode elle-même.
Or, tandis qu'il nous plaît de douter de tout, et de notre corps et de l'unlTcrs, et de croire même à la fausseté de toutes choses, pouvons-Qous douter que nous pensions, lorsque ce doute même est une pensée? Notre existence, en tant que nous pensons, est donc le principe que nous cherchions, et nous
(1) Lettre an triithutetir Jes principes cl Disc, de la nièlh., p. 4.
(*2} Discours de la méthode, pag. 33. Recherche de la vérité, pag. 360.
pouvons dire : Je pen^e^ donc je suis (1). Mais qu'est-ce qui noQs- assure de la vérité de cette proposition, sinon que nous ' la concevons très-clairement? Nous pouvons donc poser pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies (2) .
Ainsi le champ de la certitude est agrandi, et la méthode appuyée à la fois, et fécondée. Ce n'est pas encore ici le lieu de faire le dénombrement des notions évidentes que Descartes a admises, soit explicitement, soit implicitement à la suite de la première ; remarquons seulement, parce que ceci tient au fond même et à la raison d*étre de la méthoide, que ce n'est pas la notion, j> pense, qui constitue le critérium de certitude que nous aurons à appliquer à tout instant dans la philosophie. Réduit à cette seule vérité, il serait infécond, mais c'est le principe, pour penser il faut être : de sorte que toute vérité qui nous paraîtra aussi claire, c'est-à-dire parfaitement claire, car il ne peut y avoir de degrés ici, sera vraie comme notre existence elle-même (3).
10. Ainsi, le témoignage intime de la conscience est appelé pour remplacer Tautorité, comme la position personnelle de Oescartes, son caractère et ses idées l'exigeaient. La science est livrée au sens commun de tous les hommes, et l'héritage ne sera pas perdu. Seulement une méthode universelle est donnée pour le cultiver (i), ainsi qu'une distribution générale du terrain scientifique , non pas une encyclopédie inféconde et vague, comme celles de Bacon ou des philosophes du dernier siècle , mais une encyclopédie dont l'origine est dans une méthode et dans une philosophie nouvelles et complètes : en effet, continuons à marcher dans la voie philosophique ouverte par
(1) Id., pag 354. Discours de la méthode, pag. 34.
(2) Méditm mitaphf tooi. III, 2.
(3) « Poav apprendre ce qn'est le doute, ce qu'est b pensëe, il ne faut que penser et (ioater toi-méaie; il en est ainsi de Texistence. » pag. 372. Recherche de la t^érité.a II n'y * rien en tout ceci qui m'assnre que je dis b ririléf sinon que je vois trèjrclairenient que pour penser il fantétre. a Disc, de la méthode, pag. 34.
(4) «Je n'ai pour r^le des miennes (vérités) que la lumière naturelle, ce qui couTÏent bien en quelque cbose ( avec le principe du consentement universel ), car tons les hommes ijantnne mime lumière naturelle» ils semblent devoir tons avoir les mêmes notions. Mai» «I e5t très-différent en ce que il n'j a presque personne qui se serve bien de cette luniÙTe.» Fiaff, mannir, de Vexempl. de la bibl, instit. t «1. Cousin. Vllî, 1S9. C'est \i inftli<\le qui dirige Do>'carli-s dans rust;;e de son critérium; sans elle il c:«t inutile.
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le premier principe, et nous poserons Dieu, l'âme, l'étendue les bases de toutes les sciences partielles ; mais il ne s*agit ici que de la métliode.
Il est donc bien vrai, comme Tannonce le titre du discours de la méthode, que toutes les découvertes contenues dans ce beau livre ne sont que des conséquences de la méthode. Elle fonde d'abord la philosophie tout entière sur ces vérités claires et distinctes ( qui sont des révélations faites à la pensée par la pensée même), à Taide de la revue et du dénombrement des notions qui se présentent, et de l'ordre par lequel elles s'enchaînent depuis les plus stmp/e« jusqu'aux plus composées. Ensuite elle fonde la géométrie sur le concert du nombre, et la physique sur ceux de retendue et du mouvement. On comprend, après cela, qu1l ne restât plus rien à faire à Descartes dans la région de l'entendement pur ; il avait fondé son édifice, il ne fallait plus qu'assembler les matériaux et bâtir; c'est une œuvre ravissante à accomplir pour Tinventeur, qui peut, dès lors, se vanter du repos et de la joie de son esprit.
Cependant il y avait beaucoup à faire encore : d'abord la haute métaphysique à pénétrer, mais il y répugnait; il laissa franchement à d'autres cette œuvre dangereuse, pour laquelle on ne voulut pas toujours, comme lui, s'en remettre aux théologiens. Puis, tous ces matériaux à ramasser étaient si abondants en physique, quelquefois même si lourds à remuer! Aussi parut-il sentir qu'il fallait des siècles pour que toutes les vérités sortissent de ses principes ; et cependant il ne songeait pas aux nouveaux faits, souvent si importants, qui surgissent de temps à autre aux yeux du philosophe. Ailleurs, il doute moins et croit la science finie ; il ne demande que de la liberté et les moyens d'expérimenter. La géométrie même lui parait achevée, malgré l'état d'imperfection de l'algèbre, dont il ne s'occupe pas, se livrant tout entier à considérer la perfection de sa méthode. C'est qu'il avait posé les bases inébranlables, ne lui était-il pas permis de rêver quelquefois l'édifice entier?
§ III