‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 61 sur 86 · ORIGINE DD SENSUALISME. — BACON, H06BES ET GASSENDI · texte numérisé non relu

ORIGINE DD SENSUALISME. — BACON, H06BES ET GASSENDI

1. Lorsque le Discours de la méthode parut en 1637, Rnmo et Yanini, les deux plus hauts représentants, Tun de la science religieuse et philosophique, Tautre de la critique acharnée des croyances au seizième siècle, venaient de fermer, par leur mort violente, le cercle où les esprits s'étaient mus jusqu'alors. Bacon avait quitté la terre en léguant an monde une vigoureuse branche de la méthode des sciences ; Galilée allait s'éteindre après avoir ouvert une voie nouvelle, déjà ferme et bien frayée, au génie de l'homme ; enOn Campanella survivait trop longtemps à son siècle; Spinoza et Locke étaient nés ; Malebranche, Bayle, Newton, Leibnitz devaient naître avant la mort de Descartes; une ère se fermait, une antre ère était déjà ouverte.

Nous avons indiqué comment la France se trouvait mieux disposée qu'aucune autre nation à recevoir la semence d'une philosophie originale complète. En effet, et c'est avec une profonde raison qu'on l'a remarqué avant nous, les pays protestants ou ceux chez lesquels la réforme fut d'abord nécessaire H plus hâtive que partout ailleurs, se contentèrent d'une rénovation partielle des idées, des dogmes et des pratiques, et s'en contentent encore. L'ancien ordre de choses écrit fut sou-

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mis à la critique, une nouvelle interprétation fut donnée, l'ordre religieux et social s^inclina quelque peu, et tout fut fini ; la nouvelle culture était mise en harmonie pour plusieurs siècles encore avec l'expression écrite de Tancienne.

La réforme fournit dans tous les pays réformés un nouvel aliment aux préoccupations mystiques des esprits ; ainsi les sectes protestantes anglaises, ainsi que les individualités mystiques allemandes, résultèrent du vieil esprit religieux tout autant que les systèmes cabalistiques de Pic de la Mirandole, de Reuchlin et de Cornélius Agrippa, que Tenthousiasme du Vénitien Zorzi, et que toute cette fantasmagorie néoplatonicienne évoquée par les Florentins. Si la réforme rendit une métaphysique nouvelle inutile ou moins désirée en Allemagne et en Angleterre, Tétat violent et vivace de la religion catholique atteignit le même but en Espagne et en Italie. La France, au contraire, occupait alors une situation intermédiaire; préparée à la critique philosophique par Pierre de la Ramée, à la critique universelle par Montaigne, à l'indifférence et à la raison par rheureuse conversion d'Henri IV qui mit fin aux guerres religieuses et cautérisa les dernières passions de ce siècle, elle songeait à devenir la plus grande des nations.

Nous devons entrer cependant dans de plus amples détails sur l'état scientifique de l'Europe au commencement du dixseptième siècle, pour mieux comprendre la valeur et la portée de la révolution cartésienne et pour connaître à fond les intelligences auxquelles elle dut s'adresser d'abord.

2. Il y a peu de chose à dire de l'Allemagne où tout semble engourdi sauf ce point vivace de la religion où Luther a porté le feu. Les plus ardents protestants durent en effet, comme Luther lui-même, mépriser la philosophie ou la condamner ; le système éclectique réalisé par Mélanchton à l'aide de la foi, d'Aristote et de sa raison propre, introduit dans quelques écoles, ne parut pas beaucoup au dehors ; et dans le giron de la philosophie pure, le centre du mouvement des esprits fut la querelle des Ramistes et des anti-Ramistes, c'est-à-dire la lutte des amants de Tantiquité, de la libre raison et de la logique naturelle contre les commentateurs passionnés de l'éternel Aristote.

3. L'Angleterre, un moment calmée pendant le règne d'Elisabeth et sous l'empile d'un protestantisme réglé, formule.

cacheté par la tyrannie d'Henri VIII, produit Bacon et le suit dans Texploration de la nature physique, tandis que la théologie reste aux théologiens. Avant de montrer comment parut avec Hobbes et comment se fixa le caractère de cette politique, de cette morale, de cette métaphysique sombre et méchante qui ne put pas prospérer même sur le sol de TAngleterre, et qui exigea une réaction platonicienne dans la patrie des sens et de l'intérêt, nous devons exposer plus complètement que nous n'avons pu le faire jusquMci, la philosophie de Bacon, origine de toute philosophie anglaise.

4. Or, la valeur et même la nature de la réforme à laquelle Bacon a attaché son nom, après avoir été très-diversement appréciées, au dix-septième et au dix-huitième siècle en France, sont demeurées controversées jusqu'à nos jours, où, dans une invective passionnée, un homme de génie a tenté de saisir Bacon corps à corps et de le terrasser. Cependant il faut reconnaître dans Bacon, non certes Tinventeur de la méthode analytique expérimentale et inductive appliquée à Tétude de la nature, puisque Galilée et Gilbert Tout précédé, et que le premier au moins a sur lui, comme savant positif, une incontestable supériorité; moins encore un. philosophe qui ait doté Tesprit humain d'une faculté nouvelle, car Tinduction , et de Maistre n'a pas eu de peine à le montrer, est aussi ancienne dans le monde que la raison dont elle est une des formes; mais bien un écrivain plein d'ardeur et d'éloquence, qui foudroie de vieilles idoles déjà tombées en discrédit, mais seulement dans les intelligences les plus fortes, place solennellement sur lautel un morceau de la vérité qui commence à paraître, et l'adore à grand bruit. Nous croyons avoir caractérisé dans notre introduction la méthode physique dont Bacon est l'admirable promoteur, et nous le devions, puisque, envisagé sous ce point de vue, il peut réclamer à bon droit une puissante influence sur le siècle qui s'est ouvert après lui ; cette influence serait d'ailleurs facile à constater par des citations. Mais allons plus loin maintenant, et posons devant nous Bacon comme philosophe, c'est-à-dire comme savant, appliqué à la recherche des vérités générales qui embrassent et règlent toutes les sciences.

.'>. Il y a dans l'âme rationnelle de l'homme, siège de la doctrine, trois facultés : la mémoire, l'imagination, la raison; ce

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sera donc une vraie division de la doctrine humaine, que celle qui en fera trois parties relatives à cliacune de ces facuHés : histoire, poésie, philosophie.

L'histoire est des individus circonscrits dans le temps et dans le lieu ; la poésie est encore une histoire des individus, mats histoire feinte ou fable composée par Timagination ; Ja philosophie laisse les individus même pour les embrasser dans des notions abstraites ; elle compose et diciscy d'après la loi de la nature et l'évidence des choses^ ce qui est œuvre de raison.

Et en effet, Ion voit aisément, si Ton recherche iorigine de ce qui est intellectuel, que les individus seuls frappent le sens, porte de Tintelligence ; ensuite leurs images et impressions se lixent dans la mémoire ; enfin l'âme humaine les recueille et les rumine {\).

L'histoire comprend l'histoire naturelle et Thistoire civile ; la poésie se divise en narrative, dramatique et symbolique ; la philosophie ou science en théologie et philosophie proprement dite. Venons- en vite à la science, car Thistoire ne sait que se traîner à terre, et la poésie, chose douce et variée, n'est que le songe de la doctrine, songe qui veut avoir du divin comme tous les songes |2).

Or, la science est comme les eaux qui ont deux sources. Tune dans la terre d'où elles sortent quelquefois, l'autre dans le ciel. Il est une science inspirée d'en haut, il eu est une autre qui naît de la sensation ; la première est la théologie sacrée, bien distincte de la théologie naturelle dont nous allons parler.

La science a trois objets : Dieu, la nature et l'homme. La nature frappe notre intelligence d'un rayon direct. Dieu d'un rayon réfracté à travers le milieu inégal des créatures, l'homme ^'un rayon réfléchi dans l'homme lui-même ; mais comme ces trois sciences ne convergent pas vers un même point, et for-

(1) Bacon, de Augutenlis scientiarum, lib* II, cap. 1. Bacon a ënoncë de tels principes généraux louyent et eu divers termes, mais nulle part il n'a songe à en produire re qui s'appelle une preuve ou m/^me une justiGcatinn. 11 reconnaissait donc pour axiome le « niliil est in intellectu quod non prius fnerit in sensu ; ■ que faisait-il alors dn la raison et àe »cs facultés? Il en appelait à la foi pour les poser ol devenait inconséquent conime philosophe.

(2) Id., lib. III, cip. !• Il ne nous semble pa^ nJces-sairu de dessiner dan.s son ciitirr l'arbre encjclojiétlique de Racon, cl nous avouons ne pas allacher à de pareilles entreprises plus d'imporlanCc qun n'en a la philosophie K*'m'«'a'f' i*u«" laquelle elles s'appuirnl Aussi nous ne relèverons que co qui raraclc'risc celle de nni-on.

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iiient plutôt les branches d'un arbre, attachées au même tronc, il faut qu'il existe une philosophie première, une science universelle, une sagesse ou science des choses divines et humaines, comme disaient les anciens. Celte doctrine générale est-elle réalisée déjà? Sans doute il faut la reconnaître dans cet amas de connaisances tirées de la théologie naturelle, de la logique et de certaines parties de la physique que Ton amoncelle fastueusement et sans ordre au sommet des sciences , mais nous voudrions la réduire au recueil de ces axiomes communs qui ne se rapportent à aucune branche particulière du savoir, et aux notions transcendantes de quantité , de similitude, de diversité, de possibilité d'être et de non-être, et autres semblables (1).

La théologie naturelle est cette science, ou plutôt cette étincelle de science de Dieu que Ton peut acquérir par la lumière de la nature et par la contemplation des choses créées ; elle s'étend assez loin pour réfuter les athées, mais non pour fonder la religion. La vue du monde, en effet, suggère Tidée de la puissance et du génie de son auteur, mais elle n'en montre pas l'image. Il faat donc s'abstenir de mêler aux mystères de la religion les principes de la raison humaine et l'observation de la nature, et laisser à la foi ce qui appartient à la foi (2).

C'est qu'en effet entre la foi et la raison la différence est grande. Quand nous donnons notre consentement aux vérités delà raison, nous croyons aux choses mêmes et nous les accepterions d'un témoin suspect sans pour cela les mettre en doute ; mais quand nous adoptons les vérités de la foi, c'est à leur auteur que nous croyons, et nous faisons taire la raison récalcitrante. La théologie vient du Verbe, et non de la raison ; et il est plus noble de croire que de savoir, car notre âme dépend de la sensation pour la science et d^nne autre âme, agent plus digne pour la croyance. Ce n'est pas que la raison n'ait aucune entrée dans la théologie et dans la religion; elle y a au contraire une double fonction à remplir : explication des mystères et conséquences à en déduire. Quant au premier point , Dieu inocule en quelque sorte ses révélations dans les notions et dans les conceptions de notre raison, et il applique ses inspira-

(1) Bacon, de Augmentis scientiarum , Itb. III, cnp. 1.

(2) Id., lib. m, cap. 2.

tioHê à l'ouverture de notre inteiligence, comme on accommode la figure d^une clef à la figure d'une serrure, il faut donc venir en aide à Dieu qui se sert de notre propre raison pour nous illuminer; mais Tesprit doit s'agrandir pour les mystères, et non les rapetisser pour lui. Quant au second point, il faut procéder avec prudence, et se rappeler toujours qu^en fait de choses naturelles, les principes même sont soumis à Texamen, sinon par syllogisme, au moins par induction, et que les propositions premières coulent d'une même source que les moyens, au lieu que les principes de la religion subsistent par euxmêmes et ne sont pas soumis à la raison (1).

La théologie naturelle se réduit donc, ainsi que nous l'avons vu, à la connaissance de Texistence de Dieu par la contemplation de la nature; mais celle de son essence est, à l'exception de quelques attributs, puissance, sagesse, justice, etc., et de quelques secrets relatifs au gouvernement de Tunivers, inabordable pour la raison et par la science naturelle. Ajoutons cependant aux attributions de la théologie les recherches relatives aux bons et aux mauvais anges, en tant que nous pouvons nous élever à eux par Téchelle des créatures ou les connaître en observant notre âme (-2).

Venons-en maintenant à la philosophie naturelle, qui se divise en deux parties : Tune spéculative, l'autre pratique, et attachons-nous à la première. Deux branches principales s'y rattachent qui sont la physique spéciale et la métaphysique. Nous prenons ainsi ce mot métaphysique dans un sens tout nouveau : au lieu de le confondre avec celui de philosophie première, qui exprime la collection des axiomes et des conditions relatives et accidentelles de l'être (traitées physiquement, et non logiquement), nous l'employons à désigner une partie, la plus noble, il est vrai, de la science de la nature. La physique traite de ce qui est mobile et plongé dans la matière, la métaphysique de ce qui est abstrait et constant ; l'une suppose seulement Vexislence et le mouvement^ l'autre de plus Vintelligence et l'idée. La philosophie naturelle spéculative n'est que

(i) Bacon« de Augmcntis scienliarum, lib. IX, cap. 1.

(2)Id., lib. 111, cap. 2. Bacon coonaissait probablement le Liher creaturarum ou tbéologie natnrelie de Raymond Sëbon, écrit dans la première moitië du qninzièmp siècle. Ce bean lirre est peu pbiloiopbiqaci mais la prétendue philosophie générale de Bacon ne l'est pat davantage.

la recherche des causes, et cela posé, la physique est des causes efficientes et matérielles, la métaphysique des causes formelles et finales. Ainsi la physique se rapporte surtout à Tobservation, à la description, à la classification des phénomèmes, et comme la nature peut s^envisager ou dans son ensemble ( soit en tant que toutes choses dépendent de principes communs, soit en tant qu'elles sont organisées avec unité), ou bien dans ses détails, la physique se divise en trois parties, selon qu'elle a trait aux principes des .choses, ou à la fabrique de VuniverSy ou à la nature multipliée et dispersée : çjette dernière partie en contient deux autres, qui sont Tune la physique des concrets^ qui touche à Thistoire naturelle et traite des substances considérées avec toute la variété de leurs accidents, l'autre la physiqtte des abstraits^ qui se rapproche de la métaphysique et se divise elle-même en deux branches, la doctrine des schetnatismes de la matière^ c'est-à-dire, du dense et du rare, du grave et du léger, du chaud et du froid, du tangible et du pneumatique, du volatil et du fixe, du détenniné et du fluide, de Thumide et du sec, de l'organique et de l'inorganique, de Tanimé et de Tinanimé, et la doctrine des appétits et des mouvements. Enfin la métaphysique a deux attributions, la détermination des formes et celle des fins. La première doit commencer par les formes les plus simples, et n'aborder que plus tard les composées ; la seconde, soigneusement séparée de la physique, est le dernier terme de la science et ramène rhomme à Dieu et à la Providence, dernier asile des philosophes qui se sont adonnés à la recherche des causes physiques.

Ainsi, la philosophie naturelle peut être considérée comme une pyramide dont l'histoire et l'expérience forment la base; la physique vient easuite, et la métaphysique est la plus rapprochée du sommet. Et ces trois doctrines sont pour les hommes enflés de science ce que furent Ossa et Pélion pour les géants, tandis qu'elles amènent celui qui rapporte tout à la gloire de Dieu à ia triple exclamation : Saint ! Saint! Saint ! dans lamultitude de ses œuvres, et dans leur ordre et dans leur union (1).

Avant de passer à la science de l'homme, n'oublions pas de mentionner de la physique et de la métaphysique deux appen:^

(f Bacon, de Augmentis sdentinrum, lib. III, cap. 3.

(tices qui résultent de leur application : la mécanique et la magie naturelle, en regardant cette dernière comme ayant pour objet la production de choses éionnantes à l'aide de la connaissance des formes cachées (1). Quant à la science mathématique, elle sert d'appendice commun à toute la philosophie naturelle, fournit des troupes auxiliaires à la redierche, et loin qu'elle doive commander ainsi que le voudraient les hommes qui la regardent comme plus certaine que la physique, elle Q3t au contraire, ainsi que la logique, an rang de ses servantes (2).

La doctrine de Thomme se divise en deux branches principales, celle qui regarde Thumanité même et celle qui refrarde la société : la première se partage en doctrine du corps et doetrine de Tâme, et les principaux rameaux en sous-ordre sont d'une part la médecine, la cosmétique, Vathlétique et la volvptaire qui est le luxe érudit de Tacite ; d antre part, la science du souffle et celle de VAme sensible. La doctrine de Tâme se divise encore en doctrine de la substance et des facultés de Tâme (dont les appendices sur la divination naturelle et la fascination sont à remarquer), et en doctrine de T usage et des objets des facultés. Celle-ci comprend la logique, art d^inventer, déjuger, de savoir et de transmettre, et l'éthique, science de Vexemplaire ou du bien, et science géorgique ou de la culture de Tâme. L'exemplaire embrasse le bien simple, individuel et général, et le bien comparé ; et la doctrine de la culture de Tâme embrasse celle des caractères de l'esprit, des affeclions et de leurs remèdes, et a pour appendice la science de la congruité du bien moral et du bien physique.

Enfin la doctrine civile se divise en trois parties : doctrine de la conversation, doctrine des affaires, et doctrine de Tempire ou de la république, dont il y a deux branches nouvelles à remarquer, l'une qui se rapporte aux sources du droit ou de la justice universelle, et se compose d'aphorismes sur les caractères du juste, l'autre qui traite de Textension des frontières de Tempire (3).

Nous avons, en commençant, dit quelques mots de la théologie naturelle; mais quant à la théologie sacrée, nous devons

(i) hacon, de ^ugmcniis scientiai'um, lll, 5.

(2) Id.,IlI, 6.

(3) \f\., Portiones scientianwi, argiim,, cllib, IV, V, VI, Vil rt VIII.

ns PHILOSOPHIE AIODEHIVE. \ù\)

nous abstenir deii proposer une division ; la pliilosophie de la nature n'a rien à faire là. Rappelons-nous que Dieu a dit : Le ciel et la terre passeront, mais le verbe ne passera pas. Ne clierchons donc pas les morts parmi les vivants.

6. Il nous suffira de cet exposé, cependant bien rapide, des vrais principes de la philosophie de Bacon extraits fidèlement, textuellement même, de celui de ses ouvrages qui renferme la ('onception la plus générale de sa docirine, pour apercevoir celle doctrine sous un jour tout nouveau. En effet, contrairement à Topinion commune, nous ne pouvons nous empêcher (le considérer la philosophie de Bacon comme éminemment religieuse, et d'autant plus, qu'elle réduit strictement son objet et sa portée aux investigations purement naturelles. Des esprits savants, positifs, ont pu et bien voulu la prendre pour point de départ du matérialisme ainsi que ses promoteurs et ses interprètes, ceux-ci avec des intentions biendiverses, en ont donné lexemple ; jnais dans la pensée de Bacon, du moins telle qu'elle est éloquemment exprimée, sans embarras, sans réticences, partout et toujours, la Bible et la révélation imposent leurs notions incontestables, mais surtout au commencement et à la fin de la science. Et cela est si vrai, que la division des connaissances humaines ne tire certaines de ses branches, théologie, doctrine de Tâme rationnelle, et d'autres plus spéciales que de Tinlervention évidente et continuelle des connaissances dont l'origine est ailleurs que dans les sens; il suffirait même que les facultés de Tintelligence fussent considérées comme données à priori (et, en effet. Bacon n'a garde de les plonger dans la matière), pour qu'en oubliant toutes ces belles pensées sur la grandeur de la religion, sur la prééminence de l'esprit et sur l'inspiration divine qui fourmillent dans ses œuvres, on dût encore le regarder, sinon comme un philosophe métaphysicien? car nous l'avouons, cela serait absolument impossible, au moins comme un vrai croyant.

Il résulte de là que Bacon reconnaît et vénère la religion, disons même la métaphysique, en entendant par ce mot l'ensemble des connaissances de l'homme qui n'impliquent pas la matière, mais qu'il ne les considère pas comme pouvant devenir objets de la science. La science, en effet, ne s'applique selon lui qu'aux phénomènes sensibles, et il prend cette opinion pour axiome. Or, Bacon veut fonder la science, donc il fonde la phy-

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sique et il la sépare autant qae possible, pour la constituer en C4>rps, de tout ce qui n'est pas exclusivement en elle et par elle. Mais Bacon croit à la religion et aux principes intelligibles qu'elle pose ; il lit dans sa pensée même des notions que le doigt de Dieu y a imprimées, et qui, pour n'être pas physiques, n'en sont pas moins incontestables, puisque sans Tâme rationnelle, par exemple, il est impossible d'abstraire et de faire de la science ; donc il avoue que la physique elle-même a son origine plus haut qu'elle, que ses principes et ses lois, quoique obtenus par induction et primitivement fondés sur l'expérience, supposent l'esprit qui abstrait et généralise, que sa conclusion, enfin, amène avec la considération des causes finales cette idée de Dieu qui a fondé la théologie naturelle à son commencement.

En résumé. Bacon prend l'homme tel qu'il se présente d'abord, miroir de la nature : Deum fabricatum esse animum humanum instar speculi iolius mundi cnp€tcem, ^usqtie non minus siiientem quam oculwn luminis (1) ; la sensation est le moyen de la connaissance, et l'homme est avide de connaissance. Alors il étudie la nature, il observe, il compare, il expérimente, et, grâce à Tinduction, il acquiert le vrai savoir qui s'élève comme elle de degrés en degrés sans quitter la nature. Telle est la science qui, ainsi conçue, n*est qu'intermédiaire en quelque sorte, mais Dieu se montre dans l'homme ou plutôt dans son âme et dans ses facultés pendant que Thomme construit la science, et il se montre aussi dans la nature entière à première vue et dans la science après qu'elle est construite. C'est une intervention continuelle des principes supérieurs, mais ces principes même ne dépendent pas du savoir parce que le savoir est sensible. Ils lui sont supérieurs, et c'est tout dire. La foi nous les donne, la foi, c'est-à-dire l'action d'une âme sur une âme.

7. Ici deux questions se présentent : comment et pourquoi Bacon fait-il consister le critérium de la certitude dans le témoignage des sens ? comment, cela fait, procède-t il à la fondation de la science ?

Sur le premier point Bacon nous parait extrêmement naïf. Nous voyons en lui une ferme volonté de réduire toute phi-

(t) Bacon, de Augmetitis scietiUanun, lib. I.

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losophie à la philosophie naturelle, ou plutôt d appeler le physicien philosophe, et le métaphysicien physicien, pour ne pas laisser perdre les mots. Dans sa division des sciences il place, étrange aberration, la logique et les mathématiques au-dessous delà physique, et celles-ci ne lui paraissent pas, quoi qu'en aient dit des hommes insolents et fastueux, plus certaines que l'autre. Dans rimpossibilité de trouver une raison de cette préférence et du choix que fait Bacon d'un critérium sensible, recueillons au moins comme renseignement celles de ses opinions qui se rapportent à ce choix. Or, il avoue en vérité que les sens peuvent nous tromper; mais nous les redressons, dit-il, à laide des instruments d'abord, puis et surtout par des expériences (4 ) propres à soumettre aux sens des objets trop subtils qui leur échappent. Ceux des anciens qui ont professé l'acaialepsie ont calomnié les sens et arraché toute science à la base ; que ne s'en prenaient-ils plutôt à la précipitation de rame, aux mauvaises démonstrations et aux conclusions fausses mal déduites de la perception. Aussi faut-il à la science un certain art dHndice et de direction propre à découvrir les autres arts et leurs axiomes, en marquant les expériences nouvelles à faire à la suite des anciennes ou les axiomes à tirer des expériences, axiomes qui désignent eux-mêmes de nouvelles expériences. La première partie se peut appeler expérience littéraire ou chasse de Pan , elle est art plutôt que science, et dépend d'une sorte de sagacité ; la seconde est l'interprétation ie la naiure ou nouvel organe (2). Dû reste, que rechercher, qu'étudier, que connaître même sinon le monde et la matière ? Nous ne pouvons connaître Dieu dont la puissance éclate partout et dont l'image n'est nulle part (3), ni Fâme puisqu'elle est divine, et que, loin d'être extraite de la masse commune du ciel et de la terre, dont les lois sont l'objet de la philosophie, elle est au contraire soufflée directement par Dieu ; c'est donc à lui, c'est à son inspiration qu'il faut encore demander de la connaître (4). Entin les facultés si connues de Fâme, intelligence, raison, imagination, mémoire, appétit, volonté, lui sont

(1^ Bacon, de Augmentit $cienlUirum, Ub. V, cap. '2. («; Id., id.

(3) Id.. III. 2.

{}) id IV. y

innéesj et quand la doctrine de Tâme traitera de leur origine, c'est physiquement qu elle devra le faire et en les regardant comme attachées à Tâme à laquelle elles appartiennent (1). Reste donc la matière du monde présente à nos sens, qu'il ne faut pas composer d'idées comme Platon, ni de mots comme cet Aristote qui a touIu bâtir l'univers avec des catégories (car cette matière abstraite serait moins matière du monde que matière à discussions), mais qu'il faut regarder comme une masse jointe à une forme première et à un premier principe de mouvement. Celui qui ne veut pas déserter l'expérience doit ainsi suivre Empédocle, Anaxagore, Anaximène, Heraclite et Démocrite, qui posent une matière active, douée d'une certaine forme dont elle est dispensatrice et d'un principe intérieur du mouvement (2). En un mot, tous ceux qui ont éloigné Dieu et rintelligence de la fabrique des choses, attribué la structure de l'univers à une infinité d essais et de préludes de la nature (hasard ou fatalité comme ils l'appelaient), et rapporté les causes de tout ce qui est particulier à la nécessité de la matière, sans mélange de causes finales, ont, entre tous les anciens, fondé la philosophie la plus solide au moins quant aux causes physiques (3).

Tout ce qui précède peut montrer, ce nous semble, en Bacon un goût très-décidé pour la physique à laquelle il ap{H>rtait certainement un principe de recherche inconnu jusque-là aux philosophes purs, et en même temps une grande répugnance pour la métaphysique et pour la philosophie générale. Mais les idées de son temps ne lui permettant pas de l'avouer ou même de se l'avouer à lui-même, il réduisit tout ce qu'il put de la philosophie à la physique, et laissa le reste à la religion , en déclarant qu'il ne pouvait être objet de science, mais seulement de foi. Et il reconnut, répétons-le, que la foi prime la science et que la science ne peut détruire la foi, mais au contraire, la suppose en plusieurs de ses parties, et, arrivée à sa fin, la fortifie.

Passons à la seconde question : nous avons vu que la méthode de Bacon est l'induction qui, basée sur la connaissance

(1) Bacon, de Augnientis scienliaiuni, IV, 3.

(2) Id., « (le Principiis alqne origin. secuod. fab. cupidiDis et cœli. »

(3) Id., Id.

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des faits particuliers par observation et par expérience, s'élève graduellement à des faits généraux qui se nomment causes, principes et lois; mais Finduction est de deux sortes : Âristote, à qui il faut s'adresser d'abord en pareille matière comme ayant le premier à notre connaissance exposé les lois de la logique, regarde Tinduction comme le simple procédé inverse de la déduction, et la fait ainsi rentrer dans le raisonnement, car il ne voit en elle, du moins dans le chapitre qu'il lui a consacré expressément (1), qu'un syllogisme retourné de manière à démontrer Textréme majeur à l'aide du moyen. On est obligé de rechercher des passages isolés pour prouver qu'Aristote regardait l'induction comme pouvant établir les principes généraux. Or, comme il est clair, d'un côté, que l'induction peut les suggérer si elle ne les prouve, et que, de i^autre, Aristotc regarde partout ces principes comme donnés et parfaitement indémontrables, nous concluons de là que, suivant lui, il n'est qu'on genre d'induction rigoureuse ; l'autre, celui qui s'élève aux premiers principes, en est une extension naturelle, mais sans force probante par lui-même ; il mène à la limite qu'il est incapable de dépasser , il indique ce que Tintelligence accepte non comme prouvé, mais comme évident de soi-même. Gela posé, comment Bacon entendait-il Finduction? Selon lui (â), il n'y a et ne peut y avoir que deux voies pour la recherche et pour la découverte de la vérité ; l'une s'élève immédiatement des sens et des phénomènes particuliers aux axiomes les (dus généraux, sauf à déterminer ensuite, à l'aiile de ces principes et de leur immuable vérité, les axiomes moyens ; Fautre s'élève des sens et des phénomènes particuliers aussi, mais graduellement, continuement à des axiomes qu^elle en suscite ( continenter et gradatim eœcitat), et ne parvient qu'en dernier lieu aux axiomes les plus géniaux. C*est là l'inducticm vraie opposée à la première qui est la fausse. Nous remar<]uerons d'abord que Bacon, dans son horreur pour le syllogisme et pour les procédés à priori, croit que les principes qui servent de point de départ aux philosophes raisonneurs, ne sont jamais obtenus que par une induction illégitime, ce qui n'est vrai que des physiciens tels que Telesio et la plupart des anciens, mais

{i] Arislole, AnaL prUn^ II, 23.

(•2) Bacon, Apis org-., li 1i).

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ce qui ne peut s^appliquer à tous les philosophes qui partent de principes généraux, car TinteUigence suit ces principes et ne les invente pas plus par un procédé que par un autre, du moins quand ils sont suffisamment universels ; il lui est vraiment trop facile de-Te7uter toute science acquise avant lui en regardant rinduction fausse comme sa seule origine. Ensuite, pour en venir à Finduction vraie, nous demanderons si elle conserve toujours une rigueur parfaite dans ses allures, ou si, au contraire ( et il semble qu elle ne peut foire autrement pour arrî • ver aux premiers principes advolare ad maxime generalia ) , elle s'élance à un moment donné, perd terre et vole dans Thypothèse. Dans le premier cas, elle n^offrirait rien de nouveau comme méthode, et il resterait à Bacon d^avoir sollicité Tapplication de Tinduction d^Aristote à la physique, ce qui ne i^élève guère au-dessus des faits. Dans le second cas, il peut encore arriver deux choses : ou bien elle «'en tient à des hypothèses physiques capables de grouper et d'expliquer nombre de faits, de suggérer de nouvelles expériences et de rendre la science active (les théories du magnétisme et de rélectricité dans la physique moderne, théories parfaitement hypothétiques dans leurs premiers principes tels que les exposent les savants même les plus attachés à Texpérience, en fournissent de très-bons exemples), et il n'est pas douteux que Bacon ait entendu sa méthode de la sorte, car les applications modèles qu'il en a données en font foi. Alors Bacon nous apparaît sous son vrai caractère, celui de propagateur de la méthode physique expérimentale et spéculative qui domine aujourd'hui dans l'enseignement; m^is aussi l'induction n'est plus rigoureuse, la science n'est plus immuable ; elle varie même d'un jour à Tautre comme tous les phénomènes sensibles, et, en revanclie, l'idée du progrès se présente et Bacon peut le premier penser et écrire /cette admirable phrase qui ne fut venue peutêtre à nul autre avant lui : « Concludam anîmum doctrinam « disponere et flectere ut nunquam protinus acquiesçât et « tanquam congeletur in defectibos suis quin incitet se sémper « progressumque spiret (1). » Ou bien enfin l'induction s'élève illégitimement, car cela ne peut arriver autrement, aux principes les plus abstraits et les plus généraux ; elle pose des lois

(1 Baon^ rfe Aiigm., scient, f\i\i. I.

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qu'elle appelle invariables et constantes, des relations immuables, des vérités éternelles telles que celles-ci : tout effet a une (^use, ou toute qualité est dans une substance et elle croit à la fixité, au-dessus de tout phénomène, indépendamment de toute variation possible, des suprêmes axiomes qu'elle a fini par concevoir. Mais ce n'est pas là Tinduction d'Aristote, ou du moins nous ne connaissons rien de lui qui nous prouve qu'il Tait quelquefois comprise ainsi ; ce n'est pas non plus l'induetien de Bacon, car les principes dont nous parlons ne sont pas physiques, et, selon lui, ne peuvent évidemment convenir qu'à ce qui est divin et du ressort de la foi. En un mot, ce n'est pas rinduction, puisqu'il ne s'agit que de principes dont l'application seule peut se faire dans la région des phénomènes, mais dont la vérité n'est dans rame qu'autant qu'elle embrasse absolument l'universel, et, par conséquent, échappe à ce qui est phénoménal. Nous voudrions donc, pour la plus grande clarté possible des notions philosophiques, que ce mot induction fOt réservé à cette partie du raisonnement qui procède du particulier au général par voie syllogistique inverse. S'il arrive ensuite que, grâce à une idée à priori, la causalité, la constance des lois naturelles, la conservation des analogies, etc., on pose comme vrai un principe ou un fait général inobservable dans toute son extension, on s'avance en partie sous la responsabilité de l'idée en question, en partie sous celle des faits particuliers connus qui le justifient. C'est là l'hypothèse et ce n'est pas rinduction. Il n'y a dans la physique autre chose que des faits qui s*engrènent les uns dans les autres et qui dépendent les uns des autres dans un certain ordre ; on peut induire ou déduire, on ne perd de vue ni les faits ni la nature ; mais si l'on place à la tête d'un ensemble de faits une certaine loi et qu'on la proclame constante, ou un fait qui n'est pas observé en lui-même, mais supposé, on doit avouer qu'on bâtit ainsi la nature selon que l'esprit le dit et le veut, et que ia méthode inductive toute seule n'est pas habile à fonder la science, mais seulement à régler une partie de son développement (1). 8. INous ne connaîtrions pas complètement Bacon comme

(1) Voyez, snr rinduction, l'excellente leçon declôtnre An cours de 1837-3S(:îe M. Damirpo. Les diverses parties de la signiGcation confuse de ce mot y sont séparées et discutées. Nons avons voulu ici distinguer la voritablc induction des physiciens et celle de Bacon, et les caracte'isiicr.

1 46 MANL'EL

philosophe, dans sa grandeur et dans ses défauts, si nous ne nous arrêtions un instant sur les opinions quî'W adopta au sujet de plusieurs points particuliers, opinions qui sont bien loin d'être nécessairement impliquées dans sa méthode Nous avons vu ce qu'il pensait de Dieu et de Tâme rationnelle ; ce sont là les deux sujets supérieurs à la philosophie, et dont Tessence e>t inabordable pour elle ; mais sous cette âme qui veut et qui pense et que la Bible appelle le souffle de Dieu, spiravit in jfaciem spiraculum vilœ^ il est une autre âme subtile, mais matérielle, commune à Tliomme et aux animaux, et c'est celle que Dieu créa par ces paroles : Producat itqua, produeat terra, S^il appartient surtout à la religion d'envisager les propriétés de Tâme rationnelle et de rechercher si elle est native ou accidentelle, séparable ou inséparable, mortelle ou immortelle, et plus ou moins liée par ses lois à la matière, il appartient au contraire à la physique de laisser là les actes derniers, les formes du corps, les entéléchies et autres bagaielles logiques, pour étudier la véritable âme sensible, substance corporelle atténuée par la chaleur et rendue invisible, souffle d'une nature d*air et de feu préparée par la mollesse de Voir à recevoir les impressions^ et par la vigueur du feu à lancer Vaction, nourrie de parties aqueuses et de parties huileuses ^ t assemblée surtout vers la tète et parcourant les nerfs des animaux, eu fin entrt tenue et fortifiée par te sang spiritueux des artères (1). Celte physique empruntée à Télésio, comme Bacon Tavoue lui-même, n^est pas bien claire ni bien positive surtout, mais elle a cela de bon aujourd'hui, qu'elle nous montre Tusage que Bacon faisait de l'induQtion pour poser des êtres et des faits hypothétiques ; cet esprit, moitié air moitié flamme, propre à mouvoir le corps et dont tous les accidents successifs possibles expliquent les phénomènes de la vie et de la mort (â), est une véritable idole qui, selon les idées dominantes au seizième siècle, expliquait tout aussi clairement les faits physiologiques que le double Uuide électrique qui repousse ses propres parties et attire celles de son contraire, parait expliquer aujourd'hui le» faits d'électricité.

Nous devons encore signaler ici dans Bacon, puisqu'il s'agit

(t) Bacoa, deAug. scient. , IV, !^.

i^2j Id.» h Ut, va. et mort. ^

I)K PHILOSOPHIE MOUBRME. ^47

de la physique, la lendance, si commune de sou temps, à expliquer tous les pliénomèiies possibles par des appélits naturels dont les corps seraient doués, ou, ce qui revient au même, par des attractions telles que celle de Taimant pour le fer. Selon lui, par exemple, le corps, échauffé par le mouvement, appelle et attire les aliments (1) ; les fonctions des organes sont excitées par Tesprit vital comme le fer est excité par Taimant à attirer le fer (2) ; enfin le mouvement des graves tient à une cause générale semblable à celle de Tattraction magnétique ; c'est une émission d'esprit, une vertu immatérielle qui résulte dans le corps qui opère de Tuniverselle union et de la sympathie de Tunivers, et qui dépend de la nature primitive de la matière et des semences génitales (3) ; les graves doivent tendre au centre de la terre diaprés leur nature et par un schématisme qui leur est propre, ou bien être attirés, entraînés par la masse corporelle terrestre, et, de leur consentement, portés à s'unir avec elle. Dans ce cas, la force et Télan du corps grave doivent augmenter ou diminuer selon sa distance à la terre, et Texpérience d'un pendule au sommet d'une montagne et au fond d'une mine, peut servir à résoudre délinilivemeni la question (4). Toutes ces idées sans doute, et d'autres semblables des contemporains de Bacon, ont produit ou amené en partie la découverte de la loi de gravitation, mais il est bien diflicile de les' regarder comme suggérées par une induction vraie et rigoureuse, du moins en tant qu'elles supposent des vertus actives particulières dans les corps, et qu'elles leur attribuent les causes des phénomènes (5).

(1) BaooD» hist. yit. «n morL^ VI, 1 et 8.

(5) \à.f id., canon V.

(3) Id , SyUa sjrlvaiiun, cent. X. art. 907. (4; Id., nop, otg.t II, 36.

(6) A propos des «{ualitës occnltes doot il s'agit ici, nous roulons rëdamer contre la . re'pntation fâcbeose faite ii Bacon comme partisan des sciences secrètes qui de son temps commençaient a être en discrédit auprès des savants. S'il ne parle pas loujoars de l'astrologie et de i'alcbimie arec le mépris ignorant qu'on en affiche aujmtrd'hui, il sai t « montrer du moins ce que ces science» pourraient avoir de fondé, quoique sans doute illusoires dans l'état. Quant 11 la divination et ï la fascination, ces deux mots lui servent li grouper (pourquoi nier en effet ce qu'on ne peut eipliqner?).u>n4 le* faits historiques on indi- TÎdneb qu'on réunit aujourd'hui sous le nom de inagnélisnie animal. AinM l'extase et la prédiction quand le corpa est affaibli par \m maladie, certaitu songes, la possession sacrée, l'inspiration divine, le don de prophétie, l'action de l'homme sur lui-même par l'imagiuation etd'nn homme sur on atAre par contagion, effluve, irradiation, écoulement d'es-

Celle observalioD noi» condoit à caractériser enfin la physique de Bacon dans son conteno, qui ne sert pas peu à éclairer la n[iélliode,et qoi, d'ailleurs, a bien son importance aussi. On ne peut contester que Bacon ne tende autant que possible, k réduire les formes des phénomènes à des mouvements déterminés, et cela doit être, puisque, selon lui, le mouvement est, parmi les qualités inhérentes à la matière, la première et la plus essentielle. Mais il est certain aussi que ces mouvements, au lieu de dépendre simplement les uns des autres dans un progrés à L'infini et de suivre des lois purement mathématiques, reconnaissent souvent pour causes des appétits ou dispositions, ou en général d^autres qualités qui sont difficiles à imaginer comme attributs d'une matière nue. Il suit de làqae Bacon ne pose pas en effet la matière nue, et bien plus, il ne détermine même pas rigoureusement les propriétés preuiières qoMl lui octroie (I). C'est plutôt en poète qu'en «savant qu'il aime à parler de la matière; ainsi, dans son interprétation de lantique symbole de Pan, Tun des plus beaux épisodes de son traité des sciences (2), il développe avec amour la triple conception qu'on en peut former : Pan, l'univers matériel, est fils (te Mercure, c'est-à-dire du verbe divin ; mais une antre tradition le fait naître de Pénélope et de tous les prétendants ensemble, c'est-à-dire des semences confuses des clioses ; de là la philosophie d'Anaxagore avec ses homéoméries, la pliilosophie atomislique plus saine et plus subtile qui dans les semences cousu hslantiel les ne fait varier que la figure, les doctrines de Thaïes, d*Anaximène et d'Heraclite qui dans leur principe unique en acte et varié en puissance confondent les semences diverses, et surtout celles d'Aristote et de Platon qui donnent la matière pour femme commune à toutes les formes prétendantes; enfin Pan, selon la troisième tradition,, qui est de source hébraïque apparemment, est tils de Jupiter et de

prit, transport de vertn magnétique enfin, et tons les ttaa^ qn^on peat faire de ces facnUn. . rentrent poar lui dans ces dent taois iiiifinatioM, fascination^ sans qu'il prétende en conualtre euctement la nature (iiff augm., IV, 3). Serait-ce Bacon qui aurait »n^fjèré an docteur Alex. Bertrand sa théorie ex përinnentale de l'extase?

( 1 1 Ce double point de vue qui se montre clairement dans la dirision de b phjrùqvie, où les appétits sont classés à côté des monvements et ceux-ci partagés en plusieurs classes, <■»( la véritable raison qui a enipécbé Bacon, dont l'esprit était très>pen matbémaliqnp, rie il< - Anir rijsoureusement les mots de matière eXàe.^fonne.

^2)/>eaM^m.. 11,13.

DE PHILOSOPHIE HanFtt>£. 149

la/front^ c'est-à-dire de Dieu et du péché. Or, Bacon, physicien, partage évidemment ses synipatliies entre deux de ces interprétations de la fable, celle des atomes et celle des forme», en considérant toutefois celles-ci non comme abstraites, mais comme des sortes de vitalités inhérentes à certaines parties de la matière. 11 manifeste souvent son admiration et même sa préférence pour la philosophie de Démocrite, mais en fait, il emploie Tinduction à dévoiler quelquefois des formes vivantes dans la matière morte. N'oublions jamais enfin, que si le ssivant exerce sur T univers cet esprit d'investigalion, de poursuite, de chasse ( car Pan est le dieu des chasseurs, et tout mouvement, tout progrès n'est qu'une chasse), l'homme religieux ne disparait jamais dans Bacon, car il sait que Pan est, après Mercure, le messager divin, sublime symbole qui rappelle le chant de la Bible : Cali enarraiit gtoriam Dei.

Nous avons vu que Bacon ne peut être considéré comme philosoplie ni comme métaphysicien, nous avons montré comment la science, exclusivement physique selon lui, n'atteint cependant ni ne menace le ciel, mais plutôt l'aperçoit de loin et le peint à sa manière ; nous avons discuté la méthode, exposé le point de vue général de la physique, il nous reste à étuilier Bacon politique et moraliste. Mais, sous le premier aspect, il u est ni bien intéressant ni bien original, et il nous paraît, sans doute à cause de ses préoccupations administratives et durè- ^ue si bien établi sous lequel il a passé ses meilleures années, bien plus occupé des affaires que des questions générales. Comme moraliste, on conçoit que, disposé à laisser le dogme à son église, il n'ait pu faire autrement que de lui abandonner aussi les canons de la pratique. Mais il reste un principe général qu'on ne peut trop louer, et que Descartes adopta plus tard aussi. Nous voulons parler du principe de la solidarité, présenté, il est vrai, sous une forme un peu trop physique suivant les habitudes de Bacon : chaque chose est, dit-il, douée d'appétit pour une double nature de bien ; Tune d'après laquelle elle forme un certain tout, l'autre plus digne et plus puissante, d'après laquelle elle fait partie d'un tout plus grand : le fer est porté vers l'aimant par une sympathie particulière, mais augmentons son poids, il se portera, bon citoyen et patriote, vers la terre, région de ses naturels. Allons plus loin maintenant : les corps graves pèsent vers la terre, mais plutôt

que de souffrir une séparation violente, ou, comme on dit, un vide, ils s élèveront et rendront ainsi leur devoir au monde et non plus à la terre. Ainsi il arrive presque toujours que la forme la plus {générale est celle qui attire les moindres appétits; mais rhomnie, quand il n'est pas dégénéré, est, par- dessus tous les êtres, marqué de cette prérogative <iu bien général, et la foi chrétienne, entre toutes les philosophies, sectes ou religions, est celle qui a le plus déprécié le jjien individuel pour élever le bien de la communauté (1). Enfin (et Descartes encore ici suivit Bacon ou plutôt suivit une tendance de plus en plus dominante de ces siècles qui les premiers donnèrent à Tère moderne le caractère pratique qui la distingue). Bacon donna la préférence à la vie active sur la vie. contemplative qui tout au plus apparlieni à Di* u et au.t anges, et condamna sous ce rapport la vieille réponse de Pythagore dans les jeux olympiques, et la plupart des philosophes anciens. Mais il fut bien absolu sous ce rapport quand il osa écrire : « Si quis « judicet doctrinam omnem referendam esse ad usum et actio- « nem recte sapit. » Dans ce mépris de Bacon pour la science pure, qui cependant élève Fintelligence de Thomme vers la divinité, on reconnaît la source de la grandeur industrielle et aussi celle du matérialisme et du désespoir moral en Angleterre. Nous avons pu voir combien en France et daas un siècle plus pratique déjà, Descartes sut être grand et garder une juste, mesure !

9. La philosophie de Bacon n'étant qu'une grande ébauche remplie de contradictions et d'inconséquences 'que notre exposition aura suffisamment fait ressortir sans doute, on comprend sans peine qu'elle ne put être l'origine d'une école forte et sévère en Angleterre et moins encore en Europe. Cependant son importance n'en est pas pour cela moins grande, car ces amas de connaissances et d'idées, quand leur ensemble porte le cachet d'un homme de génie, représentent à un très-haut degré le sens de la tradition intellectuelle dans Thumanité, et, pour employer une expression mathématique, sont à la fois des fonctions du passé et de Tavenir. Chose étrange ! bien naturelle et bien vraie cependant , Bacon fut le grand ennemi de la mémoire d'Aristole, et il continua l'œuvre véritable de cet homme

^1) Bacon, iie Augm, scient. t VII, 1.

DE PHILOSOPHIE MODEUNE. 4b\

interrompue pendant toute la durée du moyen âge. Reconnaître des principes indémontrables, souverains de la pensée, axiomes, règles et lois du mouvement de rintelligence ; classer, diviser, prévoir, encyclopédiser ; ensuite fonder la connaissance sur les sens et appliquer une méthode rationnelle à la donnée sensualiste, c^est là une tendance commune d' Aristote et de Bacon, et ce dernier en produisit un nouveau développement, signe ou cause, peu importe ici, de la doctrine expérimentale qui est particulière à la philosophie naturelle des mo« demes. De même Descartes n'avait pour Platon qu^une fort médiocre estime ; c'est cependant de la théorie des idées qu'il amena une phase nouvelle fondée sur une doctrine plus une et plus rigoureuse, autre source de notre supériorité sur les anciens.

L'antiquité se ferma sur lantagonisme d'Aristote et de Platon ; le moyen âge passa saas le résoudre ; la philosophie de Bacon, origine première de toute philosophie anglaise, prépara un antagonisme tout à fait analogue entre les doctrines qui naquirent d'elle, et celles qui naquirent de la philosophie de Descartes. Nous verrons plus tard quelle période et quel développement de la pensée put embrasser et régler le cartésianisme. Pour que le baconisme eut la même destinée, il fallait qu^un génie puissant et rigoureux le systématisât, lui donnât Tordre et la précision. Un contemporain de Descartes remplit cette mission, et ce fut Hobbes.

Ce nouveau représentant d'Aristote eut d'abord l'unité de principe à établir, la théologie naturelle à délaisser. Moins religieux que Bacon et plus absolu dans sa raison, il dut com> mencer la science par la logique en fondant toutefois celle-ci sur le principe unique de tout savoir et de toute investigation ; enfin, après avoir établi dans leur rigueur les points fondamentaux du baconisme, il dut nécessairement en tirer les conséquences et par suite donner place au syllogisme qui construit la synthèse. A part ces changements, s^ns lesquels les idées de Bacon ne pouvaient revêtir un vrai caractère scientifique, nous verrons Hobbes développer les principes de celui que nous ne craignons pas d'appeler son maître, bien qu'il joue comme un enfant «vec ces hochets de doctrine que son élève emploie à dresser un échafaud terrible. Ensuite, mais plus tard, nous verrons comment cet Hobbes, que Ton a dit n'avoir pas eu

4 52 hau (TEL

d'école, sut et dit à 1 avance ce que vingt philosophes des plus célèbres ont cru trouver et n'ont compris qu en partie. Mais venons à l^exposition.

10. Hobbes pénètre dans la philosophie en envisageant rhomme comme le faisait Bacon, c'est-à-dire ainsi qu'un miroir où se représentent des objets extérieurs que nous appelons des corps et auxquels nous reconnaissons certains accidents ou qualités. En effet, selon lui, il y a continuellement en nous det images des choses qui sont hors de nous, et la représentalion des qualités de ces êtres est ce que nous nommons concept, imagination^ idée, connaissance; la sensation est ainsi lorigine de toutes les pensées, et nous ne pensons que ce qui est corps ou composé de corps. En un mot, corps, substance, être, ne présentent à Tesprit qu'une seule et même idée réelle, et parler d'une subitance incorporelle est absolument le même que d'un corps incorporel. Nous savons que nous existons \tarce que nous pensons et que nous ne pouvons séparer la pensée d'une matière qui pense ; en effet, la matière est le support commun des sujets de tous les actes, et que ces actes changent ou non, elle est conçue toujours la même, sujette à tous les changements (1).

La philosophie est la connaissance acquise par droit raisonnement des effets ou phénomènes à Taide de la conception de leurs causes ou générations, ou réciproquement des générations possib'es à Taide des phénomènes connus.

Et son objet est le corps qui seul peut être connu, ou plutôt tout corps qu'on peut considérer, dont on peut concevoir une génération, qu'on peut composer ou diviser.

Et sa fin est Fapplication par l'industrie humaine, de certains corps à d autres corps, pour produire des effets semblables à ceux que l'on a conçus, selon les usages de la vie et que la matière le souffre.

Les effets ou phénomènes dont il est question sont les facultés du corps ou les puissances par lesquelles nous les distinguons les uns des autres (2).

{i)JB0iies, Léviathantchip. 3. — De lanal. hum , chap. 1. — Oij. ua^'JuédH. de JJescartes, 1 et 2.

(2) L'idée de cause ne diffère pas de celle de generatioû naliiiellt ou de suile ohsciTff de deux ph^nomèDes.

DE PHILOSOPHIE UODEK.NE. \où

L.e droit raisonnement consiste précisément à composer et à diviser comme nous venons de le dire, ou, si Ton veut, à ajouter et à retrancher, car ces opérations n'ont pas lieu seulement pour les nombres, mais pour tout corps que nous concevons. Quelque chose s'avance, nous le voyons, cVst un corps ; mais il marche, il est donc animé : il donne des signes de raison, c'est un homme : corps animal raisonnable, c'est une somme qui donne Thomme. Maintenant de celte somme, si le sujet qui la porte vient à s'éloigner, nous retrancherons successivement les parties, et quand nous aurons soustrait animé et raisonnable, il nous restera corps. Raisonner, considérer, c'est là tout ce (fae cela veut dire (I).

11. La logique n'est ainsi qu'une computation. Étudions le fondement de toute computation, les noms. La pensée de rhomme est coulante et caduque ; ce n'est pas que la sensation présente manque de clarté, mais la mémoire, qui ne présente, ainsi que l'imagination dont elle ne diffère pas au fond, que des fantômes faciles à se dissoudre et à* s'évanouir, ne suffirait pas, sans les noms, pour fixer les objets sensibles et les soumettre à la considération. Les noms servent donc d'abord de marque aux choses auxquelles ils ont été une fois appliqués. En outre, ils servent de signes. Le signe est le conséquent d'un antécédent ou l'antécédent d'un conséquent, lorsque nous avons plusieurs fois éprouvé le même ordre de succession entre deux phénomènes: ainsi nuage épais est signe de pluie; c'est là le signe naturel, puis vient le signe artificiel, et il en est de plusieurs genres, entre lesquels lemploi d'une certaine connexion des sons de la voix humaine pour signifier les pensées et les mouvements de l'esprit. Sans la parole il n'y aurait pas plus de société entre les hommes qu'entre les ours, les lions et les loups ; avec elle ils ont pu convenir d'appliquer tel nom à telle chose particulière.

Il y a plusieurs catégories de noms : les noms propres qui s'appliquent aux individus isolés, les noms communs qui s'ap-^ pliquent à plusieurs et sont dits généraux par rapport aux antres, enfin les noms de noms ou de discours. Les noms sont positifs eu négatifs. Un nom positif doit exister d'abord, après (|uoi l'on peut dire que ce nom ne convient pas à tel objet qui

(T Hohbcs, Logica sive comfjutatîo, caft, i.

i 54 MANUEL

en porte nn autre; ainsi toat être, s^l n'est pas homme est non homme, s'il n'est pas blanc est non blanc. Injuste, infini et d'aatres de ce genre, sont des noms négatifs. Un nom peut enfin représenter plusieurs noms par circonlocution : qm consulta patrum, qui leges juraque servat , c'est le juste.

Les noms communs sont plus ou moins compréhensîfs. Ainsi corps comprend homme, et le réciproque n'a pas lieu. Il en est qui ont la même compréhension : homme, raisonnable. Tel est le seul sens réel des mots universels, car il n'y a rien d'universel dans la nature que les mots. Mais il n'en est pas moins permis d ordonner les mots selon Tordre dans lequel ils s'embrassent, quoique un pareil tableau achevé suppose une philosophie parfaite et ne soit pas bien nécessaire en lui-même (t).

La proposition est un discours par lequel on afiirme qu'un nom convient à un autre ou qu'un nom plus commun en contient un autre moins commun. Le mot est sert à la copulation. Tout verbe suppose ce mot, car marcher c'est être marchant, vivre, être vivant. Ce mot n'est du reste nullement nécessaire, car on peut assembler les autres -sans lui, et si l'assemblage est exact, la proposition est vraie ; car la vérité est dans les mots et non pas dans la chose, elle n'est pas un attribut de l'être mais de la proposition, et c'est se jouer que de dire avec les métaphysiciens que l'être, l'un et le vrai sont la même chose.

Le syllogisme est un discours composé de trois propositions, dont la troisième s'ensuit des deux premières. Il résulte de la réunion de trois mots, comme la proposition résulte de la réunion de deux. Il suffit, en effet, que l'imagination se représente successivement le fantôme de la chose nommée avec des accidents qui lui fassent appliquer trois noms différents, et qu'elle se rappelle que ces accidents appartiennent à une même chose à laquelle ces trois noms s'appliquent pour qu'elle ait conclu par la même. Ainsi dans le syllogisme, on peut dire que deux mots sont liés par un troisième intermédiaire, ou encore que deux mots reviennent à un plus commun, qui les comprend tous deux : homme, animal, corps ; tout homme est animal, mais tout animal est corps, donc tout homme est corps. Au surplus l'usage en apprend plus long sur le raisonnement que toutes

(1) Hobbes, Icgica, II. — Léviathan, IV.

DE PHILOSOPHIE MODEILIE. ^55

les figures du inonde ; il suRit de se garder des erreurs qui se rapporlent communément à deux genres : employer les mois très -inconstants de leur nature sans les bien défînir, ce qui expose à croire que Ton pense ce que Ton ne pense pas en effet, et parler métaphoriquement, c'est-à-dire employer les mots dans un antre sens que celui pour lequel ils furent institués (1).

C*est ainsi que le raisonnement consiste à composer et à diviser les mots, et que la science procède méthoiiiquement des noms aux propositions et des propositions aux syllogismes, jusqu^à ce qu'elle ait épuisé les conséquences de tous les noms qui la regardent. Le sens et la mémoire nous enseignent le fait, et la science ses conséquences, de telle sorte que nous puissions engendrer causes et effets selon Tordre ordinaire, en tant que notre puissance les embrasse (2) .

La méthode est à la fois résolutive on analytique, et compositive on synthétique; la connaissance sensible est éminemment synthétique, mais il ne peut y avoir de science sans analyse. Eli effet, la sdence recherche les causes, elle ne demande pas seulement qu^est-ce? mais encore d^où est-ce? Or ^ la cause d'un tout ne peut être connue que par les causes des parties qui la composent, parties de nature et non de masse , c'est-àdire que les noms universels sont les muins connus pour nous, de même que les totalités des choses, et doivent, an contraire, devenir les plus connus pour la science. Il faut donc connaître d'abord les causes des accidents universels ou qui sont communs à tous les corps, à toute matière ; mais avant de connaître les causes, il faut connaître ces universels eux-mêmes, et comme leur nature est contenue dans celle des singuliers, il faut l'en déduire par raison, c'est-à-dire par analyse. Ainsi, par exemple, le nom du carré se résout en ceux plus généraux de ligne, plan, limite, angle, droiture, égalité ; celui de l'or en solide, visible, grave, etc. Parvenu enfin aux cause:* d^x pius universels^ on les trouve évidentes' par elles-mêmes, et il n'est besoin de méthode pour les découvrir. En effet, elles se réduisent à une seule qui est le mouvement. Toute variété de figure dépend de la variété des mouvements qui la construisent,

(I) Uobbes, logiea^ III et IV. — Zé«»/a<A«n, IV. ['2) Id,, JLevialhan, V.

un mouvement n'a sa cause qu'en un mouvement, et toute la diversité des choses sensibles vient d'un mouvement en partie caché dans l'objet actifs en partie dans l'objet qui sent. Il est vrai qu'on ne peut, sans raisonner, déterminer quel est ce mouvement, mais il est évident que ce ne peut qu^en être un, car un changement d'état ne peut être autrement conçu, et la chose est parfaitement claire, bien qu obscurcie par les pré jugés.

Ici s'arrête la partie analytique de la science. Nous avons, en effet, les définilions deg causes premières, autrement dit les expositions de nos plus simples concepts, lien et mouvement, par exemple : lieu, t espace adéquatement occupé par le corps ; mouvement, la perte d'un lieu et l'acquisition d'un autre. A.lors nous commençons à composer : qu'un corps se meuve, si nous^ ne considérons en lui que le mouvement même, nous avons la ligne, ou longueur; si nous considérons le mouvement et ja longueur, nous avons la surface, etc. Ëntin, par compositions et décompositions de ce genre, nous donnons naissance à celle partie de Ja philosophie, qui s'appelle géométrie. Ensuite, nous considérons l'action d'un corps sur un autre parle mouvement, puis nous étudjons ce mouvement des parties, qui fait que les mêmes choses semblent changer pour les sens, et produisent les phénomènes de lumière, couleur, froideur, chaleur, etc., et cette recherche suppose auparavant l'étude de la sensation et la connaissance de sa cause. C'est là toute la physique, et il ne faut pas demander ailleurs ce qu'on peut savoir des mouvements et des vertus des astres.

Nous arrivons ensuite à la morale, qui suit la physique, parce que les mouvements des esprits qu'elle considère, appétit, aversion, amour, etc., ont leur cause dans les .<enset dans Timagination, qui dépendent à leur tour du mouvement. Enfm vient la philosopliie civile, qui seule pourrait être exposée indépendamment de la philosophie naturelle, parce que les passions, toutes dépendantes (|u'elles soient de la physique^ peuvent être observées directement , et que dès lors , si l'on pose un principe pour déGnir le juste et la loi, on peut partir \le là pour déterminer le juste et l'injuste dans tous les cas possibles (f).

(1 ' ilobbes, loglca, VI.

12. Arrêtons-nous ici quelque temps, car nous avons établi les fondements de la doctrine d'Hobbes, et Texposition en sera brève. Le principe de la connaissance par les sens a été posé d'abord, et à lui se rattachent les idées de matière première et de mouvement, origine de tonte moditication, qu'Hobbes ne discute pas, mais affirme simplement; nous verrons mieux encore dans un instant comment paraît le monde dans sa pensée; mats continuons. Le principe des noms vient ensuite, et il est posé encore affirmativement et sans preuve directe, mais plutôt comme une conséquence bien naturelle du premier: qui ne voit, en effet, que si toute connaissance est le fantôme présent, ou plus ou moins effacé d'une forme sensible, tout ce que la science peul faire, c'est de nommer ces fantômes, puis jcte grouper les noms selon qaUls conviennent à certaines de cas apparen(^s ou à plusieurs d'entre elles à la fois? Un nom peut être arbitrairement appliqué à plusieurs spectres, quoi de plus simple?. Plusieurs objets ne peuvent- ils pas être présents à rimagination sous une appellation commune, et ne peut- il pas même y avoir des n6ms de noms et des noms 'de discours? Mais vouloir qu'un mot soit plus qu'un mot, qu'il y ait d'autres êtres que ceux qu'on imagine et qui sont toujours singuliers, et que cependant toute idée ait son origine dans les sens, c'est se contredire. De ces deux principes, posés dans toute leur rigueur, le premier, quant à son origine, appartient à Bacon et le second se déduit du premier. Il doit donc y avoir un grand rapfiort entre la méthode d'Hobbes et celle de Bacon. En effet, d'après le premier principe, toute notion étant sensible, l'analyse fera connaître ce qu'il y a de commun entre plusieurs objets, et cette analyse d'Hobbes est exactement l'induction de Bacon, poisqo'elle va du particulier au général. Mais Hobbes, dont le principe .est pins sévèrement posé, peut à la fois, ^râce au nominal isme, se préserver des illusions qui séduisirent quelquefois Bacon, et remonter réellement et non plus seulement en intention, comme son maître, aux faits ou plutôt aux noms les plus généraux. Une marche toute rationnelle le mène à l'idée première du mouvement, que Bacon voulait et ne pouvait atteindre, et alors, parvenu au sommet et au point du repos, après une analyse de mots bien plus facile que l'analyse des choses , il envisage l'autre branche de la méthode négligée par Bacon, la synthèse, et il fonde une vraie philosophie. Hob-

bes était, nous le dirons toat .à l'heore, mauvais géomètre, mats enfin fçéomètre, et ce. fut là, dans son esprit, la source de ce rationalisme inconnu à Bacon ; il regardait comme vaine en philosophie naturelle toute recherche qui n'a pas son principe dans la géométrie, et comme d'inutiles bavards tous ceux qui veulent enseigner l'une sans savoir Tautre (I) ; malheureusement, et nous le verrons bientôt, s'il savait la i^éométrie, c'était la sienne propre et non celle des autres; il eût autant valu l'ignorer.

15. Passons maintenant à lexposition des idées les plus communes, ou, pour mieux dire, à la définition des noms les plus généraux qui servent de base à la synthèse scientifique, c'est-à-dire, formons une philosophie première.

Pour y parvenir, supposons Funivers anéanti et rentrcMis en nous-mêmes; nous pourrons alors regarder les idées survivantes, c'est-à-dire la mémoire et l'imagination des grandeurs, des mouvements, des sons, des couleurs, et de leur ordre et de leurs rapports, comme des fantômes, purs accidents en nous qui imaginons, ou bien encore comme des espèces de choses extérieures qui n'existent pas, mais qui paraissent exister. Envisageons-les sous ce dernier rapport. Nous souvenonsnous d'abord d'une certaine chose, non en tant que c'était cette chose, mais seulement en tant qu'elle était hors de nous, voilà l'espace : fantôme d*une chose qui existe en tant qu'elle existe, pur fantôme, imaginaire par conséquent ; c'est re qui parait situé hors de l'organe, et n'être pas occupé^ mais pouvoir l'être. Quant au temps, c'est dans la pensée qu'il faut le chercher; où seraient, en effet, le jour, le mois, l'année, sans les computations qui se font dans Tesprit? Le temps n'est que le fantôme du mouvement, en tant qtie dans le mouvement nous imaginons l'avant et Taprès. L idée de partie, soit dans le temps, soit dans l'espace, dépend exclusivement des soustractions opérées par l'imagination. Celui qui divise obtient autant de partie*^ qu'il en conçoit, et une de plus, celle du tout qu'il croit diviser. Comment pourrait-on, en effet, séparer réellement une heure d'une autre heure ou un hémisphère d'un autre hémisphère? Le tout et la partie sont ainsi des considé-

(I ) Hobbes, togiea, VI, 6. On ne peut douter que l'exemple de Descartes n'ait^en cvla ur'andtfoient intlu«! sur Hobbe».

DE PHILOSOPHIR MODERNB. ^50

ratioDs purement arbitraires ; l'un n'est pas ce qai est indivis, car alors le divisé serait plusieurs, il serait les divisés, ce qui est absurde; mais Tun c'est Tespace ou le temps considéré entre autres temps ou espaces, de sorte qu'on puisse dire, il est un de ceux-là. Le nombre est un et un ou un, un et un, et selon que Ton ajoute ; les mots fini et infini se disent enfin du temps et de l'espace, suivant qu'on peut ou qu'on ne peut pas assi< gner un nombre de temps ou d'espaces plus grand que celui qu'ils peuvent contenir. Le mot inûni n'a donc aucun sens sll s'applique à quelque chose d'imaginable, mais il exprime seulement la faculté de notre esprit d'ajouter sans fin (1).

Supposons maintenant que l'espace vienne à être occupé de nouveau, qu'une création ait lieu, il faut que le créé coïncide avec une partie de l'espace, qu'il ne dépende pas de notre imagination, existe hors de nous, et qu'enfin la raison seule, et non le sens, nous apprenne que quelque chose est là étendu sous l'espace imaginaire. Ainsi sont fondées les notions de corps, de subsistant par soi, d'eœislant, et de sujet ou supposé. Mais il y a divers modes de concevoir les corps ; ce sont les accidents, sans lesquels les corps n'existeraient pas, car ils se réduisent tons (couleur, chaleur, odeur, vertu, vice), ainsi que rétablit la philo.sophie naturelle, à des états d'extension on de grandeur, de mouvement, de repos et de figure, et sans extension ni figure il ne peut y avoir de corps. Quant à la matière commune de toutes les choses, ou matière première, c'est un pur nom, important néanmoins, parce qu'il désigne le corps pris généralement sans forme ni accident à l'exception de l'extension ou grandeur, et de l'aptitude à recevoir la forme et les accidents (2).

tJn corps est dit agent ou patient, selon qu'il engendre ou détruit un accident dans un autre corps, ou, au contraire, qu'un accident est engendré ou détruit en lui par cet autre. Cela posé, la cause efficiente d'un effet, ou la puissance qui le produit et le fait passer à l'acte, est l'assemblage de tous les accidents requis pour la production de cet effet dans l'agent ; et la cause matérielle est l'assemblage des accidents requis dans le patient. Il suit de là que tout effet est nécessaire quand les acci-

(1) Hobbes, de corpore^ cap. 7.

(2) Id., id., cap. 8.

460 MAlfUEL

dents 8ont rassemblés ponr le prodaire, et qa'un effet ne peat être dit contingent que relativement aux choses auxquelles il n'estpaslié (1). Pour ce qui est de ce qu'on appelle canse formelle on esïience, elle est réellement efficiente, c'est-à-dire que la connaissance de Tessence est cause delà connaissance de la chose, mais le mot cauxeest mal appliqué d*ailleurs,|car Vèire raisonnab\e^ par exemple, n'est pas la cause de Thomme. Enfin la cause finale n'est encore que Tefficiente là où il y a sens et volonté dans Tagent (2). La connaissance des causes efficientes et matérielles s'applique à la conduite de la vie et à la production des effets qui nous sont utiles ; non que nous connaissons ce qui est avenir, mais nouê donnons au passé le nom de futur , et plus nous avons d'expérience, plus aussi nous avons de chances de prévoir avec exactitude le retour de ce passé : il ne peut en effet y avoir là de certitude, Vexpérienee n$ fournissant pas de conclusion universelle (3).

14. Nous venons d'exposer des définitions, mais à ces définitions se rattache le principe universel de la philosophie naturelle d'Hobbes, cçlui d'après lequel il donne une direction à ses recherches, dont le sujet seul, le corps, se trouve déterminé jusqu'ici. Ce principe, c'est celui du mouvement, et voici comment il le prouve et l'énonce : un corps dans l'espace ne peut passer du repos au mouvement ni du mouvement au repos sans qu'un autre corps existe et agisse sur lui, car il est impossible de trouver en lui seul aucune raison d'une détermination ou d'une antre (i) ; cela posé, la cause du mouvement d'un corps ne peut être que dans un corps contigu et mû ; car, sans la contiguïté et sans le mouvement, nous ne pouvons concevoir aucune réunion d'accidents, dans l'agent ni dans le patient, qui nous représente la cause du mouvement de ce dernier. Or, si un corps agit sur un autre, à des temps différents, mais dans des circonstances de mouvement et de repos absolument pareilles pour les deux corps et pour toutes leurs parties, l'effet sera, dans les deux temps, identiquement le même; donc, enfin, aucun changement ne peut avoir lieu que par un mouvement des parties du corps qui change, car un changement

(1) Hobbes, de eorporCf cap. 9.

(2) Id., id., cap. 10.

(3) Id., nat. hum., page Î17 de b trad. franc.

(4) Id., tU corfton, cap. 8, art. 19.

DE PHILOBOPHIB MODEHnE. ibi

suppose une certaine apparence pour nos sens, et puis une autre apparence, tandis que ces apparences seraient les même» si un mouvement nouveau n'était survenu ou dans le corps senti, on dans les sens, ou dans tous les deux (i).

La géométrie est la première science qui résulte du principe ainsi posé par Hobbes, et il en fait une branche de la philosophie naturelle. Le point, selon lui, est le corps dans lequel on ne considère actuellement aucune partie, et le mouvement du corps engendre les lignes, les surfaces et les volumes. Les notions de toutes ces choses, présentées depuis Euclide jusqu'à Wallis, semblent ainsi erronées à Hobbes ; mais les mathématiques sont une science "rebelle au sensualisme, et, malgré les procédés rationalistes qu'à Texemple d' Aristote il applique aux données des sens, il ne peut parvenir à faire entrer sa géométrie dans Tordre, et se trouve condamné à découvrir la quadrature du cercle, la trisection de langle et tous les problèmes impossibles, à lutter contre les savants de son temps et à critiquer les découvertes d'Huyghens, par la raison que ce dernier a supposé faussement le point sans étendue (:^).

C'est ici le cas de faire remarquer que tandis que la science mathématique a toujours servi d'aide et d'appui à la doctrine des idées, et cela particulièrement dans Platon et dans Descartes, elle ruine au contraire la doctrine des sens dont les premières et les plus naturelles conséquences lui sont hostiles. Elle demeure en effet inébranlable, quoi qu'on puisse dire, objection éternelle à tout système qui ose la combattre ou seulement ne pas marcher sur les traces de sa méthode.

La physique d'Hobbes ne fut pas, malgré Tunité et la force de son principe ( le même eu apparence que celui de la physique cartésienne ), beaucoup plus solide que sa géométrie : des expériences imparfaites ou peu concluantes, des hypothèses mécaniques mal justifiées, enfin Tabsence de lois et de conceptions générales propres à régler le mouvement accordé à la matière, voilà sans doute les causes principales de son infériorité relative, à Tépoque où elle parut. Laissons donc là ces théories du monde et des mouvements terrestres doAt le seul mérite est d'admettre les grandes vérités que tout au plus, de son

{i)¥L6bhe$, de corpore, cap. 9, art. 7, 8 et 9.

(2) Id», Entcndatio malhematicœ hodierntt. — • De prinripi'n et raliocittalione g eoinelrarum.

temps, Bacon avait encore pu nier, et passons à la morale qui, •pour Hobbes, est encore de la physique, et qui nous avancera bien mieux dans la connaissance de sa doctrine.

Un corps en mouvement agit, soit médiatement, soit immédiatement, sur un des orf^anes de rhonime ; ce mouvement se propage jusqu'au cerveau et jusqu'au cœur; là nait une résistance, une réaction contre la pression, un effort vers le dehors ; de cet effort, enfin, résulte Tapparition de quelque chose d'extérieur, et celte apparition ou fantôme est ce que nous nommons iensalioii. Toutes les qualités sensibles sont en nous, et pendant la veille et pendant le sommeil, de purs fantômes ; mais un mouvement ne finit ni tout à coup ni sans une résistance prolongée; la mer agitée ondoie pendant longtemps ; aussi nous arrive- t-il d'imaginer et de songtT ou encore de nous rappeler, ce qui est au fond la même chose. Une sensation qui s'affaiblit, un fantôme presque effacé, évanoui, telle est la cause de tous ces phénomènes. Le songe qui n a lieu que dans un état de Fhomnie où les objets extérieurs le meuvent difiicilement, doit être plus clair que l'imagination, et certaines remarques particulières tirées de Texpérience, peuvent seules nous le faire distinguer de la sensation présente; enfin, le sommeil et les songes font quelquefois suite en nous, et sans que nous le sentions, à la veille et à Timagination, et peuvent de même y revenir, ce qui fait que nous croyons quelquefois apercevoir des spectres réels, tandis que nous songeons sans le savoir (1).

L'intelligence est une imagination née du discours et des autres signes volontaires ; dans ce sens elle nous est commune avec les animaux ; mais elle est aussi la conception des pensées des autres hommes à l'aide de la suite et de la connexion des noms des choses en affirmations, négations et autres formules du langage; celle là est particulière à l'homme comme la parole dont elle dépend. L'ordre et le discours appliqués à la mémoire, à Timagination et à la série des pensées éveillées les unes par les autres, poussent très-loin les facultés de Thomme et le distinguent ainsi des animaux, mais il n'est aucun acte naturel de Tesprit pour Texercice duquel il soit plus requis que de naître homme et de jouir de ses cinq sens (2).

(l)Hobbes, Léi>tathan,^i»p. 1 et 2

(2> Id., id., cap. 3. L'association des idées est un» «rie d'^jmages, régulière ou irri-

Il y a deux sortes de mouvement à distinguer dans les animaux : un mouvement vital organique comprenant la circulation, la nutrition, etc., et un mouvement volontaire, marche, discours, etc. Ce dernier provient d'une pensée qui est ellemême le résultat d'un mouvement, et il faut qu^il y ait dans le corps un petit mouvement source du grand ; c'est TefTort, c'est la réaction. Nous avons vu que la sensation avec effort extérieur constituait la perception ; cette même sensation avec effort intérieur vers le cœur, constitue le plaisir ou la douleur^ selon que les mouvements qui sont produits favorisent ou contrarient le mouvement vital. Maintenant, selon que la réaction a lieu vers la cause de la sensation ou au contraire, il y a appétit ou aversion. L'objet de l'appétit c^est le 6i>n, celui de Taversion c'est le mal^ et il ne peut exister de commune règle sur ce point dans la nature, mais seulement dans la cité, à la parole du juge et de l'arbitre. Le beau et le laid sont les signes apparents et probables du bien et du mal. Beauté, bonté, plaisir sont des espèces de bien, F un en promesse, l'autre en fait, le dernier comme fin, et ce même bien qui est agréable à sa fm est utile à son milieu. Le mal se divise d'une manière analogue, et tontes les passions résultent de ces premiers éléments combinés de diverses manières et marqués de divers noms.

Quand plusieurs passions d'appétit et de haine agissent simultanément dans l'homme, cet état tant qu'il dure, ou plutôt cette agrégation totale s'appelle délibération; les bêtes délibèrent comme nous. La délibération est finie au moment seul où ce dont on a délibéré est fait ou rendu impossible, et l'appétit dernier, quand la délibération se termine, est la volonté (1) ; les bêtes veulent aussi. Quant à la liberté, elle n est que le pouvoir d'agir quand il existe ; elle est Vabsence des (ibstacles extérieurs aa mouvement (2).

gnlière, aelon qu'elle a lien arec on uns but. Elles se niivent comme les moitTements qtii les produisent ; elles s'enchaineot et s'amènent l'nne l'autre, et sont la cause de la réminitcence Tolontaire. — L'ezpe'rience n'est qu'nne sorte de mémoire, la prudence n'est qne l'expërience appliquée anx cLosesde la vie, et la science n'est que la prudence ordonoëe, formée en théorie. — La raison enfin, comme faculté de l'esprit, c'est l'addition et la (oostraction des noms généraux fi^ne; (d'un homme k l'antre) et marmites (dans chacun de nous de not pensées .

(1) Hobbes, Léviathatit cap. 6.

(*2) Id., chap. 21. Vnvvz aussi la morale d'Hobbes dans le trailu de la nature hiil't aille.

15. Si cette morale, qui réduit toute passion à un mouvement <|ui commence ou qui finit, le bien à l'objet d'un brutal appétit, et la liberté à Tabsence des chaînes, parait logiquement déduite des premiers principes de la philosophie d'Hobbes, de même sa politique si connue résulte immédiatement de sa morale. En effet, dès que toute pensée résulte d'une sensation et d'un mouvement, tout acte d^m appétit, il faut renoncer à trouver dans T homme naturel d'autres lois et d'autres règles que celles de la nature même auxquelles il est soumis. Il ne peut y avoir en lui aucun principe d'affection pour ses semblables, aucune idée de devoir, aucune tendance à l'association. L'abeille et le castor sont sociables, mais l'homme ne Test pas, car tout homme est son ennemi naturel; tout homme a des besoins semblables aux siens, puise à la même source, et détruit ou amoindrit les conditions nécessaires à la conservation de sa vie. D ailleurs chacun a le droit de pourvoir à sa subsistance au détriment des autres, et notamment de diminuer le nombre des bouches par tous les moyens possibles. En un mot, l'homme est un enfant dans cette doctrine, mais un enfant robuste et par conséquent, selon ce mot d'Hobbes, maius puer robusius^ un méchant.

Ainsi les hommes sont en guerre. Mais les hommes sont égaux, égaux en force, puisque, tout compensé, on voit que tous peuvent atteindre au même résultat, à savoir : le plus faible tuer le plus fort, et que la femme même est, par cette raison, l'égale de l'homme, et égaux quant aux facultés de Tesprit, en ce qu'aucun n'en [sait plus qu'un autre pour ce qui peut tendre à sa conservation. Il résulte de cette égalité, qu'après qu'on a bien pesé les avantages et les inconvénients de la guerre, on doit trouver qu'il y a plus de sûreté et moins de chances à courir en y renonçant. De là le contrat par lequel chacun renonce à ses droits vis-à-vis des droits de tous. Mais comment sera-t-il respecté, ce contrat qui viole les droits de la nature et ne peut engager par conséquent, ni les descendants des contractants ni les contractants eux-mêmes ? A une seule condition, c'est que l'un des contractants sera immédiatement armé de la force, et de la plus grande force possible, à l'égard des autres. Quel gouvernement sera donc le meilleur? Le plus central, le plus absolu, le plus parfait en lui-même : la monarchie avec le despotisme.

Parvenu à ce point, le philosophe est soulagé : il a trouvé la loi et la vraie morale. C'est la volonté du plus fort, volonté que son propre intérêt limitera et dirigera, c'est elle qui enseignera le juste et Tinjuste. La vertu dépendra de sa détermination, le bien et le mal de son caprice, et les hommes vivront en paix. Pour le penseur seul, une fois que la nécessité du contrat est admise, Tidée du devoir et de la vertu peut devenir quelque chose ; le vice est ce qui est opposé au contrat, et les preseriptions du philosophe s'accordent alors avec celles de la Bible ; mais tout cela est artificiel, car la cité est une machine, un monstre, un Leviathan.

n est cependant une puissance au-dessus des puissances de la terre. L^homme attaché comme Prométhée sur le rocher et rongé d'inquiétudes sans nombre, pensées de mort, de misère et de malheur, qui ne lui laissent de relâche que pendant les nuits, tourmenté d'une crainte perpétuelle dans Tignorance des causes comme dans les ténèbres, Fhomme veut absolument accuser quelqu'un de sa torture. Delà naît Tidée des puissances et des agents invisibles ; de là les dieux créés par la peur. Il faut un Dieu aussi, mais un Dieu unique à celui qui remonte de cause en cause, et, à Texemple des plus raisonnables parmi les anciens philosophes, trouve un premier moteur, cause éternelle de toutes choses (1). La crainte des puissances invisibles

(1) La snbstance de& puissances invisibles ne peut i^Tideniment èlre ^e matérielle comme' tonte snbstance. Les anges dont parle la Bible, où du reste le mot immatériel ne se lit jamais, sont des fantômes. Quant ^ Dieu, il est grand, dit-on, il est donc corps. En lui nous nous mouvons f nous vivons et nous sommes , il est donc corps encore. Les noms «pie noos lui donnons, ion, puissant, etc., n'expriment en aucune manière son essence, mais aenlement notre volonté de lui appliquer les noms des cboses les plus formidables et les meillenres ({ne nous connaissions (Léviathtuijetppend* — De la nal, hum., page 258). L« culte des puissances invisibles est le même naturellement «jne le culte des grands de la terre: honneurs rendus, présents offerts, elc.^Léoiaihan, cbap. II, page 57. ) La loi prescrite par Moïse au nom dn nuUrei DonUnuSt a constitué TEglise, le maître l'a agrandie et complétée en (la personne de Jésus, sanctifiée enfin en celle de l'Esprit. (Id.) — Ce qui perce le plus en tout cela, c'est la volonté de fonder un gouvernement tbéocratique, fin singulière d'un sensualisme absolu ! Mais si l'on se demande enfin ce qu'Hobbes pouvait entendre dans le fait par le nom de Dieu, on reconnatt que le premier moteur, cause éternelle des choses (Id., cbap. 12), est inintelligible selon tes idées ; que l'écbelle des csnises (nat. hum., page 857) n'exprime rien, si ce n'est la faculté d'ajouter sans cesse et de supposer à un conséquent im antécédent. Le moteur et la cause première ne peuvent donc se comprendre qu'en un seul sens, li savoir quand on les envisage dans le même sujet primitif que le mû et que Veffet. Alors on prend pour Dieu la matière première douée d'une puissance de mouvement et d'accidents indéterminée, infinie. Ces accidents sont et

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* est la religion, soit que ces puissances soient feintes par celui qui craint, ou conçues d'après des fables publiquement reconnues. Si elles ne sont pas reconnues, c'est superstition ; si les puissances existent réellement, c'est la vraie religion. Mais quoi qu'il en soit, le monarque peut seul déterminer les croyances religieuses et le culte public qui intéresse à un si baut degré la tranquillité et la sécurité sociale. L'Église est la réunion des cil rétiens en une personne suprême dont l'ordre seul peut les rassembler ou les disperser, et, sur l'ordre du monarque légitime, le Christ même peut être renié par le fidèle (1).

16. Nous n'avons exposé dans ce qui précède que la doctrine publique et explicite d'Hobbes. Ilobbes, homme pratique^ avant tout, et fortement préoccupé de la question d'utilité physique et sociale pour les hommes, dut nécessairement vouloir fonder une doctrine humaine et applicable, mais en elle se tient cachée, comme au fond d'un sanctuaire, une doctrine plus profonde, seule définitive et complète. On l'entend parler quelquefois, mais elle ne se développe jamais tout entière et devant tous les yeux ; la voici : l'homme a été considéré comme miroir du monde extérieur; ce monde en lui représenté a été réduit à de purs mouvements quant à tous ses phénomènes ; l'homme qui en fait partie a dû être soumis au même mode d'explication de toutes ses modifications; enfin le fatalisme, l'indifférence morale universelle, la loi des appétits et le droit du plus fort ont complété la doctrine. Mais il y resterait un grand vice, et il y aurait une grande objection possible si l'on devait s'en tenir là. En effet, les facultés de l'esprit, l'acte d'imaginer et de compter en tant que l'on imagine et que l'on compte, tout cela n'est pas le corps extérieur, n'est pas le fantôme. L'homme demeure inexpliqué. Quelle est donc enfin la vérité? C'est que les choses en elles-mêmes sont absolument inabordables et inintelligibles. L'imagination et la mémoire sont pleines de fantômes, et ces fantômes ne sont pas en nous ce que sont en euxmêmes les objets extérieurs. INous ne savons pas ce que nous sommes, puisque nous ne connaissons rien que par l'exercice des facultés que nous voudrions connaître ; nous ne connaissons

se Mccèdent snivant une sërie neceauire, sans que noiis puisnons comprendre ni leur origine, ni leur fin, ni le monde vague que seub iU nous font connaUre li noue dont la raimn se réduit \ compter dfs apparences.

(1) Lé^iathen, )f>a»m.

pas le inonde, puisque d*une part des idées sensibles, pures illosions, nous le représentent, et que de Tautre les idées et les mots qui prétendent exprimer autre chose qu'un phénomène présent manquent de réalité et d'appui hors de nous. Nous devons donc reconnaître que nous sommes les misérables jouets d un phantasmalisme perpétuel.

Mais il faut aller plus loin encore Je ne connais, je ne perçois, pour mieux dire, rien que de matériel, c'est-à dire sous la forme de fantôme ; Dieu est inintelligible ; Tidée que j'ai de la cause est purement relative à moi-même et à mon expérience sans me rendre certain d'aucune nécessité extérieure, car il n'y a de nécessité que dans les mots quand j'ai une fois établi leurs rapports et leurs définitions. Enfin une .seule chose est certaine, à savoir ma propre existence révélée par le rêve qui me joue et par l'épouvante que jettent les spectres dans la nuit profonde où je suis plongé. Je suis dieu, la vie est mon malheur, et je crains le néant.

17. Il iTest pas jusqu à cette essence intime en quelque sorte de la pliiiosophie d'Hobbes, que Bacon n'ait préparée jusqu'à un certain point; si, en effet, le principe sensualiste est pleinement conçu dans ses ouvrages, si celui du nominalisme est presque indiqué dans la critique des idoies de forum (1), on peut dire que celui de Fégoîsme métaphysi(|ue est en germe, d abord dans cette distinction profonde entre la sensation et sou objet, si dangereuse chez un philosophe qui regarde la sensation comme unique origine de nos connaissances, et de plus dans une foule d'aphorismes où il réduit à ime bien faible valeur la certitude des v^érités sensibles qui illuminent la caverne intérieure de l'homme (â). Ce que Bacon et Hobbes empruntent en commun à Arislote, cest l'application d'un ratio -

(i) Bacon, noç. org.^ lib. I, apfa. 43, 59 et 60.

(2^ Falao aaseritur fleasum hamanam enfle menaaram rermn qnin contra omnes perceptiones tam sensus qiiam mentis snnt ex analogia liominis non ei analogia nniversl. Estque intellectm biunanit» instar specnli inaqoalù ad radios renun, quisoam naturam natorae rerum immiscet ramque diitorquet etinficit. (Id., id., 4.) Habet tumaquisquespecumsivecavemam iodividuam qaae lumen naturee frangit et corrumpit... ut plane »piritns humauus, prout disponilnr in ùngidis, sit res varia et oomino perturbata. ( Id., id.» 42.) Longe maximum impedimentum et aberratio mteliectus provenit a staporeet incompetentia et fallaciis scn« num. (Id-, id.( 50.) Intellcctus linmanas fertnrad abstracta propter nattira mpropriam atquc m qna; flnxasont fiogiteaaeconstantia. (ld.,id, 51.) On Toitqne b critique va bien plu» ioin que le remède uniqhe prcfposé par Bacon, l'expérience.

408 IIAMDEL

nalisme absolu, surtout chez le second (I), aux données des sens. Mais ils rejettent tous deux les principes supérieurs^ de la raison, Fnn pour les remettre à la garde de la foi, l'autre pour les annihiler en les soumettant à Texpérience. Telle est la grande différence entre le sensualisme moderne et le sensuaiisme ancien. Elle tient surtout à ce que le premier a une tendance idéaliste très-marquée et que nous verrons paraître ^ns cesse dans la suite de cette histoire. Une différence toute pareille existe entre la doctrine des idées de Platon et celle de Descartes. Suivant Tun, les idées sont dans le monde : elles sont des substances. Suivant l'autre, elles sont dans rhomme et en Dieu : ce sont des pensées. L'antagonisme existe toujours entre la doctrine des sens et celle des idées, mais à un deg^ré différent, et la première est de plus en plus envahie.

18. Mais Aristote n'est ni le seul ni le plus absolu représentant du sensualisme de l'antiquité. L'école ionienne d'abord, ensuite celle des atomistes constituée 'par Ëpicure, représentent un autre état, à la vérité moins avancé, de la même doctrine, l'andis que des esprits originaux, nous Tenons de le voir, regénérèrent la pensée d' Aristote, celles des deux autres écoles n'obtinrent guère que la fortune d'une restauration. Mais grâce aux vérités qui, bien qu'incomplètes, se laissent apercevoir il ce point de vue de la philosophie, de même que d'autres vérités apparaissent à d'autres points de vue, cette restauration de l'atomisme fut suffisante pour exercer beaucoup d'influence sur toute une grande partie de la science et des savants, et pour expriiper à sa manière Tantagonisme qui s'élevait contre la doctrine des idées. C'est du midi de TEurope et de l'Italie surtout, que les recherches d'érudition en philoso-

(1) Ou trouve un exemple frappant de ce rapport entre ArUtote d'nne part, Hobbes et Bacon de l'antre, dans k manière dont ils résolvent tous la question de Tinfini, et par suite l'argument fameux de Zenon contre le mouvement. Aristote admet la divisibilité de l» matière k l'infini, en puissance et non en fait ; Bacon parle de cette propriété qu'a l'esprit humain de glisser sans cesse et de ne pouvoir se reposer^ ce qui fait qu'il se jette par impuissance dans cette subtilité' des lignes divisibles \ l'infini et des causes qui doivent être causées, comme s'il ne fallait pas s'arrêter quelque part. (iVot>. or^., liv. I, aph.48.) Hobbes enfin ne craint pas de prendre pour partie, pour tout et pour unité, ce qui parait aux sens unité, tout et partie, et de n'admettre de pluralité dans un corps qu'autant qu'il est ou parait actuellement divisé pour les sens. Il cite an surplus et approuve fréquemment les décisions d'Arlstote, et notamment sa définition de la matière premièi'e.

ÏÏJ

DE PniLOSOPHlE MODERNE. 469

ptiie étaient originaires; elles en sortirent encore au dix-septième siècle, car si des Français, Bérigard de Moulins et Magnen de Bourges se signalèrent dans ces restaurations, c'est en Italie qulls vécurent et professèrent ; Gassendi enfin était Provençal, il ne connut Paris qu'à Fépoqoe où son esprit était furmé déjà, et entretint pendant tonte sa vie de nombreuses relations avec les Italiens et en particulier avec Galilée (i).

Ce fut là la dernière action philosophique de Tltalie. L'en* thousîasme i avait dès lors abandonnée ; elle portait, elle porte eucore le deuil de Bruno ; Ganipanella était en exil, Yanini mourait à Toulouse ; il ne restait à la malheureuse Italie, dans son impuissance à se faire moderne, qu*à suivre son passé dans Tune de ces trois voies qu'elle connaissait si bien. Elle pouvait, en effet, continuer le vieux péripatétisme dont le but était principalement critique des principes chrétiens, œuvre dangereuse et dont le temps était passé ; ou revenir à son académie platonicienne, et se rejeter dans le mysticisme et dans le mépris de a vie ; mais ceci, non plus, n'était pas de ce siècle ; ou enlia, exploiter une philosophie qui ne fût que Fhumble suivante des anciens, que la craintive compagne de la foi ; elle dut prendre ce dernier parti en attendant qu'une révélation lui vînt d'ailleurs. Pour les esprits les plus actifs la science de Galilée fut un grand dédommagement. Âttérés par l'inquisition, par Sixte V, par le sort de Bruno, par le violent raffermissement de la religion menacée, ils laissèrent à la foi ce qui appartient à la foi, et dès que le mouvement de la terre eut été conquis sur l'ennemi, ils eurent dans la nouvelle science mathématique et physique une large voie ouverte à leurs investigations.

i^. Des essais de restauration dont nous avons parlé, il en est deux qui ne peuvent nous arrêter longtemps. D'abord celui de la philosophie ionienne par Bérigard (2) présente de«ix caractères frappants, que les historiens de la philosophie ont reconnus. Le premier est d'avoir pour objet principal la critique du système d'Aristote, de rétablir Tionisme contre les objections d'Aristote, de poser et de défendre les atomes, fond réel de la matière, à rencontre des êtres abstraits et rationnels

(1) Cette nature un peu étrangère de la philoflopliie de Gassendi dut faire supposer qn'il arait visite l'Italie. Ce fait est cependant dimenti par Sorbière, son ami. Gassendi, GEuçres compl,, t. I, préf.

(2) CireiUnt pitaniis seu de vctcnim et pcrip, phîL dialogi. 1643.

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d'Âristote. Le second est de n'appeler la philosophie qu*en sonsordre dans la pensée, de la subordonner complètement à la Genèse et à la révélation chrétienne, an point de professer un véritable scepticisme en fait de science générale, et de se borner à faire choix, parmi les idées des anciens, de celles qui répugnent le moins à la théologie. C'est à ce titre que les Ioniens, surtout Ànaximandre et Anaxagore, ont toutes les sympathies de Bérigard. Que si Ton veut regarder comme feinte cette soumission absolue à la foi, et comme feint aussi le scepticisme philosophique qui vient à son appui ( la question ne peut se résoudre faute de données suffisantes), alors Bérigard paraîtra simple médecin partisan du mécanisme de la matière, comme tant d'autres de son temps et du nôtre, et eu doute, tout au moins, sur Torigine intelligente ou fortuite de Tharmonie actuelle des choses. Mais, quoi quMl en soit, ce médecin, né à ' Moulins, élevé à Aix, Italien par choix, par principes et par domicile, mort à la fin du dix-septième siècle et étranger au grand mouvement philosophique de son siècle, ne peut se présenter à nous comme un philosophe sérieux. II nous sert de signe seulement pour marquer Tétat d'un grand nombre d'intelligences, surtout dans le midi de l'Europe.

Magnen fut aussi médecin et vécut à l'avie, vers le même temps. Moins philosophe encore que Bérigard, il s'en tint à reconstruire la physique de Démocrite et laissa dans l'ombre les (|uestions de critérium et de méthode, et à plus forte raison celles de Dieu,^ de l'âme et de la morale, pour n'expliquer que la constitution de la matière et la production de quelques phénomènes. Tel qu il est, ce système est intéressant, mais il ne met pas assez au jour cet élément de la doctrine des monades, que Leibnitz trouva dans ratome-idée de Démocrite; en outre Magnen mêla maladroitement à son travail de mauvaises expériences et des^ idées étrangères, et ne voulut au surplus le présenter au public que comme une recherche d'érudition propre à exercer l'esprit et à fournir à une science incertaine, 4elle que la physique, des principes à peu près vraisemblables ; enfin, quoique instruit en géométrie, il ne fut ni sur la voie ni au courant des découvertes mathématiques et physiques qui s'accomplissaient de son temps (1). Démocrite fut encore reslilué

(t) Clijys. Magncni, Dcmocritus tevivisccns sive deatomïs, 1645.

DE PHILOSOPHIB MODERNE. Hl

par un Allemand , Senner ; mais celui-ci voulut qu'à côté du monde physique subsistât un monde indépendant composé des âmes créées, et l'attention de ses contemporains se porta principalement sur ce point.

Entre toutes ces tentatives de restauration, celle de J*épicurisme par Gassendi domina les autres, d'abord à raison de rimmense érudition de son auteur, ensuite grâce au centre qu il adopta pour faire rayonner son enseignement. En lui, semblèrent se réunir et se résumer tous les efforts de ce second parti sensualisie dont nous avons parlé, ennemi d'Aristote aussi bien que du système des idées, et antagoniste, â sa manière, de la nouvelle philosophie française. Âfais nous devons expliquer ici la position de Gassendi : cet homme, dont la vive et prompte intelligence s'était montrée de si bonne heure, et que la passion d'apprendre avait fait philosophe, astronome, anatomiste, mathématicien, historien, était digne assurément d'occuper une place vis-à-vis de Descartes ; mais il était prêtre, et si l'esprit de son temps l'avait fait antiaristotélicien (1), l'Église et la foi chrétienne l'éloignèrent de la recherche d'une philosophie générale, une, compacte, indépendante, lui laissèrent la physique seule à explorer librement, et lui dictèrent une métaphysique trop évidemment composée en vertu des résultats à atteindre plutôt que d'une méthode à suivre ou que d'un principe à développer. Nous devons donc le rapprocher, d'un côté, des nouveaux savants italiens qui abandonnaient la doctrine générale à l'Eglise, et de l'autre, du philosophe anglais, son ami, qui voulait châtrer la science en supprimant l'esprit ; il est comme intermédiaire entre eux, différent des uns en ce qu'il donne une petite place à la métaphysique dans ses ouvrages (2) pour ne pas laisser sans contre-poison, lui

(1) La formation de l'esprit de Gavendi est d'une ëtnde facile : la lecture de Ramns, de Virés et de Bacon, t'indisposent contre Atistote ; rastronomie, la mëcanique, sa rire inlfUigence, ses rapports avec les savants positifs, le mettent an courant des faits et des nouvelles de'omtvertes ; ses ëtndes philosophiques le disposent b rechercher une pbjrsique générale. Ses travaux d'érudition lui suggèrent Epicure ; son caractère de prêtre, eniin, lui ordonne de modifier ses idées d'après la règle infaillible de la rëvëlation et de chercher les pièces et le» morceaux d« sa métaphysique dans le vieil lasenal des raisons banales.

(2) La métaphysique proprement dite n'occupe qu'une très-petite partie du Syntagma philosophicum de Gaasendif dont l'ensemble comprend 2 vol. in-fol.) encore même ne se présen(c>t-«lle qu'en souj-ordrè après les principes de phjsiqnes. Vide Atomes et Mou» rement.

prêtre, le poison d'Epicure; et, de Fautre, en ce que la force, Taudace, et surtout la conviction d*un plein matérialisme lui manque. La destinée de sa philosophie peut servir à justifier cet aperçu, puisque, partie de la Provence, et, pour ainsi dire, de ritalie, elle ne fit que passer en France, et alla se reposer en Angleterre après la mort d'Hobbes, dans les doctrines plus modérées et un peu cartésianisées aussi de Newton et de Locke. En somme, c'est avec les philosophes érudits françaisitaliens qu'il a le plus de rapports réels, et son plus grand défaut pour un novateur est de laisser, comme eux et comme Bacon, tout système métaphysique entier, absolu, et conséquent aux mains du pouvoir religieux, pour n'organiser que la physique à un point de vue particulier, ou de livrer avec Hobbes la science au matérialisme (1).

Ces assertions sont faciles à justifier par une exposition, même très -courte, des idées de Gassendi. Considérons-les d*abord dans leur rapport avec celles d'Épicure. On sait que la doctrine épicurienne eut, dans Tantiquité, la réputation bien établie d'ignorante doctrine. Il fut donc impossible à Gassendi d^accepter, dans toute son intégrité, un système que le premier venu des mathématiciens, des astronomes, des nouveaux physiciens eût, à plus forte raison, convaincu d'erreur. Aussi, après avoir commencé par réhabiliter de son mieux la vie et le caractère d'Epicure en interprétant sa morale (2) , il publia

(1) Nous avons dit (Ut. II, cbap. II) de Descartes que son intention marquëe fut de réduire ^ la pbilosopliie naturelle le champ de ses rerkerches, et nous avons trosTé tris-beureuse en lui cette tendance en partie due li ses) goûts personnels, un peu anssi k b crainte des tbéologiens, et peut-être encore an dësir de s'âoigner de la science morte selon Aristote ou selon Produs. Ici nous blftmons Bacon, Hobbes et Gassendi, et il peut sembler d'abord que nous entrions en contradiction avec nous-même. Mais Descartes fonda une pbilosopbie propre ^ embrasser tontes les sciences et tantes les recbercbes possibles, et s'il en réduisit l'application entière h la pbilosopbie naturelle, il laissa ses disciples le remplacer comme métaphysiciens et théologiens. Au contraire, les trois hommes dont nous venons de citer les noms ne connurent que dans la religion la science suprasensible ^ hquelle leurs principes philosophiques ne se rapportaient pas. L'un la vit et la vénéra ; l'autre «n soumit la détermination li la force et non k la raison. Il IVtilité et non II 'a foi« de sorte qu'en elle-même il dut la mépriser pleinement ; le troisième enfin l'emprunta et h fit comparaître comme le Deus ex machina dana m physique. Sans doute ik exposèrent, au moins les deux derniers, une philMophie générale, mais précisément dans le but de réduire la connaissanc* aux sens en théorie, et dans le fait toute science possible Il la phjsique. Gaitendi divise même foitaeUement b philoei^bie en deux parties, la physique et l'éthique. ( Sjrnl, philos. ^ cap. I. )

(2) Da »ilâ et morikus Kpicuri. L jon, 1647.

DE PHILOSOPHIE XODERME. ^75

des remarques critiques sur sa philosophie (1), puis une exposition nette de laquelle il renvoie le lecteur à ses précédentes remarques tontes les fois qu'un passage scabreux se présente (2), enfin un prolixe étalage de sa propre doctrine, où 1 on trouve, à grand'peine, noyées et sans vigueur, ses idées, si toutefois il en a qui soient bien siennes, au milieu de citations infinies, et à la suite de recherches de pure érudition sur les philosophes antérieurs. Epicure, Lucrèce, Sénèque, Plutarque, Cicéron, font tous les frais de cette pâteuse logomachie où les notions étant mal définies et mal liées, et les preuves incomplètes par le défaut des premiers principes , il ne reste dans l'esprit du lecteur que des mots et des idoles (3).

Gassendi suit exactement Epicnre sur la question de Torigine des connaissances et du critérium de la certitude. Les sens, suivant lui, ne trompent jamais, et Terreur ne provient que du jugement et de Tesprit qui le prononce. Les sens nous enseignent Texistence des corps, et leur variation perpétuelle manifestée par les phénomènes de génération et de corruption ; or, rien ne pouvant provenir de rien, principe tiré de l'expérience et de Tordre de la nature (4), il faut qu'il existe une matière première. Mais cette matière étant soumise à la génération et à la corruption, ne peut être une et simple ; elle est donc composée d^uns et de simples. Ce sont là les principes et les éléments des choses, les atomes. On peut appeler atome ce qui est impassible, assuré contre toute blessure, indivisible à raison de sa petitesse et de sa solidité (5). La solidité de Tatome et son insécabilité tiennent à ce qu'il est contigu, sans vide, inattaquable ; ses propriétés sont la figure qui est variable de Tun à l'autre, la grandeur qui est réelle et soumise à la quantité, quoiqu'il y ait des myriades, bien plus, d'innombrables myriades d'atomes dans le moindre corpuscule sen-

(1) Animadçerstonet in XUirum Diog. Laërt.t qui est da vita nioribus placilisque Epicuri. hjoD, 1649.

(2) Sjrniagma phitotophiœ Epieuri, publie d'abord oomme appendice k l'oavri|e pnfcédent.

(3) Syntagma philosophie um^ oeuv. corap. (6 yoI. fol., Ljon 1668 ), t. I et II. Si ce livra ne peut être pril sérieusement pour un traita de pbilosopbie, il faut, lui recoosat* tre de l'inUrét, de l'alilité, comaie colkction on arsenal de raisons anciennes et modernes. *

(\) Animait», in X Lih.^ J^iog» Laêrt., pag. 161.

(5) Sjrnt. phil. Epie., pag. 123. Quod plago: securum est, c[uod nilfati potest^ etc^

471 MANL£L

sible (1), et le iDOuvement dont nous parlerons plus au long tout à rheure. Cela posé, le corps, qui est sensible par sa niasse, par sa figure et par sa résistance (solidité ou impénétrabilité), n'est pas le seul principe des choses, mais outre ce corps qui seul peut toucher et être touché, il existe quelque chose d'incorporel, d'impalpable, sans solidité, incapable d'action ou de passion : c'est le vide, lien des corps , espace qui les sépare et sans lequel il n'y aurait pas de mouvement possible. De ces deux principes on peut déduire une explication mécanique des phénomènes naturels. Ce système très-vague comprend à peu près tout ce qu'il y a de généralement commun entre Épicurç et Gassendi, car nous allons voir paraître à présent les idées propres à ce dernier, ou du moins celles que son siècle et son état lui imposaient.

20. Gassendi commence par impliquer, dans sa définition de la philosophie, le principe sensualiste qu'il devrait d'abord chercher à établir. Il dit eu effet que la philosophie est Vamoar^ l'élude et l'exercice de la sagesse^ et par sagesse il entend une disposiU'on de re$pril à bien f en tir le» choses et à bien agir dans la vie, de telle sorte que, pour y parvenir, il faille rechercher la vérité des choses ( d'où cette partie de la philosophie qui est la physique) ^ et Thonnêteté dans la vie (d'où cette autre partie qui est V éthique). De cette double sagesse résulte la vertu, perfection de l'esprit en ses deux facultés : Tintelli- ^ence ou entendement, la volonté ou appétit. L'un vise au vrai, Tautre à l'honnête ; et la félicité, le repos, la santé même eu sont les conséquences (2).

Le même principe parait au commencement de la logique où Gassendi définit les idées par les images (5), et divise l'art de bien penser, qui est la logique artificielle, en trois parties : bien imaginer (c'est-à-dire se représenter la véritable et légitime image de chaque chose), bien proposir (c'est-à-dire affirmer ou nier en rapportant à chaque chose ce qui lui convient), bien conclure (c'est-à-dire inférer d'une proposition sa légitime conséquence), enfin bien ordonner les propositions et leurs

(1) De atomo aoleo dicere tfnod »\t parvum qttid, non omneni ex ca 99a proceran magnitndiDeoi exclndeudo. [Synt. phil. Epie. ) Est-ce l2i une dëBnition?

(2^ Syntagma philosophicum. De philosophia unherse.

(3) Notio» conceptio, cogitatio, apprehensio, inMiilto et imagînatio idem Mtnt. \à% Ipfictt institutio»

DE PHILOSOPHIK MODERNE. 05

consé(|uen''es. Selon lui, toute idée vient directement ou indirectement des sens et est singulière, mais l^esprit généralise en abstrayant les différences ou imaginant dans plusieurs singuliers ce qu^ls ont de commun. On comprend comment il règle sans difficultés les formes de la proposition, du syllogisme et de la méthode double, synthétique et analytique, en s'appuyantsur ces bases (f) ; mais il faudrait expliquer ce qu*est la légitime image d'une chose, et comment chaque chose ayant son iii)a«:e, on peut en voir une qui convienne à plusieurs choses et ne représente pas leurs différences ; car si une idée générale est une image, au lieu d'être un pur nom représentant arbitraire d'un vague fantôme, ou est en droit de demander rinia:ie de la substance, de Taccident, de la couleur en général, ou encore celle du monde, de Finiagination ellemême, et de lesprit.A la vérité, Gassendi reconnaissait (|u*une ahstraction partielle ( et ses principes lui défendaient d en admettre d'autres) ne peut avoir lieu, comme la vue de soi ei la pen^ée de la pensée, que dans un sujet incorporel ; mais alors ou se demande quel moyen naturel nous avons de connaître toutes ces nouveautés, et Ton n'en trouve aucun. Nous sommes ainsi ramenés à la question du critérium de certitude , puisque Gassendi considère toute image en soi comme vraie et le jugement seul comme faillible, quand il fait une proposition sur lé sujet de cette image, il devrait avouer de deux choses l'une, ou que nous n'avons aucun moyen certain de prononcer en connaissance de cause, étant bien constant que les images varient sans cesse, et d'après notre disposition et d'après celle des corps extérieurs , ou que tout est relatif , inconsistant et mobile, de sorte qu'il n'y ait ni vérhé, ni fixité, ni existence quelconque autrement que dans l'instant même qui passe, qui est passé, et dans la sensation présente. Ces conséquences extrêmes, qui ne répugnent pas au fond à une doctrine qui livre, comme le fait celle d'Épicure, la production de tous les phénomènes tant objectifs que subjectifs du monde, au hasard de la rencontre des atomes, sont au contraire bien antipathiques aux idées de Gassendi, qui fait comparaître Dieu ei l'âme au-dessus du mouvement atomal. Pourquoi donc appeler celte âme et ne pas s'en servir? Pourquoi reconnaîtie

(1) Gassendi, A^n/. p/i//., loglca insliluiiv.

n6 UANUEL

Tesprit qui abstrait et généralise pour le jeter ensuite comme un étranger au milieu des atomes? Pourquoi le détruire en lui refusant Tactivité, et rendre son essence incompréhensible en soumettant toutes ses modifications à celles de Fétre inerte, tandis qu'on a besoin de lui au contraire dans la divinité pour créer les atomes, pour agir sur eux, pour les mouvoir, et pour ordonner les lois de leurs révolutions? Nous trouvons ici la première différence entre Epicure et Gassendi, mais il en résulte une contradiction dans le système de ce dernier.

Lorsque Gassendi interprète et adopte Taxiome nihU ex nihiln^ qui, d'après lui comme d'après Epicure et Lucrèce (4), résulte comme une conséquence forcée du mode et de Tordre de production des phénomènes sensibles, et qu'il refuse l'application de cet axiome à Dieu et à l'action divine, il fait, hors de cet ordre, un bond tout à fait impossible à expliquer et à justifier, puisqu'une notion telle que peut être celle de la création de Tunivers tiré du néant n'a pu entrer par aucune voie dans son esprit et que Dieu même, le Dieu des chrétiens, est tout à fait au-delà des êtres sensibles on naturels, et de leurs analogies. Ici donc le système périt encore ; il faut opter et se résoudre à être mauvais prêtre ou triste philosophe. Nous n'avons pas besoin de dire que les principes des épicuriens ne sont pas ceux qui aident Gassendi à prouver l'existence du Dieu pur esprit, omni-présent, de la Providence et des causes finales, et qu'il ne trouve pas dans les conséquences de sa théorie ce qu'il a si soigneusement écarté du commencement. Il n'y a donc aucune unité dans sa doctrine (2).

L'idée de matière, ou, disons mieux, de substance première, d'être un et simple, entrant dans la constitution des compoposés, a, par elle-même, une grande valeur en philosophie. Mais il faut expliquer ces êtres primitifs. Selon Démocrite, ils sont infiniment petits et portent en eux la pensée, et, malgré l'obscurité des traditions sur sa doctrine, on peut, d'après cet indice seulement, conjecturer qu'elle différait beaucoup de celle des autres atomistes et comprenait une fone métaphysique (3). Mais, suivant Epicure, les atomes n'ont de proprié-

(i) Liv. I» passim.

(2) Le liv. lY (sect. II) du Sjrntagma pkUosoyhicunt est consacré à Dieu et n la i'rovideoce. 11 est précède' du livre de la matière et suivi de celui du inouçentent. (.3) Cice'roo» Plutarqueettainl Augustin complètent sur ce point le tJnaoignag» d'Art»-

tés, si ion excepte la pesanteur, que la grandeur et ]a ti^ure. Gassendi, qui le suit en ce point, et qui prouve qu'un atome ne peat penser, chose facile et qui ne dépend que de la définition arbitraire de Fatome, ne veut cependant pas composer Fânie humaine avec des atomes, et il est ainsi conduit à admettre deux âmes : Tune matérielle , ignée, pour suivre Ëpicure ; l'autre rationnelle et immatérielle, pour suivre l'Eglise. Ce n'est pas qu'il ne donne d'excellentes raisons pour prouver que l'entendement ne peut siéger dans un composé d'atomes, mais elles viennent un peu tard, sont empruntées à des principes particuliers, et ne rentrent pas dans le corps de doctrine. En outre, il reste toujours( et précisément à cause dece défaut d'unité) impossible de concevoir un rapport quelconque entre les atomes doués de figure et de mouvement, et cette âme dont l'action, quoique incorporelle, est entièrement réduite a s'exercer sur les images des corps dont l'âme sensitive est le miroir au point qu'elle ne peut rien et n'est vraiment rien sans elles. Gassendi crut diminuer la difticulté en faisant appel à Dieu pour lui faire donner à Tâme une grande tendance vers le corps par l'intermédiaire de l'âme animale ; mais c'est là une hypothèse puérile et qui ne comble que par des mots la différence infinie qui sépare les deux âmes, c'est-à-dire l'âme rationnelle de tout ce qui est corps. Cependant il fut si satisfait de cette supposition facile qui consiste à faire descendre du ciel ce qu'on ne peut trouver sur la terre, qu'il détruisit encore plus définitivement l'unité de sa doctrine, et, non content de suivre l'esprit de Fantiqulté sur cette question logomachique de la pluralité des âmes dans l'homme, il voulut aussi donner une âme au monde, c'est-à-dire un ministre ou un intendant à Dieu, et enfin une âme, une vie, un appétit particulier à chaque chose dans la nature. Ainsi il parvint à un principe qui rend l'atomisme inutile, réduit la physique générale à la simple distinction de la forme et de la matière, et livre l'entrée de la physique particulière à toutes les entités mystérieuses, à toutes les facultés vitales, telles que la chaleur ou l'attraction, dont la considération détruirait toute philosophie physique, si l'on ne recherchait en même temps les lois universelles qui régissent leurs manifestations.

tole, qtii n'est heureusement pas ia seule autorité pour ce qui concerne Thistoire âe- la pbiloiopliie ancienne.

-178 MAHUEL

Mais enfin que fit Gassendi de Tatome épicarien, et comment le comprit- il? Nous avons vu le vagoe de ses définitions. Si Ton ne comprend rien à la lerandeur de Tatome, s1l est impossible de donner de la réalité à une grandeur qui n^est pas i;rande (non omuem sed proceram magnituilinemeicludendoK et d'attribuer quelque chose d'absolu à des idées purement relatives , comprend-on mieux cette insf cabilité qui résulte de Tabsence du vide ? Ce n*est là qu'une induction illégitime tirée des résistances que Fexpérience nous fait connaître dans les corps, et qui ne sont jamai^i absolues, comme on sait ; et Foii ne voit pas àprinri pourquoi une pareille matière devrait nécessairement exister autrement qne dans T infini , qui seul est conçu comme indivisible par essence. L'existence du vide n^est enfin nullement nécessaire au mouvement quand on ne suppo.se pas, avec Epicure, les atomes doués d'une tendance indéfinie, et dans le même sens à un mouvement rectiligne, et de plus, d'une déclinaison latérale variable, car celte hypothèse est la seule qui, en donnant la ligne droite pour direction primitive à tout mouvement, soit contradictoire avec celle du plein.

Gassendi repousse le mouvement uniforme des atomes de haut en bas, ainsi que les oscillations autour des points de la ligne de direction primitive, oscillations saus lesquelles ils tomberaient tous éternellement, comme des gouttes de pluie, dans Je vide profond :

ImbrU ttti gntu» cadercnt per inane profmdom (t).

11 ne veut pas non plus accorder, avec Démocrile, une impulsmi interne, une force à Tatome par laquelle il se rende actif et se porte au choc (2). Mais il suppose un mouvement primitivement donné aux atonies, et que le choc d'une part, de l'autre les venus internes, telles que Fattraction et le poids vers des centres particuliers, ont fonction de transmettre et de communiquer (3j. Il renonce ainsi à la simplicité de Thypo-

(1) Lnerice, lir. II. Le numyeinent primiiif est le poids des atomes d'Epicure. La tiicUnaiutnf le» oscillations (palpitationes)t sont la caïue premi^e de l*organiutioD des mondes.

(2) Interna imptdsio qna atonnu feipMm agit. Gassendi* animadv. de physiol. Epie, page 215.

(3) Pondus nifail alind est, p«ta graTitalem, qiiam nalaralii interoaque facilitât sen

DE PHILOSOPHIE MODERiNE. ^1)

ihèse d'Épicure , mais c'est pour préparer une sorte de fondement métaphysique à une hypothèse aussi simple et aussi ahsolue, celle de la gravitation universelle dont Newton découvrit la loi. Sous ce rapport, il faut regarder Gassendi comme le premier auteur de cette méthode atomistique vague qui rè^ne encore aujourd'hui dans quelques parties de la science, d'après laquelle Tatome, tantôt regardé comme simplement massif et mécanique, est tantôt, au contraire, doué de qualités vitales internes. Nous verrons aussi plus tard comment les idées d'espace intini, de vide et de propriétéê de la ruaiière s'établirent dans la science à Tépoque où commença la réaction philosophique contre le cartésianisme ; mais remarquons aussi que ces propriétés, qui peuvent embrasser sans dilYiculté la pensée même (1), et qui au fond n'expliquent rien, de même que les facultés vitales dont le sujet n'est pas bien conçu et défini, n'ont aucune valeur philosophique, et servent tout aa pins à coordonner un certain nombre de faits autour d'un autre (2).

En résumé, nous devons répéter notre assertion première : i! est impossible de trouver une méthode et un dogme philosophique original et bien lié dans les longues dissertations de Gassendi. Quant à son système de morale, qui est celui d'Ëpicare interprété et réhabilité, quelle que puisse être la valeur de cette réhabilitation au point de vue de l'église, il reste que le principe est toujours le même ; or, ce principe est, selon nous, Tégoîsme. Une morale qui donne le repos personnel et la jouissance intérieure (peu importe qu'il s'agisse de l'âme on du corps) pour buta l'action, pour objet à la vie de Thomme, intronise i'égoïsme en principe, sauf à le condamner plus tard quand il voudra se déployer librement. Mais alors la faute est faite : il n est plus temps. Vous aimez vos amis, parce que vous jouissez auprès d'eux; vos parents, parce qu'ils vous aiment et vous soignent ; l'étude, parce qu'il est doux de savoir, et aussi

vis. qna se per seipsam ciere movereque polest atomus. Id., Syntagma philosophicum, l'SR 270

(1) Ainsi par exrnnple Locke demanda t>i Dieu ne pouvait avoir donndli la matière la pi-oprieië de penser.

('2) Ces propriétés et ces facull(;s existent dans notre phjrsique expérimentale, où l'on .se «■«nlente de rifgler d'un point à un autre et d ordonner certaines aërics de fait» sans diîi- «■"Icr A priori les ii > [lotliéacs qui ouvrent ces séries.

1 Si) MANUEL

(]e savoir plus qoe les autres; riionnëteté, parce qu'une mauvaise action trouble la tranquillité de Tàme ; le plaisir modéré, parce que rexcès est une maladie; la vie enfin, parce que vous vous sentez, vous vous connaissez, vous vous admirez voluptueusement? Eh bien! vous êtes un égoïste à qui il ne manque qu'une passion, c'est-à dire une maladie, pour fouler aux pieds tout ce qui ne vous touche pas directement, et qu'une autre passion, qui est le génie, le mépris des hommes, le coura^^e, ou l'ignorance de l'enfer, pour calomnier, pour voler, pour tuer sans remords. Nous comprenons que le disciple ancien d'Épicure, qui s'efforce de dominer le monde du hasard pour ne rien craindre et ne rien espérer, nous comprenons que comme le sceptique il place la vertu dans l'indifférence et le repos, mais ce n'est pas là cette vertu qui apprend au chrétien à exposer son âme pour sauver celle du prochain. Ainsi naquit, à côté du sensualisme rationnel par lequel Hobbes transforma, ou si l'on veut développa la doctrine d'Aristote, un autre sensualisme aveugle et naïf que l'on cheichait vainement à modifier par l'introduction de principes théologiques étrangers. Mais sa physique et sa morale devaient être exploitées plus tard dans toute leur pureté et jusqu'à leurs dernières conséquences. Son premier monument fut la réfutation de Descartes par Gassendi, dont nous parlerons bientôt ; mais ensuite il lui fallut passer la mer. Là se trouva Newton que l'on a nommé avec taut de raison (I) le continuateur de Gassendi. Simple et croyant comme lui en qualité de chrétien, savant attaché à Texpérience, philosophe aux idées de Lucrèce, il attribuait aussi bien que lui une grande valeur scientifique au vide et aux atomes, pour lesquels il avait un faible marqué comme Bacon ; tous deux attachaient enfin beaucoup d importance à la preuve de l'existence de Dieu par l'ordre du monde, et à la considération des causesfinalesdanslascience(2).L'un et l'autre s'élevèrent par là au-dessus des théories atomistjques. et détruisirent l'homogénéité de leur système; 'mais l'un et l'autre eurent en Angleterre, et bientôt en France, des élèves

(1) Encyclopédie méthodique, art. Gassendi. Cet article est creui, au surplus comme presque tous les articles philosophiques de l'Encjclopëdie.

(2) Gassendi, obj. aux méd. de Descartes» IV, 3, et NeTftoD, opU^ue, t. II, quest. dcruièr* de la traduclioa de Cokte.

plus rigoureux sinon mieux inspirés qu'eux, lorsque Locke eut prêté sa méthode, empruntée au cartésianisme, pour servir à développer et leur doctrine et celle d'Hobbes. Alors seulement on put prononcer sur Tantagonisme dont nous venons d'expliquer la formation ; et une nouvelle révolution eut lieu dans la philosophie.

Mais à répo<iue où Gassendi exposa en France sa double doctrine, qui se fondait sur une contradiction enire le principe de la philosophie et celui de la théologie, nous avons vu comment une révolution plus décisive et plus générale avait été annoncée, et nous avons rendu compte des causes qui préparaient son succès ; résumons-les en deux mots, car il demeurera évident par là que le gassendisme ne pouvait satisfaire aux conditions alors requises d'une philosophie universelle.

C'est en France, en effet, que le mouvement de restauration politique et religieuse, alors commun à toutes les nations de rÈurope, après les secousses du seizième siècle, s'appliqua aux esprits le mieux préparés. L'élément antique que la renaissance avait apporté, Télément protestant qui était entré avec le calvinisme, le doute sage et fort dont Montaigne avait étélereprésentant,.et qu'il avait donné poursuite à ladmirable satire de Rabelais, en un mot le besoin d'innover et de régénérer se trouva mêlé dans tous les esprits à la tendance conservatrice. Peu à peu les hommes se transformèrent, et une philosophie dut naître qui, portant dans son sein ces vieux principes pour jamais unis sans doute aux conditions de stabilité et de bonheur des sociétés humaines, sut les appuyer cependant sur des raisons nouvelles, les ouvrir à Tesprit moderne et aux découvertes récentes ; enfin, les étendre, les rajeunir et les fortifier. Or il est bien évident qu'une doctrine sensualiste ne pouvait convenir à cet objet.

D'autre part, à cette époque où nous fixerions volontiers la domination définitive de l'esprit moderne, à cette époque où se formait la littérature française jusque-là si latine et romane, on la dignité laïque allait paraître avec éclat dans une {génération originale d'hommes de lettres, dans Boileau, dans Racine, dans Molière, où des ministres du tiers état allaient gouverner despotiquement la France de Dunkerque aux Pyrénées, où laa'tsligion même allait réclamer son indépendance nationale, il convenait que la phHosophîe se fit française, laïque

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et populaire, et qu'elle échappât au douteetà rimpiété en même temps qu'à la foi et à la théologie ; à la langue latine en même temps qu'à toutes les formes vieillies de la pensée. Or ce n*est pas ce que Gassendi pouvait faire, mais bien celui qui parut non pour suivre, apprendre ou transmettre, mais pour fonder la philosophie comme si elle n'eût jamais exiiité.

Enfin, nous avons vu qu'un des grands caractères de celte ère sociale, qui dure encore après s'être annoncée sous les auspices de rimprimerie découverte, de la boussole et du Nouveau-Monde, est de vouloir un sage équilibre entre le ciel et la terre. La société chrétienne cherche à s'accommoder à l'état nouveau des esprits, et les jésuites, admirable milice constituée pour ce temps, sortent du cloître et se répandent dans le monde, au lieu de chercher, dans leur puissance, à ramener le monde au cloître. De toutes parts on embellit, on charme la vie matérielle, et la tendance du siècle est à réagir contre toute puissance ihéocratique et contre toute soumission mystique. Le droit s'élève, Tautorité s'abaisse. Que peut Gassendi, ce prêtre d'un esprit humble et d'une vie tranquille, amoureux du repos, esclave d'Épicure et de l'antiquité, d'un côté ; du moyen âge et des solutions théologiques, de l'autre? Que peutil, quand l'homme, soulagé du poids religieux dont le passé a fatigué ses membres, demande à respirer, à vivre, à penser pour lui-même? C'est Pélasge qui, vaincu au sortir de l'antiquité, veut renaître au début des temps modernes ; il veut renaître et il renaît en Descartes : nous avons assisté à sa fortune.

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