ET ORATORIENS
I . Lorsqu'au milieu d'une nation ainsi préparée, le fils des vieux Bretons secoua le jougtïe Tautorité avec une audace que partout ailleurs on eût punie du bâcher, trente ans auparavant, nous ne devons pas être étonnés si son effort fut suivi d'un immense mouvement. La religion même et l'autorité furent con- Irainles de suivre, car la doctrine nouvelle était {irovidentielle.
DE PMlLO^ÙPUiR MODEÏWE. I Sô
Cl ses conséquences devaient s'étendre jusciu'à nos jours, et bans doute au delà.
Entrer dans les problèmes philosophiques posés par l'antiquité et par la renaissance, agiter les problèmes, opposer les solutions, c*eiit été une œuvre morte ajoutée à tant d'autres. Eût- on même produit la vraie, la complète philosophie sous une forme abstruse et nuageuse, on eût parlé à quelques intelligences, mais le monde n'eût pas été ébranlé.
Au contraire, descendre des hauteurs de la métaphysique, oublier de se demander si les universaux sont des choses, des idées ou des mots, ou du moins ne traiter la question qu'en passant, vivement et à la hâte ; refuser de suivre les platoniriens et les pythagoriciens jusqu'au [>oint où Thumanité s abiuie devant Dieu, où Thomme disparaît, où une seule idée <lemeure dans notre néant, celle de Timmeusité de Tètre; et de descendre avec Aristote dans la subtile analyse de la forme de la science ; mais, loin de là, poser dès l'abord l'homme et sa pensée au premier rang, trouver en lui la révélation, y distinguer, par leur clarté, les idées vraies des idées fausses, y lire enfin, profondément, gravées, les lois premières de Dieu et du monde, c'était bâtir de toutes pièces la philosophie et l'univers.
Ce n'eût pas été tout non plus que de lever l'étendard, avec Hacon, au nom de l'observation, de Texpéiience et de l'induction. 11 fallait encore reconnaître les droits de l'esprit sur le monde matériel, le régler par la théorie et l'hypothèse, englober enfin la physique dans la métaphysique. C'est ce que lit Descartes ; il ne se contenta pas de dire, comme Bacon, que Texpérience est notre guide, et que nous éiabonm»^ comme l'abeille les fleurs y les résultats de nos propres expériences pour en tirer le miel (I) : mais il mit la main à l'œuvre, porta le monde entier dans son intelligence, et put y faire entrer ainsi ces lois que Bacon voulait atteindre par une induction illégitime ; et tandis que, au hasard et sans ordre, Bacon recommande mille et mille expériences (2), Descartes ordonne et règle les recherches, donne, à l'aide d'une théorie, une immense impulsion à la science, et prépare le travail de plusieurs siècles ; rar telle est la vertu des théorits.
[i] Bacun, TVyi'. orff., liv. I, 95.
I'2) Id., Srli'a ^hatum.
Alors riiumnie put revenir à lui-même, se trouver et s*adluirer au point de départ d*une création tout entière, de celle i|ui se fait dans son esprit et y produit l'immensité. Ce fut là la nouvelle méthode; ce ne fut pas une logique, une dialectique, mais ce fut un principe, un principe d'où la philosophie et la science moderne tout entière sont sorties. Ainsi ramené à la terre et à lui-même, il apprit sa lil)erté et sa valeur. La personnalité humaine fut mieux établie en même temps que rhuinanilé fut élevée ; régalité des esprits fut reconnue ; l'autorité tomba, celle de TÉglise avec celle des anciens^ el la pensée, une et simple, celle de Thomme, celle de tout homme fut couronnée sur les ruines de la science du passé.
Sous ce point de vue, le dix-huitième siècle lui-même découla du Discours de la méthode ; les libres penseurs se multiplièrent, et dès qu'un homme fut, par la culture intellectuelle, ré{;al d'un noble on d'un riche, il voulut l'être aussi par le rang et la considération. Sous ce point de vue encore, Locke et ses disciples français, jusqu'à Voltaire, furent les successeurs de Descartes, à aussi bon titre que Malebranche ou Spinosa purent Têtre sous d'antres rapports.
Descaries s'adressa donc à tous les hommes, el écrivit en langue vul<^irece Discours de la méthode, qu il voulait d'abord intituler : Projet d'une science universelle qui puisse élever noire ttatureàson plus haut degré de perfection , plus la dioptrique^ les metéorts, la géométrie^ où les plus curieuses matières,,, sont expliquées en le le Sorte que cenx même qui n*ont point étudié les puissent entendre (i). Il évita cependant d'attaquer les savants en face, mais il leur laissa leur science morte, et entreprit d'en faire une autre. On le voit aussi, dans le livre de la Recherche de la vérité par les lumières nalurelles qu'il ne destinait peut-être pas à ses contemporains et qu'il ne finit jamais , opposer le bon sens ou l'esprit de tout homme sain, personnifié dans Eudoxe, à la doctrine compliquée du savant Epistémon, et la confondre devant Polyandre^ qui suit, ordonne, comprend et applaudit les simples inspirations de sa conscience. Ici nous sommes bien loin de la philosophie de lanliquilé! Un nouveau jour a lui. Reconnaissant envers cet esprit mathématique, où il avait trouvé sa méthode enve-
[\) Descartes, Lettres, 11,3.
loppéSj Descaries pensait que Pappus et Diophante avaient connu celte ipalliématique universelle, et n'en avaient voulu livrer au monde que quelques subtiles applications (1); mais il faut bien plulôt croire que ces grands j^énies ne connurent, comme tant d'autres, les mathématiques que sous Tidée de nombre et de figure, et que la méthode de Descartes est véritablement la méthode des modernes.
Fidè!e à son principe de franchise et de publicité, il donna un éclatant exemple aux savants qui cachaient encore leurs découvertes, et s'en faisaient matière à défis (2). Il triompha d eux encore après la publication de sa métliode, et résolut, currenfe ra^amo, quelques-uns des problèmes qu'ils eslimaient des plus dii'ficiles (5). S'il crut qu'il y a de la prudence à se taire en certaines occas-ons (4), et sut, en effet, se taire et attendre, il n'enseigna du moins jamais rien de contraire à .'a pensée. D'ailleurs sa méthode appartenait désormais au monde, et chacun pouvait l'appliquer. Après avoir ainsi ramené toutes les sciences à la connaissance adéquate^ possible pour tous les esprits, et à des principes écrits dans toutes les consciences, il dut nécessairement concevoir le dernier terme de celte popularisation indéfinie du savoir humain, c'est-à-dire une langue pliilosophi(]ue universelle.
2. 11 vit qu'on pouvait établir un ordre entre toutes les peniérs qui peuvent entrer en l'esprit kumain, de même quHl y tnavn naturellement établi entre les nombres y et qui permet d'appreiidi e à les nombrer en un jour jusqu'à IHnfini ; que Tinvention de celte langue dépendait de la vraie philosophie; et que si quelqu'un avait trouvé quelles sont hs idées simples qui sont en l'imaginai on des hommes, dnquelle» se comjjose tout ce quils pensent, et que cela fût reçu de tout le monde , on pourrait espérer ensuite une langue universelle fort aisée à apprendre et à écrire, et^ ce qui est le principal^ qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement toutes choses qu'il tui serait presque impossible de se tromper, au lieu que,
(1) Ritc'ierche de la yéritét etc.
(2) LcUresy I, 10 : la maxime que j'ai le plus observée a élô de suivre seulement le ;;raDd ciiemin et de croire que la principale finesse est de ne Touloir point du tout user 'le finesse.
(3) Lrthes, m, 68.
(l, Id., 1, 98.
It>.
totil au reboun, les mots que nous avons n'ont quasi que des significations confuses. Or^ je tiens, coutinuc-t-il, que cette langue est possible, et qu'on peut trouver la science de qui elle dépend^ par le moyen de laquelie les paysans poun aient mieux juger de la vérité des choses que ne font maintenant les pliUosoplies : mais n'espérez pis de la voir jamais tn nsmje. Cela présuppose de grands changements en iordre des choses, et il faudrait que tout le monde ne jût quun paradis terrestre, ce qui n'est bon à proposer que dans le pays des romans ( I ) .
Ce fut peut-être la première fois qu'un si beau rêve fut conçu pour riiumanité. 11 supposait, à la vérité, les sciences achevées ; mais s'il s^appuyail, d'un côté, sur Tunité absolue du savoir, il s'adressait, de l'autre, au progrès des hommes ({ui doit tendre à réaliser cette unité, et à la propagation de la science dans tous les membres du genre humain. La méthode de Raymond Lulle, qui eut, avant le dix- septième siècle, de nombreux partisans : CorneUus Agrippa en Allemagne, Raymond Sébon à Toulouse, Bouillau et Fabre d'Étapies dans FLniversité de Paris (â), Bruno enfin, était bien loin d'atteindre à cette sublimité. Elle n'apprenait* qu'à assembler des idées à l'aide de classifications et de définitions arbitraires, fondées sur une science purement logique, et non sur une philosophie S) mbolique universelle. C est à Leibuitz qu'il devait èlre donné de continuer* la pensée de Descartes et de prévoir sa réalisation pour un avenir moins éloigné.
5. Le Discours de la méthode présentait déjà aux penseurs le système entier de Descartes. Ce système dépend de trois points de vue principaux :
D'abord se présente la méthode : elle est mathématique ; les idées générales sont formées par définition sur le modèle des idées mathématiques qui se trouvent en nous, involontaires, nécessaires. Il suffit de les suivre avec ordre, et, par déduction, on parvient aux idées particulières.
Ensuite vient Tesprit; nous nous considérons nous-même, abstraction faite de toute matière, nous avons des idées et des sentiments, et il n'y a rien de commun entre ces sentiments
(1) Lettres^ I, 111, un père Mcncnne au sujet du projet de dictionnaire de n^ilkim.
(•?) C«n"iiciiuj Agrippa, Jn nrtcm brcycin LnUd commcntona-
DE PHlLOSOPHlIi MODERJIE. | S7
même, tels qu'ils sont en nous, et ce que nous regardons or- <linairement comme la matière qui les produit. Tel est le monde moral, qui est absolument distinct du monde physique ^i pourrait exister sans lui.
Enfin paraît la matière, que nous concevons étendue, et Félen- «lue,qui esl figiiréeet mobile comme l'esprit est déterminé à telle ou telle pensée, à telle ou telle volonté. Celte matière suit dans îies mouvements des lois éternellement fixes, et engendre un monde mécanique, vivant, où l'action et la passion se produiî^ent tour à tour, et dont les modifications correspondent, sans aucun lien nécessaire, aux modifications de notre âme.
4. Il fallut développer la partie métaphysique de cette doctrine, et montrer comment nous trouvons dans notre pensée Dieu, la liberté, la matière. Ce fut Tobjet des Méditations, qui parurent eu latin d'abord, dédiées à la Sorbonne ei adres- ^ées aux savants dans leur langue. Descartes voulut que ce livre servît comme de critérium pour essayer les doctrines des philosophes, et qu'ils épuisassent tous leurs efforts pour le détruire, s'il était possible. L'un des principaux adversaires qui furent ainsi suscités aux Méditations est Gassendi. Ses opinions, que nous avons étudiées, étaient fixées, quand le père Mersenne lui remit un exemplaire du livre de Descartes. Il croyait que toutes nos idées nous viennent par les sens, que «ous ne jugeons que sur les données qu'ils nous fournissent, et qu'ils nous enseignent la vérité des choses, pourvu qu'ils soient corrigés quelquefois les uns par les autres. Du reste, il niait les qualités et les formes des péripatéticiens, et croyait avec Bescartes, avec Bacon, avec tous les esprits avancés de son siècle, que la sensation est autre en nous que dans les objets qui la[ causent. Aussi fut-il vivement irrité de l'apparition «« celte philosophie qui pouvait, une fois ce point accordé, le conduire jusqu'à l'idéalisme le plus absolu, et lui faire reconnaître que celui qui nie l'existence des choses matérielles peut expliquer Tabsence des idées des couleurs dans un aveugle, par le défaut d'une faculté de l'esprit, aussi bien que celuiqui l'accepte peut l'expliquer par le défaut des yeux (I). Cette réponse écrasante de Descartes à l'éternel argument des sea-
>') ^^''i" -/c (iniscndl a Ui nicd. 111. n« 4. fi lèi?. - M , ti" il.
4 88 M.VflUEL
siialisles présage déjà toutes les invincibles batteries de Berkeley.
Descarlps ne se décida pas sans dégoût à remâcher la viande rommwte du scepticisme au début de ses méditations et de sa méthode (I) :il croyait les esprits aussi avancés sur ce point que le sien. Mais il se trompait bien, et les objections qui lui furent proposées, entre autres celles de Gassendi, en fournissent la preuve ; le puissant Hobbes put seul comprendre comment, dès Tabord, toutes choses peuvent être mises en doute, sauf l'axiome, je pense (2). Quant à Gassendi, il objecta en premier lieu que, sans se poser toutes ces difficultés sur les rêves et les erreurs des sens, on peut déduire Yeaistence d'aue action corporelle quelconque aussi bien que de la pensée ; ensuite, il mit en avant Taxiome nihil est in intelleclu^ etc., sans comprendre la distinction entre les objets de Tiniagination et ces mêmes objets, en tant qu'ils sont dans la pensée (3/; il nia que Fidée ffénérale de la chose, ou de la vérité, on de l'esprit enfin, soit en nous avant les idées particulières, taudis que Descartes aftirmait qu'une idée générale ne peut naître d'une idée particulière ; il prétendit que celui qui nomme une chose infinie donne un nom qu^il n entend pcui aune chose qu>'il n'entend pas davantage (i) : tandis que Descartes croyait que le fini est la négation de Finfini, et non pas réciproquement, et que nous n'aurions pas la faculté de concevoir toujours quelque chose de plus grand si nous u'avions en nous Tidée du plus grand; il soutint enfin que Terreur vient plutôt de ce que Tentendement a mal conçu et jugé que de ce que le libre arbitre a été plus loin que le jugement (o) ; et Descartes répondit que le faux n'est qu'une privation, et ne peut être Tobjet de Tentendement. Quant aux objections que Gassendi fit aux démonstrations de Texistence de Dieu, elles prouvent seulement qu'il n'avait pas suffisamment approfondi les principes de la logique cartésienne, et qu'il s'était hâté de combattre avant de comprendre. Le fond même des idées de Des-
(I) Ré/t. aux deuxièmes obj.^ î. Cependant, il cimMtU'ro (•'Titlnimiciil 1rs olijfCli"»'' sceptiqueii comme le point de départ de ^a doctiine. (3) Obj. troisièmes^ n» 1.
(3) Obj. cinquièmes h la méd. Iltn<* 10.
(4) Obj» cinquièmes, 111, 8, cl rr/j.
(5;ia., IV, 15et/vy/.
1)£ l'UlLOSOPHIl:; MODLll.NE. 489
cartes lui échappa ; il voalat précipitamment répondre et ré* duire, par la plaisanterie, cet esprit insolent qai le traita de rhair et le mordit jusqa' au sang.
Le volumineux recueil des principcUes instances qui suivit les premières objections de Gassendi prouva combien il est difficile (et Descartes en convient lui-même quelque part) de pénétrer les idées d'autrui. Telle est sans doute aussi la cause des grandes diflicuttés de la philosophie et de la persistance des mêmes questions. Gassendi continua à ignorer la nécessité du premier doute ; il ne put comprendre le cogito^ ergo sum que comme une déduction du principe, pour penser il faut être; il ne saisit pas la distinction de l'objet et de Tidée; et le fond même de la méthode, qui procède par définitions mathématiques fondées sur les idées générales de Tentendement pur, rétre le plus parfait, la figure à trois côtés, ce qui rCtst contenu dans aucunes limites, lui échappa entièrement.
5. Un autre grand esprit; déjà formé comme celui de Gassendi, mais bien plus entier, plus ferme et plus absolu, rencontra aussi les Méditations sur son chemin. Il les lut et les réfuta brièvement sans daigner ou sans savoir descendre sur le terrain de son adversaire, qui lui-même, à son tour, ne le comprit pas davantage, et prit pour paralogisme l'expression rapide d'une opinion extraordinairement forte, indépendante, exclusive.
Hobbes, car c'est de lui qu'il s'agit ici, s'accordait avec Descaries sur ce point, que la sensation ne fait pas connaître l'objet comme il est en lui-même, et qu'elle se produit par le mouvement extérieur communiqué aux organes ; mais il afGrniait, en outre, que la pensée ne pouvant exister sans un sujet appartient au corps j(1), que le raisonnement n'est qu un assemblage de noms par ce mot est, de sorte que nous ne pouvons rien conclure sur la nature des choses, mais seulement sur leurs appellations ; qu'enfin nous voyons seulement par la raison si nous assemblons bien ou mal les noms des choses selon les conventions que nous avons faites, à notre fantaisie, touchant leurs significations. Ainsi, disait-il, le raisonnement dépend des noms, les noms de l'imagination, et l'imagination
(1) Oij. troisièmeSf n» 2.
190 MAlfLEL
du mouvement des organes corporels (I). On conçoit donc que toutes ses objections durent porter sur la nature des idées dont il ne voulut voir la source que dans l 'imagination. Descartes, irrité de ce qu'on ne voulait faire aucun effort pour le comprendre, et de ce qu'on attachait aux mots un autre sens que celui qu'il y attachait lui-même, répondit cependant que les conceptions qui ont lieu dans Tesprit ( sous forme de délinilion mathématique par exemple) sont tout àf ait distinctes des idées corporelles (2), et que Tentendement, la pensée, Tesprit, conçus par Hobbes comme exprimant de simples actes , ainsi que cet autre mot général, promenade, doivent cependant s'entendre, et s'entendent en effet de la substance qui pense et dont la nature ne peut être connue que par cette pensée même ( la substance n'étant pas abordable en soi) (5) Quant au nominalisme, il voulut que les mots répondissent à des conceptions communes à tous les hommes, et, partant, que le raisonnement, appliqué à des noms qui signitient des choses, fut probant pour ces choses mêmes (4). Pour en fmir, Hobbes essaya de réduire Desc^rtes au scepticisme qu'il lui avait pleinement accordé au début, sauf le reproche d'enseigner des choses si vieilles ; il lui demanda si une personne^ songeant qu'elle doute si elle simge ou non, ne peut songer que ce songe est lié avec les idées d'une longue suite de choses passées, et pourquoi un atliée ne pourrait pas reconnaître qu'il veille à cette liaison des idées aussi bien que celui qui croit à l'existence de Dieu. Descartes se contenta de nier que Ton puisse réellement assembler, en songeant ses rêveries avec les idées des choses passées, et le faire avec vérité, de telle sorte qu'on ne s'aperçoive pas de Terreur étant éveillé, ce qui est en effet la seule réponse qu'on puisse faire à pareil argument, étant certain d'un côté qu'on peut se tromper en rêvant, et' de l'autre, que l'expérience seule apprend à distinguer le songe de la veille. Quant au second point, il admit qu un athée peut, au signe indiqué, reconnaître qu'il veille, mais que ce signe même n'est sufiisant pour le rendre certain qu'il ne se trompe pas, et pour lui faire con-
(1) Oèj.troiùèmes, ii<> 3 et 14 (*2) Id., no 4, ,ép.
(3) Id., n» '2. n/f.
(4) Id., n» 4. r,'p.
DE PHILOSOPHIE MODEUNE. ^9^
iiailre celte certitude, qu'autant qu'il sait qu'il a été créé de Dieu, et que Dieu ne peut être trompeur (1).
6. Les objections d'Hobbes ne durent pas avoir un grand retentissement, et sans doute peu d'hommes furent disposés à en admettre le principe ; Descartes put donc librement les traiter avec mépris, et on le voit encore quelques années après, à propos de lapparition du livre De dve^ témoigner combien la morale de Tauteur lui parait plus forte que sa philosophie, bien qu'elle suppose tous les hommes méchants ou leur donne svjetjie l'être^ et qu'on puisse écrire plus solidement pour la monarchie aoec des maximes plus vertueuses (2). Arnaud et le père Mersenne se placèrent davantage au point de vue de la France et de leur temps. Le premier, jeune encore, quoique déjà célèbre, libre d'ailleurs de préjugés et d'engagements pris, entra avec plaisir dans les idées de Descartes, les appuya de l'autorité de saint Augustin, et ne les examina qu'avec le désir de les accepter et de les maintenir. La principale de ses objections philosophiques, qui fut aussi produite par Mersenne, est celle du cercle vicieux à laquelle Descartes répondit par la distinction entre les choses que nous concevons actuellement, clairement et distinctement, et celles que nous nous rappelons avoir ainsi conçues (3). C'était convenir, l'aveu est même explicite en quelques passages, que la vérité des notions logiques est tout à fait nécessaire quand elle nous apparaît, et que nous ne pouvons trouver d'autre point de départ puur la connaissance. Mais une fois que nous avons connu Dieu, il est tout aussi nécessaire de le regarder comme source unique de vérité. Arnaud entra pleinement, du reste, dans l'esprit de la méthode de Descartes, et se borna à proposer quelques objections contre la continuité de la pensée et le mécanisme des bêtes, c'est-à-dire contre deux des opinions de Descartes qui ont, de tout temps, soulevé le plus de contradicteurs (4). Enfin, prenant, comme il le dit, la robe de théologien^ il proposa certains scrupules auxquels Descartes fit droit en autorisant le père Mersenne à faire quelques corrections aux manuscrits
(t) Oèj. troisièmes f n® 16 et ré/?.
(2; Descartes, Lettres^ 111. 17 .
(3) Obj. quatrièmes^ n* 6 el rép.
(4) Deax letlrcs d'ArnaiiH (^Descarics, LciUesy 11,3, i, 5,6) et les réponses de Descartes servent «le complrfnifnt :i ci-tl»? controverse.
des Méditations, et, enclianté de celte conquête qui lui promettait un important disciple, il aflirma qu'il faisait plus de fcis de l'opinion d'Arnaud que de celles de tous les autres docteurs de Sorbonne. Arnaud, de son côté, fut satisfait des réponses de Descartes (t).
7. Le père Mersenne, ami et admirateur de Descartes, son correspondant intime, qui souffrait patiemment ses allures libres et les boutades de son ^énie, bien qu'il ne fût pas aiis.«i cartésien qu'on Fimagine , ainsi que nous le dit Leibnîtz , recueillit diverses objections, en ajouta quelques-unes de sa façon, rédigea le tout et l'envoya à Descartes (2). Parmi ces objections, quelques-unes se trouvent ailleurs ; mais il en est une importante qui passa généralement dans les esprits, et Fut reproduite par Leibniiz (3), c'est que la démonstration de Texistence de Dieu, déduite de son essence, n'est concluante que si Ton admet que Dieu peut exister. Mais il ressortissait si naturellement de la méthode de Descartes que rien n'est impossible que ce qui implique contradiction dans notre esprit, et il était si évident qu'il n'y a aucune contradiction dans le concept de l'être tout parfait, que Descartes n'eut aucune peine à repousser cette objection (4). Il trouva là aussi une occasion de formuler ses raisonnements synthétiquement, à la manière des géomètres, et de faire mieux connaître les fondements de sa doctrine.
8. Ou rencontre enfin, dans les sixièmes objections envoyées par Mersenne, quelques instances curieuses : il est demandé d abord si nous ne devons pas, pour conclure notre existence de notre pensée, savoir premièrement ce que c'est qu'être et que penser, et avoir connaissance de cette connaissance, et ainsi de suite, jusqu'à l'infîni (5) : à quoi Descartes répond qu'if est une connaissance intérieure, intuitive, qni précède toute connaissance acquise et nous convainc dès que notre attention s'y applique. La question de l'âme des bêtes est encore attaquée, et Descartes montre là comme ailleurs combien il est pleinement persuadé : s'il était pronvé, dit-il^ que les bêtes,
(t) Lettre de Mersenne à Voët.
(3) Ce sont les deuxièmes et sixièmes objections.
{Z) Nouveaux essais sur l' entendement humain. Leips. 1765, pag. 403.
(4) Rép. aux oh}', deuxièmes^ n" 8.
(5) Sixièmes ohj'.,no 1, rrp.
en agissant, savent qii*elles agissent, il faudrait leur attribuer une âme distincte du corps et partant immortelle, comme les pythagoriciens ; mais si cela n'est aucunement prouvé, et si l*on peut au contraire expliquer mécaniquement toutes leurs actions, ainsi que celles qui se font en nous sans conscience, il est raisonnable de le faire (1). Il s'explique aussi très-lumineusement sur les erreurs des sens, et fait remarquer que l'*entendement seul, ou appliqué à leurs perceptions comparées, peut les corriger, mais qu'un sens ne peut en corriger un autre, puisqu'il faut une raison qui nous engage à nous fier an premier plutôt qu'au second. Le seul entendement juge de la vérité des choses ; la grandeur, la distance, la figure ne nous sont connues que par ses jugements; s'il arrive que certaines vérités soient connues par tous les hommes comme infaillibles, les vérités mathématiques, par exemple, c'est qu'ils n'y pensent jamais qu'ils ne soient capables de les comprendre, au lieu que la distinction de l'âme et du corps, qui est cependant plus évidente, ne peut être connue que lorsque nous nous dégageons des sens, et que, renonçant à croire que deux choses n'en sont qu'une parce que nous les avons toujours connues réunies^ nous recherchons les raisons de la distinction des choses. ICt il raconte comment il se délivra de ses doutes qu'il compare à ceux d'un astronome qui ne peut se défendre de voir le soleil aussi petit que les autres hommes, quoiqu'il le sache bien plus grand. Les objections théologiques lui donnent lieu de revenir sur la liberté de Dieu et de Thomme, et l'on voit comment il était obligé, pour sauver l'indifférence divine aux yeux des théologiens, sans abandonner pour cela la non-indifférence de rhomme, de recoijnaitre que le vrai et le bon ne sont que la pure volonté de Dieu par l'effet de laquelle ils nous paraissent tels (2). Nous ne çf oyons pas cependant que ce soit là une concession faite à la nécessité des temps, ainsi qu'on l'a souvent dit. Que Descartes ait trouvé ce dogme utile pour expliquer, conformément à l'orthodoxie, la partie théologique de son système, c'est ce qui parait évident ; mais il est clair aussi que Dieu ne pouvant être déterminé que par lui-même, aucune des idées que nous trouvons en nous ne peut être en lui de
(1) Obj. sixièmes^ no 3 et rèpm
(2) Obj- sixièmes^ réf. 7 et 9.
\\)'t MANUEL
toute éternité, car toutes supposent quelque relation à ce qui est extérieur, et on ne peut pas supposer de toute éternité quelque chose d^xtérieur à Dieu sans renoncer ou à sa toutepuissance, si cela ne dépend pas de lui, ou à sa pureté intensive absolue; et nous croyons que telle était la pensée de Descartes. Ce sont là les limites qui le séparent de ses hardis disciples (I).
9. Mais des objections intéressantes et solides, qui prouvent, aussi bien que celles d\\rnaud, combien certains esprits étaient disposés à la réforme cartésienne, ce sont celles d'tm ministre réformé, Caterus. Aristote, saint Thomas, Suarez y sont produits et cités à Tappui de Descartes comme saint Augustin Test par Arnaud, et T interprétation donne à ces vieilles raisons sorties d'un arsenal, où on en trouve tant d'autres, une tournure toute jeune. Au surplus, ces arguments, qu'on a été chercher bien loin quand on a voulu reprocher des plagiats à Descartes, sont en général conçus dans un esprit différent du sien. Ainsi la preuve de Texistence de Dieu par ses effets, et en particulier par notre existence» est donnée par les anciens et par saint Thomas, mais fondée sur Tiinpossibilité du progrès à V infini : et Descartes, qui ne le regardait pas comme absurde, mais seulement comme incompréhensible, transforma complètement cette démonstration en recherchant la cause qui nous conserve plutôt que celle qui nous a créés , et en considérant notre être exclusivement sous le rapport de la pensée (2). Quant à la preuve que nous avons tirée de 1 idée de Dieu, elle tient surtout son originalité de la réalité donnée par Descartes aux choses qui sont objectivement en nous ou à nos idées, c'est-àdire aux choses en tant et telles qu'elles sont en nous (3), ce qui est la source d'un idéalisme absolu, si nous rejetons la notion d'origine et de cause, et ce qui, à Taide de cette notion, démontre Texistence de Dieu. Enfin la preuve déduite de ïessence dépend tout entière de ce que Tentendement est posé comme seul juge et juge suffisant de la possibilité des choses, et de ce que, s'il conçoit une nature immuable it vraie, il doit lui rapporter toute propriété qu'il y trouve
(1) Si on reconnaît les vérités éternelles en Dieu, on lui donne nue nature nécessaire il 'où il semble que tout doive découler aussi nécessairement. C'est ce que Descartes éri tait et ce que Spinosa cl Leibnitz reconnurent.
(2) Obj. fie Cal. et rép.3.
(3) Id., n'/K 1.
nécessairement contenue '(1). Toute cette doctrine est bien marquée au cachet de la logique de Descartes ; c'est dans sa théorie des idées que les trois démonstrations de Texistence de Dieu trouventleur unité, et si elles peuvent être combattues, ce n'est qu'à leur source.
Caterus admit d ailleurs le critérium logique de Descartes, et, par conséquent, toute sa philosophie implicitement. Le seul point vraiment difficile auquel il toucha, et c'est aussi Tun des plus importants dans Thistoire de la métaphysique cartésienne, c'est la question de la nature de Inexistence en Dieu. Arnaud la reprit après lui, et Ton peut dire qu'elle fut abandonnée avant d'être vraiment résolue. Si l'on remonte de cause en cause jusqu'à la première qui nous a créés et nous conserve, comment cette cause existe- t-elle elle-même? elle existe par soi ou comme par soi, ainsi que par une cause efficiente, dit ûescartes, car sans cela on serait en droit de demander sa cause (2). Elle est par une surabondance de sa propre puissance et se donne toutes perfections. Cependant, objectait Caterus, on ne peut concevoir qu'un être soit cause de lui-même sans se précéder en quelque sorte, et se donne toutes les perfections sans les connaître auparavant (3) ; et Arnaud, de son côté, voulait que l'essence de Dieu n'étant pas distincte de l'existence, on ne se demandât pas plus la cause de l'une que de l'autre (4). Descartes tint fortement à son point de vue parce que le dogme de la création y est engagé, en même temps que la preuve de lexistence de Dieu par ses effets : si Dieu n'agit pas sur lui-même pour se conserver éternellement à la manière dont il produit son fils, selon le dogme de la triniléj c'est-àdire en se produisant et n'étant pas produit, il semble que la nécessité, l'immutabilité absolue, et, pour ainsi dire, Tinaction et la mort siègent en lui. Peut-être Descartes voulut- il un Dieu doué de plus de conscience de lui-même et plus rapproché de notre nature par l'action et par la volonté. Plus prudent en cela que les théologiens de son temps, prévoyait-il le Dieu de Spinosa ?