DOCTRINE EN HOLLANDE
1. Descartes étant mort en 1650, et avant lui ie père Mersenne, Clerselier, l^un de ceux qui avaient consulté le maître avec le plus de fruit, et celui qui Tavait le plus ouvertement reconnu pour tel, resta le principal représentant du cartésianisme en France.'Âu surplus, le père Mersenne, liomme droit et simple et bon esprit, mais quelque peu bizarre, atlaché à Télude de questions toutes particulières en théologie et en physique, cerveau très-éclectique, passionné pour les discussions et même pour les querelles quUl excitait entre les plus fortes pensées de son temps et au milieu desquelles il cherchait à apercevoir cette étincelle de vérité qui résulte du choc, n'était peut-être pas plus dévoué à Descartes qu'à Roberval, qu'à Fermât, qu'à Gassendi, qu'à Hobbes ; mais le premier, d'un génie plus indépendant et plus dominateur que tous les autres, exigeait de sa part des condescendances qui ne devaient rien coûter à sa sincère admiration. Le père Mersenne était donc pour Descartes comme un ami, un parent, une personne qui vous a toujours vue, qui vous a senti grandir, et vous aime,
et désire vos succès. Ce u'étail pas, ce ne pouvait pas être un élève ni une bannière pour quelque parti que ce fût (1).
Après la mort de Mersenne, Carcavi voulut lui succéder et tenir roflice d'intermédiaire entre Descartes et les divers savants de son temps ; mais il se montra si aveuglément attaché à Roberval, dont il reproduisait avec force les accusations, et ({u'il prétendait ne s'être brouillé avec Descartes que par la faute du ppu iuleUigent père Mersenne (-i), qu'il alla jusqu'à ré- [>éter à son correspondant le reproche absurde d'avoir pillé Talgèbre d'Harriot. Descartes prévint Clerselier qu'il ne répondrait pas. Il était alors en Suède, et mourut bientôt après.
2. Clerselier, et bientôt Rohault avec lui, restèrent en qnel- ({ue sorte les lieutenants de Descartes. Le premier était le ])eau-frère de Chantât, ambassadeur en Suède, qui avait attiré Descartes auprès de Christine et qui resta mattrc de ses papiers. Aussi put-il publier bientôt les deux ouvrages posthumes dont J)escartes avait souvent parlé lui-même (3), et des recueils de lettres, qui par malheur sont quelquefois élaguées et ordinairement modiiiées dans l'expression. L'esprit de tenue sévère et [)resque d'hypocrisie qui faisait alors des progrès tous les jours exigeait ces sacrifices ; le hasard seul livra plus tard à Fimpression un admirable ouvrage sur la métliode, et le commenoenient d'un ouvrage polémique, qui, publié plus tôt, eut vivement agité le corps enseignant (4). D'autres papiers se perdirent (5), et enOn nous avons vu le cas que Bossuet, et, à plus forte raison, des théologiens moins attachés que lui au cartésianisme, faisaient alors de la libre pensée et de la sincère philosophie. On croyait fonder un royaume éternel en ce
(1) Lettre de Caicaoi à Deieartes et rép., III, 16, e'c. — Voyage du monde du père 27(in/e/.— Leibnitz, Lettres à M. Rétaond, ftc. de Desntfilzeaux. C'esl k pen près HÏmi qae l« père Daniel a touIu reprës<;nter Mersenne dans son Voyage du monde de Deteartes. Mais son plan exigeait qnUl le donnit comme un peu pins imbu qn*il ne Pétait {lent-étre des idëes cartésienne», et aa surplus il le représente moins attacbë par coQvictioo {{ne singulièrement affectionne h ces idées.
(•i) Lettres de Carcavi^ rfdit.de M. Cousin, t. X.
(3) Le Monde^ qu'il avait renonce k publier, effraye par le procès de GaliUc, et remplace eosnite par les Principes^ qui parurent en 1617* Cet ouvrage posthume parut repen- «luiit avant que Clerselier eût songrf h le donner, et Dclaforge aussi publia le Kn'xtt de I Homme avant lui.
(4) Les règles pour la dirrcl'ion de l'efpril. — La recherche de la i^érilè P'H L-* I iimières naturelle f,
(5) Le traita De Deo Socraiis,
DE PIllLOSOPiJIR MODEIIMK. 22 t
iitoiuie, ei Hossuel était presque le pair de Louis XIV dans relte splendide organisation des dogmes, des pouvoirs et des cultes. Mais ce royaume n'était pas celui de Jésus- Clu*tst, et nous savons combien il pouvait durer. Le cartésianisme, qu'on trouvait trop hardi, devait périr lui-même ou disparaître pour longtemps dans son ensemble, et cela précisément pour avoir demandé Talliance de TEglise et pour avoir ménagé les puis- ^•dn\s. Nous ne savons, hélas ! êtres finis^ imparfaits que nous sommes, nous ne savons marcher ((ue par sauts et par bonds ; nous dépassons la vérité quand nous voulons Tatleindre, et ce n'est qu'après avoir agi, réagi et tâtonné bien longtemps que nous la saisissons enfin. Mais alors même une autre vérité plus haute apparaît quelquefois devant nous, et nous sommes condamnés à mépriser ce que nous avons aimé. Ainsi la religion dut s'affoi* blir jusqu'à Tagonie, dontîelle ne s'est pas encore relevée au temps où nous sommes, parce qu elle avait voulu s appuyer sur Tempire et s'arrêter avant d'avoir atteint les dernières consé- (piences de son principe; et la philosophie dut aussi descendre, confondue dans la haine que s'attira la tliéologie, on s'avilir elle-même en reniant son passé, et en accomplL<isanl vis-à-vis de Kes propres pensées, de celles même qui atteignent l'éternité dans leur essor, une œuvre purement critique et désorganisa trice. Ce fut donc une grande faute, on peut le dire aujourd'hui, (|ue d'avoir voulu fortifiera l'infîni les pouvoirs sans les améliorer. Aussi qu'arriva-t-il? Descartes, vivant encore, ouvrant carrière à une nouvelle science, put craindre d'être écrasé par une violente intervention de la foi ; il le dut même, et c'est à son esprit de conduite que les premiers progrès de sa philosophie furent dus (1). Mais quand une fois ses idées appartinrent au monde, quand tous les esprits furent envahis par elles, et ({u'elles prirent, pour avancer, une infinité de formes, quelle puissance put avoir alors la censure ecclésiastique? quelle persécution même? Une persécution tardive fortifie les croyances, et toute idée qui a régné une fois laisse des traces immortelles. 3. Or, tous les esprits étaient réellement envahis. La preuve de cette puissance si bien fondée, ce n'est pas dans les ouvrages de (}uelques systémati({ues élèves qu'on peut la trouver, c'est pldiùt dans les productions des génies originaux. Partout
[l] I .jiisin, t'ingm. fjlul., tni'iimt c'djl. l. II , p.Jgc 1 75-
OÙ il y a créalion^ il y a des archétypes présents à Tesprit créateur, et ces archétypes sont puisés dans les créations précédentes. C'est ainsi que la philosophie de Descartes mit au monde certaines idées que nous trouverons désormais partout, et les élèves trop fidèles furent plus nuisibles qu'utiles à la vraie propafçation de ces idées ; les véritables élèves sont toujours ceux qui suivent en innovant, car la science n'est pas plus immobile que l'esprit de Thomme.
Ces élèves dévoués, Clerselier, Rohault, Delaforge, Régis même, doivent être regardés comme les premiers membres du corps enseignant qui se forme pour la popularisation de toute doctrine naissante. Ils ne sont pas les causes, mais plutôt les signes de son progrès. Ils ne l'introduisent pas dans les grands esprits, Fœuvre est déjà faite ; mais ils la proportionnent aux faibles. Ils la tournent, ils la retournent, ils rhabillent, ils lui ôtent même quelque chose de ses allures libres et de sa grâce native; il lui donnent Tair froid et pédant; ainsi arrangée, ils ramènent et la font trôner dans les collèges, mais le temps s'écoule, et une autre doctrine, ou la même quelquefois dans le fond, mais autrement parée, nouvelle et méconnaissable dans la forme, arrive et lui dispute et lui arrache le pouvoir.
Cependant Clerselier , comme le plus voisin de Descartes, le plus fidèle de ses interprètes, qui n'écrivit rien et se borna à représenter la personne du maître, dut être utile dans les premières années qui suivirent 1650. Il était en quelque sorte Descartes lui-même ; il écrivait en son nom, et pour répoudre à Roberval, une lettre qu'il faisait Ure dans une de ces académies privées où les savants aimaient alors à se réunir (1) ; il continuait avec Fermât une discussion relative à la dioptriqne; il publiait enfin, pour servir de préface aux lettres, d'intéressantes notices, et défendait chaleureusement Descartes.
4. Delaforge et Rohault s'attachèrent les premiers à la physique cartésienne; mais tandis que Rohault s'en tint à peu près uniquement à la physique, considérée cependant comme déduite des principes généraux de la pbilosophie, Delaforge tenta une interprétation des livres de Descaries au
(1) CbezM. de Moiitmort ; édit de BI. Cousin, Lettres, t. X^ Ce M. de Montmort rua L-arte'sien. Brucker, Uist, ait. phil,, V, 280.
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sujet de Tunion de l*àine et du corps (1). Tandis qu il reconnaissait en physique Tâme comme présentée la glande pinéale dans ce sens qu'elle est le centre de réunion de son action et de ses passions, il admettait aussi, en raison de Tinétendue de Tâme, que cette présence n'est pas réelle, mais seulement apparente dans les phénomènes; Tâme n'est pas plutôt dans une partie du corps que dans une autre ou dans le corps même que hors de lui. L âme veut, le corps agit ; le corps pâtit et elle sent. Or, c'est Dieu ({ui est la cause générale de la correspondance de certains mouvements dans le corps et de certaines pensées dans Tâme. Il faut donc qull soit aussi déterminé par tel ou tel état du corps à associer telle ou telle idée à cet état , de sorte que les mouvements ne soient que les phénomènes, à l'occasion desquels Dieu nous suggère les idées. Tel est le système des causes occasionndle$ qui représente exactement la lettre du Traité des Passions^ mais qui , en affirmant aussi que Dieu est à chaque instant déterminé par les modifications de la matière à agir sur notre âme , et à nous faire penser par un coniinuel concours de sa volonté, obligea les philosophes , pour sortir de ce mauvais pas, de pénétrer plus avant dans la métaphysique et de présenter des interprétations nouvelles. C'est ici tout ce que nous avons à dire de Delaforge, puisque ses travaux , comme ceux de Rohault , se rapportent plus spécialement à la physique qu'à la philosophie générale.
5. Cependant il fallait que le pouvoir prît une attitade visà-vis du cartésianisme. On commençait à s'émouvoir de tous côtés; les uns l'introduisaient hardiment dans l'enseignement, les autres pressentaient ou connaissaient déjà les redoutables issues qu'on pouvait trouver à certaines difficultés , et attribuaient à la nouvelle philosophie un danger qui s'est toujours rencontré dans les dogmes fondamentaux de toutes les philosophies et de toutes les religions. Ensuite les jansénistes, et un grand nombre de protestants que les habitudes de l'enseignement devaient moins attacher que les catholiques à l'aristotélisme, avaient embrassé les nouvelles idées. Alors les jésuites se déterminèrent, et le bruit déjà très-ancien de l'opposition entre le dogme de l'eucharistie et la définition cartésienne de la matière
n) L. Delaforge, Traité de l'eiftrit de l'homme 1664^ et Ttaeiatus de mente huma» lui, etc., seeundum principia Retinii Dacurles^ 1669.
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fut plus i|uc jamais rcpaiKhi. Eu KMi:!, lesuiivrages de Descarles tVireiil mis à T index de Uonie, dmiec eorrigrrenlur, et la menus année ils furent défendus à l'université de Louvain. En M)67, les cendres de Descartes, transférées de Suède à Paris, étaient dé- |K>sées solennellement à Sainte-Geneviève dur Mont, lorsqu'un ordre de la cour défendit que son ék^e fût prononcé publiquement. Enfin le parlement alla jusqu'à préparer un arrêt pour prohiber ha pliilosophie, comme le prouvent V Arrêt buriesque (le Boileau et une Défense anonyme (composée par un magistral, >fins doute), dont la principale partie est une analyse du livre de Tabbé de Launoy destinéeà montrer Tinconstancedu pouvoir en (ace de la philosophie (1). Cependant rinflueDce,ou janséniste, ou liauteiuent impartiale de certains magistrats, dut changer l'opinion du parlement ; car en 1075, lorsque le roi eut défendu renseignement de la philosophie nouvelle dans les collèges oratoriens, et particulièrement à Angers, le parlement fît droit à la réclamation de Coquery, supérieur du collège d'Anjou, et il fallut que le roi cai>sât violemment cet arrêt et condamnât le parlement au silence.
Il était impossible de résister, et Bernard Lamy, qui enseignait à Angers le cartésianisme mêlé li 'opinions jansénistes et même de queh|ues hardie>ses politiques, fut relégué à Grenoble par rOratoire, qui craignit sans doute pour lui-même ; puis une lettre fut envoyée au roi (i) , par laquelle on s^ngageait à enseigner les former subslanlielUt et les accidents rceU^que V étendue n'est pas la pure essence du corps et que la pensée nesl pas essentielie à l'âme ^ que le vide est réel et qu il peut y avoir plusieurs mondes y etc., etc.
Les jésuites voulurent enfin porter le dernier coup, et le père Valois, sous le nom de Delaville, dénonça le cartésianisme ù rassemblée des évéques et archevêques , comme opposé à la doctrine de f Église et conforme aux erreurs de Calvin sur la question de Vessence el des propriétés du corps. Le même homme voulut iioursnivre Descaries dans ses disciples, et attaqua avec violence et grossièreté, en le traitant d'hérétique, Malebranche qui^ vivement blessé, répondit avec dignité cependant, et montra sans peine que les opinions de ses adversaires pou-
(1) Coiuiu. Prag. fj.'iilosofthiçuei, troisième lhIiI., t. II.
(2) Biyle,, Recueil de /nècei eurieuses conccintml la phnun'fjhic .iV DtscatUi^
vaient, autant et pliiii que les siennes, conduire à l'athéisme et au matérialisme. Il Mt remarquer que la croyance à Tâme des bêtes, aux formes substantielles et à lefficace des causes secondes, renferme de terribles conséquences, tandis que ceux qui admettent que rétendue est Fessence du corps doivent aussi reconnaître que retendue^ de quelque façon qu'on la taille, ne peut pmser (I ) . 6. C'est cependant à cette époque où le cartésianisme semble éteint, mais par le fait demeure vivant dans tous les esprits, et règne partout , excepté sur les bancs , que parait un système complet de la philosophie de Descartes. Régis viola la défense (2), protégé par rarchevéque de Paris, et bientôt fit oublier Robault et Clerselier, et sembla Deseartes lui-même revenu sur la (erre |5). Mais si tel est le jugement des contemporains, il ne peut être le nôtre. C'est le propre des esprits secondaires de systématiser à Texcès toutes choses; ils bâtissent de toutes pièces de petites théories avec les matériaux recueillis par les autres, ils inventent la rigueur, Tordre factice, et compassent avec une inébranlable raison ce que le génie a jeté suivant Tinspiration. Régis rendit ainsi le système de Deseartes plus logique, et évita le grand cercle vicieux, en posant, d'une manière absolue, les règles de la méthode, laissant de côté la crainte du grand trompeur, et démontrant Texistence des corps avant celle de Dieu. Mais si le cartésianisme put ainsi gagner quelque chose en netteté, il perdit, certes, beaucoup en profondeur. La démonstration de l'existence des corps est tout à fait chimérique et ne prouve pas que la cause de la notion que nous en avons ne réside pas dans un esprit qui nous la communique (4). En effet, Régis dit que s'il en était ainsi, Vidée de Vélendue ne serait pas une représentation de V étendue, mais une représentation du néant, ce qui est impossible : comme si un être infini et tout-puissant ne pouvait pas avoir une idée pure et nous la communi(|uer comme représentative! Cependant il triomphe là-dessus et trouve cette manière de démontrer si simple , qu'il ne peut pas concevoir comment il a été si longtemps ù la comprendre et à croire que
(1) Halebrancbe, Défense de Vaiilenr de la Recherche de la vérité contre let alta- (fuei de L, Dclaville.
f2) Système de philosophie, par Régis. Paris, 1690- (3) Daniel, Voyage du monde de M. Dcscarttu. '4) Système de Régis, \. I, part. 1, cliap. 2.