‹ Manuel de philosophie moderneChapitre 70 sur 86 · LEIBNITZ · texte numérisé non relu

LEIBNITZ

1. Leibnitz n'était encore qu'un enîant, et déjà , comme un grand esprit qui se connaît et qui, dans sa force, a pris la résolution de laisser la science humaine plus avancée qu'il ne la trouve, il avait parcouru tous les degrés de la philosophie antérieure à son temps, et s'était ainsi rendu compte de 1 état de la pensée dans le genre humain. Il avait étudié la scolastlque, puis les anciens , Aristote , Platon , Plotin ; il s'était Oxé quelque temps dans Vatomisine^ qui lui souriait d'abord comme propre à rendre aisément raison des phénomènes physiques. Enfin il délibérait à quinze ans dans le bois de Rosendal , s'il

(1) llaldinncliei Tttiité Je morale, puâm.

garderait les formes substantielles (1) ; ce fntle mécanisme qui remporta , et il commença à étudier les mathématiques dont Iluyghens lui ouvrit les profondeurs (2) .

Il dut nécessairement à celte époque se pénétrer de la physique et de la métaphysique de Descartes, et un instant même, sondant avec Spinoza la nature des idées et des corps, et de leurs rapports avec Dieu , il se laissa aller ,^ nous dit-il , à Tétrange profondeur de celte doctrine qui perd le monde dans une aveugle divinité. Mais à partir de cette époque, il devint lui et crut pouvoir réunir toutes les philosophies en une seule , car il y avait dans ses idées quelque chose de Platon et de Démocrite, d'Arisiote et de Descartes, des scolastiques et des modernes (3).

2. Le premier grand progrès de son esprit , aidé peut-être aussi par les reproches que Spinosa adressait à la notion de lelendue cartésienne (4), consista à reconnaître que les dernières raisons des lois générales du mouvement, par lesquelles le mécanisme de l'univers est régi, ne peuvent se trouver dans les mathématiques ; dès lors il revint aux formes , aux entéléchies , et rendit la vie à la matière (5). Mais une grande difficulté se présenta. D'une part, le conlinuum que l'étendue nous soumet est divisible à l'infini, et il est impossible d'avancer aucune raison pour laquelle on parviendrait à des atomes ou insécables jsoit par nature, soit en fait ; d'un autre côté, supposer totis les points pombles comme existant actuellement dans le tout^ c'est se jeter dans un labyrinthe inextricable, et cependant il faut admettre de véritables unités substantielles y sans quoi il n'y aurait rien de substantiel ni dQ réel dans la collection. Ainsi l'on est amené à croire qu'il existe des êtres simples et primitifs, des mmtades , des points métaphysiques qui ont quelque chose de vital et une sorte de perception , enfin , si l'on veut, des atomes y non de matière, mais de substance. Ces monades sont des forcesr primitives^ originales, inextinguibles, sans les-

(1) Recueil de diverses pièces relatives à la philosophie de Newton Clark* et Leiè' nitz, par Desmaizeaux» t. II, page 134.

(2) Id., id., page 134.

(3) Leibnitz, Nouveaux essais sur P entendement humain^ pages 27, 29.

(4) Spinosa, epist. 72.

[5)Iiecueilde DesmaizeauXf loc. cit.

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quelles on ne pourrait expliquer le inonde réel qui ne peut résulter de la simple supposition d*une masse étendue (1).

3. On voit donc que ce contînuum de l'étendue n'est qu'une pure apparence ; les substances corporelles sont simples, sans parties, indivisibles dans la réalité. Quand elles sont resserrées^ leurs organes ensemble ne font qu'un point physique à noire égard ; et pour ce qui est des points mathématiques^ ils sont le point de vue sons lequel nous voyons les points métaphysiques pour exprimer l'univers. Tout en proposant cette nouvelle doctrine, Leibnitz conserva le nom de letendnedans sa philosophie, de même que les astronomes parlent du mouvement annuel du soleil; mais il fit plus, il se posa souvent des questions qui n'ont réellement pas de sens selon son système : par exemple , y at-ii dans la matière outre retendue un principe de résistance ou d'impénétrabilité (2)? et sa solution ne put être très-claire, comme on le pense l3ien ; ou encore il loua la déOnition du mouvement d'Aristote qui se rapporte à des notions que cependant il rejetait (3). De là une grande différence entre ses écrits , dont les uns sont eœolériques , les autres acroaiiques. Les uns s'adressent, pour ainsi dire, au vulgaire des philosophes et traitent les questions selon les notions communes; les autres parlent aux esprits plus élevés et pénètrent jusqu'à l'essence même des choses. De là aussi , la manière dont il exprimait ordinairement le système de l'harmonie préétablie entre l'âme et le corps (4) ; il appelait corps, en effet, quelque chose de figuré et de mobile, dont les modifications correspondent à celles de Pâme, bien que dans le fond il donnât au corps un tout autre sens, et à l'harmonie préétablie une généralité bien plus grande. Cette précautii^n a certainement beaucoup nui à la popularisation des idées de Leibnitz , quoiqu'elle eût pour but de l'aider ; elle a empêché la discussion de se porter sur les points vraiment essentiels de sa doctrine, et y a même jeté pour longtemps une sorte d'obscurité. Sa position n'a pas été assez nettement dessinée par rapport à Descartes, ni par rap-

(1) Recueil de Dcsmaizeaux, loc. cit., et Essais de Théodtcée, ■«•' 70 et 95 — Noiii;eau systènfe de la C9mmunication des subUnttees,

(3) Nouveaux essaii sur l'entendement hunuti'nt page t28. ^3) 1c)., page 256.

(4) KoUniment dans les Essais de Théôdicée,

port à Locke , et la rérutation des systèmes contemporains a beaucoup perdu en clarté.

4. Ce caractère de la philosophie de Leibnitz tient à celui de Fhoi^ime. Bienveillant envers tous les penseurs qu'il voulait concilier , il aimait mieux signaler les raf^orts que les différences ; il se plaçait autant que possible sur le terrain des autres , et par là effaçait quelque chose des contours du sien. Homme du fnonde essentiellement poli et retenu , il écrivait comme on converse , en évitant de choquer les opinions gêné-. ralement reçues , ou de heurter de front une forte conviction. Telle est aussi là raison pour laquelle il n*a laissé aucun ou vrage systématique complet; mais au point où en est la philosophie aujourd'hui , il est facile de reconstruire toute sa doctrine, de sorte que nous ne devons pas nous plaindre d'un défaut qui tenait à îa plus grande qualité de son esprit : une large intelligence qui embrasse tout et n exclut rien.

5. Mais revenons à la filiation de ses idées. S'il abandoana Descartes sur la nature de retendue , il échappa en même temps à Spinosa, qui avai( fait de cette étendue un attribut de Dieu et Tavait regardée aussi comme une des deux conditions de l'existence d'un être fini, car, lorsqu'il nie qu'il puisse y avoir des âmes tout à fait séparées (1 ) , il n'entend pas séparées du corps conçu à la manière ordinaire, mais dépourvues des perceptions matérielles qui résultent de leurs relations avec les autres. Que devinrent alors les notions de Tespace et du temps que Descartes et Spinosa avaient confondues avec celles de Têtre en tant qu'il a de l'étendue ou de la durée? il les traita aussi comme des idola tribus. N'admettant pas de substance étendue, il considéra l'espace comme un ordo coejcistenài, elle temps comme un ordo exislendi sed non simul (2). D'après cela l'espace et le temps étant des notions relatives au seul ordre des êtres unis, ils ne pouvaient, évidemment être attribués à Dieu, et Leibnitz fit ressortir avec beaucoup de force cette conséquence orthodoxe de sa doctrine en l'opposant aux notions de l'espace et du temps que proposait l'école anglaise.

6. La nature des substances était ainsi éclaircie, et l'essence

(t) Thèses métaph,in grat. principh Eugenil^ n" 14.

(2) Recueil de Desm., écrits de Leibnitz contre Clarke et Id. t. II, page 141. Lettre tfe Leibnitz à flf, Rémond,

de Tétre ramenée à une simple faculté de percevoir et à une simple force on déterminatioii intérieure. La monade était Tune quelconque de ces essences diversifiées de toutes les autres. L'être fini était enfin compris en lui-même et par lui-même. Mais comment la communication des substances était-elle entendue ?

Descartes avait laissé la question de Tunion 4b Tâme et du corps à peu près indécise. Sans doute il en avait appelé à la puissance de Dieu, et tous les philosophes durent le suivre en cela ; mais il fallait aussi déterminer le rapport établi par Dieu entre les deux substances^ ou^ en quelque sorte, le mode de gouvernement qu'il emploie vis-à-vis d'elles. Le système des causes occasionnelles , celui de Régis, n'expliquaient rien et demandaient plutôt eux-mêmes une explication métaphysique. Spinosa, le premier, posa, dans toute sa rigueur, le dualisme qve contenait la méthode cartésienne, et l'expliqua par Funilé d'une substance manifestée par deux attributs : ily a dans la nature une puissance infinie de penser, qai^ en tant quHufinie^ contient en elle toute lanaiure objectivement, et dont les pensées procèdent de la même manière que la nature qui est son idéat; l'âme humaine a celte mêms puissance^ non en tant qu infinie et percevant la nature entière, mais en tant que finie, c'està-dire en tant seulement qu'elle perçoit le corps humain (i). Ajoutons que cette idée du corps humain embrasse celle de ses modifications ou affections, et même les suppose, non jusqu'à l'infini, mais dans certaines limites, car un grand nombre de nos affections ne répond qu'à des idées très-peu claires et distinctes ; ces perceptions confuses expliquent la formation de plusieurs des idées humaines (2). Leibnitz se plaça au point de vue d'un Dieu qui crée et ordonne, et c'est en cela que son harmonie préétablie diffère de celle de Spinosa. Il voulut que Dieu eût créé les corps et les eût soumis à des lj)is générales, exécutables sans l'intervention d'aucun esprit ; que, d'un autre côté, les modifications des esprits, suivant leurs lois propres, eussent été ordonnées pour l'éternité, et cela de manière à ce qu'il y eût une concordance parfaite entre les perceptions et volontés d'une part, et les mouvements de l'autre.

(13 Spinosa, ëpist. 25.

(2) Id.| Ethica^ «art. II kIu prop.40*

a' 7. Mais ce n'est là qu'une exposition populaire et ad|^tée

aux idées des cartésiens vulgaires. En effet, Leibnitz, n'admettant pas Texistence de la substance étendue proprement dite, il fallait que le système de Tharmouie préétablie eût un sens plus général. Or Dieu, en créant les monades, les a tellement constituées, que tout leur naisse de leur propre fonds par une parfaite spontanéité à l'égard d'elles-mêmes^ et pourtant'avec une parfaite conformité aux choses du dehors. Chacune de ces substances représente exactement tout Tunivers à sa manière et sous un certain point de vue ; les perceptions lui * arrivent à point nommé, en vertu de ses propres lois, comme s'il n existait qu'elle et Dieu; et, toutes ensemble, elles sont dans le même accord que si elles communiquaient par une transmission des espèces ou des qualités, comme le vulgaire Timagine : c'est dans la masse organisée, prêle à agir d'elle-même suivant les lois de la machine corporelle^ dans le moment que l'âme le veut, qu'est le point de vue de l'àme (^).

La physique devient ainsi idéale comme les mathématiques. Le monde matériel et ses lois ne sont qu'un point de vue de l'âme, de même que Tinfiniment petit est un point de vue pour l'expression de la quantité, une monade prise pour quantité aussi petite que Ton voudra, et, partant^ négligeable en elle-même. Non-seulement l'idée de l'étendue telle qu'elle est en nous est absolument inexplicable dans ce système (2), mais le mouvement qui ne peut être compris que dans l'étendue devient chimérique aussi, et ne peut être attribué réellement à des substances simples. Enfin les notions d'ordre dans Fespace qui impliquent Tidée de la grandeur et de la distance deviennent tout à fait illusoires, et l'espace môme, selon la définition de Leibnitz, n'est qu'un produit de notre imagination, qui voit, on ne sait comment, les choses réelles sous un si singulier point de vue. L'univers se réduit à un point métaphysique dans lequel une infinité d'autres points, dont chacun ne voit que luimôme et croit n'être modifié que par lui-même, sont éternellement séduits par la représentation d'un monde apparent. On

(1) Leibnitz, Nouçeau système de la communication des substances.

(2) Que l'idée de l'éteodue puisse résulter de la perception confuse des inétendns C est ce qui parait bien vague. Le rapport des mouTeinents aux sensations eipliqué auss i par les parties insensibles des perceptions sensibles n'est pas moins incompréhensible. {Nouveaux essais page 10* )

ne comprend pas le but de cette forme mensongère des choses, et on ne voit pasTimpossibilité de la communication des êtres, si cette illusion était supprimée. Au contraire, en regardant Têtre comme toujours et nécessairement manifesté par les deux attributs, Tharmonie préétablie n'est que la conception de Tunité dans la dualité.

8. *I1 ne nous parait pas non plus que le résultat de cet idéalisme soit d^éviter le mauvais principe du spinosisme. En effet, ce principe, nous Tavons vu, n'est ni dans le point de départ, ni dans les conséquences métaphysiques ou morales de la doctrine de Spinosa, il est tout entier dans le parti pris de n'envisager et de ne comprendre le Unique dans Tinfîni. Alors le fmi disparait nécessairement, et avec lui s'éteint ta vie j car la vie, pour

* .£ . •^ nous, c'est le fini, et lesouverain^tre^stâossi le souvexainnêant.

^ cc^ Mais quand le fini, la monade, par exemple, est posée en elle et par elle en quelque sorte ; quand elle est, autant que possible, détachée de Finfini, ou plutôt quand elle le porte dans son sein en vertu de la solidarité de toutes les parties de l'univers ; quand elle est aussi nécessaire au tout que le tout lui est nécessaire , pourquoi craindre de la faire étendue ? Ce n'est pas parce que son étendue serait infiniment petite^ car Tinfiniment petit résulte, dans notre esprit, aussi bien que Finfîni lui-même, de la nécessité d^une des lois qui lui sont imprimées. Ce n'est pas non plus parce que l'univers et Dieu apparaîtraient étendus en même temps, car cette étendue infinie n'implique pas plus la division que le changement d'ordre de quelques particules de mon corps n'implique division démon être essentiel; et Ton peut très-bien concevoir un Dieu parfaitement simple, intensif, monade centrale de toutes les monades, et qui, cependant, dans f espace infini^ comme si c'était son sensorium, voit les choses en elles mémea, les aperçoit, les comprend intimement et à fond parce quelles lui sont immédiatement présentes (1). Et cette relation n'implique pas dépendance pour cet être

(1) Newton, Traité d'optique, I, HT, cb. 28. Il faut pour accorder avec le STSt^me de Leibnitz cette pensée de Newton et avec l'ide'e de la'nionade l'idée de l'espace infini contre laquelle Leibnitt brisa toutes ses armes; maigre la supëriorilé de son argumentation snr celle de Clarke, il faut admettre, disons-nous, l'unitë et l'ubiquité de Dieu, sa simplicité et son infinité, en un un mot la rencontre et l'identité en lui des deux infinis, rinfiniment grand et l'infiniment petit. Ce mjstère se présente, au surplus, dans tontes les tbéologies. ( Vojez 1. VI, çb. 4 de ce Manuel.)

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comme mes perceptions Fimpliquent pour moi, car la monade centrale qui constitue mon âme n'a qu'un pouvoir limité sur les autres qui constituent mon corps, à cause delà liaison de ce corps avec le reste de la nature où ma volonté ne peut s'étendre, tandis que la monade centrale, universelle, régit et dispose l'univers tout entier, sans que rien puisse avoir lieu autrement que par elle.

9. Un système des monades ainsi entendu eut donc fait rentrer, comme celui de Leibnitz, la providence et les causes finales dans le spinosisme, et il eut aussi donné à Têtre fini une existence propre^ en déterminant en quoi consiste la substance vue en elle-même, et non plus uniquement rapportée à la substance universelle (I). Mais une seule raison, bien moins valable aujourd'hui, eût suffi pourempôcber Leibnilzde l'adopter jamais, du moins publiquement. La création des êtres finis par l'infini y demeurait incompréhensible comme dans le spinosisme même. Or, on aimait mieux alors s'exposer aux objections irréfutables qui se déduisent de la considération de limmutabilité divine ; on aimait mieux courir le risque de voir éclore continuellement des systèmes religieux mystiques qui, grâce à ce point ée vue de la dépendance absolue de l'homme, de son être communiqué, et de son néant propre, aboutissent aux mêmes conséquences que le spinosisme ; on aimait mieux mentir pieusement, il faut le dire, que d'arracher enfin le bandeau à la vérité, pour éprouver si elle peut jamais être nuisible. Nous som- / mes convaincus, quant à nous, que l'Mée-jde-JajaiCâliûn est parfaitement suppléée,' dans ses conséquences philosophique > et morales, par l'idée tout à fait équivalente et plus vraie, sans doute, de. la solidarité de toutes les créatures, de leur dépendance réciproque varîabïe, et de leuF3epéndance éternelle par rapport à l'Être suprême, qui les crée, non dans le temps, mai dans Téternité.

Sans doute la création est déjà difficile à admettre dans le

(1) La beantë An système des monades consiste dans le magnifitpie espoir qa*il donne aax crëatnres en ëtablis»ant leur permanence et leurs diverses transformations, en expliqnant la mort et dëfîniasant la vie h venir par la possibilité de retrouifer le iouvenir dans ^i^êi>elof>pemenis périoifiques qui pourront arrherun jour; enfin en établissant toutes les monades jotqali Tintini en relation iea unes avec les autres. C'est par la que la créature écbappe an Dien de Spinosa. C'est aussi en étendant au passé dee êtres ce qui est ainsi révélé de leur avenir que l'on peut i'eipliquer l'univers. Nouveaux essais^ pages 9 U), 13.

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système de Leibhitz, tel qu'il le proposa, car rharmonie préétablie dut toujours paraître, surtout à ceux qui connaissaient la source où elle avait été puisée, plutôt une loi de la nature que Teffet d'une volonté une fois conçue et exécutée au commencement des temps. Mais l'embarras de Leibnitz eût encore été bien plus grand s'il eût conservé l'existence réelle de Vé^ tendue, car alors il eût dû suivre Spinosa pour la définition de la nature divine, et les monades, étendues comme Dieu, se seraient présentées comme des parties de son essence infinie. Au contraire, en niant la matière, il pouvait admettre le commencement de son apparence dans les esprits, à Tépoque où Dieu les tira du néant pour leur donner un être indépendant du sien.

10. Leibnitz, en supposant le monde créé par un être parfait^ était obligé d'expliquer F existence du mal, et de concilier la toute -puissance divine avec Timperfection, au moins apparente, des créatures. Tous les philosophes qui ont admis la liberté d'indi/férence dans l'homme, ont résolu facilement ce problème en faisant remarquer que la liberté est l'origine du mal , et qu'une créature privée de liberté serait moins parfaite. Mais cette solution se trouvant ruinée à sa base par la tliéorie de Descartes ej. par celle de Spinosa sur la liberté, Leibnitz admit qu'aucun être ne peut se déterminer sans une raison suffisante^ et ce principe, qui se vérifle partout, amena une théorie de la liberté qui n'est que celle de Spinosa sous des formes moins dures. Il nia, en efifet, la conscience intérieure de la liberté que Descartes avait reconnue, et ainsi n'eut aucune peine à concilier la prescience avec la liberté, puisqu'un des côtés du mystérieux rapport était détruit. En tout cela, Leibnitz aurait donc été parfaitement spinosiste sans sa croyance à la volonté d^ la nature divine qu'il concevait comme analogue à celle de l'homme, et capable de se déterminer par le principe de la raison suffisante. Cette dernière loi lui fit regarder l'indifférence en Dieu comme une chimère aussi d)ien que l'indifférence dans l'homme ; or cette indifférence ne consistait aux yeux de Descartes, ainsi que nous le pensons, que dans là conscience que Dieu doit avoir, ainsi que l'homme, de pouvoir se déter- HMner autrement qu'il ne le fait actuellement, conscience qui s'étend à tout pour Dieu, et qui, pour l'homme, souffre l'exception des vérités nécessaires ; et nous ne comprenons pas comment Leibnitz put nier cette conscience sans tomber dans la

divinité aveugle de Spînosa, dont toutes les déterminations et tous les actes sont pleinement nécessaires et entraînent la nécessité des nôtres (1).

11. lAais, pour en revenir à Fexistence du mal, Leibnitz, remarquant que la raison suffisante de Têtre parfait doit être le meilleur y en conclut que notre monde est le meilleur des mondes possibleis, et donna ainsi une valeur absolut à la solution indiquée par Descartes (2), employée aussi par Malebranche, et que dans tous les temps on parait avoir entrevue, à savoir qu'en s'élevant de la considération des détails à celle de r ensemble du monde on peut trouver un ordre admirable dans ce qui ne paraît que désordre à celui qui ne regarde que d en bas. Cependant ce n est là qu'une possibilité qui ne détruit en aucune façon le mal qu'éprouvent les créatures à leur point de vue propre. Il faut donc recourir au mystère du fini dans Tinfini. Le fini ne peut être qu'à la condition d'une imperfection ou d'une négation par rapport au bien même, c'est-à-dire qu'à la condition d'une nature mêlée de bien et de mal. De là ressortit toute sa vie, son développement, son progrès. Vouloir comprendre comment Tinfini, qui est tout bien et toute puissance, ne fait pas le fini semblable à lui, c'est vouloir comprendre comment il n'existe pas seul, et, en effet, cela est pleinement impossible à qui le contemple, mais l'infini est de même incomprébensible pour qui contemple le fini : car quel être peut exister sans relations, quelles relations peuvent être sans modification, quelles modifications sans changement et sans passage du néant à l'être ou de l'être au néant (3) ? Du reste, il n'est pas étonnant que Tesprit, procédant du fini à l'infini, considérant des ensenibles de plus en plus grands et complets, >oie l'ordre augmenter et les imperfections s'effacer; mais cela n'arrive précisément que parce qu'il s'éloigne du fini jusqu'à la perdre enfin de vue. C'est là le côté vrai de l'optimisme leibnitzien.

C'est toujours la même difficulté, celle de la création, qui

{\) Thiod'icée. La natnre de l'enteacleinent divin fait b réalité des rérités éternelles (art. 184.) Il remarque ( Id. 18G) c[ne Descartes appelait actes de volonté' les dëterminations intërienres, ce qui explique son opinion sur les vdrilés éternelles et sur la cause des errenrs. Mais pour lui il nie qu'il puisse y avoir de ctoix pour un être parfait.

(2) Descaries, MédU méu, IV, 10. Malebranchc, — Jra*<é d« la nalure etdeU glace,

(3) H«|e|. Logique^ art. 88.

portait Leibnitz à rechercher la soIuUoa de ces problèmes insolubles, tandis qu'il aurait pu les considérer comme d'éternels mystères. Pourquoi ne pas contempler avec soumission le mal dans le bien, Terreur dans la vérité, le libre dans le nécessaire, et pourquoi ne pas comprendre Texistence naturelle dii fini dans rinfiai, on de Tinfiniment petit dans le fini, lorsque r«n reconnaît comprendre un autre mystère absolument de même ordre, la multiplicité dans Vunité, dans la monade?

12. Telles sont les idées de Leibnitz dans leur filiation ; quant au procédé propre à son exposition, il suppose la méthode cartésienne en fondant la connaissance du monde sur les idées de Tesprit pur. Il s'élève du composé au simple, pose la monade, déduit ses propriétés, explique ses relations et l'harmonie préétablie, distingue Tâiae humaine des autres entéléchies, tire de sa contemplation le principe de la raison suffisante et celui de la contradiction ; enfin, prouve Texistence de Dieu par l'harmonie, par la conlingence des choses, e^ par la notion delà nécessité (I).

15. L'analyse d'un opuscule (2) de Leibnitz sur la logique est surtout propre à faire connaître sa position par rapport à Descartes ; or, on le voit d'abord, dans cet opuscule, admettre toute la théorie des idées en un seul mot quand il reconnaît comme possible tout ce dont la conception, bien analysée dans ses éléments, ne présente aucune contradiction : Descartes ne l'entendait pas autrement ; ensuite il définit avec soin les notions obscures et claires, confuses et distinctesy sans s'éloigner en rien des explications très-nettes de Descartes. Enfin, quand il établit ce qu'il appelle la notion adéquate et inadéquate, il ne fait que systématiser et nommer la méthode mathématique, ainsi que Spinosa Tavait fait avant lui. 11 n'ajoute qu'une seule notion aux précédentes ; c'est la notion symbolique qui n'est due exactement qu'à une définition renfermant des notions déjà conçues, dans le cas où elles ne peuvent être présentées simultanément à. la conception et à l'imagination. La notion du chiliogone est dans ce cas, mais il est facile de voir que cette notion, quand elle est obtenue dans un bon ordo philosophandi, rentre dans les précédentes, et, pour le reste,, n'est qu'une affaire de mémoire.

(1) Leibnitz, Thèses métaphysicœ ingrat» seren.princip. Eugen.

^2) Id., Méditatio de cognilione veritate et ideis» Act.ernd. Lips. 16*4.

Cependant Leibnitz, souvent injuste envers Descartes, prend pied de cette théorie pour critiquer les idées cartésiennes. Il veut que Tidée soit exactement analysée pour qu'il devienne évident si elle implique ou non contradiction, et qu'ainsi sa possibilité soit mise au jour ; mais nous avons vu que Descartes faisait servir le n^éme critérium àréfuterles idées que sesadversaires voulaient comparer à Tidée de Dieu, pour la traiter comme elle, et qu'il ne démasquait une idée fausse qu'en montrant par l'analyse de quels éléments notre esprit la compose {{), Leibnitz veutaussiqu'ons'adresse à la logique ordinaire. C'est encore ce que Descartes ne refusait pas ; seulement il n'avait que du mépris pour l'échafaudage inutile, selon lui, dont on Tavait chargée. Leibnitz, arrivant plus lard, pouvait, sans danger, se permettre une réhabilitation ; mais, dans le fond, sa méthode était la méthode mathématique comme celle de Descartes.

Dans cet opuscule, Leibnitz n'aborde le fond de la question philosophique qu'en se demandant, ainsi qu'on doit le faire à l'issue de toute recherche logique, si l'esprit humain est capable de remonter aux notions irréductibles, aux purs attributs de Dieu, et d'atteindre les premiers possibles. Il n'ose répondre encore, dit-il, mais sa philosophie, aussi hardie sous ce rapport que celle de Descartes, répond suffisamment.

44. Il ne pouvait donc rester, dans la philosophie générale, que de pures questions de détail à vider entre Descartes et Leibnitz, pour ce qui regarde l'existence de Dieu et ses preuves. Aussi les objections, ou plutôt les corrections (2) de Leibnitz aux démonstrations de Descartes, sont-elles d'une grande faiblesse. Il n*a rien introduit dans ces démonstrations qu'on n'eût pu y introduire aussi bien en partant des doctrines connues de Descartes. Lorsqu'il reproche à la preuve ontologique de supposer sans le prouver que l'existence de Dieu, ou plutôt l'idée que nous en avons, n'implique pas contradiction, et qu'il cite pour exemples l'idée du mouvement perpétuel ou celle de la vitesse maximum d'une roue, il est aisé de le réfuter. En effet, pour l'idée du mouvement perpétuel, elle peut être absurde comme idée d'une machine, mais alors cette idée n'est nullement simple, et on peut aisément reconnaître comment notre esprit la compose, et, au contraire, en lui-même le mouvement perpé-

(1) Descartes, Rép. aux obj. de CatéruSf n. 6.

(2) Leibnitz, Noui>, essais: p. 403; et Médit, de ver. eogn. et idris.

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tuel n'est nallement impossible, maU plutôt éminemment probable. Quant au mouvement maximum d'une roue, c'est encore une idée composée qui ne soutient pas un instant l'analyse, ainsi que Leibnitz le montre lui-même. On trouve, dans les Réponseê à Catérm, les éléments de ces deux réfutations.

Il nous semble donc que les deux preuves principales de Texistence de Dieu données par Leibnitz, Tune par la réalité dei vérilét éternelles, l'autre par la possibilité de Dieu et par sa nécessité, s^il est possible, résultent de Fesprit et de la lettre de la méthode de Descartes, et rentrent toujours dans le fond de la doctrine des idées. Enfin, la preuve a contingentia mundi n'est que celle de l'existence de Dieu tirée de ses effets en général. Elle est même bien moins convaincante que celle de Descartes appliquée à une existence particulière telle que la nôtre. Cette preuve, qui est d'ailleurs d'une grande antiquité, suppose l'absurdité très -contestable du progrès à l'infini, tandis qu'elle ne la suppose pas comme Descartes la présente.

Ce n'est donc pas là, ce n'est pas dans ces pauvres querelles et dans ces misérables dissidences qu'il faut chercher le génie original de Leibnitz ; mais le système des monades représente la création philosophique de ce grand homme, et la véritable extension donnée aux idées métaphysiques de ses devanciers. Nous en avons dit toute l'importance.

DEVELOPPEMENT DE tX PHILOSOPHIE MATHÉMATIQUE DE

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