‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 69 sur 86 · MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

MALEBRANCHE

M . Voici un second exemple cVane interprétation de la doctrine cartésienne, au point de vue exclusif de Dieu ; et si Malebranche parut d'abord moins fidèle à l'esprit du dualisme de Descartes, pensée, étendue, ou plutôt plus préoccupé dé celui de ces deux attributs qui nous les révèle tous deux, nous verrons cette différence s'effacer dans les sommités de la doctrine, ainsi que cela parait a priori devoir résulter de la conception du Dieu incompréhensible, absolu, dans le sein duquel nous tendons à perdre et nos corps et nos pensées (1).

La méthode de Descartes fut encore exactement représentée par Malebranche. Il considéra VaUjèbre comme la science universelle et la clef de toutes les autres sciences^ et en général la méthode des géomètres comme augmentant les forces de l'esprit pur et dégagé des sens (â); il accusa les philosophes de dissiper C esprit en l'appliquant à des sujets qui renferment trop de rapports, et qui dépendent de trop de choses, sans garder aucun ordre dansleurs études, et il cita, pour exemple, lalogiqued'Aristote. C'est ainsi que Descartes avait montré que les définitions de l'école, telles que celle-ci : Vhomme est un animal raisonnable, en entraînent une multitude d'autres, font remonter un arbre généalogique inextricable, et soulèvent une foule de belles questions qui n'aboutissent qu'à une pure battoîogie (5). Malebranche poussa même plus loin que Descartes le mépris de la science acquise, de l'enseignement et de l'érudition, et il établit les idées claires pour base de la connaissance], après avoir éloigné toutes les notions acquises par les sens et l'imagination,

(1) La vie de Malebranclie est fort simple. II naquit en 1638» et depuis le jour où le traita de PHomma de Descartes, tombe par hasard entre ses mains, lui révëla sa vocation, il ne fit que mëdiler, écrire et répondre à ses adversaires. La Recherche de la vérité, son premier ouvrage et celui qui contient le germe de tous les autres, parut en 1674 II mournt en 1715, âge de soixante dir-sept ans.

(2) Malebranche, Recherche de la 'vérité, 1. II, ch. 2.

(3) Id. 1. III, p. I, «h. 3, et Descartes, Recherche de la yitttti /uarlos ùuuièrei naturelle St t* XI) pge 354| édition Cousin,

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ets*étre livre à nne Ires-intéressante analyse de l'incertitude oa des erreurs qui les accompagnent. L'axiome fondamental de la logique cartésienne lui parut donc indubitable, et il remarqua qu'aucun autre ne pouvait être admis, par exemple, le tout est plus grand que sa partie, s'il n'était reconnu d'aljord que toutes les idées claires et distinctes sont vraies, et qu'on peut affirmer d^une chose ce qui est contenu dans l'idée qui la représente.

2. Mais en même temps Malebranche remarqua que cet axiome lui-même n'est vrai qu'en supposant que le néant n'est point intelligible ou visible j que ne rien voir^ cesl ne point voir^ ne rien penser^ c'est ne point penser, et que par conséquent il faut admettre que les idées sont immuables, nécessaires et divines. En effet, de ce que le néant n'est pas visible, il s'ensuit que tout ce qu'on voit clairement, directement, immédiatement j existe nécessairement (1).

Il est de toute évidence que de cet axiome ainsi posé on déduit Texistence de Dieu, son eaistence nécessaire, aussi rigoureusement que V existence possible d'une montagne ou impossible d'une montagne sans vallée. On ne peut pas voir Dieu comme simplement posaible; rien ne le comprend, rien ne peut le représenter; si donc on y pense, il faut qu'il soit (2).

Il est donc aussi évident qu'il y a un Dieu, qu'il l'est à moi que je suis. Je crois que je suis parce que je me sens et que le néant ne peut être senti; et de même je crois que Dieu est, que l'être infîniment parfait existe, parce que je l'aperçois et que le néant ne peut être aperçu, ni par conséquent le fini dans l'infini.

3. Cela posé, comment connaissons- nous les objets? Nos sensations ne sont pas en eux; ils ne sont pas non plus les véritables causes de nos sensations ; nous ne les connaissons pas par des idées créées avec nous ou innées, car il en faudrait des infinités d'infinités ; Dieu ne les produit pas en nous à mesure que nous en avons besoin ; enfin, notre âme ne peut les produire, car le monde intelligible est plus noble que le sensible, et ne

{!) Malehranclie, Recherche d!e la vit-itê et Conversations chrétiennes^ entretien 3. Il est l'mpossible de croire à rien de certain sans admettre deside'es immuables, ëtemelles, efficaces, divines, en un mot communes h tons les eyprits et à Dieu même qui les trouve dans sa substance... Car, quoique la nature de Tâme soit d'apercevoir, elle ne peut dÎMCtement apercevoir que ce qui la tonche immédiatement, et telle est sa grandeur que rien ne la peut immédiatement toucher que la substance efficace de la divinitë. a

(2^ Id., Recherche de La yéritc, ëclairc. au ch. 2, liv. IV.

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peut être créé par nous. Il faut donc conclure que nous voyons toutes choses en Dieu. Dieu a en lui les idées de toutes les choses créées ; il est irès-élroitement uni à nos Ames^ en sorte quon peut dire qu'il est le lieu des esprits, de même que l'espace est y en un sens y le lieu des corps : Tesprit, uni à Dieu, peut donc \olr en lui le monde intelligible. 11 connaît d'abord Dieu en lui-même, et, quoique fmi, il a de Tinfîni une véritable compréhension, seulement elle est infiniment petite par rapport à une compréhension parfaite (1). Nous avons toujours, même quand nous croyons ne pas penser, Tidée générale de Têtre grande, vaste, réelle et positive, JNous la croyons un assem* blage des idées de tous les êtres particuliers, tandis que nous ne formons celle-ci que par elle ; et c'est de l'abus de cette idée abstrait^ et vague que naissent toutes lès entités péripatéticiennes et la philosophie chimérique qui explique les effet.^ naturels par les termes généraux de puissance, d'acte, de formes substantielles et de qualités occultes. Tout cela, c'est l'idée générale de l'être appliquée à quelque effet particulier. En Dieu nous connaissons, par les idées qu^il en a, toutes les choses particulières, et nous ne saurions désirer de voir un objet que nous ne le voyons déjà, parce qu'ils sont tous présents à notre esprit avec celui qui les renferme dans la simplicité de sou être. Nous avons des idées générales parce que nous voyons tous les êtres en un, et, dans l'idée d'une chose, nous avons celle de ses propriétés et modes en même temps. Quant à notre âme, enfin , nous ne la connaissons que par conscience, c'est-à-dire très-peu et confusément, et celles des autres hommes nous les connaissons par conjecture et ne sommes convaincus de leur existence qu'à cause de la stabilité et de VuniformiXé du plan providentiel (2).

4. Maintenant, comment ces idées sont-elles en Dieu? comment notre esprit les y voit-il? Ce n'est pas V essence divine prise absolument qu'il aperçoit, mais seulement en tant que relative aux créatures ou participable par elles. Ce qu'il voit en Dieu est très- imparfait, et Dieu est parfait; il voit de la

(1) Par exemple l'ëtendne intelligible ou idde de Tespace infini, qui ne pcnt'être une DiodiBcation d'un esprit fini, est nécessairement une idée infinie que nous voyons en Dieu, mais dont nous n'avons qu'une perceptionjïnie, ( Conversations chrétiennes,^ (2) MaUbranche, Recherche de tayéritéy I. III et IV.

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matière divisible, figurée, et en Dieu il n'y a rien qui soit divisible on figuré, car Dieu est tout être parce qu'il est inûni et qu'il comprend tout, mais il n'est aucun être en particulier. Et cependant nous ne comprenons pas cette suprême simpli^ cité, et nous ne voyons que les idées des choses particulières, ou plutôt, on peut le dire, les choses mêmes que ces idées représentent (1). C'est qu'à la vérité Dieu seul agit en notre âme et la modifie de diverses perceptions par sa propre substance , mais en tant qu'elle est la lumière ou la raison universelle des esprits , en tant qu'elle est représentative des créatures ou participable par elles, enfîn en tant qu'elle contient Véte^idue intelligible, l*archétype de la matière (2).

5. Les idées des objets sont préalables aux perceptions que nous en avons. Elles ne sont point de simples modifications de l'esprit, mais les causes véritables de ces modifications, et au lieu de définir les esprits substances qui pensent, il serait peutêtre plus exact de dire substances qui aperçoivent ce qui les touche ou les modifie.

C'est diaprés les idées que nous avons des choses que nqps devonsjugerdeleur nature. Ainsi, nous pouvons, de l'idée de l'étendue, tirer les propriétés des corps, parce que cette idée est l'archétype sur lequel Dieu les a créés, et ceux qui veulent quelque autre chose dans la matière que l'étendue s'expliquent de manière à montrer qu'ils n'entendent par là que l'idée de la substance en général. On ne peut pas concevoir un corps infiniment parfait et prouver son existence comme on prouve l'existence de Dieu , car un être particulier et fini comme le corps ne peut être conçu universel et infini^ et, bien que l'idée de retendue que nous voyons en Dieu soit infinie, nous ne pouvons pas en conclure que le monde matériel est sans bornes aussi, car nous n'en pouvons pas même conclure que Dieu ait créé un seul pied d'étendue. La création de la matière étant arbitraire et dépendante de la volonté du Créateur, puisque

(1) Quoique les id^es ne soient que la substance efficace de la divinité, cependant comme elles ne sont point la substance de Dien prise absolument telle qu'elle esti mais seulement prise en tant que très-imparfaitement imitable par les cr^aturèSi en yoyant directement et immédiatement les ide'es, nous ne vojons point vëritablement Dieu l'être infiniment parfait mais l'essence des créatures. ( Conversations chrétiennes^ entretien 3.)

(2; Maiebrancbe, Réponse à Régist ii la suite de la Recherche de la yiriU.

ridée qui la représente est infinie, nécessaire, éternelle, il est évident qu'on pourrait absolument avoir la perception de celte idée sans qu'il y eût de monde créé. Si nos idées sont représentatives, c'est parce qu'il a plu à Dieu de créer des êtres qui leur correspondissent, et, quoique Dieu neût pas créé de corpSy les esprits seraient capables d'en avoir les idées (I).

6. Nous devons donc, pour suivre Malebrancbe, laisser là le monde matériel dont la foi seule nous assure Fexistence. La philosophie ne pose que le monde intelligible: il est plus noble, il est plus digne de Dieu, et il suffit à tout. Mais que résultel-il de ce point de vue? c'est que nous voyons Dieu sous deux attributs en quelque sorte : celui de la pensée, parce que Dieu est la cause et le sujet de nos pensées, et que nous le concevons comme une intelligence infmie, parfaite ; et celui de l'étendue parce que Dieu est aussi la cause et le sujet de toutes les idées que nous avons des corps, et que nous concevons en lui une étendue intelligible, infinie. Jusqu'ici nous ne voyons aucune différence entre celte doctrine et celle de Spinosa, car Spinosa place, à la vérité, TétendueenDieu comme une réalité vivante, niais il l'y place indivisible, infigurée, sans modifications, telle, en un mot, que nous la concevons, de sorte qu'elle ne diffère pas de rétendue intelligible de Malebrancbe. La différence con-

(1) Id., id., Malebrancbe se montra dsns tous ses ouvrages très-embarrassë et même tre»-chancelant sur la question de l'existence de la matière. Après qu'il eut fonde sa tbëorie des idées sur la combinaison des passages mystiques des livres de saint Augustin, où ce Père déclare que nous pensons en Dieu ou que Dieu pense en nous, avec la me'tbode de Descartes qui établit une distinction absolue entre les sensations et les objets en eux-mêmes (^ entretiens métaphysiques, préface.), il reconnut l'inutilité de la matière. En effet, son idée existant en Dieu et nous étant communiquée sans que nous ayons aucune connaissance directe de son existence, cette existence n'étant pas d'ailleurs essentielle b Dieu, elle se présente, lielle est réelle, comme une véritable superfétation : aussi, sans la foi, dit-il quelque part, il faudrait penser que Dieu est le seul^tre extérieur \ nous. ( Nouvelles médit, métaphysiques, publiées par M. Feuillet de Concbes, deuxième cabier. Médit. 7, ) Mais comment la foi prçuve-t- elle l'existence de la matière? Ici Malebrancbe distingue deux rêvé» lations, l'one naturelle qui rend l'existence des corps probable en nous faisant rapporter a eax nos sentiments et une foule d'idées suivies, mais qui est loin de l'établir démonstratirement ; l'autre surnaturelle, qui est la foi. En effet, nous lisons l'histoire divine dans l'apparence du nouveau Testament, nous y apprenons les miracles d'un bomme-Dieu, etc., et nous croyons a la vérité de la religion cbrétienne. Nous trouvons ensuite, dans Tancien Testament, que Dieu a créé le ciel et la terre et mille et mille créatures semblables li nous. Tout cela n'est encore qu'apparence, mau si nous réûécbissons qu'en tout C.as nos idées nous viennent de Dieu qui ne peut nous tromper, notre foi 2i la divinité de h Bible acbè- Terado nous convaincre. ^Entretiens mélaphysiçues, enlr. 6,}

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ststeraiU-dle dans Texistence des modes fiarticDliérs et finis, soit de pensée, soit d'éiendae, dans Fessence divine? Mais Malebranche les place aussi en Dieu en tant qu'il en a les idées, qn*il repréêenie les créatures, qu'il est pariicipable jiar elles. Ils n*en sont pas les parties intégrantes, car alors Dieu ne serait plus simple; mais Spinosa regarde aussi Dieu en lui-même comme parfaitement simple et immodifié. De même que Malebranche appelle Dieu le lien deresprits, et de même qull écrit : c'est de sa puissance qu'ils reçoivent toutes leurs modifications; C'est dans sa sagesse quUls trouoent toutes leurs idées^ et c'est par son amour qu'ils sont agités de tous levrs mouvements réglés^ et, parce que sa puissance et son amour ne sont que lui, croyons avec saint Paul qu'il nest pas loin de chacun de nous etque c'est enlui que nousavons lame, lemouvement et Vétre (1). De même aussi, Spinc^a, en termes un peu plus hardis, mais qui ne reviennent pas dans le fond à autre chose, considère ces modifications, ces mouvements, ces idées comme ceux de Dieu lui-même en tant qu*il est manifesté par Têtre fini. 11 suffit que de part et d'autre on s'accorde à regarder l'être fini comme n'étant rien par lui-même, Dieu comme étant le principe unique de toutes les modifications de ces substances dont Fessence est déjà incompréhensible sans lui, Dieu, enfin, sous un autre aspect, comme supérieur à tout et ne pouvant recevoir aucun des noms qui conviennent à notre être, pas même celui d'esprit (2).

7. Malebranche semble au premier abord accorder à Fêtre fini une existence indépendante que Spinosa lui refuse. Il est vrai qu'il pose en effet Ja liberté comme un fait de conscience , mais cette différence est purement nominale et s'efface après que Fêtre a été placé dans l'isolement vis-à-vis de Dieu.

L'infini est, selon Malebranche, le seul but de l'existence du fini ; le principe des relations sensibles des créatures est placé hors d'elles, et leurs relations intellectuelles, qui ont lieu en Dieu seul, ne doivent jamais avoir que Dieu pour objet, et sont ainsi sacrifiées à Famour et à la contemplation de Fêtre immaa-

(1) Recherche de la yêriléf I. HT, p. II, cVi. 6. Malebranche admet qne noos ne Torons an Dieu ni notre âme ni celle des antres hommes. ( L. III, p* II, ck. 7*1 Les id^es de ces Ames y doivent être cependant. Il faat donc conclure de fii qne ces idife sont les &mes elles-mêmes, ce qui revient à les regarder comme des modes en Dica.

(2) Id., 1. III, part. II, cb, 9» et Spinosa, epist. 60.

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b)e (4); d*aîlleurs, il est plus de la nature de Vâme d'être unie à JHeu par la connaissance de la vérité fit Vamour du bien que d'être um£ à un corps, puisque Dieu a fait les esprits pour le connaître et pour l'aimer plutôt que pour informer des corps; et si noas ajoutons à cela que les passions sont considérées comme mauvaises en ce qu'elles nous éloignent du but éternel ; que Timperfeciion de Tesprit est attribuée à sa dépendance du corps, à cause du désordre des sens et des passions ; en un mot , que tout ce qui se rapporte comme cause ou comme effet aux relations des êtres finis entre eux et au monde qui les entoure est formellement condamné y il nous faudra reconnaître que les conséquences de cette doctrine sont absolument les mêmes que celles de la doctrine de Spinosa. Quelle distance en effet poucra-t-il exister encore entre la créature qui a perdu de vue ses semblables, et son Dieu, unique auteur de son être, de son essence et de ses idées, son Dieu qui est en elle et en qui elle est , son Dieu qui Tattire , et en qui elle ne demande qu'à se perdre ?

8. Une interprétation plus littérale des Écritures, telle est la seule cause de la différence apparente de ces deux systèmes de philosophie. Malebranche croyait à la création du monde par Dieu, selon la lettre de la Genèse , et, pour Texpliquer, il était obligé de supposer une sorte de contingence dans les idées di-

(t) Comme nous reconnaissons en Bien l* essence même des créatures, comme c'est proprement elles cpie nous TOjons, c'est elles anssi que nom aimous ; « or, nulle créalure* quoique boQoe en elle-même, n'est bonne par rapport h uons... Dieu veut qu'on aime ce qui est en lui... Mais il ue vent pas qu'on j arrête le mouvement de son amour et qu'on le rapporte aux crftitures. » ( Conifcrsations chrétiennes^ enlr. 3. ) Il n'j a d'amitié vraie et digne que c l'amitië chrëtienne, par laquelle on aime Dieu en son ami ou son ami par rapport 2i Dieu. (Id., entr. 9.) Pense»-Tons voir votre ami quand vous vojez un certain >rrangetaient de matière qu'on appelle un visage? (Id.) L'on n'enseigne pas, l'antenr P"le ; nous écoutons, et Dieu juge en nous: il faut rentrer en soi-même et écouler le souverain nuUre dans le silence des sens et des passions. ( Id., Entretien 1 et Recherche de la 'ertle, préface.) L'homme est un pur néant par lui-même.. • Il ne peut sans Dieu ni P*>>^r ni se mouvoir... En lui nous voyons tontes choses.. . 11 est l'auteur de nos pensées, de DOS plaisirs, de nos douleurs.-. (Médit. chrét. 1, 2, 3,4.) Dieu a faitles esprits pour iniseal... C'e&t l'amour que Dieu se pnrte à lui-même qui produit en lui notre amour... {Conter, chrét.) O mon Dieu! faites-moi connaître que les créatures ne me peuvent "ire ni bien ni nul..; que je ne dois ni les craindre ni les aimer ; jusqu'il ce qu'étant plein de tous et vide de moi-même et de toute autre chose, je rentre et je me perde en vous, 6 mon tout, comme dans la source de tous les êtres ; et que celte parole de vDtre •pfttre: Z>ei4i erit omnia in omnibus, s'accomplissent entièrement en moi, je me trouve moi et toutes chose» en vous. {Médit, chrét., mh fin. Eletf. à Dieu,)

vines , ao lieu que Spînosa pensait que tontes ^choses sortent éteraeliement de la nature divine par la même nécessité en vertu de laquelle elle doit exister et se comprendre elle-même. Cette différence serait grande si le monde, selon Malebranche, n*avait pas dû finir de même qu'il a commencé. Ensuite Maiebranche croyait au péché originel , et faisait remonter, à lai la dépendance de Tàme par rapport) au corps, et pour ainsi dire Texistence de celui-ci : c'eit le péché qw nous a éloignés de Dieu et livrés à nos sens ; cest par lui ^ peut-être^ que le plaisir a été al taché au mal , landis qu'il était uni au devoir et la douleur à la faute: mais à présent , par le libertinage^ nous forçons Dieu à nous donner du plaisir en vertu des lois de l'union de l'dme et du corps (4). Tout ce. qui paraît tenir aune imperfection , en général tout ce qui est en nous, en tant que nous perdons de vue Tinfini et l'immuable Jui paraissait donc dépendre du péché, et il se rendait compte ainsi de rexistence des modes en Dieu, selon le langage de Spinosa. Mais la mort change tout«ela : la mort qui vient dégager notre esprit de tout lien , change ses idées et ses modifications ; elle nous livre à une éternelle contemplation des perfections divines, et même, si nous devons croire que Tâme est inunortelle, c'est parce que Dieu nous a créés pour le connaître, et qu'il faut à un esprit fini un temps infini pour voir un être infini (2) : c'est ainsi que la mort pour ce monde, dans les doctrines de Spinosa, donne à Tâme l'immortalité dans la contemplation des propriétés divines. Ënfmla foi chrétienne fit admettre aussi à Malebranclie une certaine force de déterminer tios volontés qu de pouvoir porter l'entendement vers les objets qui lui plaisent et diriger ainsi V impulsion ou mouvement naturel qui nous porte vers le bien indéterminé en général (5) , mais combien cette liberté n'est-elle pas inutile et même dérisoire , quand la sainteté consiste à la perdre et à l'oublier pour retourner à Dieu ! Ainsi Malebranche parvenait si bien à masquer par les dogmes contraires ceux des dogmes chrétiens qui tendent à maintenir le

(1) Mal., Recherche de la vérité^ 1. V, ch. 4. Dieu gouverne les déterminations è» esprits comme les -mouvements des corps par des lois gëiuërales; le monde ne pouvait être plus parfait sans être moins simple ; les divers monvemenls de l'Ame de Jésus-Ghrist/en tant qu'homme, sont les causes occasionnelles de la ijrâce. (Id . Traité de la nature et de la grâce.)

(2) Id. Lettre à M. de Torsac, fragm, phïl.^ t. II» page MO*

(3) Id. Recherche delà férilé, 1. I, ch. 1. ^ «

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principe de TindividuaUté des êtres et de leur indépendance, que, si Ton veut oublier Torigine contingeitle du monde et le premier péché pour ne songer qu'à la fin immédiate de Tliomme et à son retour à Dieu , si l'on veut se représenter l'esprit en état de grâce et éternellement soumis aux mouvements intellectuels du verbe fait bomme, sans autre volonté que la sienne, sans autre pensée que la pensée de Dieu , on aura fondé un panthéisme éternel à côté du monde périssable. Telle est la doctrine deMaiebrancbe.

9. Parvenus à ce point , il doit nous sembler intéressant de connaître le jugement que Malebranche porta sur Spinosa. Ce jugement fut injuste, ou, pour mieux dire, aveugle. Malebranche, esprit peu rigoureux quoique mathématicien , ne connut jamais la véritable portée de sa propre doctrine, et, sans paradoxe, on pourrait presque affirmer qu'il ne la comprit pas. Ce qui est certain du moins, c'est que jamais il ne sut en exposer clairement et sans figure les parties originales. Homme de foi, de solitude et de prière, il sentit et s'exalta sur les choses divines plus qu'il ne raisonna. [Soumis d'ailleurs à TËglise, il ne put penser sans borreur à cet bomme qui niait , dans leur sens propre, la création, le pécbé et la* rédemption , et qui, conduit par la philosopbie à voir en Dieu toutes les idées , ne craignait pas d'y voir en même temps leurs objets corrélatifs.

Cependant, quand les propositions de Spinosa se furent répandues et qu'elles eurent trouvé d'intelligents défenseurs, Malebranche se vit obligé, par des sollicitations particulières (^), et bien qu'après une longue résistance, à étudier et à comprendre le livre de Deo, à en essayer une réfutation rigoureuse, et, par suite, à déterminer son propre système avec plus de précision qu'il ne l'avait fait jusque-là. Mais la correspondance hardie où Malebranche et son antagoniste traitèrent cette dangereuse question demeura ignorée des contemporains. Seule, cependant, elle pouvait donner le dernier mol de la doctrine que nous venons d'analyser. Après avoir , dans plusieurs lettres , accusé Spinosa d'avoir confondu l'étendue avec l'idée que nous en avons, d'avoir rapporté à l'une ce qui ne convient qu'à l'autre,

(1) Correspondance du pèr9 Malebranche 'avec Dorlous du Maîranf publiée par M. Fenilletde Conciles. Paru» 1141. Cette correspondance est de I7l3 et 1714, c*est<^* dire, de bien peu ant^rienre li la mort de Maldimncbe. Mairan y dclaircit et y soutient •T«c on trb.nre talent la doctrine de SpinoHi*

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et en général d'avoir mêle le sensible à rintelligible, après avoir taxé de fausseté ses démonstrations, mais sans en indiquer précisément le vice, Malebranche arriva enfin à formuler sa pensée (I). Il refusa d'admettre qui! n'existe qu'une seule substance du même attribut {2) et voulut regarder comme autant de substances les diverses parties de la matière disposées et limitées arbitrairement, par la raison qu^elles peuvent être conçues à la fois comme finies et comme distinctes ; mais pour faire accorder cette opinion avec la méthode de Descartes , il dut en même temps nier l'infinité de retendue , et , comme celle de son idée ne peut être contestée, il se rejeta sur ce que l'idée peut exister sans idéat ou différente de son idéat. Ainsi, Malebranche renonça à l'axiome cartésien : // faut affirmer d'une chose ce que l'on conçoit être renfermé dans son idée et le remplaça par celui-ci : Tout ce que l'esprit aperçoit immédiatement est nécessairement^ c'est-à-dire qu'il fondajune doctrine absolument idéaliste , et mit la philosophie en contradiction avec la révélation naturelle ou surnaturelle , ce qui revenait pour lui à jeter la philosophie de côté, et à ne plus s'adresser qu'à la foi pour connaître la vérité des choses. En effet, il termina sa dernière lettre en réduisant toute science démonstrative aux mathématiques, en invoquant la foi et priant Dieu de communiquer à son adversaire les lumières qui mènent à la possession des vrais biens.

40. On comprend aisément,par tout ce qui précède, que les contemporains de Malebranche n'aient vu dans son idéalisme que le système de Spinoza arrêté sur son penchant par la foi chrétienne ; aussi les cartésiens purs, qui, en France comme en Hollande, se montraient fort hostiles aux déductions hardies tirées de la doctrine de leur maître, firent beaucoup de bruit à son occasion. Mais ils se bornèrent à des réclamations vio • lentes , et aucune véritable réfutation ne fut produite. Régis affirma que l'idée de l'étendue est une modification de notre âme sans pouvoir expliquer d'ailleurs comment une substance finie est capable d'une modification infinie. Arnaud (^ soutint

(1) Corresp. dupère Mallebranche a«ec Dorions du Mairan, lettre 8 et dernière.

(2) Spinma, JSthica, part, i, prap. 5; en même temps que cette proposition, Malebranche rejette les dëfinitions 4 et 6 du mode et de l'attribut.

(3) Arnaud, Des yraics et des fausses idées, lettres h Malebranche ^eX^,, etc. Nous

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que ron ne peut attribuer à Dieu l'étendue intelligible sans lui attribuer rétendue formelle en même temps ; que la démonstration de Texislence des corps donnée par Descaries est valable, parce que nous avons une telle tendance à croire à cette existence que nous ne pouvons lui refuser notre assentiment ; que les idées ^ êtres représentatifs de certains objets qui n'existent pas peutéire^ sont de vraies chimères ; enfin que Fâme n'est pas passive dans ses perceptions, mais qu'elle a reçu de Dieu la faculté de s'en former. Tout cela revenait à;affirmer sans expliquer .La difficulté consistait à déclarer ce qu'est en lui le fini, hors de Tinfini, et à définir son essence individuelle et le principe de sa distinction sans cependant nier sa dépendance nécessaire. C'est à Leibnitz qu'il était réservé d'accomplir ce progrès et de prononcer le dernier mot delà philosophie au dix-septième siècle.

11 . Nous aurons occasion de revenir à Malebranche à propos de la physique ; qu'il nous suffise de dire ici que cette science ne peut en aucune manière être détruite par l'idéalisme, quand bien même ou irait jusqu'à nier Texislence de la matière ; seu lement il faut alors la fonder sur les propriétés de l'étendue intelligible. Et en effet Malebranche admit et développa la physique générale de Descartes et conduisit l'étude des sensations jusqu'à la partie centrale du cerveau où les filets des nerfs viennent aboutir; ensuite il déduisit de l'admirable correspondance des sensations du corps et des passions de l'âme une preuve de l'existence de la Providence. Il combattit aussi fortement l'opinion de l'intelligence des bêtes, par cette raison, entre autres, que n'ayant pas péché, du moins on le suppose, elles ne doivent pas souffrir (I).

12. Quant à la morale de Malebranche, on peut en deviner la tendance d'après ce que nous avons dit de sa doctrine religieuse et métaphysique. L'une des questions qui furent le plus débattues entre Arnaud et lui , est celle de savoir si la volupté est un bien. Malebranche soutenait l'affirmative , mais il gémissait de ce que le bien, par l'effet du péché, se trouve attaché au mal moral, et demandait à Dieu .la grâce de lui rendre les plaisirs moins vifs (2).

omettons comme de peu de Talear les diatribes da pire Valois ( Lenis Delarille ) conlro Malebranche.

(i) Malebranche A*cAerfAe de la vériti, 1. IV, ch. 2.

(2) Id. Médit, chrét, et éUv, à Dieu.

La pensée des joies mondaines marlyrisait cet homme qa'un défaut de grâces corporelles et de vivacité d'esprit avait fait amant de la solitude ; le monde, il le méprisait, mais il le trouvait lieureux, et son exaltation religieuse et Tascétisme de son âme s'en élevaient encore. Plus son amour se divinisait sous rinfluence de TEsprit Saint qui le faisait entrer en communion ayeci^Homme-Dieu; plus aussi il devenait dur, impitoyable même pour la créature. La raison suprême. Tordre universel, tel était pour lui le principe unique de la morale. Qu^un homme fût charitable par vanhé, ou qu'il le fût dans Tintérêt futur de son âme, ou bien encore qu*il le fût par amour et par commisération, tout cela ne lui paraissait que passion et que muchine, parce que toute vertu est dans Tamour de l'ordre éternel que la raison nous fait connaître et dans la soumission de toute puissance à la puissance unique , et de toute gloire à la gloire de Dieu ; la puissance de la terre devait être employée , selon lui, à fortifier par la crainte Tobéissance à la raison, et à détruire ce préjugé de Thomme qui croit que la raison n'est pas la force. Ainsi , le devoir des grands comme celui des petits ne lui semblait être que la soumission à un ordre immuable, parce que la créature n'existe que pour Dieu, et que tout le temps qu'elle n'emploie pas pour lui n'est qu'un vol et qu^un sacrilège (1).

§iv.

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