PARTIE THÉORIQUE
La morale ou l'éthique, c'est-à-dire la science des mœurs, enseigne à l'homme comment il doit se conduire, ou ce qu'il doit faire ou ne pas taire pour vivre selon sa vraie nature et conformément à sa fin dernière. Elle implique trois choses principales :
1' Une règle que l'homme doit suivre dans ses actions, afin d'être dans l'ordre et d'accomplir sa destination : donc une loi.
2" Qu'il est capable de connaître la l6i et d'en apprécier l'obligation : donc la conscience morale.
3° Que, connaissant sa loi, il a le pouvoir de
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l'observer ou de l'enfreindre : donc Y exercice de la liberté. ■
La loi, la conscience morale et la liberté, voilà les trois conditions nécessaires de la moralité.
La théodicée et là psychologie sont les antécédents nécessaires de la doctrine morale : la théodicée, parce que la morale émanant de Dieu, ou n'clant que l'expression de sa volonté par rapport à nous , nous comprendrons ou interpréterons cette volonté en raison de l'idée que nous aurons de la nature divine et de son rapport avec l'humanité : la psychologie, car l'opinion que l'homme a de sa nature et de ses facultés détermine la conviction de sa destination. C'est pourquoi on voit toujours la morale pratique des individus et des peuples correspondre h leurs croyances ou à leurs doctrines philosophiques. L'homme qui se croit un être purement physique, vivant sur la terre comme l'animal et n'ayant point de fln supérieure, sera porté à vivre comme la bôte et à mourir comme elle. Le plaisir et la peine seront ses seuls mobiles d'action; il n'y aura de bien pour lui que la jouissance, et de mal que la douleur. Si au contraire, s'exaltant dans son esprit propre, il se regarde comme une intelligence faite pour contempler la vérité, à la manière du platonisme, rien ne lui paraîtra plus excellent que la science, et le devoir principal sera d'en acquérir. Si, comme le stoïcien, il n'estime en lui que la force de )a vo!onté, supérieure par sa nature à tout ce qui l'entoure, et devant persister'dans Vimperturbabiliiê pour conserver sa dignité, il placera sa perfection dans l'indépendance. Si, comme le péripatéticien, il reconnaît en lui un être mixte, dont les
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deux parties, unies pour s'accorder et non pour se gêner, ont droit à une égale satisfaction, il trouvera te bien dans le tempérament de l'une par l'autre, dans le juste milieu de l'âme et du corps, et la somme de toules les jouissances sera sa perfection. Si enlïn il croit avec le chrétien que le corps n'est uni a l'âme que pour être l'instrument de ses volontés et de ses pensées; que la perfection de l'âme consiste à obéir à la loi de Dieu, son principe, sans se laisser entraîner par les désirs de la chair, et qu'il sera plus homme en devenant plus pur, la tendance de sa volonté sera de se détacher de la terre pour entrer dans un rapport plus intime avec les choses du ciel.
Toutes les écoles philosophiques ont dit à l'homme en l'appelant à la perfection et au bonheur : « Vis conformément à ta nature. » Mais pour chacune ce précepte a un autre sens, suivant sa manière de comprendre le mot nature. L'épicurien et le stoïcien pouvaient convenir dans la formule, sans s'accorder dans la pensée; et de nos jours encore, avec toutes les lumières données par l'Évangile sur l'origine, la loi et la destination de l'humanité, combien d'hommes abusent de cette sentence et l'interprètent faussement? N'invoque-t-on pas journellement la nature et ses exigences pour excuser, sinon pour légitimer, l'entraînement des passions? Y a-t-il un mauvais penchant, un vice qu'on ne cherche à justifier par là, et ne croit-on pas avoir tout dit, quand on a affirmé que c'est un besoin de la nature? A entendre nos éducateurs modernes, il faudrait bien se garder de contrarier le naturel de l'enfant; et les . philosophes des derniers temps, qui ont la prétention de comprendre l'homme et la société mieux que le christianisme, n'ont-ils pas dit que tous les
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désirs du cœur sont bons, qu'ils peuvent tous être exploités au profit de l'ordre et du bonheur, et qu'en les compensant les uns par les autres on parvient à les rendre moraux et utiles?
Ces erreurs, qui se renouvellent sous une autre forme dans tous les temps, proviennent de la même source : l'ignorance de la nature et de la constitution de l'homme arrivant en ce monde. S'il était resté dans l'élat primitif de sa création, il n'y aurait aucun risque à suivre les penchants et les tendances de la nature; il obéirait à Dieu en s'y conformant. Mais la question préalable est celle-ci : Le genre humain est-il aujourd'hui ce qu'il était originairement? Sommes-nous encore ce que Dieu nous a faits? Là est le nœud de toutes les difficultés morales, et il est impossible d'établir une doctrine sérieuse de la moralité sans avoir décidé celte question , c'est-à-dire sans avoir une opinion ou une croyance arrêtée sur l'origine du mal. La philosophie chrétienne, puisant ses principes et ses inspirations dans la parole divine, est la seule qui parle clairement et catégoriquement dans cette grande affaire, la seule qui résolve vraiment le problème, autant qu'il peut l'être ici-bas.
Elle enseigne que l'ordre de ia création a été troublé par la volonté de la créature, et qu'ainsi l'humanité a été pervertie, non par un vice essentiel aux deux natures qui la constituent, mais par leur déïharmonie et le faux rapport qui s'est établi entre elles. Elle enseigne que l'âme, s'étant détournée de Dieu, a- laissé prendre au corps une prépondérance illégitime, que l'homme, exallé par l'orgueil, est tombé sous le joug de la- sensualité, el qu'en voulant se rendre indépendant ou égal à Dieu, il est devenu l'esclave des choses
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terrestres. De là une tendance instinctive au mal, transmise par la . génération à tous les^ enfants d'Adam, el qui constitue le vice originel de leur nature actuelle. Suivre cette tendance, ou vivre conformément à celte nature corrompue, est donc un mal; et loin de lui obéir nous devons la combattre et nous efforcer de la redresser, de la réformer; ce qui est le but de la religion, de l'éducation et de toute discipline véritablement morale, afin de rétablir l'ordre divin dans notre existence, et de remettre les deux parties de la personne humaine dans le rapport hiérarchique de leur origine.
Il y a donc en nous une bonne et une mauvaise nature. Le précepte de vivre conformément à la nature ne signifie donc rien, si l'on n'explique d'abord de quelle nature on veut parler. Le méchant vit conformément à la nature viciée, en suivant l'instinct de la concupiscence et l'entraînement de l'égoïsme. L'homme de bien vit conformément à la nature pure ou régénérée, quand par l'énergie de sa volonté il a remis le corps sous l'empire de l'âme et l'âme sous la loi de Dieu.
On peut dire la même chose de la fin ou de la destination donnée comme règle de la vie. Sans doute, un élre n'est dans la voie de sa perfection qu'en marchant vers sa lin, en accomplissant sa destinée ou ce pourquoi il a été créé. La fin seule indique les moyens convenables et les dirige. Mais la linestdéierminée par la nature; car le terme est loujours'analogue au principe, le but au point de départ. Il y aura donc autant d'opinions diverses sur la destination de i'homme que sur sa nature, et la doctrine qui connaîtra sa vraie nature, et par conséquent sa véritable fin , en donnant les moyens
efficaces d'y parvenir, sera aussi la seule qui enseignera la vraie morale.
La première partie de ce manuel, comprenant la momie générale, ou les principes de la morale, expliquera les trois conditions nécessaires de la moralité, savoir la loi, la conscience, et l'exercice de la liberté. La seconde partie exposera la morale pratique, ou l'application de la loi à toutes les circonstances de la vie, à tous les rapports où la volonté humaine peut se trouver engagée, et d'où sortent les devoirs de l'homme.
L'idée simple et primitive exprimée par le mot loi est souvent confondue avec des notions purement empiriques, avec des abstractions rationnelles. L'ordonnance ou le précepte, le commandement ou la défense supposent la loi, comme le texte, la formule ou l'article la représentent, mais ils ne sont pas la loi ellemême. La loi dans son principe et dans son essence est un acte de souveraineté, par conséquent un fait vivant et permanent. Elle implique nécessairement un terme supérieur dont elle dérive et qui l'impose, et un terme infé-
m LA LOI. 7 rieur, auquel elle s'applique et qu elle régit. Dans son expression la plus simple, la loi est le rapport du supérieur à l'inférieur, de l'antécédent au conséquent. On l'appelle loi naturelle, en tant qu'elle est essentielle à la créature , comme la condition nécessaire de son existence.
Remarquons d'abord que la loi n'est point une abstraction, un être de raison; car c'est l'homme qui fait les abstractions, les généralités, et il ne fait pas la loi. Les lois.véritab)es sont indépendantes de / notre volonté et de notre raison ; elles existent dans la nature des choses, que nous le sachions ou non, que nous le voulions ou ne le voulions pas, et l'art • du législateur n'est pas d'inventer la loi, mais de la ^ découvrir, de la formuler et de l'imposer. Les lois morales sont des faits de l'ordre moral, comme les lois physiques sont des faits du règne organique ou inorganique, et, sou3 ce rapport, les êtres libres, individus ou peuples, sont dans les mêmes conditions que ceux qui nele sont pas. La loi existe pour tous, une dans Bon essence, diverse dans ses applications et dans ses formes. I! n'y a de différence que par la manière dont elle s'applique et se réalise, l'être raisonnable pouvant la comprendre et la vouloir, tandis qu'elle entraîne aveuglément l'être sans raison. Mais dans l'un et l'autre cas ia loi est un fait d'autorité; c'est l'acte d'une puissance qui, en dominant ou en commandant, s'impose avec droiletsans appel, en un mot un acte souverain.
Cet acte implique deux choses : d'un côté un ternie supérieur qui donne, de l'autre un terme inférieur qui reçoit. Point de loi sans un législateur
dont elle dérive, et sans un sujet qui lui est soumis. Elle ressort du rapport de ces deux termes, et c'est, pourquoi elle est nécessairement quelque chose de vivant, la vie procédant partout de l'action et de la réaction. La loi constitue donc la vie du subordonné, en môme temps qu'elle exprime celle du supérieur. Elle est la condiiion absolue de l'existence, qu'elle gouverne et conserve à chaque instant en s'imposant à elle, ou encore c'est la continuation de l'acte créateur par l'application toujours renouvelée et plus ou moins médiate de la puissance créatrice à l'être créé.
La loi n'est donc pas, comme. le dit Montesquieu d'une manière trop générale, le rapport qui dérive de la nature des choses ; car il existe entre les êtres, en raison de leur nature, beaucoup de rapports ou de relations qui les modifient sans les obliger. Le rapport spécial qui constitue proprement la loi est le rapport de supériorité, sans lequel il n'y a ni autorité, ni législation possible. L'obligation imposée et la direction que la loi imprime viennent de plus haut; la cause régit l'effet, le principe la conséquence, l'anlécédent ce qui sort de lui. Il n'y a de loi que par la hiérarchie et dans l'ordre hiérarchique. Entre égaux, il n'y en a pas ; encore moins peut-elle partir de l'inférieur. Dans la société humaine, famille ou peuple, ce n'est point l'homme qui pose la loi de l'homme. Le père commande aux enfants, de droit divin et par le droit naturel, comme le représentant de Dieu dans la famille, et parce qu'il leur a transmis la vie. La volonté du chef de famille n'a d'aulorité légitime que par la loi supérieure qu'elle exprime. Ni la volonté d'un individu, ni la volonté de plusieurs, ni même celle de tous ne fait la loi d'un peuple. C'est peut-être un
DE LA LOI
moyen de la reconnaître et de la promulguer; mais la raison' de la légitimité' n'est pas : elle est dans la nature des choses et dans leur développement conforme a l'ordre providentiel. D'où la distinction de la légitimité et de la légalité; celle-ci provenant de la coïncidence avec des formalités humaines, et étant par cela môme en partie conventionnelle et toujours relative; celle-là au contraire pure, immuable, éternelle comme la vérité et la justice qu'elle manifeste.
Comme acte d'une puissance supérieure, la loi impose une obligation et provoque à l'accomplir. Tout ce qui existe se trouve par le fait même de l'existence sous l'empire de la loi, et l'homme, tout libre qu'il est dans son for intérieur, ne peut y échapper. En tant qu'être organique il est soumis aux lois physiques ; de là les besoins, les appétits, les penchants, les désirs qui rassortent du corps, ainsi que les souffrances et les maladies qui l'affligent. Il y a là pour l'homme une certaine fatalité, à laquelle il est forcé d'obéir sous peine de la vie, et même, en délinitive, aux dépens de la vie.
Étant posé que la loi est le rapport du supérieur à l'inférieur, son caractère obligatoire en estime conséquence nécessaire, puisqu'elle est l'application d'une supériorité naturelle et la condition de la vie pour le terme qui lui est soumis. Ainsi l'obli-
CHAPITHK PREMIER.
galion morale, que les philosophes ne peuvent fonder, quand ils n'admettent rie^ au-dessus de l'homme, s'explique d'elle-même par l'idée transcendante de la loi; car c'est une nécessité que dans l'ordre de l'univers, dans la hiérarchie des êtres, l'action du supérieur en nature s'impose au terme inférieur et lui communique à la fois l'aliment et la direction de S':n existence. Là se trouve la raison delà loi naturelle et sa sanction.
Or cette force obligatoire de la loi se manifeste à tous les degrés et dans tous les règnes. Partout il y a quelque chose à faire pour bien faire, pour agir conformément à l'ordre; et le devoir de l'être intelligent et libre est de rechercher en toutes choses ce qui doit être, et de tâcher de l'accomplir. L'être raisonnable est obligé par la vue de la vérité, l'être moral par la connaissance de la justice, l'être physique par l'instinct du besoin. Seulement le premier peut violer la loi tout en ia reconnaissant, tandis que le second la suit ou s'en écarte sans le savoir et sans le vouloir.
Comme être organisé, et par la partie matérielle de sa personne, l'homme est englobé dans le monde physique, il en subit la loi. Sa liberté ne peut échapper entièrement à cette dépendance; s'y soustraire serail détruire son existence; car il ne vit ici-bas que par la satisfaction des nécessités corporelles. La coaclion est toute naturelle; c'est une violence faite à l'âme par le corps en raison de son union avec lui. Par celte union qui la met en relation avec la matière, elle se trouve engagée dans la fatalité en arrivant dans ce monde et pour y subsister. La liberté de l'individu n'est pour rien dans sa naissance ; il vient au jour sans être consulté, ici ou là, eu tel temps, de tels parents, dans telle
DE LA LOI
condition, avec telle constitution, sous telles influences, avec tels penchants. Il reçoit un sang pur ou impur, des prédispositions à la vertu ou au vice, des inslincts plus ou moins énergiques. Yoilà le fonds qu'il est obligé d'accepter en entrant dans la vie et pour fournir sa carrière.
' Puis il faut qu'il grandisse, se forme, devienne homme par l'esprit et par le corps; et pour cela il entre en commerce avec une multitude d'agents naturels, physiques et spirituels, dont il ne peut refuser les influences, parce qu'elles sont indispensables à sa conservation. Il est comme engrené dans la grande roue de la nature, forcé de tourner avec elle, puisqu'il vit en elle et par elle, et c'est peutêtre ce que l'apôtre Saint- Jacques appelle rota nativitatis. (Jac, III, 6.)
Il est donc dans une certaine mesure soumis au destin, au moins par la partie matérielle de sa personne. En est-il l'esclave ou le jouet? Oui et non, en raison de l'énergie de sa volonté, et de l'usage bon ou mauvais de sa liberté. Par elle il est plus grand que le monde; car il peut le gouverner, au moins en ce qui le concerne, tout en se soumeLtant à ses lois. La liberlé humaine a toujours la puissance de s'exercer au milieu de cette fatalité qui la presse de toules parts. Elle est même tellement grande, qu'elle peut résister aux lois inflexibles, et braver le destin en se refusant aux exigences de la nature. Sa perfection dans ces cas n'est point de repousser les conditions inévitables de son existence, mais d'accepter ce qu'elle ne peut empêcher, et d'obéir volontairement à la nécessité sans s'en laisser maîtriser, n'accordant que ce qui est indispensable, concédant au vrai besoin ce qu'elle refuse à la concupiscence, non pas seulement en
vue de la conservation physique, mais surtout dans l'intérêt de son développement moral. Assurément l'homme est plus assujetti dans l'ordre physique qu'en aucun autre. Sa liberté néanmoins n'y est point accablée; elle se retrouve dans le gouvernement des appétits, dans la satisfaction réglée des besoins, dans la discipline de la vie animale. Elle doit tendre à diminuer tous les jours sa dépendance du corps par la tempérance, l'empire sur soimême, l'habitude de la privation, la mortification des sens. La vie ascétique prouve quelle autorité l'âme prend sur le corps par une volonté forte et persévérante. L'histoire des saints en offre d'admirables exemples.
Comme être raisonnable, ou dans la sphère logique, nous sentons partout l'autorité de la loi. Les idées de l'être et de l'existence, les notions de cause et d'effet, de substance et d'accident, de principe et de conséquence, de temps et d'espace, toutes les délinitions mathématiques sont a priori pour la raison, qui ne peut les modifiera son gré. Elle ne peut non pluB refuser les axiomes sans se renoncer elle-même. Elle ne peut s'exercer, fonctionner, qu'à la condition d'accepter ces postulées, qui sont pour elle autant de lois particulières, applications diverses de la loi fondamentale.
La loi s'applique à l'existence logique comme à l'existence physique. La fonction rationnelle
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comme la fonction organique s'opère sous l'action d'une puissance supérieure, provoquant une réaction analogue, qu'elle règle et soutient après l'avoir excitée. La raison humaine n'entrerait poinl en exercice si elle n'était éveillée et comme allumée primitivement par une raison plus haute ou déjà développée. Puis quand elle y entre, elle tombe sous l'empire de certaines lois, de certaines conditions qu'elle est obligée de subir et de suivre même à son insu ou sans pouvoir se les expliquer, comme l'homme phjsique accomplit la plupart des fonctions organiques sans savoir ce qu'il fait. Nous pensons et nous raisonnons d'abord instinctivement; en beaucoup de choses on sait faire avant de savoir comment on l'ait ; l'art précède la théorie. C'est pourquoi il y a une logique naturelle .antérieure à celle de l'école, et qui en reste souvent indépendante. Les conceptions, les jugements, les raisonnements, le discours, toutes nos manières de penser et de parler sont soumises à des règles fixes, qui en déterminent la formalion régulière, comme les phénomènes de la nature obéissent a . des lois constantes. Ces règles sout nécessaires et d'une application inévitable. On ne . peut penser juste qu'en les observailt, et quand on les enfreint on tombe dans le faux ou dans l'absurde.
En outre la pensée suppose certaines données ou principes, sur lesquelles elle est obligée de s'appuyer dans la formation des conceptions, dans la composition des notions, dans la construction du raisonnement et du discours. Ces données lui sont fournies par ce qu'on appelle le sens commun , c'est-à-dire qu'elles sont inhérentes à la raison même qui ne peut fonctionner sans elles. Qu'elles soient niées ou mises en doule, le travail de la
raison s'arrête; il n'est plus possible de raisonner. Telles sont d'abord les idées de Vitre et de Cexistence, qui sont au fond de tout ce qui peut être conçu et pensé par l'esprit humain. Telles sont encore les notions de substance et d'accident, de cause et d'effet, de principe et de conséquence, dérivations de l'idée fondamentale de l'être tombée dans le temps et soumise à la diversité, 'a la multiplicité par le passage de la puissance à l'acte, par la manifestation successive de l'idéal dans la réalité. Telles enfin les définitions mathématiques, postulées nécessaires de la science des nombres et de l'étendue, qu'elle est forcée d'admettre à son point de départ sans pouvoir les expliquer, quelquefois même sans les comprendre.
Or le propre de ces lois, expressions multiples de fa loi suprême de la raison, est de s'imposer dogmatiquement, de commander l'assenliment. Une loi naturelle porte en elle-même son autorité : dans l'évidence de sa formule ou de la proposition qui l'exprime, si c'est une loi logique ; dans la vertu de son commandement, quand c'est une loi morale. Dans l'un et l'autre cas, elle se pose en régulatrice de la manière de penser et d'agir; elle devient la ligne ou l'axe qui détermine et soutient l'acte de l'esprit et de la volonté ; c'est pourquoi on l'appelle axiome.
Il y a donc des nécessités logiques comme il y a des nécessités physiques ; et les unes et les autres doivent être accomplies pour que la vie se développe et que l'ordre s'établisse. L'être libre peut, il est vrai, en vertu de sa liberté, violer les lois de la logique, de même qu'il peut lutter avec les lois physiques, mais dans les deux cas il compromet son existence. Dans le premier, il se condamne à l'ab-
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surde, c'est-à-dire à la mort de la raison, parce qu'il se met lui-même hors la loi de la pensée : dans le second, il brise les liens qui l'attachent à ce monde en refusant d'obéir aux conditions de la vie terreslre. Des deux côtés, avant la mort il y a la maladie, c'est-à-dire le trouble et la souffrance causée par la violation de la loi 3 par le désordre et la lutte qui en sortent. La conséquence des idées et des propositions est aussi fatale que l'enchaînement des causes et des effets, et quoiqu'il n'y ait rien au monde de plus libre que la pensée humaine, elle est cependant soumise a l'autorité de la loi, comme toute autre créature.
Dans la sphère morale la loi se manifeste à la conscience, et quoique dans cette sphère la liberté s'exerce le plus largement, et que là plus qu'ailleurs l'homme soit le maître d'accepter ou de refuser la loi, il ne peut cependant en étouffer la voix impérative dans son cœur; il ne peut se soustraire entièrement à son autorité, tellement qu'il lui obéit souvent malgré lui. Quand il lui résiste ou agit contre elle, il abuse de sa liberté et il en portera les conséquences. Son sens moral s'affaiblit, son intelligence s'obscurcit; les idées du bien et du mal se confondent en lui, et s'il persiste dans cette opposition, il se pervertit et se dégrade.
La puissance supérieure, dont l'homme dépend et qui agit mystérieusement sur sa volonté, se fait sentir et reconnaître dans ce qu'on appelle Jes dictées de la conscience. Il y a en effet dans la voix de la conscience quelque chose d'impératif et de catégorique qui indique une autorité naturelle, s'imposant avec droit à la volonté humaine. Ce n'est ni l'impulsion de l'instinct, ni l'entraînement du désir, ni le conseil du la prudence. Il ne s'agit point du bienêtre physique, d'un plaisir ni d'une chose utile ; il s'agit de faire moralement bien ou moralement mal; il s'agit d'un devoir à remplir, et il faut le remplir avec ou sans plaisir, malgré l'instinct, la passion, et même les calculs de la raison. Quand l'enfant entend cette vois et l'écoute, la vie morale commence pour lui; il prend possession d'une nouvelle existence. C'est quelque chose de vivifiant, qui ouvre son âme, l'élève et la met en rapport avec une sphère supérieure. Ce quelque chose se fait surtout sentir négativement, quand après avoir entendu la voix de sa conscience et reconnu son aulorité, l'homme ne répondant pas à ses inspirations, et négligeant d'exécuter ce qu'elle impose, se détourne de la loi morale ou la viole ouvertement.
Alors s'opère en lui une scission, et une lutte s'engage, qui, comme toute lutte indique un désordre et produit des douleurs. La loi, dont le droit est imprescriptible, réclame son application; elle sollicite, presse, et la volonté tergiverse ou refuse. Dans ce cas et par son opposition elle se met elle-même hors la loi, et ainsi hors de la vie morale, que la loi donne et conserve. D'aufres fois la volonté lui obéit malgré elle, par la crainte de la punition ou parce qu'elle n'ose braver ouvertement l'autorité; mais elle obéit en frémissant, n'aimant
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pas le bien qu'elle fait, et désirant le mal qu'elle a peur de faire : d'où ressort davantage le caractère obligatoire de la loi. Dans tous les cas la liberté subsiste, et le sort de l'homme est entre ses mains. S'il accomplit la loi, il aura les bénéfices de la loi, il vivra d'elle et par elle il jouira du bien et des biens qu'elle apporte. S'il lui résiste ou l'enfreint, il pose une série d'actes dont sa volonté est le principe et qui lui reviendront un jour avec leurs résultats. Il assume ainsi une responsabilité qui entraîne une expiation, une réparation ; car tout ce qui n'est pas dans le plan providentiel ou dans l'ordre de la loi est illégitime, et disparaîtra avec les actes propres qui l'ont produit.
Ainsi, avec la loi, la vie et le bien-être partout : le bien-être physique ou la santé, par l'accomplissement de la loi physique; le bien-être logique ou le développement régulier de la raison, par l'observation de la loi logique; le bien-être moral, ou l'exercice bien ordonné de la volonté, par l'exécution de la loi morale; et au contraire sans la loi, hors la loi, partout le mal et la mort, du corps par la maladie, de l'esprit par l'absurdité, de l'âme pur la perversion.
L'homme, malgré sa liberté, est donc dominé par la loi de sa nature, et ainsi, dès qu'il existe, il a des obligations naturelles à remplir. Sa vie, son bien-être, sa dignité et sa conservation en dépendent. En aucun cas il ne peut se soustraire entièrement à la loi physique,
à la loi logique, à la loi morale, ni refuser impunément ce qu'elles lui imposent. Comme toute créature, il a reçu sa loi avec l'existence, il a reçu avec la vie le devoir, le droit, et le pouvoir de vivre. C'est pourquoi l'auteur de Bon être est aussi son unique législateur; car si Dieu donne la vie, lui seul peut imposer la loi de la vie. La puissance législatrice est identique à la puissance créatrice Toutes les lois naturelles, ou qui obligent par elles-mêmes, sont donc divines dans leur principe, parée qu'elles sont les expressions vivantes et permanentes de la volonté souveraine.
Il n'y a qu'un législateur comme il n'y a qu'un Père. Le Principe unique delà vie est aussi la source unique de l'autorité, et depuis la première créature jusqu'à la dernière, dans la chaîne des êtres il n'y a de puissance légitime et de vitalité bien ordonnée que par délégation et transmission. Aucune créature, si haute, si forte qu'elle soit, n'a en soi et de soi la vie et la puissance; elle transmet ce qu'elle reçoit. Il n'y a donc vraiment qu'une seule loi, la loi principe, fondement de la création, à savoir le rapport du créateur aux être créés, ou l'application de la volonté divine à toutes les créatures. Cette volonté, qui les a faiies ce qu'elles sont, les soutient et les conserve par le renouvellement incessant de l'acte qui les a posées. La vie de chacune dépend de sa loi ou de la manière dont la volonlé créatrice s'impose en elle en raison de sa nature, de son rang et de sa destination, ou de ce qu'elle est appelée a- représenter de la perfec-
lion de l'Être suprême dans l'ensemble et l'ordre de l'univers.
Cependant pour connaître les lois qui gouvernent le monde et ses règnes divers, il ne suffît pas de savoir en général que tout s'y fait par la volonté de Dieu. Il faut descendre des hauteurs de la sagesse divine en marquant les intermédiaires par où elle passe et les transformations qu'elle y revêt sans en être altérée au fond, ou bien remonter des faits actuels à ceux qui les ont précédés et amenés, poussant l'induction de la causalité aussi loin qu'il est possible, jusqu'à ce qu'on arrive à une loi dans laquelle tous ces faits se résument, et à la détermination d'une force qui échappe à l'observation des sens. Et au-dessus de ces lois et de ces forces, se multipliant avec les degrés hiérarchiques de l'univers, les règnes, les ordres, les genres, les espèces et les individus, plane la loi universelle qui domine en chacune, toujours la même et loujours autre, les vivifiant, les légitimant, les sanctionnant, et en définitive les rattachant toutes par un anneau d'or, comme disait Platon, au trône de l'Éternel.
Toute loi remonte donc à Dieu comme toute vie, et elle n'est sacrée et obligatoire qu'à ce titre. Il est impossible d'expliquer rien à fond sans s'élever à Dieu, et sans lui rien de solide et de durable ne peut s'éiablir. Les phénomènes du monde visible vont se résoudre en des forces invisibles qui les relient à une sphère supérieure, où sont les dernières raisons des choses, obscurément manifestées ici-bas. Les fiu'ts intellectuels, moraux, politiques, religieux, après qu'on leur a arraché par l'analyse tous les éléments humains et terrestres qu'ils contiennent, offrent une partie irréductible qui ne vient ni de la terre ni de l'homme, et par laquelle ils
communiquent avec une puissance transcendante et mystérieuse, cause première de ce qu'ils sont et de ce qu'ils peuvent devenir.
Les anciens faisaient descendre du ciel les sciences, les arts et les lois. Il n'y avait pas une invention utile à l'humanité qu'ils n'attribuassent à un dieu, et jamais un de leurs législateurs ne s'est avisé d'imposer une constitution en son propre nom ni au nom du peuple qu'elle devait régir. Minos, Lycurgue, Solon, Numa, Pythagore et autres ont tous invoqué la parole et l'autorité de la Divinité. C'est Dieu lui-môme qui écrivit le Décalogue sur des tables de pierre, et toutes les lois politiques et civiles des Hébreux sont des conséquences de leur législation religieuse. Dans le monde moderne la civilisation est sortie du christianisme. La parole révélée a été la source principale des institutions et des mœurs des peuples chrétiens, et aujourd'hui encore, en dépit de l'incrédulité ou de l'indifférence religieuse, le mouvement parti d'en haut se continue, et l'on doit à l'esprit de l'Evangile le perfectionnement de la législation. C'est l'Évangile qui a enseigné au monde l'égalité devant la loi, conséquence nécessaire de l'égalité devant Dieu. C'est lui qui a fait passer l'homme des temps modernes de l'esclavage au servage, du servage à la commune, de la commune à la liberté politique. Tant que les institutions et les lois ont leur racine dans la foi chrétienne, elles ont un sens et une autorité supérieure ; il y a en elles quelque chose d'élevé, de généreux, qui, ne se bornant pas aux choses de la terre, prépare l'homme du ciel dans le citoyen. Mais là où la parole divine est négligée, contestée ou niée, tout ce qu'on établit n'a plus de base solide; et les esprits, n'étant plus raltachés en haut
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par le lien surnaturel de la foi, ne savent plus où prendre les principes de leurs spéculations, la sanction de leurs décisions, la garantie de leurs institutions. Tout manque par les fondements, tout périt par défaut d'autorité. Ne la voyant plus hors de soi, l'homme la cherche en lui-même, et il tourne dans un cercle vicieux sans trouver ni point de départ ni terme. Un peuple qui prétend s'imposer des lois au nom de sa propre souveraineté n'est pas plus solidement établi comme peuple que l'individu qui veut n'obéir qu'à sa raison et ne l'aire que ce qu'il se commande. Il est aussi insensé de vouloir s'obliger par soi-même que de s'appuyer sur son propre corps pour le soulever. La loi vraiment obligatoire vient toujours, immédiatement ou médiatement, d'un supérieur qui a le droit naturel de l'imposer. Elle est imprescriptible et toujours vivante, même quand elle est méconnue ou violée. Elle régitles êtres inintelligents avec la rigueur du destin. La dignité des êtres moraux est de l'observer en la connaissant et la voulant, avec conscience et liberté ; ce que tout homme doit tâcher de faire dans sa vie privée et publique.
Quel est l'objet de la volonté souveraine par rapport à l'homme? Puisqu'elle l'a créé, elle veut qu'il existe et subsiste conformément à l'idée divine; elle veut qu'il vive de toute la capacité de sa nature, qu'il se développe dans l'harmonie de ses facultés, qu'il se tienne à son raDg dans la chaîne des êtres et dans ses rap-
ports naturels, alin que l'ordre soit conservé dans le monde. La loi universelle., émanant du Créateur, est la vie môme qu'il donne à sa créature. Dieu veut que l'homme vive, et qu'il jouisse de tous les droits de la vie.
Il y a deux moyens de savoir ce que Dieu veut relativement à l'homme. Le premier, la révélation, est transcendiint et objectif. Dieu a parlé à l'homme dès le commencement, à travers les siècles, et au milieu des temps. Jl lui a dit expressément pourquoi il l'a créé et ce qu'il demande de lui. Il a proclamé lui-môme la loi fondamentale sous plusieurs formes, de la manière la plus solennelle, au milieu du tonnerre et des éclairs sur le Sinaï, puis avec moins d'appareil, mais plus complètement, par Jésus-Christ. L'ancienne et la nouvelle loi sont deux formules de la loi universelle données au genre humain d'abord par la nation juive, et ensuite par le peuple chrétien.
L'autre moyen, plus humain et moins sur, est la science, produit du travail de la raison, laquelle peut conclure le rapport qui doit exister entre le Créateur et la créature de la connaissance préalable de ces deux termes : ce qui suppose d'un côté l'idée de la divinité, qui sera diflicilement pure sans la révélation; de l'autre une connaissance exacte de l'homme, qui s'acquiert en partie par l'observation.
Étant posé que Dieu est l'Être parfait, source de tout bien et de toute vérité, qui ne peut vouloir et faire que ce qui est bon et vrai ; étant admis qu'il a créé par amour, pour réaliser hors de lui ce qui était en puissance en lui par la communication <t des êtres finis de la surabondance de sa vie et de
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ses perfections ; étant reconnu qu'il a tout fait dans son infinie sagesse pour que chaque cbose aille à sa fin par des moyens proportionnés, il s'ensuit que Dieu veut tout ce qui est bon pour l'homme, c'est-à-dire tout ce qu'il peut porter de bien en lui; ou, en d'autres termes, que l'ayant créé pour une certaine fin, soit pour être son image et sa ressemblance, et tenir sa place en ce monde, comme - dit la Genèse, soit pour y croître et s'y développer dans toute la plénitude de sa nature conformément à l'idée de son Créateur, comme dit le bon sens, et les deux assertions sont au fond identiques, la loi essentielle de l'homme est de faire ce que- Dieu demande de lui, ou de réaliser par son existence tout ce qui est virtuellement dans l'idée divine, qui a présidé à sa création. Une semence porte en elle son corps futur, avec les propriétés et les qualités qu'il manifestera ; elle contient même dans son sein en substance les milliers d'êtres qui en sortiront jusqu'à la consommation des temps. Sa destination, quand elle est jetée en terre, est de metire au jour tout ce qui est caché en elle. Sa vie est dans ce développement successif, et son bonheur est dans la joie de la vie réagissant avec amour et par degrés vers les influences qui l'exci- . tent. L'homme est une semence tombée du ciel en terre; il faut qu'il y germe, qu'il s'y élève, y fleurisse, y fructifie. Sa loi est de recevoir les influences célestes qui doivent à la fois le diriger et le nourrir, et le but de cette loi est de le conduire à la pleine jouissance de la vie ou au bonheur par la manifestation de tout son être en harmonie avec l'idée et la volonté divines, dont il est l'image et le produit- La loi étant le rapport du supérieur à l'inférieur,
le caractère du supérieur, sa fonction naturelle et par conséquent sa loi, c'est de donner à l'inférieur ou de verser en lui la vie et ce qui est nécessaire à son entretien. Le pouvoir n'est dans l'ordre qu'à cette condition. Il n'y a donc de pouvoir légitime que celui qui ressemble à Dieu, se donnant à tous et répandant son soleil et sa rosée sur les méchants comme sur les bons. Toute loi de ce monde doit approcher de ce divin, modèle ; elle doit tendre au bien de ceux qui y sont soumis; par là seulement elle est divine, c'est-àdire expression de la volonté souveraine. Elle est parfaite si elle représente pleinement l'intérêt do tous, et quand elle prescrit le bien commun, elle est intrinsèquement légitime, quels que soient le moyeu et la forme par lesquels elle s'impose. A œux qui gouvernent plus qu'aux autres convient donc l'oubli de soi-même et le désintéressement, et c'est pourquoi Jésus disait à ses disciples: « .le ne suis pas venu pour être servi , mais pour servir ; que le plus grand d'entre vous devienne le plus petit, ou le serviteur de ses frères. » Servus servorum, voilà le titre véritable du pouvoir le plus haut sur la terre.
Mais si le rapport naturel est renversé, si le pouvoir, au lieu de se dévouer au sujet, l'opprime en l'exploitant à son profit, s'il s'engraisse de sa substance au lieu de le nourrir, l'ordre est troublé; il n'y a plus que le semblant de la loi et la prévarication domine. Les choses vont à rebours de la volonté souveraine, et le pouvoir infidèle à sa mission sentira tôt ou tard qu'on ne s'écarte point en vain de la loi divine, et que l'autorité qui n'en est point l'expression n'a point de force profonde et durable. C'est le despotisme par lequel un indi-
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vidu, s'eiito séant la puissance donnée d'en haut, détourne la loi à son protit et prévarique à la fois contre Dieu et les hommes; contre Dieu dont il devrait être le représentant et dont il se fait l'égal; contre les hommes, parce qu'il garde ce qu'il devrait leur transmettre, les épuisant au lieu de les nourrir, et s' appropriant leur hommage qui ne s'adresse à lui que pour aller plus haut. Le despotisme est l'abus de la plus excellente chose, l'autorité ; c'est la corruption de la loi, la perversion des voies de la vie.
La loi universelle, expression de la volonté souveraine, se prononce en chaque créature par la tendance innée d'attirer à elle ce qui est nécessaire à sa conservation, de s'unir à ce qui peut la soutenir. De là le besoin général de la nourriture, si divers suivant les genres et les espèces. Or l'homme étant composé de deux substances unies en lui par un moyen terme, sa loi vitale s'exprime par le besoin d'une triple nourriture. Si donc, conformémentà la volonté qui l'a créé, il doit vivre de toute sa capacité, dans son âme, dans son esprit et dans son.
corps, il lui faut un aliment analogue à chacun de ces trois termes ; car l'âme ne vit pas du pain matériel, et l'homme animal ne goùle pas les choses de l'esprit.
La loi, qui est le rapport du supérieur à l'inférieur, a dans chacun de ces deux termes quelque
chose dont elle procède et qui en est.la racine. Du côté du supérieur l'autorité s'impose en vertu de sa nature et de sa position, et se donne en s'imposanl. L'inférieur au contraire dépend par nature et par sa situation. II ne peut rien sai!S celui dont il relève, car il n'a que ce qui lui est transmis. Son caractère essentiel est donc la réceptivité. Le rapport avec son supérieur est vital pour la créalure ; elle défaille s'il languit ou quand elle le néglige ; elle s'évanouirait s'il pouvait cesser; ce qui revient à dire qu'elle ne peut subsister sans l'action continuelle de celui qui l'a posée, ou sans Dieu.
Toute créature, et l'homme plus qu'une autre, est donc doublement poussée vers Dieu. La loi souveraine la sollicite par deux voies, objectivement et subjectivement; d'un côté par l'action de l'infini toujours prévenante parce qu'elle veut se donner à tous pour les vivifier tous, et là est la source de l'existence dans la création ; de l'autre par le besoin de l'être fini qui, aspirant à l'iniini, le désire et l'attire d'autant plus énergiquement qu'il sent ou sait mieux ce qui lui manque. Ne se suffisant point a lui-même' et ne pouvant subsister sans être soutenu du dehors, il absorbe avidement ce qui lui est donné et se l'assimile, autant qu'il lui est possible. La fin de la loi dans la créature est donc la nutrition, qui est la fonction principale de la vie, et toutes les autres en sont des moyens et des conséquences. L'histoire de chaque existence vivante est tout entière dans la manière dont elle se nourrit, ou dans l'exposition de son développement sous l'influence des termes dont elle dépend, et par l'application de la loi vitale à sa constitution et a son organisme. La nourriture d'un être indique sa nature et son degré. Mais si une créature composée de plusieurs éléments tient
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à plusieurs sphères, elle devra être en rapport avec chacune pour vivre, et ainsi 5a loi, une el la même dans son essence, devient multiple et variée dans ses applications. Ainsi dans l'homme, existence synthétique qui réunit en elle tous les éléments de l'univers, outre la loi fondamentale qui le lie à son auteur, il y a une loi secondaire qui l'unit au monde physique par son corps, et une autre qui le rattache au monde intelligible par son esprit. Ce qui fait pour l'homme trois genres de vie, et par conséquent trois sortes de nourriture, analogues aux trois parties constitutives de sa personne.
Lu vie physique est alimentée par l'air vital répandu dans l'atmosphère et par l'absorption des substances terrestres. La loi naturelle de l'homme animal, sans laquelle Bon organisme ne peut être entretenu et conservé, est donc qu'il aspire continuellement l'air, véhicule de la vie et de la lumière physique, et qu'il mange les fruits de la terre. L'enfant naît avec cette loi, il l'accomplit instinctivement comme l'animal. Il respire et se nourrit sans l'avoir apprise, et, en exerçant ces fonctions, il obéit sans le savoir à la volonté qui l'a créé et le conserve.
Dans l'ordre intellectuel les sens et l'esprit naturel de reniant se développent d'abord par ses rapporta avec le monde physique, et ensuite par le commerce qui s'établit entre la société et lui au moyen de la parole. La loi naturelle de l'homme raisonnable, sans laquelle il ne peut parvenir à l'état de raison, veut donc qu'il entende, écoute et admette la parole, véhicule en ce monde de la vie et de la lumière spirituelle, et elle ve.ut qu'à cette fin il vive en société. Recevoir la parole, se l'assimiler, s'en nourrir, et réagir et se développer à son tour par la parole, c'est vivre de la vie de l'esprit, c'est accomplir la loi de l'esprit. L'homme physique suit sa loi par instinct, l'homme spirituel apprend à observer la sienne.
La loi, exprimée dans l'inférieur par la dépendance et le besoin , dans le supérieur par l'autorité et la force surabondante, entre en acte ou fonctionne quand le rapport entre les deux s'établit et que la vie circule entre eux. Un organisme qui ne recevrait pas l'action du monde qui l'entoure ne pourrait vivre, n'étant ni stimulé ni nourri, ou si à l'action extérieure ne répond pas ou répond mal la réaction interne, la vië s'y éteindra faute d'aliment ou languira par une mauvaise alimentation. Dans l'un el l'autre cas, la loi vitale est entravée. Le corps lire sa nourriture de deux côtés : de l'air
DE LA LOI. 29 par la respiration, de la terre par la digestion. Composé de parties solides et fluides, il a besoin de se réparer dans les unes et les autres. Il se mêle avec la terre comme le végétal, afin d'en absorber les sucs analogues aux parties terreuses de sa substance; et comme le végétal aussi il boit par tous les points de sa surface en contact avec l'air les fluides qui y sont dissous pour réparer ses parties les plus subtiles, et celui-là surtout qui contribue le plus énergiquement à refaire le sang- Or l'esprit humain est soumis à la même loi et vit aux mêmes conditions. Il faut qu'il soit excité d'abord par une influence supérieure, et nourri ensuite par l'action continue de cette influence. Il ne vivra et ne vivra bien qu'en raison de sa réaction. Tenant à la fois de l'âme et du corps, comme lien de leur union mystérieuse, il est nécessairement excité des deux côtés et par deux sortes d'agents. C'est pourquoi son développement est double. Il entre d'abord en relation avec le monde matériel par les sens, et de là les facultés inférieures qui constituent ce qu'on peut appeler l'esprit naturel : ébauche de l'intelligence, commençant à s'exercer sous une action purement physique, et dont nous voyons des traces remarquables dans les animaux, dans ceux-là surtout dont l'organisalion ressemble le plus à la notre et que leur sympathie rapproche de nous. Cet esprit naturel est une préparation ou un premier degré de l'esprit intelligent; c'est l'anneau entre la raison de l'homme et l'esprit de l'être sans raison. Si l'homme en restait. là, il ne s'élèverait guère au-dessus des animaux, comme l'expérience l'a prouvé par des individus trouvés seuls dans des forêts où ils avaient été abandonnés dès le bas âge : réfutation sans réplique de ces systèmes
matérialistes qui prétendent substituer à la création divine je ne sais quelle éclosion de l'homme du sein de la terre, ou sa formation successive par l'élaboration graduée de la matière première.
Ces théories trahissent une profonde ignorance des lois de la vie datis l'ordre physique comme dans l'ordre psychique, où le développement de l'être fini est toujours une réaction à une action préalable qui lui vient du dehors, réaction analogue par sa nature et par son intensité à l'action reçue. D'où il suit que pour mettre en acte la vie Intellectuelle proprement dite, il faut absolument une stimulation intelligible : ou, en d'autres termes, l'esprit humain ne peut arriver à l'état intelligent sans l'action fécondante et vivifiante d'une intelligence déjà formée. La condition première de sa vitalité, ou la loi fondamentale de son existence, est donc qu'il entre en rapport avec le monde des esprits, et c'est ce qui s'opère par la parole. L'enfant pense parce qu'il parle, il parle parce qu'on lui a parlé, en sorte que pour l'amener lui-même à penser, il faut l'action prévenante de la pensée d'un autre, s'imposant à son esprit par le langage, et lui versant avec la parole la vie de l'intelligence. Notre existence intellectuelle est toujours en raison composée de la société qui asit primordialement sur nous par sa langue, et de la manière dont nous recevons cette action et y réagissons.
Le langage, et la société sont donc les postulées nécessaires .de la vie spirituelle , et vouloir les expliquer par les efforts et les inventions de la raison, c'est tourner dans un cercle vicieux; car le développement primordial de la raison est le résultat de ce qu'on prétend expliquer par elle. D'où il faut conclure qu'il y a eu une société primitive,
DE LA LOI. 31 un langage lniiiatif, que les hommes n'ont ni inventés ni faits, et sans lesquels ils ne seraient point devenus des hommes; et comme maintenant encore it faut des hommes déjà formés pour en former d'autres, il suit que le premier homme, qui n'est pas né dans une famille humaine, communiquait dès son origine avec un être supérieur par des moyens analogues à leur nature respective. Cette conclusion, tirée par l'induction la plus rigoureuse de l'état de l'homme actuel, est justifiée, en outre, par les traditions des nations, et surtout par la plus pure et la plus antique, qui nous montre Dieu parlant à Adam qu'il vient de créer, et conversant habituellement avec lui. Voilà la première société et la première des langues. De cette source sublime descendent les hautes idées de l'humanité, communiquées en principe par un langage divin pour être le fond impérissable de sa science et de sa moralité. L'idée a été plantée en germe dans l'âme humaine pour y faire son développement icibas, comme une semence confiée à la terre doit germer, fleurir et fructifier en son temps, en sorte que la vie intellectuelle et morale de l'humanité se rattache par la chaîne de la tradition à la première parole de Dieu en ce monde, comme sa vie physique remonte par la suite des générations à l'animation primitive de la forme adamique par le souffle vivificateur de l'Esprit divin : Adam, qui fuit Dei. (Luc. 3, 38).
S il.
L'esprit naturel, l'entendement, la raison, sont des facultés de l'homme, mais non pas
l'homme même. Pour que le caractère vraiment humain paraisse dans l'individu et dans la société, il Faut autre chose que des excitations physiques et l'influence de la parole humaine. Quoique revêtue d'une forme terrestre, l'humanité n'est point fille de la terre. L'âme humaine, semence divine, germe immortel qu'elle apporte en ce monde, doit s'y développer, et pour cela il faut qu'elle obéisse à la loi universelle qui veut qu'elle vive, à la loi générale d'après laquelle elle ne peut vivre sans aliment, à sa loi propre par laquelle elle ne peut s'assimiler que ce qui est analogue à sa nature.
Il faut plus qu'un corps et de l'esprit pour faire un homme, il faut encore de l'âme, et, sans le développement propre de l'âme, ni l'esprit ni le corps ne sont ce qu'ils doivent être. L'existence humaine est tronquée, incomplète, et la personne n'arrive pointàsa pleine manifestation. L'expérience montre qu'on peut avoir beaucoup d'esprit naturel, une raison forle, une brillante imagination, des sens subtils, et être dépourvu du sens moral et religieux par lequel l'âme exerce son influence- L'âme est le fond de l'humanité, le centre de la personnalité humaine, et ainsi elle ne peut être atteinte , excitée et poussée au développement que par une force supérieure au corps, supérieure à l'esprit naturel, supérieure à elle-même ; car la vie vient toujours de plus haut. L'homme ne devient donc vraiment homme que s'il entre en rapport avec Dieu , son Principe; car par ce rapport seulement- le fond de
son être est vivifié et sa loi essentielle accomplie. C'est ce qu'on appelle la rcliyioi»; qui doit relier l'homme à Dieu en rétablissant son lien primitif avec son auteur.
La religion comprend et explique la destinée humaine tout entière ; son passé , puisqu'elle doit rétablir ce qui existait; son présent, qui doit être employé à reprendre une position perdue; son avenir, ou la perfection et le bonheur que peut seule lui donner la restauration complète de son rapport avec le ciel. La religion est donc l'affaire la plus importante de ce monde, la chose vraiment et uniquement nécessaire. L'humanité n'est tout ce qu'elle doit être que par la religion , et là où elle manque, chez les individus ou les peuples, on peut dire qu'il n'y a point de vie véritablement humaine. Du rapport de l'homme avec Dieu ressortent tous les autres. Si vous l'ôtez, ils n'ont plus de principe solide , et la morale et la législation croulent avec leur base. Là est la source et la sanction de toute loi, ta racine de la loi fondamentale'. Il està remarquer aussi que toutes les religions établies, si erronées ou grossières qu'elles soient, s'appuient sur une révélation positive; toutes prétendent à une origine céleste, croyant n'avoir de valeur et de légitimité qu'à ce titre, et avec raison; car la vraie religion ne peut venir que de Dieu.
La religion préside partout à l'établissement de la. civilisation. Elle fonde les sociétés; et les sciences et les arts, qui forment, entretiennent et embellissent l'existence sociale, onl leurs principes en elle. Elle est la base, la garantie et la sanction delà morale et de la. législation ; car l'homme ne devant recevoir la loi que de son principe, il n'y a de loi véritable pour lui que par sou rapport avec Dieu,
son supérieur naturel ; et comme laj vie et l'aliment de la vie lui viennent de Dieu , plus il est en rapport avec sou auteur ou plus il est religieux, plus aussi il est heureux, en sorte que l'accomplissement de sa loi fait à la fois sa vertu et son bonheur.
Le christianisme a mis cette vérité dans la plus éclatante lumière. Il enseigne avec l'autorité de la parole divine et la science profonde de la nature humaine, que l'homme actuel, engendré, conçu, né dans le péché, est égoïste en naissant par la con cupiscence qui l'entraîne et les exigences du corps qui le tyrannisent. Son âme, tombée sous le joug de la chair, en subit la loi; et si on l'abandonne à l'impulsion de l'instinct , loin de devenir meilleur en devenant raisonnable, il s'enfoncera dans l'amour de soi et emploiera son esprit naturel et ses plus hautes facultés à la satisfaction de ses passions grossières. Tels sont les enfants des l'âge le plus tendre, tels deviennent les adultes, s'ils ne sont pas disciplinés par la parole religieuse. Qui transformera ces animaux plus ou moins raisonnables en des hommes justes et charitables? Gomment changer l'égoïsme le plus étroit en l'amour le plus large, l'âpreté en douceur , l'amour de soi dans l'amour des autres, l'homme terrestre en homme célesteï
Les forces physiques ne le, peuvent; car elles n'ont point d'action sur la conscience morale, et d'ailleurs c'est elles qu'il faut vaincre. L'influence humaine est impuissante, car nous ne recevons pas la loi de notre égal, et c'est de l'homme' même qu'il s'agit de triompher. Il faut donc une puissance supérieure au monde et à l'homme, et il n'y a que celle de Dieu. Donc Dieu a dû agir sur l'homme pour le rendre meilleur ; il a dû être le pédagogue
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du genre humain, et il l'a été en effet dès l'origine et à travers les temps par ses envoyés , jusqu'à ce qu'il aitdaigné se faire homme luï-mème pour intruire, guérir et sauver les hommes. Alors, quand la nature divine a assumé la nature humaine en la personne du Christ, le rapport de l'homme avec Dieu a été consommé , la loi fondamentale de l'humanité a' été complètement rétablie, et la vie lui a été rendue dans sa plénitude. Régénérée par la greffe du ciel entée sur son tronc sauvage, l'humanité a commencé à produire les fruits de l'éternité, les œuvres incorruptibles de la science, de la justice et de l'amour. Là est le sens profond de la religion chrétienne et de ses sacrements, dont les uns sont destinés à tirer les âmes de la mort, à les ressusciter à la véritable vie, et les autres ont pour fin de les nourrir du pain de vie, de Celui qui est la vie elle-même, dès qu'elles sont capables de le recevoir.
Faite à l'image de Dieu, l'âme doit être nourrie par un aliment divin. Si donc l'air, vital du ciel, le souffle de l'esprit vivificateur n'arrive jusqu'à elle à travers l'atmosphère épaisse et la forme matérielle qui l'enveloppent; si le rayon pur de cette lumière qui a fait le monde et qui luit pour tout homme venant en ce monde ne dissipe ses ténèbres, elle restera dans la mort; car elle ne vivra pas de la vie qui lui convient. Le corps pourra être
eain et robuste, l'esprit vif, la raison forte, l'intelligence brillante, l'homme du temps qui passe avec le temps pourra prospérer; mais l'homme de l'éternité, lame, restera comme un germe fécondé d'une manière irrégulière, et son développement sera avorté on monstrueux. ,
La mort n'est qu'une privation, une négation; elle est semblable à son principe, qui l'a produite en se séparant de Dieu , en refusant sa loi. Mourir, c'est perdre la vie sous une forme quelconque. L'âme peut donc mourir comme le corps, bien qu'elle soit impérissable. Ainsi l'entend la doctrine chrétienne, quand elle enseigne l'immortalité de l'âme, tout en reconnaissant un péché qui la conduit à la mort, et qu'à cause de cela elle appelle mortel. Ainsi Adam et sa postérité sont lombes dans la mort par la désobéissance ; ainsi Satan vit dans la mort depuis qu'il s'est révolté contre son auteur. La mort, comme toute négalinn, ne peut être absolue; elle est une restriction, une limitation du positif; elle n'existe que par l'opposition. Il en va ainsi de tout ce qui est contraire à la vérité et à Dieu.
■ L'être, qui ne vit point de la vie qui lui est propre, est dans la mort, parce que, n'étant point dans son rapport naturel avec son principe, il n'en reçoit point la nourriture dont il a besoin. Séparé de sa source, autant qu'il dépend de lui, il vit mal, dans le désordre d'une existence fausse et anomale. L'âme alors ne réagissant plus vers Dieu, n'ayant plus le sentiment ni la conscience de l'action divine, se verse dans l'esprit, dans les sens, et porte son amour et son activité sur les objets qui leur
correspondent. Elle vit parj ses facultés dans le monde raiionnel, ou ce qui l'entraîne encore plus bas, elle vit par les organes des sens dans les jouissances du corps et dans le monde matériel. Elle est donc morte en elle-même, dans son fond, puisqu'elle a perdu sa vie propre, et quand son développement intellectuel serait le plus brillant du monde, quand elle posséderait la puissance et la gloire du génie, de la science, ou de l'art, elle n'en serait pas moins morte dans le sens religieux ; car le monde de l'éternité avec sa lumière pure, sa vérité absolue, son amour infini et ses joies ineffables serait pour elle comme s'il n'était pas. De là ces hommes d'esprit sans âme, ces têtes fortes sans cœur, cette science humaine sans charité et qui onfle. (Cor. 8, 1.)
Que sera-ce donc si l'âme ne vit pas même par la pensée et se pose tout entière dans le corps, ce qui arrive le plus souvent, quand elle cesse d'être on rapport avec Dieu? Elle gravite alors vers la matière, et s'altachant à la terre, elle devient la servante, l'esclave du corps. Sa volonté, son intelligence sont employées ;'t le nourrir, à le conserver, à le faire jouir; elle se dégrade avec lui, plus que lui; car elle tombe au-dessous d'ellemême, et obéit à. ce qu'elle doit gouverner. Elle meurt à sa vie véritable ; car elle ne sent, ne sait , ne veut et n'aime plus rien de ce qui convient à sa nature. Elle devient comme l'anima! sans raison, n'ayant plus de rapport volontaire avec son principe, ne connaissant plus de Dieu, ou plutôt, suivant l'énergique expression de l'Écriture, se faisant un dieu de son ventre. (Philip. 3, 19.) Ce n'est donc plus un homme dans la vérité de ce mot, c'est un esprit animalisé; c'est l'homme animal, dont
saint Paul dit (Cor. 2, 14.) qu'il ne perçoit point les choses du ciel, et que te mondf> désigne jluimême par le nom de la bête.
Telle est la loi principe dont il faut avoir la conscience et la science pour comprendre 1 état actuel de l'homme, sa dégradation et les moyens de sa réhabilitation. Cette loi suprême, expression la plus pure de la volonté souveraine, et source de toutes les autres lois, est la loi de l'amour, qui régit l'univers et qui, une et universelle dans son essence, devient générale, particulière et multiple dans ses applications, suivant la sphère de la création et le rang do la créature où elle s'accomplit. Au degré le plus bas, c'est la loi de la chair, ou l'amour eharnel. Au second degré, c'est la loi de l'esprit uni â la matière, ou de l'animal raisonnable, qui vit et pense dans l'espace et le temps. Au degré le plus élevé, c'est la loi de l'âme, de l'humanité pure, qui déjà ici-bas et par la grâce divine peut vivre de la vie de l'éternité ; c'est la charité, ou l'amour au-des • sus de l'espace et du temps.
Cette loi, qui est la vie elle-même en acte, ne se laisse point réduire en formules, ni rédiger en articles. Elle est esprit et vie, et la lettre ne peut ni la saisir ni l'exprimer tout entière. Il est impos-
sible de lui assigner un lieu dans l'espace, un point dans le temps : elle remplit tous les espaces et tous les temps. Comme l'âme qui anime le corps est présente à tous les organes, sans qu'aucun en soit le siège exclusif, ainsi la loi universelle vivifie toutes les existences et ne se localise dans aucune. C'est le caractère de l'action divine d'échapper par son infinité à la prise des sens, de l'imagination, de la pensée, et surtout à la restriction, à la petitesse de ses formules. C'est pourquoi tout ce qui vient de Dieu est indéfinissable. Les œuvres de l'homme, au contraire, sont toujours déterminées par la réflexion de son esprit, et il est facile d'en assigner ies limites. C'est ce qui dislingue les lois vraiment naturelles de celles qu'établit la raison humaine. Celles-ci sont le produit de l'abstraction, et une fois enfermées dans la lettre, elles sont comme la lettre, sans vie, peu efficaces, et d'autant moins observées qu'elles ont été plus discutées et commentées. Celles-là sont plus senties que connues; elles existent dans les croyances, dans la foi, dans l'amour des peuples plus que dans la science ; identifiées avec les mœurs, avec les habitudes, elles s'accomplissent spontanément, comme les conditions même de l'existence. Les nations les mieux constituées sont celles qui n'ont pas de constitution écrite, ou au moins qui ne peuvent pas dire précisément en quoi elle consiste et où elle se trouve. -
Au-dessus ou plutôt au fond de toutes les lois naturelles se trouve donc la loi une et universelle, la loi éternelle, dont elles sont des irradiations, des applications. Vue dans son principe et dans l'ensemble de son action , elle est l'expression de l'amour qui a tout créé et qui conserve tout. Tous les êtres, en effet, n'exislent et ne subsistent que par
l'amour. L'amour implique deux termes, le sujel aimant el l'objet aimé; un supérieur qui donne, un inférieur qui reçoit, et entre eux le va-et-vient de la vie et une pénétration mutuelle. Partout où il y a de la vie , l'amour intervient pour la développer et la régler. Les corps ne vivent que par l'amour, nonseulement par l'amour qui les reproduit, mais encore par le désir qui cherche la nourriture et veille à leur conservation. C'est la loi de la vie organique, loi qui est dans nos membres , loi de la chair ou amour charnel. Dans le commerce des esprits, la vie s'exerce aussi par l'amour ; l'un donne et l'autre reçoit, et pour que la science ou la connaissance de celui qui instruit se reproduise dans le disciple, il faut qu'ils se pénètrent en un point par la verlu de parole. L'enseignement n'est fécond que s'il est reçu et donné avec amour.
Ce qui est vrai du corps et de l'esprit l'est aussi, et à plus forte raison, de l'Ame. Les âmes, dans leurs rapports avec leur principe et entre elles, ne vivent que par l'amour ;-elles n'existent que pour aimer. L'amour est leur lin dernière, leur loi suprême; et l'excellence de l'Évangile est de résumer dans l'amour la loi et les prophètes. L'amour de Dieu et du prochain est .la somme de l'ancienne loi, et le commandement nouveau de Jésus-Christ est de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés. L'amour véritable ou pur est celui qui aime sans restriction, sans retour sur soi, à l'exemple du Père céleste qui a créé par amour les êtres dont il n'a pas besoin. Cet amour-là se dégage des liens de la chair, des appétits du corps qui le bornent dans l'espace au cercle étroit de l'individualité et l'enchaînent à la matière. Il s'élève au-dessus du temps, au-dessus des pensées humaines qui ren-
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dent nos affections variables el passagères. Il s'élend a tous les lieux, à tous les temps, ou plutôt il les dépasse .tous, parce qu'il aspire à un objet élernel et n'aime la créature que pour le créateur, en Dieu et pour Dieu. Ainsi l'amour, en s'universalisant, devient la charité, laquelle seule peut ramener l'humanité à son élat vrai, à son rang primitif, en la remettant sous l'empire de sa loi fondamentale par la restauration du rapport vivant entre elle et Dieu.
Dans la sphère de notre personnalité la volonté est souveraine, l'esprit est immédiatement au service de la volonté, et le corps la sert par l'intermédiaire do l'esprit. Donc, pour que la loi de notre nature soit accomplie dans son triple rapport, il faut que l'organisme, soumis aux influences physiques, soit gouverné par la raison. Il faut que la raison, fidèle aux lois logiques, soit éclairée par la lumière de l'intelligence, dirigée par la conscience morale et soutenue par une volonté ferme. II faut enfin que la volonté, libre, mais obligée par sa position d'opter entre le bien et le mal, choisisse librement le bien, observe la justice et exerce la charité. Alors seulement la créature humaine sera dans l'ordre, parce que tous les besoins légitimes de sa nature seront satisfaits.
La volonté est le chef ou la souveraine dans tout ce qui tient à notre personne; car c'est elle qui prononce le oui ou le non final pour accepter ou pour agir. Rien ne doit se faire en nous sans son consentement ou son ordre. L'esprit et toutes ses facultés, intelligence, entendement, imagination, mémoire, sens, sont a son service. Toutes contribuent à l'instruire, afin qu'elle puisse décider avec connaissance de cause. Elle est le centre d'où part le rayonnement et où tout converge. Elle emploie les autres facultés comme un roi ses ministres, d'abord pour s'informer, pour délibérer, ensuite pour agir ; car elle ne peut rien exécuter et réaliser sans la pensée de l'esprit et l'action du corps. Mais malgré cette condition elle est indépendante de ce qui est au-dessous d'elle dans son acle propre par lequel elle est souveraine , l'acte du choix et de la décision.
La volonté ne lire sa prérogative ni du corps ni de l'esprit, ni de leurs puissances; elle la tient de sa nature, de son rang, 'de son origine et de son rapport immédiat avec son principe dont elle reçoitson autorité et la loi qui la règle. Aussi ne relevant que de Dieu, elle ne peut régner légitimement qu'en son nom, et si son droit est d'appliquer au-dessous d'elle l'autorité dont elle est investie, son premier devoir est de reconnaître à son tour sa dépendance et de rendre hommage à celui par qui elle est. Elle peut être coupable de deux manières : en ne sachant point obéir, ou en ne sachant point commander. Dans le premier cas, elle manque à Dieu; dans le second, elle manque à sa nature, à sa destination et à ce qui est au-dessous d'elle; car l'ordre ne peut exister sans un commandement, une direction, une décision précise de ce
DE LA LOI. 43 qu'il faut faire ou ne pas faire. Si par sa faible3.se la souveraineté défaille, les autres facultés se disputent le pouvoir,' et l'anarchie est dans la personne et en tout ce qui dépend d'elle. Alors on veut et on ne veut pas, on délibère longtemps sans rien résoudre, on parle beaucoup et on n'agit point, ou bien les résolutions et les actes les plus contraires se succèdent et se détruisent.
La force de la volonté est le trait principal du caractère de l'homme, parce qu'il est fait pour commander; mais, par cela même qu'il a été fait, il ne peut commander en son nom. C'est pourquoi l'idéal du caractère, la perfection de la volonté est de savoir ordonner au nom de celui dont elle tient la place et conformément à sa loi : il ne s'agit pas seulement de vouloir avec suite et persévérance, ce qui peut être de l'opiniâtreté : il s'agit de vouloir ce qui est bien, ce qui est juste, ce qui est vrai, c'estrà-dire de vouloir avec intelligence et liberté, avec la connaissance de ce que Dieu veut et le désir sincère de l'accomplir. Il faut en un mot que la volonté dans l'exercice de son pouvoir, dans son choix, soit toujours inspirée, dirigée par le respect de la loi suprême, par l'amour de la volonté divine. Uni à Dieu par l'obéissance de la loi, l'homme sera facilement en harmonie avec ses semblables; car l'amour de Dieu engendre l'amour du prochain. Il sera en harmonie avec lui-même, et toutes les parties de son existence seront régularisées et bien ordonnées. La haute lumière de l'intelligence lui arrive toujours par un cœur pur; ùeati mundo corde, quoniam ïpsi Deum videbunt (Matth. 5, 8). Elle se déverse de l'intelligence sur la raison, qu'elle élevé à sa plus haute puissance en lui donnant avec les idées transcendantes les
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ment humaine, dont la cruelle expérience n'a pas encore désabusé les hommes de nos jours. L'orgueil de l'homme, toujours porté à s'exalter dansl'amour de lui-même et de sa gloire, vise à l'indépendance. Depuis qu'il a enfreint la défense divine, il lui est resté une malheureuse tendance à combattre la loi et même a en usurper la puissance, conséquence toule naturelle ; car s'il renie Dieu ou refuse sa parole, c'est pour se mettre à sa place, c'est pour se faire dieu lui-même. Tous les systèmes d'autonomie chez les anciens et les modernes sont fondés sur la vaine prétention de se commander à soimême, de ne reconnaître d'autre loi que sa volonté: ce qui est un non-sens dans la créature, puisque le fait de son existence implique sa dépendance d'un supérieur qui Ta faite et qui ia conserve. Aussi ces doctrines, pour être conséquentes, sont-elles amenées à nier la création, alin d'échapper à la main du créateur. Elles vont nécessairement au panthéisme, si elles ont quelque rigueur, c'est-à-dire que pour affranchir l'homme et le rendre indépendant, elles doivent l'identifier avec celui à qui seul appartient l'indépendance. Rien de plus absurde que la prétention de s'imposer la loi à soi-même ; car il n'y a pas de loi sans obligation, et nul ne peut s'obliger par sa propre volonté, vu que si ma volonté seule fait ma loi, comme je reste le maître de ma pensée et de mes actes, rien ne m'empêche de la changer à tout moment et comme il me plaira. D'ailleurs où prend rais-je alors la mesure de la bonté de la loi? La meilleure sera celle qui me conviendra le mieux, et elle deviendra mauvaise ou sans valeur, des qu'elle me gênera.
C'est ce qui arrive en effet à tous ces faiseurs de législation personnelle. La raison humaine a beau
faire, elle ne peut se suffire, et quand elle l'essaye, soit dans la science, soit dans la pratique de la vie, elle s'enfonce dans un cercle vicieux dont elle ne peut plus sortir, et où, recommençant toujours la môme tache sans avancer, elle se décourage et renonce souvent à elle-même, non pour se restituer à l'autorité légitime dont elle ressort, mais pour s'abandonner à ce qui est au-dessous d'elle et tomber sous le joug avilissant des sens et delà matière. Tout système, qui promet l'indépendance à l'individu ou au peuple, est une illusion ou un mensonge. La vie humaine ne se conserve au contraire que par la dépendance ; car la créature ne vit que par ses rapports, et elle reçoit nécessairement du dehors tout ce que ses besoins réclament. La question pour elle n'est point de ne dépendre de personne, mais de savoir de qui elle doit dépendre, et comment elle reconnaîtra et acceptera sa dépendance. C'est la question de la morale et de la politique. Individu ou peupie, il faut reconnaître un supérieur dont l'autorité fait vivre, et on ne peut bien vivre qu'en s'y soumettant : ce qui nous amène à l'explication du second corollaire.
En effet, si la loi implique un supérieur et un inférieur, elle ne peut venir d'un égal, et ainsi nul ne peut imposer sa volonté comme loi à son semblable: ce qui sape par la base les deux systèmes en apparence les plus opposés, et cependant les mêmes au fond, savoir le despotisme d'un seul et celui de tous. Dans la monarchie absolue et la démocratie pure, que ce soit un seul, plusieurs ou tous, qui posent leur volonté en loi, il y a toujours usurpation ; car l'homme individuel ou collectif s'arroge ce qui ne lui appartient pas. Il met la force à la place du droit, la volonté de tous n'ayant pas plus
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d'autorité législative que celle d'un seul, puisqu'ils sont tous égaux. Ainsi tombe ia théorie tant vantée du contrat social, fondé d'un côté sur l'indépendance chimérique de l'homme, dont la liberté consisterait à n'obéir qu'à lui-même, et de l'autre sur cette assertion tout aussi fausse, que la loi est l'expression de ia volonté générale.
DÉVELOPPEMENT DE LA CONSCIENCE MORALE, OU COMMENT ON ACQUIERT LA CONNAISSANCE DE LA LOI.
Ce qui distingue éminemment l'homme des autres êtres de ce monde, c'est la puissance qu'a son esprit de se replier sur lui-même, de rentrer en lui et de s'y réfléchir pour se connaître et connaître la lot de son existence. Cette loi, une dans son principe, et dont la fin est le plus grand bien de l'individu et du genre, se manifeste, comme nous l'avons vu, sous la triple forme de loi physique pour le corps, de loi logique pour l'esprit, de loi morale pour la volonté. La faculté, par laquelle doub arrivons à la connaissance de nous-même et de notre loi, s'appelle en général la conscience, et spécialement la conscience- morale, quand il s'agit de l'application de la loi à l'exercice de
la volonté, ou du discernement et du choix entre le bien et le mal moral.
La connaissance du la loi est la seconde condition de la moralité; car nul n'est tenu à observer une loi qu'il ignore, et c'est pourquoi la promulgation des lois est une condition essentielle de la législation. Là où il n'y a point de loi, il n'y a point de délit, Le péché vient de la science du bien et du mal, et quand rien n'est défendu tout est permis. C'est la loi qui a fait le péché, dit saint Paul, et je serais sans péché, si j'étais sans loi (Rom. vu, 7). Que la loi a toujours existé, nous venons de le voir en exposant cette loi-principe, qui n'est écrite nulle part en lettres humaines, et qu'on retrouve en caractères vivants dans toutes les créatures. Car tout ce qui existe ayant une lin marquée dans le plan providentiel est ordonné pour celle tin, et la loi est ce qui règle ou dirige le développement de l'être vers sa destination (saint Thom. mm. de Legibus). Mais tous les êtres de ce monde ne connaissent pas leur loi, parce que tous ne se connaissent point eux-mêmes. L'homme seul jouit ici-bas de cette faculté, parce qu'il est raisonnable. Elle le distingue des animaux qui n'ont ni raison ni liberté, et elle est à la fois le signe de sa grandeur et l'instrument de sa misère; car si d'un côté elle l'élève dans l'échelle des êtres en l'assimilant aux anges et le rapprochant de Dieu, de l'autre elle lui donne le moyen de se dégrader par le péché, de tomber audessous de lui-même en violant sa loi, et ainsi de se rendre coupable et malheureux. Cette faculté lui impose une responsabilité dont les au 1res. créatures sont exemples.
Le développement de la conscience morale ne peut être compris sans l'explication de la conscience psychologique. (V. § 80, 81, -82, 83, 84 de la Psychologie expérimentale 1 .) Nous n'en dirons ici que ce qui est nécessaire à l'intelligence du sujet, savoir : pour qu'il y ait conscience, il faut que le moi, excité par le non moi, se pose en face de lui-même, se fasse sujet-objet et se considère au moyen de la réflexion dans le miroir de son entendement.
Tant que l'âme n'est impressionnée que par des choses sensibles, la conscience est purement instinctive, par conséquent vague et confuse. L'homme à ce degré ne se distinguant des autres êtres que par sa forme extérieure, acquiert seulement la connaissance de son individualité. Mais quand il entre en relation avec des Êtres intelligents par la parole, quand il commence à comprendre et à parler la langue, sa conscience devient logique; en réfléchissant, il se regarde dans sa pensée, et alors il apprend à connaître sa personnalité, qu'il pose et constitue par le nom de la première personne, je ou moi.
1. L'esprit humain et ses famtiés, on Psychologie expérimentale, î vol. in-I2, 3' Édition, librairie académique île Didier.
50 CHAPITHE SECOND.
Dès que l'enfant commence à se connaître dans son esprit par l'exercice de sa pensée et de sa liberté, dès qu'il se regarde comme une personne intelligente et libre, et agit comme telle, sa conscience instinctive d'abord, puis logique ou rationnelle, devient sous une nouvelle influence conscience morale. Jusque-là il a distingué dans ses jugements le bon et le mauvais, l'agréable et le. désagréable, l'utile et le nuisible, le vrai et le faux. II s'agit maintenant de discerner entre le juste et l'injuste, entre le bien et le mal moral. Il n'en devient capable que par l'excitation du sens moral, lequel est éveillé et développé en lui par une ! action objective moralisante, c'est-à-dire une parole d'autorité qui, posant nettement et en caractères sensibles la loi devant lui, lui disant catégoriquement ce qu'il faut vouloir et ne pas vouloir, faire et ne paB faire, lui apprend à reconnaître la loi et à comprendre les dictées impératives du for intérieur.
La conscience morale, étant une forme de la conscience, doit en avoir le caractère générique, plus une différence qui la distingue. Son caractère générique est de nous faire connaître tout ce qui se passe en nous sous le rapport moral. Son caractère spécifique est de participer à l'autorité de la loi morale, qu'elle nous révèle et dont elle est l'interprète ou plutôt le héraut. La conscience morale n'entre
proprement en exercice qu'après que !a loi morale est connue ou au moins pressentie; car jusqu'à ce moment la loi ou la mesure n'étant point posée, les actions ne peuvent être appréciées, il n'y a point lieu de porter ou de prononcer des jugements moraux. Comment l'enfant commence-t-il à la connaître, comment la loi morale se manifeste-t-elle à sa raison? Voilà la question.
Celle question, comme toutes les questions d'origine, se résout par l'application de la loi universelle de la vie dans la créature. Le développement de l'être iinî, sous quelque forme qu'il s'opère, ne se faisant jamais de soi-même ou spontanément, nous ne commençons à vivre que par l'action prévenante de celui qui nous a créé3 et qui nous vivifie. Notre action première est toujours une réaction analogue à l'action qui la provoque et la soutient. C'est pourquoi, comme il a fallu une excitation physique préalable pour allumer en nous la vie organique, comme une stimulation spirituelle est nécessaire pour éveiller notre esprit et le faire passer de puissance en acte ; ainsi, bien que nous portions en nous la capacité morale, et que dans notre intelligence et notre liberté déjà en exercice soient les conditions subjectives de la moralilé, néanmoins pour que cette puissance se réalise et que ces conditions s'accomplissent, il faut qu'une action moralisante pénètre en nous et y dégage par la parole ou tout autre moyen la loi morale, d'abord en l'annonçant, en la proclamant sous une forme sensible, puis en l'imposant avec autorité, avec la sanction de la récompense ou de la peine.
Il en est sous ce rapport de la conscience morale comme de la conscience logique, où l'enfant se connaît par le dehors avant de se connaître par le de-
dans. Il reconnaît aussi la loi morale par l'extérieur d'abord, telle qu'elle est présentée à ses sens, et les frappe par l'appareil de la force qui en confirme l'obligation. Pendant longtemps il ne sent le mal qu'il commet en la violant que par l'expérience ou la crainte de la peine corporelle que cette violation lui attire, comme aussi il ne sent le bien de l'avoir observée que par la jouissance ou l'espoir de la récompense. Ainsi va l'homme depuis que la nature animale domine en lui la nature spirituelle. On ne peut arriver à celle-ci que par celle-là, et il faut sans cesse s'accommoder avec la première pour développer la seconde.
Une erreur commune de nos jours et dans tous les temps où la raison vise à l'autonomie , c'est de croire que la moralité se fait toute seule et qu'il suffit pour l'acquérir d'écouter sa conscience et de la suivre. Rien ne se fait de soi-même ni dans l'homme ni hors de l'homme. L'intelligence et la volonté ne se forment point sans instruction, sans éducation, sans discipline. On ne sait que ce qu'on apprend, et il n'y a en nous que ce que la parole y met, sauf la capacité de la recevoir, qui exige encore une préparation.
line autre erreur non moins grave par ses conséquences est de s'imaginer que la loi intérieure suffit, ou qu'au moins, précédant la promulgation de la loi extérieure, elle peut s'en passer. S'il en élait ainsi, l'éducation morale serait inutile, chaque volonté portant sa loi en soi et pouvant n'accepter ni autorilé ni jugement du dehors. Quand l'être moral sera pleinement développé, quand il aura la connaissance complète du bien et du mal et le vif désir de la justice parfaite, il n'aura peut-être plus besoin de la loi et de la discipline extérieure ; mais
elles lui sont indispensables à l'origine , et tout en démontre la nécessité pour l'éducation de l'individu, des peuples et môme de l'humanité entière. Dieu ne s'est pas contenté de poser sa loi dans les cœurs, il l'a encore proclamée sur le Sinaï; il l'a même écrite de son propre doigt sur des tables de pierre, et cette annonce faite au milieu du tonnerre et des éclairs, avec tout l'appareil de la puissance et de la terreur, a attaché des récompenses et des peines à l'observation et à l'infraction des commandements divins. Si l'on suit à travers les siècles l'action providentielle sur le genre humain, on trouve à chaque époque une promulgation de la loi divine par la parole et par l'écriture, correspondante aux dictées de la conscience morale : en sorte que l'homme moral a toujours été instruit et formé par deux moyens, l'un extérieur et préalable, la déclaration de la volonté divine par le commandement parlé ou écrit, l'autre intérieur et subordonné au premier , sans lequel il serait insuffisant , la manifestation de la loi dans la conscience. Ces deux moyens doivent s'accorder et se soutenir pour conduire les hommes à la vertu, et c'est un grand malheur quand ils divergent ou se combattent.
Il faut à l'homme des sens, une loi qui parle aux sens, visible, lisible et presque palpable. 11 faut devant l'homme animal, a côté delà loi qui lui impose un frein , une force physique capable de le tenir en respect, une puissance qui l'intimide et l'arrête. Ainsi se Constituent les nations. La loi morale débute toujours par une législation religieuse et civile, qui prend un corps , revêt une forme et est sanctionnée par une autorité extérieure. La religion et la législation ont toujours été les moyens les plus efficaces de moraliser les hommes. La même
chose se reproduit dans les familles, à chaque génération. La parole du père devient la loi de l'enfant, non par elle-même, mais comme manifestation de la loi divine dont il est le représentant pour ses enfants, et que sa parole doit poser et développer en eux par l'éducation. Que si les parents ne sont ni écoulés ni respectés dans la famille, si leurvolonté n'y est point reçue comme loi, si l'enfant n'apprend pas de bonne heure à connaître le bien et le mal, le juste et l'injuste, par les défenses et les commandements paternels , s'il n'est point maîtrisé , dirigé par une discipline incessante, excité au bien et détourné du mal par l'espoir de la récompense ou la peur de la punition , on peut être sûr que , faute de cette éducation par le dehors , il n'y aura point de formation morale au dedans, et qu'ainsi fa conscience ne se développera pas ou se développera mal.
Donc, ici comme partout en ce monde, le dedans ne s'ouvre que par le dehors, et pour développer l'homme intérieur, l'homme du ciel, il faut commencer par agir sur l'homme extérieur et terrestre.
Puisque la loi morale est l'expression de la volonté divine, se posant avec une autorité souveraine en l'aee de l'homme ou se promulguant impérativement dans son for intérieur, pour expliquer comment la conscience se forme en lui, ou comment il acquiert la connaissance de sa loi, il faut voir d'abord comment il ar-
rive à sentir et à reconnaître sa dépendance de l'auteur de son être, et par quel moyen il apprend à discerner ce qu'il veut de lui et pour lui. Puis il faudra rechercher comment par les moyens les plus généraux de la société et de la civilisation, tels que l'instruction, l'éducation, la législation, toutes les institutions civiles et politiques, il parvient à savoir à qui il doit et ce qu'il doit, ou autrement qu'il a des obligations morales, des devoirs à remplir, et en quoi ils consistent.
Ici est le nœud de tout le développement qui va suivre. Il n'y a point de loi sans législation , donc on ne peut connnaltre la loi sans connaître celui qui la donne, et sans lui reconnaître le droit et le pouvoir de l'imposer. A cette condition seulement on sent l'obligalion de la recevoir et le devoir de l'observer. Or, l'auteur de la loi est aussi l'auteur du inonde, le créateur de l'homme et de tous les êtres; la connaissance de la loi est donc enfermé dans la connaissance de Dieu. L'une implique l'autre, comme le principe la conséquence. La morale a donc la même source que la religion, ou plutôt le principe de la morale est dans la religion; puisque la religion est tout entière dans le lien qui rattache l'homme à Dieu et dans le sentiment de la dépendance où le lien l'engage. Chercher comment on acquiert la connaissance de la loi, c'est donc chercher comment s'acquiert la connaissance de Dieu, et comment nous pouvons savoir ce qu'il veut de nous. C'est demander en d'autres termes, par quels moyens la conscience morale -est éveillée, développée et formée graduellement , jus-
qu'à ce que l'ame devienne capable d'entrer en rapport immédiat avec celui dont la loi dérive.
Cependant, comme l'homme est sujet à l'erreur et.porté à s'exalter dans ses voies quand il ne sent point l'autorité au-dessus de lui, et que d'ailleurs, même dans les plus hautes intelligences et Jes volontés les plus droites, il y a des temps d'obscurcissement et de vacillation, la Providence ne l'a jamais abandonné à son propre jugement ni aux seules lumières de sa raison. Dès qu'il vit en société, à l'état de peuple ou de nation, par l'effet du la civilisation il a toujours devant lui une loi extérieure , posée et maintenue providentiellement d'une manière ou de l'autre suivant les circonstances. Alors la voix du dedans est contrôlée on confirmée par celle du dehors. Le for intérieur doit s'harmoniser avec le for extérieur, et des deux côtés c'est le législateur suprême écrivant sa loi suides tables de pierre, ou ,1'inscrivant profondément sur les tables vivantes des cœurs.
Tous les autres moyens de former la conscience morale se ramènent à ces deux formes de la révélation, et .n'ont de force que par elle. Aussi, bien qu'ils puissent être très-utiles en concourant avec ce moyen principal, seuls et réduits à eux-mêmes ils seraient impuissants à fonder la morale, et j former la conscience. C'est pourquoi les théories morales, qui les prennent pour bases, n'ont ni vé- ,rité, ni autorité, ni efficacité. On a recours à ces systèmes pour se passer de Dieu et de sa parole. On prétend remplacer la religion, qui gêne, par des institutions purement humaines, dont on fait ce qu'on veut. De là des morales, dont l'homme est le législateur, et qui n'exprimant en effet que sa volonté ou sa pensée, sont variables et périssables
comme elles. Dans toutes ces prétendues morales, k raison veut se gouverner elle-même, et imposer sa volonté à ses semblables. L'un et l'autre est , folie, et ne peut mener qu'à la discorde. On obtient seulement par cette voie une apparence d'ordre, imposé par la force ou maintenu par l'intérêt sans aucune sanction ni garantie. Chacun sent dans ce cas qu'il n'est pas lié au fond, et qu'il reste toujours le raattre de se dégager, quand son avantage le demande ou que les circonstances le permettent.' Heureusement que la plupart des hommes, même les plus instruits, sont souvent inconséquents dans la pratique à ce qu'ils appellent leurs principes ou leurs systèmes. Beaucoup agissent encore sous l'influence secrète de la religion, même en déclamant contre elle. Éclairés dès le bas âge par la parole chrétienne, ils la suivent dans leur conduite tout en la reniantdansja spéculation. Ils sont meilleurs qu'ils ne paraissent ou même qu'ils ne veulent être. État singulier, contradiction flagrante, qu'on remarque surtout de nos jours, où la science, qui voudrait s'affranchir de la foi, se débat sans cesse pour y échapper et y revient presque toujours.
La loi de l'homme physique est celle de l'animal : c'eat l'égoïsme instinctif qui veut pour soi, attire tout à soi et ne comprend ni le devoir ni le droit. C'est à l'autorité maternelle qu'il appartient de réprimer d'abord cet instinct en opposant sa volonté aux convoi-
Uses de l'enfant. Un refus net mais constant, une parole de défense simple et sans raisonnement, voilà tout ce que le premier âge peut comprendre. Dès qu'il est parvenu à distinguer son existence individuelle de ce qui l'entoure par la constance de son moi opposé au non moi, quand au moyen du langage il est entré en commerce avec ses semblables, avec des êtres raisonnables dont l'influence spirituelle provoque le développement de son intelligence
. et de sa liberté, il devient capable de comprendre non-seulement la défense, mais le précepte et le commandement. Alors aussi le nom de Dieu doit lui être annoncé; car pour que l'enfant obéisse en créature libre, le commandement ne peut lui être imposé qu'au nom d'une volonté, supérieure à celle de l'homme.
Le devoir ei le droit, le juste et l'injuste, le bien et le mal ne sont appréciables que par l'application d'une mesure supérieure, qui qualifie les actes moralement , comme la comparaison des chose3 aviïc le bien-être physique les fait juger agréables ou utiles. Or cette mesure supérieure nè se trouve ni dans la sensation, ni dans l'intérêt
.propre. Ce n'est pas le moi qui la donne. Elle vient au contraire du non moi s'opposant au moi pour le maintenir, le régler, et s'y imposant avec droit, parce qu'il lui est supérieur. Comment l'entant apprend-il à reconnaître et à observer la loi qui doit régir sa volonté, voilà le problème. U'abordil est évident qu'il doit l'apprendre, et qu'il ne l'apprendra jamais si on ne lui enseigne. Là où man-
que l'enseignement moral, le développement de lamoralité n'a pas lieu. Il est encore évident qu'ill'apprend graduellement, peu à peu, par des moyens appropriés à son état et aux transformations de son intérieur depuis sa naissance jusqu'à l'âge adulte, jusqu'à la plénitude de son intelligence et de sa liberté. Il y a donc ici plusieurs périodes à distinguer.
La première est l'enfance proprement dite, infantia, caractérisée par l'absence du langage, ce qui montre que le développement intellectuel et moral ne s'opère point encore. A ce degré l'homme vit comme l'animal, et il n'est guère susceptible que de cetle espèce d'éducation qu'on peut donner aussi à la béte. La loi de la chair, dont le but est la conservation du corps, le domine ; tous ses mouvements, tous ses actes, tendent à chercher la jouissance et à éviter la douleur. Il veut tout ce qui lui platt, il s'approprie ce qui est à sa portée, sans s'inquiéter de la propriété dont il n'a point la notion, du droit et du devoir qu'il ne comprend pas, du juste et de l'injuste, dont il n'a pas le sentiment. Cependant comme dans cet enfant il y a un homme en puissance, et que l'être humain ne peut se développer sous une forme ou dans l'une de ses parties sans que les autres n'y participent jusqu'à un certain point; comme dans la nature rien ne se fait brusquement, mais que chaque chose, arrivant en son temps, est préparée dans ce qui la précède et s'annonce avant de se manifester ; dans cet homme animal l'homme spirituel se fait pressentir, et l'âme intelligente et libre, perçant les enveloppes grossières de la chair, envoie déjà quelques éclairs, algues avant-coureurs de la vie qui lui est propre.
Comment l'enfant sorlira-t-il de là? comment
fera-t-H son premier pas vers la moralité? Certes, ce ne sera point de lui-même ; car il ne sait ce qu'il est, ni ce qu'il doit être, ni d'où il vient, ni où il va. Il sent et veut, l'un el l'autre sans raison et presque sans conscience. Il faut donc que le secours lui vienne du dehors; s'il restait seul dans ce premier état, il n'en sortirait pas, comme le prouve l'exemple des êtres humains abandonnés dans les forêts dès le bas âge.. Il doit apprendre à connaître la loi de justice parun enseignement accommodé à sa faiblesse} et sa mère, que la nature lui a donnée pour protectrice, est aussi sa première maîtresse. Ici commence la plus belle fonction de la femme. Elle n'est pas mère seulement pour donner son sang et son lait à son enfant, pour le réchauffer de ses caresses, le préserver de la douleur et soigner son existence physique; elle a une plus haute mission. L'être qu'elle a mis au jour n'est point un animal, mais un homme; et comme il a un esprit et une âme à développer, c'est sa mère qui doit présider à ce premier développement. C'est elle qui doit l'initier à la vie intellectuelle et morale; car c'est avec elle qu'il apprend à parler, qu'il s'essaye à penser, et dans ce premier commerce spirituel elle lui imprime, même sans qu'elle le sache, le sceau de son âme; elle implante dans le cœur de son enfant le germe des croyances, des idées et des penchants dont sa vie dépendra.
L'influence de la mère sur l'enfant est immense, soit quand elle le porte dans son sein, où elle le moule pour ainsi dire à son image, soit quand elle le tient dans ses bras, en face d'elle, exerçant sur lui la première autorité, si puissante pour le former au bien ou au mal. Les femmes, en général, ne comprennent pas assez l'importance de leur
position. Elles ne s'y préparent point suffisamment, et se laissent trop aller dans la plus grave de leurs fonctions à l'entraînement de l'affection naturelle. Celles qui ont su prendre empire sur leurs enfants dès le principe, et qui en ont profité pour dresseret préparer au bien leur volonté naissante, ne perdront jamais cet empire, que l'homme a connu en commençant à vivre, et qui est lié à tout ce qu'il y a de doux et de profond dans son premier amour. Ces dignes mères recueilleront en leurs derniers jours ce qu'elles auront semé dans le berceau de leurs enfants ; elles seront aimées et honorées jusqu'à leur mort et au delà. Mais pour cela il faut savoirjjouverner l'enfantdansson véritable intérêt, pour lui et non pour soi ; il faut savoir résister a la tendresse charnelle, et l'aimer selon l'esprit et pour son ame. Il faut combattre la loi de la chair par celle du devoir, afin qu'il commence à sentir ce qu'il doit être par les bornes où on le maintient et les obligations qu'on lui impose. Une volonté éclairée et ferme doit être opposée à sa volonté ignorante et désordonnée.
Dans cette première période, où l'enfant ne comprend point encore la langue, la mère a deux moyens infaillibles pour le conduire, si elle sait les employer à propos et avec persévérance. 11 ne s'agit point de l'instruire et, comme on dit vulgairement, île le raisonner, puisqu'il n'a point l'intelligence de la parole; il n'y a qu'à maintenir, à empêcher, h interdire. La discipline à ce degré est toute négative, et il en est ainsi de toute législation qui commence. Les lois sont d'abord prohibitives; car il faut arrêter le débordement du mal avant d'exciter au bien. La mère est le juge naturel de ce qui convient à l'enfant, et elle doit avoir le courage de re-
■fuser, quand elle sent que le caprice ou l'envie de commander prennent la place du besoin. Elle a deux manières de refuser: la première est de ne prêter aucune attention à ses exigences et de le laisser pleurer et crier jusqu'à ce qu'il en soit las. Il cessera bientôt, soyez-en sûr, si ses cris sont inutiles, et le sommeil de la fatigue viendra terminer sa colère. Dans la plupart des cas cette force d'inertie est la meilleure. Si elle ne suffit pas, il faut employer la réaction vive, proportionnée à la faiblesse du sujet. Une force plus grande que la sienne, refoulant son activité exaltée, s'appliquera sur lui avec calme mais avec fermeté, et lui fera sentir par la résistance et par la douleur, qu'il n'est pas le maître. N'estimant, comme l'animal, les choses que par le plaisir et la peine, il cédera devant une opposition à laquelle il ne peut échapper, et le souvenir du passé le rendra plus retenu à l'avenir. Par là il sentira la discipline en commençant à vivre, et la règle, mais une règle juste et constante, présidera aux premiers développements de son existence. Ce sera déjà un apprentissage de la lot.
Une autre période s'ouvre dès qu'il commence à parler; car alors une nouvelle influence le pénètre, qui va exciter en lui une réaction plus profonde, d'oft sortira son développement intellectuel et moral. La parole est ici-bas le moyen de communication des esprits. Non comprise, elle n'est pour l'enfant qu'un son, un bruit, dont il perçoit la forme sans en saisir l'esprit. La première fois qu'il en comprend !e sens, une lumière nouvelle entre dans son entendement ; un fiât lux intelligible s'opère en lui, et son monde spirituel commence à se former, à s'organiser. Dès ce moment aussi il vit d'une
autre vie. Il se pose en être pensant; car il a saisi la pensée de son semblable. Il est devenu un nouvel être, et il faut une nouvelle manière de le traiter et de le diriger.
Tant qu'il a vécu comme l'animal, la loi ne pouvait le gouverner que par des moyens matériels, savoir la force passive ou active, aidée du plaisir et de la douleur. Mais un être raisonnable ne se laisse point conduire de la sorte; il faut un autre mobile pour le pousser, un autre frein pour l'arrêter. La loi doit donc se produire ici sous une autre forme. Entre tes esprits et les volontés ce n'est plus la force qui décide. La vérité seule domine légitimement l'être raisonnable, et la volonté libre ne doit céder qu'au droit et a la justice. C'est pourquoi la loi doit se présenter à ce degré comme vérité pour l'esprit, comme équité pour la volonté, et ainsi elle ne doit pas seulement empêcher, limiter, comprimer, elle a encore a diriger un être libre, auquel elle doit commander.
Or de quel droit un homme peut-il commander à son semblable ? Ils sont égaux par nature, et nul ne peut légitimement imposer aux autres sa volonté comme loi, pas plus qu'une raison ne peut en forcer une autre d'accepter sa pensée comme vérité. Les raisons et les volontés n'ont de puissance sur leurs semblables qu'en vertu de quelque chose de plus haut et qui peut seul les accorder. Elles ne peuvent s'entendre et s'unir que dans la vérité et la justice. La vérité, ce n'est pas l'homme qui la fait; elle vient de Celui qui est, de l'Être des êtres, qui est lui-même la souveraine vérité. L'homme n'invente point la justice; elle dérive de Celui qui a donné la loi à l'univers en le créant, et qui est luimême la loi universelle, l'unique Législateur. Le
privilège des êtres raisonnables est de n'obéir qu'à la vérité et à la justice, donc à celui dont elles émanent, à Dieu seul. Donc le commandement ne peut leur être imposé légitimement qu'au nom de Dieu, et ainsi vous n'aurez point de base valide de moralité ni de principe d'action véritablement moral, tant que ce nom sacré n'aura point été posé et reçu avec foi dans le cœur de l'enfant. C'est le point de départ de la religion et de la morale liées entre elles comme le principe et la conséquence. Par là seulement le père, le maître, ou qui que ce soit qui gouverne l'enfant , acquiert sur lui un droit véritable, comme le représentant de son supérieur naturel. 11 y a entre celui qui commande et celui qui obéit une autorité plus haute qui règle et sanctionne leur position respective, et à laquelle ils peuvent en appeler l'un et l'autre dans l'exercice du pouvoir ou de l'obéissance.
L'homme ne pouvant commander légitimement à son semblable qu'au nom de Dieu, l'annonce du nom divin doit précéder toute législation, toute morale, toute discipline. L'influence religieuse est donc l'instrument nécessaire de l'éducation de l'individu et du peuple, et l'impression du nom de Dieu dans l'esprit et le cœur des hommes en est le vrai principe. Voyons maintenant comment cetle première révélation de Dieu doit être faite à l'enfant, pour poser en lui la base inébranlable de la moralité.
C'est comme créateur, comme père, comme témoin secret de ses pensées, de ses paroles et
de ses actions, comme juge et rémunérateur de sa conduite qu'il faut annoncer Dieu à l'en- ' fant.Dieu lui commande d'honorer ses parents, par conséquent de leur obéir; il lui défend de faire du tort à ses semblables. Telle est la morale de l'enfance. Ici la vie de l'homme s'élève et prend un nouveau caractère. Elle n'est plus suspendue à la parole ou au geste d'un homme ; elle relève d'un être supérieur avec lequel sa volonté est entrée en rapport et qui la gouverne légitimement. Les mots bien et mal prennent alors un sens moral. Le bien est ce que Dieu ordonne pour le bonheur de ses créatures, le mal ce qu'il défend comme contraire à l'ordre.
L'esprit ne peut se manifester en ce monde que par une forme sensible. Le physique est le véhicule nécessaire du métaphysique, et la vertu divine ellemi'me a besoin d'un signe pour se communiquer; d'où la nécessité de la figure, du symbole et du nom. Le nom d'un objet en est le représentant dans le tangage, et s'il est bien fait, cette représentation n'est ni arbitraire ni purement conventionnelle. Il y a en elle quelque chose de naturel qui constitue la vertu des noms, et principalement du plus sublime de tous, celui de Dieu. C'est pourquoi ce nom sacré doit être annoncé à l'homme dès l'âge le plus tendre, aussitôt qu'il comprend la langue.
Dans tout enseignement d'ailleurs on procède de celle manière; car il faut avant tout poser devant le disciple l'objet de la science, ce qu'on ne peut faire que par un ou plusieurs mots, obscurs d'abord à l'ignorant , et qui s'i'-clairciront peu à peu à me-
sure qu'il s'instruira ou que la science se formera en lui. Tous ies hommes apprennent à penser en apprenant à parler, recevant d'abord les termes sans en comprendre le s^ns, répétant presque machinalement la parole qu'ils entendent, et finissant par y attacher une signification, à mesure que leur intelligence, excitée par l'action incessante du langage, aperçoit tous les rapports du mot avec la chose désignée par les circonstances diverses où il est placé.
Il faut annoncer le nom de Dieu à l'enfant, pour que son âme, touchée pat- la vertu mystérieuse dé ce nom, se tdurne vers Celui qu'il représente et lè cherche; mais deux conditions sont indispensiiblés pour que cette annonce ait tout son effet. La première et la principale est qu'elle soit faite avec foi; avec le respect dû au nom divin et à Celui qu'il désigne, et surtout avec le désir que la vertu du nom et de son objet pénétre le cœur de l'enfant et l'excite à réagir. Les mots ont une tout autre puissance selon la manière dont ils sont prononcés^ et celuilà plus que tous les autres. La seconde, c'est qu'à la promulgation du nom divin on joigne des explications convenables, afin que l'enfant conçoive ce qu'il peut comprendre de Dieu dans sa position; et surtout pour toucher sou cœur et le tourner vers Dieu pa.r l'amour. On le lui représentera comme un père , le père de ses parents et de tous les hommes. Ce que son père est pour lui , Dieu l'est pour tous : et en lui montrant le ciel où son regard le porte naturellement 1 , il sera facile de lui faire entendre qu'il est le l'ère céleste qui voit d'en haut tout ce qui se passe sur la terre et envoie aux hommes ce qui leur est nécessaire. Rien ne répond mieux à
t. Os homim sublime iedit cœfumque lum. (Ovide.)
l'esprit et au cœur de l'enfant que ce qui se rapporte li la paternité et aux sentiments qu'elle excite.
Puis on lui révélera le Dieu créateur. Il rie comprendra point sans doute ce que c'est que créer, puisque les plus grands philosophes ne le savent point. Mais comme il a déjà agi pour réaliser sa volonté, il a le sentiment de sa puissance et de sa causalité. Déjà sa raison demande instinctivement des causes à tous les faits, et par conséquent il admettra facilement une cause suprême de tout ce qu'il voit, et il y est tellement porté qu'il commence par expliquer toutes choses par la toute-puissance divine. Plus tard, quand il aura la conscience de sa pensée, on lui parlera de la science de Dieu, de son intelligence infinie, et il n'aura point de peine à concevoir que Celui qui a iout fait, et qui peut tout, doit aussi tout voir et tout savoir.
Si on lui dit alors que Dieu lit dans son cœur ses moindres pensées, ses désirs les plus secrets, et ou'ainsi il ne peut rien lui caclier, il le croira, et il ne sera plus tranquille, quand il aura fait une faute à l'insu de ses parents, de ses maîtres, quand il aura déguisé la vérité; car il sera convaincu que le bon Dieu l'a vu. Or si le bon Dieu le voit, comme il est son père, il le regarde avec plaisir quand il fait bien, avec peine quand il fait mal. Il le récompensera dans le premier cas, et le punira dans le second; et ainsi se forme la croyance au juge suprême, qui rend à chacun suivant ses œuvres, mais toujours avec plus de miséricorde que de justice, parce qu'il est père avant d'être juge.
Tout cela sans doute ne se fait pas en un jour ni d'un seul coup. Ces points de vue divins, sous lesquels Dieu est présenté aux enffints, arrivent successivement avec les circonstances; ils reçoivent
avec une avide curiosité tout ce qu'on leur apprend à cet égard, et comme l'homme a dès l'âge le plus tendre le goût du merveilleux, du surnaturel, tout ce qu'on lui dit de la divinité, de ses perfections, de sa providence, de ses miracles, du ciel, d'une autre vie, de l'éternité, etc., l'enchante et excite en lui le désir de connaître ce monde supérieur. C'est pourquoi les enfants aiment tant les récits de l'histoire sainte, où Dieu intervient et se révèle si souvent. Ceux qui ne veulent point qu'on parle de Dieu au premier âge, ne voient pas qu'ils laissent sans objet et sans nourriture un des besoins les plus vifd de l'esprit et du cœur, et que, en ne lui donnant pas un aliment convenable par la parole divine, ils le forcent îi chercher de qudi se satisfaire dans les produits fabuleux et fantastiques de l'imagination. Si vous ne lui offrez pas le vrai merveilleux, le merveilleux divin, il s'en fera un à sa guise, et en place d'une croyance simple et pure, qui éclaire l'esprit en élevant le cœur, vous' aurez de grossières superstitions et des préjugés absurdes.
Dès que l'enfant a reçu l'impression du nom divin, et avec ce nom sacré les germes des hautes idées qu'il renferme, il sera facile de le porter à réagir vers Dieu, aussitôt qu'il en sentira l'action, en le faisant prier et adorer comme il convient à son âge. Par la prière se réalise ce qu'il croit et sait ; il ne prierait pas s'il ne croyait en l'Être tout-puissant et souverainement bon, qui peut le protéger, le conserver lui et ceux qu'il aime. Sa foi vierge et vive s'exprime alors naïvement avec beaucoup de candeur et de grâce. Ce «ont vraiment les prémices du cœur, le premier encens de l'âme offert à Dieu.
Deux conséquences sortent <Je la. La première, c'est qu'en formant dans l'enfant la croyance en
Dieu, vous avez posé en lui lé principe de la morale. Vous avez fondé ia loi en la rattachant au législateur unique, et comme ce législateur se manifeste avec une autorité qui le rend naturellement supérieur à l'humanité, il n'y a point à contester avec Jui, et l'homme trouve dans la puissance de Celui qui l'a créé et qui le conserve la raison peremptoire de son obéissance. Il sent qu'il appartient à Dieu, qui l'a fait ce qu'il, est et lui a ^donné ce qu'il a. Si donc on lui commande au nom de Dieu, le commandement lui paraîtra f'indé en droit, car ce ne sera plus une parole humaine, mais l'expression de la volonté divine. Les mots bien et mal prennent uses yeux un sens nouveau ; ils ne signifient plus le plaisir ou la peine, l'utile ou le nuisible, ce que ses parents, son maître ou tout autre homme veulent ou ne veulent pas, mais ce qui est conforme ou contraire a la volonté divine, ce que Dieu prescrit ou interdit. L'enfant comprend cela parfaitement, et il s'y soumet volontairement, même quand il ne l'observe pas toujours dans la pratique. Et pendant que vous qui le dirigez, vous avez derrière vous une autorité sacrée, dont le nom est la sanction de votre parole, lui voit aussi à travers voire parole, au delà de votre volonté, une volonté supérieure à la vôtre et à la sienne, qui lui assure un recours et un refuge dans ses peines, quand il se croit viclime du caprice ou de l'injustice.
L'autre conséquence, c'est- que par le nom de Dieu qui lui est annoncé, et dont la vertu le pénètre par la foi avec laquelle il le reçoit et réagit vers son objet, le plus profond de tous les rapports s'établit dans l'âme humaine, et elle commence à vivre de sa véritable vie. Le mouvement religieux s'opère en elle, c'est-à-dire ce va-et-vient entre elle
el Dieu, qui vivifia le cœur, en môme lemps que la lumière du ciel éclaire l'intelligence et dilate l'entendement. Ainsi se forme l'idée de Dieu, idée mère qui contient virtuellement toutes les ;iutres, comme l'istre suprême qu'elle représente est le principe de tous les êtres ; en sorte que par cette admirable vertu du nom divin imprimé dans son ame, l'enfant entre en rapport vivant avec ce qu'il y a de plus sublime, de plus profond, de plus grand, de plus large, de plus universel, l'infini ; et cette communication, qui le relie h son supérieur naturel, commence à l'affranchir de tout joug humain, et le prépare à la liberté des enfants de Dieu, qui consiste à n'obéir qu'à Dieu,
Alors aussi la loi apparaît à l'enfant avec lt: caractère sacré de la justice. Il se sent intérieurement obligé d'obéir, et il se soumet volontairement, comme il convient à un être libre. La distinction du bien et du mal se détermine plus nettement. La voix impérieuse du devoir se fait entendre, la vie morale se dégage de la vie physique, à mesure que la conscience se fprme. L'autorité divine, dont il'n'a encore que le sentiment, sanctionne à ses yeux la puissance paternelle à laquelle la nature l'a soumis, celle des maîtres à qui ses parents l'ont remis. C'est à Dieu qu'il obéira désormais en obéissant aux hommes.
La loi ne prend aux yeux de l'homme un caractère obligatoire que si elle lui paraît marquée du sceau de la justice. A ce signe seulement, il la reconnaît pour vraie, pour valable, et se sent contraint de l'accepter, non par une force extérieure, mais moralement, et parce que cela convient à un être raisonnable. Hors de là il n'y a que violence ou caprice, par conséquent, despotisme el servilité.
Or, l'idée de la justice est très-simple ; elle naft spontanément dans l'esprit de l'homme par les rapports où il est engagé et selon les circonstances où il se trouve. C'est une des données primordiales du bon sens, qui se dégagent aussitôt que la raison entre en exercice el acquiert la connaissance de sa position et de ses relations. La justice, dans sa plus simple expression, consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû, ou ce qui lui appartient. La loi sera donc juste, quand elle demanderai chacun ce qu'il doit, en raison de ses rapports avec les autres, qui sont ses supérieurs, ses égaux ou ses inférieurs. Donc, une double justice, l'une qui lui impose le devoir envers ce qui est au-dessus de lui, devoir de soumission ; l'autre envers ce qui lui est égal ou inférieur , devoir d'équité. Mais nous avons reconnu que Dieu seul est le supérieur naturel de l'homme; donc le devoir de soumission ne doit être rendu qu'à Dieu ou à ceux qui le représentent. Que dois-je à Dieu? Tout ce qu'il m'a donné, c v està-dire tout ce que je suis et tout ce que je puis. Par lui, je suis et subsiste. Ma dépendance est donc évidente, et le devoir, qui m'oblige envers lui, ne peut être nié qu'en niant le terme dont il dérive et auquel il se rapporte. Dieu étant posé comme créateur, la justice m'oblige envers lui comme
créature, et je ne puis ne pas admettre cette obligation, si je veux être un être raisonnable.
La justice qui oblige l'homme envers Dieu étant reconnue, le principe de l'autorité est posé, et toute autorité légitime, quelle qu'elle soit, doit en sortir. De là le sens de cette parole : non est potestas nisiaDeo. (Rom. 13.) Toute puissance vient de Dieu, ce qui est vrai même physiquement; car toute force, étant une fonction ou une application de la vie, dérive nécessairement de celui qui est la source de la vie, la vie même. Mais ici le mot potestas signifie surtout un pouvoir constitué, ayant le droit de défendre et de prescrire, portant le glaive pour la justice, comme dit l'apôtre (Rom. 13, 4), donc une puissance morale. Or, il n'y a de moralité que par la justice, et il n'y a de justice dans l'autorité que si elle descend du supérieur véritable, c'est-à-dire de Dieu. Hors de là il y a des forts et dis faibles, dts arrangements de prudence et des conventions ; il n'y a point de justice divine, de justice essentielle et obligatoire. Sans celte juslice qui vient d'en haut^la puissance paternelle ellemême, la plus naturelle qui soit en ce monde, n'est aussi que de la violence et de l'arbitraire. Le maître, qu'il instruise ou dirige, s'il parle en son propre nom, aura peu d'autorité malgré ses connaissances et son talent. Le fond de l'âme lui échappera ; car Dieu seul peut ouvrir ce fond et s'y établir. Il en est de même dans la sphère politique. L'autorité d'un gouvernement devient légitime et valide par quelque chose de sacré, que la force ni les conventions ne donnent point; et ici, comme ailleurs, pour queles peuples se soumettent volontairement et avec amour, il faut qu'ils aient devant eux, au-dessus d'eux, un pouvoir qui représente
DE LA CONSCIENCE MORALE. 73 Dieu, et dont le commandement soit à leurs yeux l'expression de sa volonté. Tel est le vrai sens du droit divin, qui se retrouve nécessairement partout où règne une autorité légitime, parce qu'à Dieu seul appartient le droit de commander à l'homme.
A mesure que la raison de l'enfant se développe par l'exercice de la parole, et que sa volonté est en contact plus fréquent avec celle de ses semblables, le sentiment de la justice est plus excité en lui. La loi se manifeste alors sous la forme de l'équité, qui réclame par la conscience l'égalité des droits entre les êtres de même nature. L'homme sent l'injustice qu'il souffre avant celle qu'il commet; il faut qu'il soit opprimé pour comprendre qu'il ne doit pas être oppresseur. L'éducation commune qui réunit de bonne heure les volontés sous une même discipline est donc un des' moyens les plus efficaces pour former la conscience morale de l'enfant, d'abord, en l'accoutumant dès le bas âge à obéir à la loi, puis en lui apprenant par l'expérience à respecter les droits de ses égaux pour qu'ils respectent les siens.
Le sentiment naturel de l'équité naît et se développe par le contact et le choc du moi ayant acquis la conscience de soi et la connaissance des non moi raisonnables qui lui ressemblent. Par l'expérience
de (ous les jours l'homme apprend à se connaître lui et son semblable , dont la nature est égale à la sienne, et qui a par conséquent des droits égaux. L'égalité de nature et de droits, ressortant de la, constitution humaine, et ainsi de l'idée divine dont l'humanité est la réalisation , est donc de droit divin ; car elfe est l'expression de la volonté créatrice, et c'est pourquoi la loi, qui est partout la volonté souveraine, sous telle forme et à tel degré, se prononce dans les rapports des hommes entre eux sous la formule de l'équité, comme dans leur rapport avec Dieu par celle de la soumission. Néanmoins, l'équité qui doit présider à toutes les transactions des hommes, parce] qu'elle est une conséquence nécessaire de l'égalité de leur nature, n'exclut point la diversité ni les différences dans la répartition des choses et dans le classement des personnes au sein de la société, pas plus que l'égalité devant Dieu n'emporte l'identité des facultés, des forces, de la puissance et du mérite. La nature du genre, commune à tous les individusqui en font partie, se trouve modifiée par les caractères de la spécialité et de l'individualité en chacun, et principalement par la liberté, qui ajoute au fond donné par le créateur les œuvres propres de la créature. La véritable égalité devant la loi, divine ou humaine, est un droit naturel donné à tous ; mais l'usage de ce droit dépend du libre arbitre de chacun, et de là l'immense variété des conséquences et des résultats.
Quant à l'efficacité de l'éducation pour former la conscience morale, elle est toujours en raison de la manière dont elle est dirigée, de l'esprit qui l'anime, du principe dont elle part et du but où elle tend. L'éducation en èlle-même n'est qu'un moyen, une discipline. Elle doit élever les hommes, c'est-à-dire
DE LA CONSCIENCE MOHALE. 75 les faire monter de l'état animal à l'état moral, pour les replacer dans le rang et l'ordre de leur destinée. Elle les déprave et les dégrade, si elle agit à rencontre de leur fin dernière, en donnant la prépondérance au corps sur l'âme, à la nature physique sur la nature spirituelle. Privée ou publique, elle ne peut former la moralité de l'enfant qu'en lui apprenant à connaître la loi, en la lui présentant sous toutes les formes, dans toutes les circonstances , et surtout en employant tous les moyens de direction et de discipline, de persuasion, et môme de force au besoin, pour en assurer l'observation constante et la pleine exécution. Ceux qui ont prétendu que la différence morale des individus vient exclusivement de leur éducation ont exagéré une influence réelle et très-importante, mais qui n'est pas la seule. C'est soutenir que la variété des plants sortis des graines d'une même semence est produite uniquement par la culture.
Parvenu à l'âge où il peut avoir la conscience complète de soi, de sa pensée et de sa liberté, la pleine jouissance de sa. raison, l'homme est déclaré majeur, et dès lors il devient responsable de sa conduite privée et publique. Émancipé de la loi paternelle, il passe sous l'autorité des lois civiles, il devient membre de la société, et la patrie réclame le concours de son activité. Son éducation morale continue au milieu de ses concitoyens. II y
trouve, comme expression de la loi divine, des lois humaines, qui doivent maintenir l'ordre par la justice et pour le bien de tous. L'intelligence de ces lois en général et leur observation consciencieuse et volontaire est un moyen de perfectionnement moral. .
En quelque lieu et sous quelque forme qu'il vive, l'homme rencontre une autorité et une discipline, et son éducation morale continue sous l'action incessante de la loi, qui règle toutes les positions et le dirige dans chacune. La vie présente est donc une éducation perpétuelle qui commençant par le régime de la famille, puis par celui des écoles, qui en est le supplément, prépare a entrer dans la société, où l'on trouve pour instituteur el pour guide le pouvoir qui fait les lois et veille à leur exécution. C'est une direction plus extérieure et plus large, parce qu'elle est plus générale, et qu'elle doit pourvoir aux intérêts de tous, eu maintenant l'ordre public. Elle suppose la moralité déjà formée dans l'individu, el sous ce rapport elle s'en remet à l'instruction puhlique ou privée, et à la religion. Elle ne donne point proprement des leçons de morale, mais elle déclare nettement ce qu'il faut faire et ne pas faire pour être dans l'ordre, et elle appuie ses prescriptions et ses défenses par k menace du châtiment.
L'homme n'est apte à entrer et' à fonctionner dans cet ordre de choses que lorsque sa raison est assez développée par l'exercice et l'expérience pour comprendre les relations sociales où il va s'engager, et sa volonté assez éclairée et assez ferme pour agir avec prudence et résister à l'entraînement des
passions. C'est cette capacité de raison et de liberté qui caractérise proprement ce qu'on appelle la majorité, par laquelle le jeune homme est posé dans la société comme vivant pour lui en tant que citoyen ou membre actif de l'association civile. Alors aussi, l'État commence à compter avec lui en réclamant ses services en raison de ce qu'il lui donne, et imputant désormais ses actes à sa personne. Jusque-là il n'était citoyen qu'en puissance. Englobé dans la famille, la loi ne l'atteignait qu'à travers ses parents, ses tuteurs ou ses maîtres, qui répondaient pour lui. Eux seuls pouvaient disposer et contracter en son nom.
Cependant il ne faut pas croire qu'avant l'âge de la majorité légale, âge qui varie dans les législations humaines, il n'y ait dans l'enfant et dans le jeune homme une véritable responsabilité morale. De très-bonne heure l'enfant répond de ses actes devant Dieu, parce qu'il est apte de bonne heure à comprendre la loi morale, à distinguer le bien et le mal, à vouloir et faire l'un ou l'autre. Celte aptitude commence avec l'âge de raison, et la raison parait dans son aurore longtemps avant d'être pleinement formée. Dés qu'il y a discernement de la loi et choix de la volonté, il y a aussi responsabilité; car une nouvelle cause est entrée en acte, la cause intelligente et libre, et les effets qu'elle produit lui appartiennent et lui reviennent. C'est pourquoi l'enfant est susceptible de direction morale et de discipline. Il est pecrable, juste ou injuste, méritant ou déméritant a son degré, et ainsi sujet à la pénalité ou digne de récompense. S'il ne compte pas encore avec la société, il compte; déjà avec Dieu, qui lui demande en raison de ce qu'il a reçu et le jugera par sa capacité et par ses œuvres.
En entrant dans la société, l'homme y trouvé de nouvelles obligations avec de nouveaux rapports. La première condition de son existence sociale est de se mêler a la vie commune' et d'y contribuer utilement par son travail ou d'une manière quelconque. Par là seulement il devient un membre actif de. i'I'ltat. Dans l'exercice de la profession qu'il a choisie, ou qui lui est dévolue, la loi morale veut qu'il ait toujours égard au bien public, sans exclure pour cela la considération de son intérêt privé, de manière à les balancer l'un par l'autre. Tout en pourvoyant le mieux qu'il pourra à sa conservation et à sa fortune, il doit, par sa coopération au bien commun, payer sa dette à la société qui l'a protégé, nourri, instruit, élevé jusqu'à sa majorité, et avant qu'il ait rien fait pour elle.
La vie sociale, avec ses institutions compliquées et ses intérêts multiples qui se croisent dans tous les sens, est une grande école de morale, dont le gouvernement est le pédagogue, et le code civil et criminel le règlement. A chaque instant se présente un mal à éviter, un bien à faire; les lois, les ordonnances, les arrêtés prescrivent ou défendent. On peut les éluder, les violer ou les observer fidèlement; et si les commandements humains sont réellement les expressions de l'équité, les formules de la justice, ils seront d'un grand secours à la conscience, en lui montrant nettement et sensiblement ce qui est bien ou mal dans la plupart des cas, et la dispensant ainsi de chercher, de discerner et de délibérer. C'est un grand malheur quand les lois civiles sont obscures et ne parlent point au bon sens et à la conscience des peuples; car la lettre en lue l'esprit, et on échappe souvent à l'intention de la loi par l'accomplissement subtil de la forme.
C'est aussi un grand mal quand elle est partiale, exprimant un intérêt particulier qui se subsliiue à l'intérêt commun, ou encore quand elle repose sur des systèmes de gouvernement ou d'économie politique que le peuple ne comprend pas et dont il ne peut apprécier les avantages; car dans ces cas il ne voit point de liaison entre la justice naturelle, dont il est juge, et ce qui lui est commandé ou défendu : et la sanction morale et religieuse rie s'ajoutant pas à la prescription civile, on eri vient à <!outer si l'on est engagé en conscience par de pareilles lois.
Il est encore très-malheureux que la loi ne tienne pas ses promesses ni ses menaces, et qu'il y ait des moyens de. l'éluder, de la rendre muette ou de la neutraliser. Comme la parole du père et de la mère doit être ferme et persévérante vis-à-vis de l'enfant, ainsi le commandement de la loi vis-à-vis du peuple doit Etre infaillible, autant qu'une chuse de ce monde peut l'être. Il faut que le coupable, ou celui qui serait tenté de le devenir, compte sur la certitude du châtiment, s'il est découvert. Telle est la lin principale des punitions publiques et exemplaires; elles tendent plus à prévenir le crime qu'à le venger. Mais cette tin ne sera atteinte que si la loi est inévitable et la justice inexorable comme le fatum, rigueur, du reste, qui pourra êlretempf rée en certains cas, par une influence supérieure de liberté et d'amour, toujours représentée dans les sociétés par le droit de grâce inhérent au pouvoir suprême. Mais là, comme ailleurs, la grâce est gratuite, purement volontaire, et personne ne peut la réclamer comme un droit. L'équité, ou le balancement des intérêts, est la première règle de la vie sociale, et devant l'équité tout se compte. On n'obtient l'équi-
une force coactive pour arrêter leur emportement et punir le désordre- Mais comme la loi sociale s'applique à des hommes raisonnables ou qui sont censés l'être, elle ne peut s'imposer à des adultes comme à des enfants, et elle doit se justifier par l'exposé de ses motifs et les considérants de ses applications. Elle ne doit donc point punir sans jugement, et ainsi sans débats contradictoires, sans accusation et sans défense. Cependant le juge ne peut aussi réaliser ses jugements que par le ministère d'une puissance physique , chargée d'exécuter les dictées de la loi. On ne peut pas plus se passer du gendarme et du geôlier dans l'État , que de la main paternelle qui châtie dans la famille, ou de la correction, queile qu'en soit la forme ou le mode, dans l'éducation. L'intimidation ou la crainte est donc le moyen principal de la législation sociale pour empêcher le mal par la prévention ou par la punition.
Toutefois, comme la crainte est surtout négative , elle ne suffit pas pour donner la vie à la société et une influence active à la législation. La crainte porte à s'abstenir; elle rend immobile, et la société doit marcher, se développer, faire des progrès. Elle a donc besoin d'un autre mobile qui la pousse en avant. En outre , la loi n'est pas seulement prohibitive ; elle a aussi des prescriptions qui réclament le concours des citoyens, de leur activité, dé leurs facultés, de leur temps, de leurs biens. Ils doivent contribuer à l'entretien général, à la défense commune ; ils ont des charges a partager, des sacrifices à s'imposer, le corps social ne pouvant subsister que par la coopération de ses membres. L'État a donc le droit incontestable de les contraindre à lui rendre les services nécessaires à
sa conservation. Mais ce qu'on donne par force, on le donne mal, c'est-à-dire à regret et le moins qu'on peut. Il faut donc un mobile plus élevé qui porte à donner de bon cœur, avec facilité et même avec dévouement. La meilleure législation est sans contredit celle qui exerce un tel empire sur les citoyens, et elle peut l'obtenir par deux voies: soit en inspirant l'amour plus que la crainte, comme dans certaines républiques anciennes et modernes, et même dans quelques monarchies , ce qui a produit de beaux exemples de patriotisme ou de dévouement social; soit en se faisant considérer, estimer et aimer comme la représentation la plus exacte delà justice publique, et la plus sûre garantie des droits individuels, ainsi qu'on le voit parfois de nos jours dans les États constitutionnels.
Ces deux moyens d'enseigner la loi morale ne sont vraiment efficaces pour le bien, que s'ils sont en rapport avec le principe de l'ordre et de la justice dont toute loi dérive. L'autorité des parents, réduite à elle-même, reste humaine, et dégénère aisément en emportement ou. en caprices. L'éducation, sans l'influence prédominante de la religion, développe l'esprit, mais ne sait point former le cœur ni élever l'âme. La législation , séparée des croyances religieuses, n'agit sur les hommes que par la crainte ou l'intérêt; substituant le
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DE LA CONSCIEHCE MORALE. 83 principe de l'égoïsme ou de l'avantage personnel à celui du dévouement, elle va contre sa lin, en divisant au lieu d'unir.
L'n moyen ne vaut que s'il mène à sa lin, en parlant du principe qui y correspond. Le principe de la loi étant la volonté de Dieu, et la fin de la loi la conformité de la conduite des actions humaines à cette volonté ou l'union volontaire de l'homme avec Dieu, il suit que tous les moyens de moralisation, pour être légitimes et efficaces, doivent sortir de la connaissance de Dieu et conduire à Dieu. Ce qui revient à dire que les véritables moyens de former la conscience morale, et les plus puissants, sont ceuï que l'esprit religieux anime et que l'influence divine dirige. Sans le secours de cet esprit, sans cetle influence, l'homme est réduit à lui-même pour agir sur son semblable. Il peut le contraindre par la force ou le convaincre par le raisonnement, le persuader par la parole, l'entraîner par l'affection ou lé pousser par l'intérêt; mais il n'a pas le droit de lui commander, et des deux côtés tout ressort du bon plaisir. L'autorité supérieure n'intervenant pas, l'obligation morale n'est point fondée. Ainsi va la puissance paternelle, quand méconnaissant son origine et sa mission, elle ne parle pas au nom de Dieu. Le père, livré à lui-même , échappe difficilement à la passion, au caprice et à l'erreur. 11 est le jouet du tempérament, des sens, de l'imagination, de la disposition ou de 'l'humeur du moment, des circonstances. La famille sera donc abandonnée au mouvement de la chair et du sang, ou, comme dit saint Paul (Rom. 7, 23), à la loi qui domine dans les membres.
Si le père est d'un caractère faible, le même
désordre arrivera, mais en sens contraire; l'enfant sera le despote. Le pouvoir paternel méprisé, foulé aux pieds, indignement outragé par les enfants, parce que sans foi en son origine supérieure il s'abandonne lâchement lui-même, est une des choses les plus déplorables et qui se voit trop souvent de nos jours. La Toi religieuse pourrait seule dans ce cas venir en aide à la faiblesse personnelle des parents. Par elle ils se sentiraient soutenus d'en haut. Participant à une vertu surhumaine, et se regardant comme les délégués de l'autorité divine, ils trouveraient dans leur conscience le devoir de la faire respecter, ou au moins de ne pas la laisser dégrader entre leurs mains. Ils seraient effrayés et relevés par le sentiment de leur responsabilité. Le régime de la famille non réglé par la religion démoralise les individus et les peuples; car nonseulement il n'inculque pas la loi morale, mais encore il habitue dès l'origine à ne point respecter, à, ne point aimer l'autorité, soit qu'on lui obéisse à regret, quand elle est despotique, soit qu'on la méprise , quand elle est faible. Si Dieu ne régne point dans le cœur des parents, les parents à leur tour ne régnent plus dans la famille, et quand l'autorité paternelle défaille , tous les pouvoirs de la terre sont ébranlés.
Ce que nous venons de dire de la famille s'applique à l'éducation publique ou privée. Certes, si la religion doit dominer quelque part, c'est là, et surtout dans les établissements publics, où l'État, se substituant aux familles, veut former lui-même les citoyens. Sous ce rapport, comme sous tant d'autres, nous portons encore aujourd'hui les tristes conséquences de la démence du dernier siècle, qui voulant exiler la religion du monde, s'était imposé
la tâche de détruire tout ce qu'elle avait fondé et de tout reconstruire sans elle. Après les plus déplorables essais, force a été de la réintégrer dans l'instruction publique comme dans l'État; mais, ne pouvant s'en passer, on lui a laissé tout juste la part d'influence qu'on ne peut lui ôter. Par le principe même de sa constitution et de son organisalion, notre éducation publique n'est point foncièrement religieuse; c'est la son vice essentiel, qu'on s'elforce aujourd'hui de diminuer et de pallier par de sages mesuras el de lou.ibles efforts.
Nous avons dit plus haut ce que devient un Rlat, quand la législation ne conduit les citoyens que par la crainte on l'intérêt, les seuls mobiles qui lui restent, dès qu'elle s'est sépunV de la religion. Alors la loi n'a plus qu'une force humaine; elle manque de sanction supérieure, et c'est pourquoi elle est si instable en elle-même et dans le cœur des peuples. Elle n'est plus a leurs yeux qu'une affaire de circonstance , soit l'expression d'une volonté despotique, soit une combinaison d'intérêts, un résultat d'intrigues parlementaires , enfmt monstrueux de la collision des partis. On l'observe, tant qu'on ne peut la violersans danger, par crainte, par prudence, ou p.ir convention. On l'élude, autant qu'il est possible, quand elle gêne; on cherche à la discréditer de toute manière dans l'opinion quand on ne l'approuve pas ; on ia sape en secret, on s'apprête à la détruire, car elle -a toujours contre elle un parti hostile; et, comme l'opposition finit par arriver au pouvoir un jour ou l'autre, la loi d'une époque contredit celle d'une autre, et le bon sens du peuple en est confondu. On a cru agir très-philosophiquement en isolant les lois et les gouvernement* des croyances religieuses.
Na loi, a-t-on dit, protège tous les cultes, -mais n'en adopte aucun. On a même poussé cetle maxime jusqu'à affirmer que la loi doit être athée : assertion immorale et absurde, s'il en fut jamais : immorale, car sans la croyance en la Divinité, il n'y a point de morale ni publique ni privée, et la loi qui ne la reconnaît pas ne peut obliger la conscience de personne; absurde, parce qu'une loi athée, si elle était possible, se détruirait elle-même en renversant sa propre base, en se privant de sa plus puissante sanction.
Outre ces moyens il y a encore l'action directe de la religion qui , comme institution morale, antionce à l'homme sa loi, lui enseigne ses devoirs et l'aide à les accomplir. C'est sans contredit le plus excellent moyen pour former la conscience, et il est d'autant plus efficace, que le dogme religieux est plus vrai, la morale plus pure, le culte plus intelligent et la discipline mieux entendue. Le christianisme remplit ces conditions au plus haut degré. 11 a les paroles de la vie éternelle; aucune morale n'est comparable à la sienne, son culte est plein dé sens et de splendeur, et nulle part l'homme ne trouve autant de secours pour apprendre à se connaître et à se diriger, à connaître la loi et à l'observer.
La religion, comme institution positive, réunit les trois moyens principaux que nous venons d'ex-
DE LÀ CONSCIENCE MORALE. 87 poser. C'est pourquoi elle est partout et toujours le grand instrument de la moralisation des individus et des peuples. En tant que religion , elle ne peut parler et prescrire qu'au nom de la Divinité. Elle part donc du vrai principe de ia moralilé. Les fausses religions ont une idée fausse de Dieu, le représentant par des images ou des notions humaines; mais elles ont au moins cela de juste, qu'elles posent au-dessus de l'homme une puissance surnaturelle qui le gouverne, le jugera, le récompensera ou le punira en raison de ses actes, donc un supérieur, un législateur, une autorité et une loi, et ainsi des devoirs et une discipline : ce qui implique la survivance de l'âme après la mort, et une autre vie, heureuse ou malheureuse en raison de celle de la terre; et, par suite, la crainte et l'espérance, les deux moyens les plus efficaces de conduire les hommes ici-bas.
Le but linal de toute religion est de rendre l'homme meilleur et plus heureux en lui apprenant à connaître et à suivre la volonté divine. Mais ce qui distingue les religions, c'est la manière dont elles tendent vers ce but et s'en approchent. Sous ce rapport, comme sous tous les autres, ie christianisire est la religion par excellence, ou la consommation de toute religion. Sa dogmatique est la plus profonde et la. plus simple à la fois. C'est le cours de métaphysique le plus sublime qui ait 'jamais été enseigné sur la terre, non en système et comme théorie, ce qui serait la forme et le signe d'une pensée humaine, mais avec la simplicité et l'universalité de la parole divine, laquelle, s'abaissant jusqu'à l'homme, est obligée, pour être comprise, de revêtir une forme sensible. Le dogme chrétien ne pose justement que les vérités nécessaires à l'Iiu-
manité pour s'orienter en ce monde, et y déterminer sa marche, il ne prétend point tout expliquer; il apprend seulement à l'homme ce qui lui est nécessaire pour parvenir à sa destination.
Par le christianisme seul ont été résolus les grands problèmes de Dieu , de l'homme et du monde, et ces solutions , annoncées dogmatiquement comme les principes éternels de la science et de la vie, sont pleines de conséquences admirables, qui se déversent sur loules choses. Ainsi, la morale chrétienne, qui s'applique au temps el à l'éternité, dérive de la métaphysique de l'Evangile, et puise dans les profondeurs dit dogme sa source, son esprit et sa vie. On ne peut donc l'en séparer, car sans le dogme elle n'aurait ni base ni sanction. Jamais législation n'a été plus claire, plus profonde et plus puissante. Elle s'impose au nom du Créateur et du l'ère de tous les hommes, d'abord par le ministère de Moïse, auquel Dieu transmet ses commandements sur le Sina'i au milieu du tonnerre et des éclairs, signes frappants de l'autorité du législateur el symboles des châtiments réservés aux infracteurs de la loi. Elle est complétée par la parole de Jésus-Chrisl, qui est venu apprendre à l'homme a aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme lui-même, plus que lui-même, puisque le commandement nouveau est de nous aimer les uns les autres comme il nous a aïmës, en donnant sa vie pour nous sauver.
La loi évangélique est donc une loi d'amour, et elle est aussi supérieure à la loi mosaïque, qui est une loi de justice, que celle-ci l'emporte sur les législations purement civiles, qui n'atteignent que l'extérieur. Car elle est à la fois religieuse et civile ; elle fonde la législation sur la morale et la
morale sur le dogme; ce qui esl l'ordre vraiment scientifique. La parole de Jésus-Christ a encore été an delà; elle a donné au momie le coiie de la charité. Elle recommande aux hommes, non plus seulement de ne point se nuire, mais de s'aimer en frères et de se dévouer les uns pour les autres. Elle soumet à la règle les pensées, les désirs, les sentiments, les volontés les plus secrètes; elle va saisir le mal à sa racine ; elle le frappe dans son germe, dans l'impression même d'où sort l'acte, et, nomme ces faits du for intérieur tombent uniquement sous l'œil intérieur de celui qui les éprouve, pour les atteindre par la loi elle a établi un tribunal de la conscience, où les âmes viennent se dévoiler elles-mêmes devant Dieu et son ministre, afin de rejeter le mal qui est en elles et de recevoir, avec la punition expiatoire, une lumière nouvelle et une nouvelle force pour rentrer dans le bien : tribunal admirable et unique, où les coupables viennent s'accuser au lieu de se défendre, invoquant la peine méritée loin de chercher à s'y soustraire, où le juge remplit un ministère de consolation plus que de vindicte, et dont les arrêts, à rencontre de ceux de la justice humaine, transmettent le soulagement et la vie. Là seulement la loi a toute sa perfection ; car elle corrige en punissant et ne châtie que pour rendre meilleur.
Mais ce n'est pas tout, et ici se montre la prééminence de la religion de Jésus-Christ. Elle ne se borne point à défendre le mal et à prescrire le bien; elle fournit encore les moyens d'exécuter ce qu'elle commande, elle donne la force de s'abstenir de ce qu'elle condamne. Les lois humaines sont prohibitives, négatives; elles n'ont guère d'efficacité que pour arrêter, empêcher. L'influence religieuse
au contraire doit transmettre le bien plus encore que préserver du mal; et comme il faut toujours commencer par le combattre, elle inspire d'abord le courage et la force nécessaires à celle lutte, afin que par son secours la volonté parvienne à se vaincre elle-même et le mal en elle. Le christianisme seul atteint ce but, parce qu'en lui il n'y a pas seulement une vertu de Dieu, mais Dieu luimême qui se donne à l'humanité pour la guérir et la régénérer.
Aucune religion n'a offert à l'homme autant de moyens dé rentrer dans son rapport vrai avec son auteur, et par conséquent de connaître et d'accomplir sa loi. Le culte, par sa liturgie, entretient continuellement le commerce de l'âme avec le ciel, et par les véhicules de l'action divine d'un côté, et de l'autre les instruments de la réaction humaine, la prière, l'offrande, l'action de grâces et la louange, la volonté reçoit et attire avec la grâce la lumière et la force dont elle a besoin, d'abord pour détruire ou absorber le mal, et ensuite pour vivre de sa vie véritable, de la vie du ciel, et la répandre sur la terre par sa parole et par ses actes, l'uis au-dessus du culte, qui est la religion en action, plane la parole divine qui éclaire tout, qui anime tout, et dont la vertu plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants, agit incessamment par la voix du prêtre, soit pour enseigner et exhorter dans la chaire de vérité, soit pour reprendre et encourager au tribunal de la pénitence ou dans le secret de la direction. Car la religion chrétienne ne se contente pas de prescrire à tous le devoir d'une manière générale; elle prend encore chaque lidÈle à part pour lui dire ce qui lui convient le mieux dans sa position, et comment il pourra le faire.
DE LA CONSCIENCE MORALE. 91 11 n'y a pas un homme de bonne volonté qui ne trouve par elle un confident de ses peines, un sontien de sa faiblesse, un consolateur de ses douleurs, un médecin pour lui rendre la santé de l'âme et la vie spirituelle au nom' de celui qui a versé son sang sur la croix pour donner la vie à tous. Je demande, s'il y eut jamais sur la terre lune institution plus capable de développer la moralité de l'homme en lui apprenant à connaître sa loi, eh formant sa conscience, et en aidant sa liberté. C'est par de tels moyens, divinement institués et appliqués divinement par le ministère de l'Église, que le christianisme est la religion vraiment universelle ou catholique, parce que venant de Dieu elle est pour tous les hommes, offrant à tous et d'une manière appropriée au degré de chacun, avec la lumière pour connaître leur nature, leur destination et leur loi, les secours les plus efficaces pour accomplir cetie loi sublime et persévérer jusqu'au bout dans la voie unique de la perfection et du bonheur.
La liberté morale, bien qu'elle ne soit point contraire à la loi, puisque sa perfection est de
1. Voir sur ce sujet : 1° Philosophie morale, chez Layrange, 2 vol. in-8; V La rdiyion et lu liberté, Hadictie et C", i vol. in-12; ti" la cnnti-inici-, Millier et O", 1 vol. in-|2.
s'identifier avec elle, implique cependant dans son exercice la puissance de s'y opposer. La loi {lc.v de ligare) est ce qui lie et par conséquent oblige la volonté. La liberté la délie ou la délivre, en lui donnant le pouvoir de s'en affranchir, si elle le vent. Il n'y a donc en ce inonde de liberté morale que là ou la loi peut être connue, voulue ou non voulue, c'est-à-dire dans les êtres raisonnables. La liberté est une propriété de la volonté, mais non la volonté même; car celle-ci peut agir sans faire acte de liberté, comme il arrive quand elle accomplit l,i lui spontanément et par la nécessité de sa nature. Ainsi chaque homme veut son bonheur et ne peut pas ne pas le vouloir. Mais tout acte de liberté suppose la volonté, même quand on ai^it contre son penchant et son goût.
Trois choses, avons-nous dit, sont nécessaires pour constituer la moralité : la loi, la connaissance de la loi, et le pouvoir de l'observer ou de l'enfreindre. C'est ce pouvoir qui est l'essence de la liberté morale. Nous allons la considérer dans son acte propre, afin de constater comment elle contribue à former la moralité, quelles sont les conséquences de son exercice, et par quelles causes elle peut être affaiblie et môme paralysée : considérations nécessaires pour apprécier exactement les qualilés des actions et la responsabilité des agents.
On dislingue la liberté métaphysique, morale, physique, civile, politique. La première consiste dans le pouvoir de la volonté de se déterminer par elle-même : jier sr, non ex sr, propria motu, de son
propre mouvement, comme it appartient à une cause intelligente, qui porte en soi la dernière raison de son acte. Nous l'avons expliquée ailleurs'. La seconde est dans le choix entre deux termes opposés, le bien et le mal. La troisième est le pouvoir de faire ou ne pas faire un acte extérieur. La quatrième est la faculté de faire tout ce que la loi civile ne défend pas; à la condition qu'elle ne défende que ce qui est contraire à l'intérêt commun. La dernière est la participation plus ou moins grande du peuple à l'établissement des lois auxquelles il est soumis.
II n'y a point d'opposition foncière entre la loi et la liberté, puisqu'en Dieu la liberté sans limites est identique à la loi souveraine, et que dans les créatures la perfection de la liberté est précisément de coïncider parfaitement avec la loi. d'ailleurs Dieu ayant imposé la loi à l'homme et l'ayant fait libre puisqu'il !'a créé à sa ressemblance, il est impossible qu'il y ail une contradiction dans son idée, et qu'il 'ait mis dans son œuvre deux choses contraires. La loi est bonne, la liberté est bonne, et deux: bonnes choses ne peuvent être essentiellement opposées. C'est une erreur grave que de voir dans le mal et dans l'injustice non pas seulement une preuve ou un signe de la liberté, mais encore une condition nécessaire de son exercice. Ce qui est vrai, et de là sort l'opinion fausse que nous signalons, c'est qu'il y a dans la liberté morale la puissance de s'opposer à la loi, ou au moins de ne pas y acquiescer. Tel est le privilège et la dignité des créatures libres, qu'elles doivent, en suivant leur loi, la connaître et y consentir.
t. La religiou et la liberté. (la coiucicnec.)
Par cela même qu'elles l'acceptent, elles peuvent la refuser ; et c'est pourquoi, clans tout ce qu'elles pensent, disent et font, il faut qu'il y ait un acte d'intelligence et de liberté, l'adhésion de leur volonté. La dignité de la créature raisonnable consiste donc h obéir à la loi qu'elle a jugée bonne et à laquelle elle a consenti, c'est-à-dire à se soumettre avec conscience et parce qu'elle le veut. C'est ainsi que Dieu doit être obéi par les créatures qui lui ressemblent.
Or, ce qui exisle entre Dieu et l'homme doit avoir lieu dans les rapports des hommes entre eux. Partout où il y a de l'autorité, l'obéissance doit se donner aux mêmes conditions; l'homme doit obéjr en être intelligent et libre, dès qu'il entre en puissance de la raison et de la liberté SU rationabile obsequium yestrum (Rom. 12, 1). D'où il suit que le principe des gouvernements constitutionnels, savoir le consentement de la loi à laquelle le peuple est soumis, est fondé en nature, et par conséquent de droit divin ; car tout ce qui ressort de notre véritable nature est voulu par Dieu qui l'a faite. Tout pouvoir, en effet, venant nécessairement d'en haut, puisqu'il représente l'autorité divine qui a seule le droit de commander aux. hommes, ne peut imposer dignement la loi aux peuples qu'à la même condition sous laquelle Dieu l'impose à l'humanité : savoir, le jugement et l'acceptation de la loi par l'être intelligent et libre auquel elle est proposée.
La liberté n'appartient donc qu'aux êtres doués de raison, parce qu'eux seuls peuvent connaître la loi, la juger et l'adopter ou la rejeter en raison de la connaissance qu'ils en prennent. Tous les autres êtres la reçoivent sans y consentir, suivant aveuglément, fatalement l'impulsion de la volonté su-
périeure qui les mène, sans qu'il y ait de leur part possibilité do résistance ou d'opposition.
La volonté et la liberté ne sont pas la même chose ; car il y a des cas où nous voulons sans pouvoir faire autrement et par un entraînement irrésistible. Alors il n'y a point à choisir, et l'on ne peut se refuser à la loi sans violenter la nature. Il en est, sous ce rapport, de la volonté comme de la raison. Elle peut penser de toutes sortes de manières sur tel objet ; mais il y a certains principes et certaines conditions de la pensée qu'on ne peut contester ou nier sans la réduire à l'impuissance, sans annuler l'être pensant. Tels sont les axiomes, les définitions premières et toutes les vérités qu'on appelle nécessaires. De même la volonté ne peut pas ne pas vouloir cerlaines choses nécessitées par la nature humaine. Ainsi tout être vivant cherche spontanément son bien et ne peut pas ne point le chercher. Chacun l'entend à sa manière et le poursuit par une autre voie; mais tous s'accordent à le désirer et a le demander. Tout homme s'aime luimême et ne peut pas ne point s'aimer; mais il peut s'aimer plus on ^noins, conformément ou contrairement à la justice et à l'ordre. La liberté s'exerce dans le choix des moyens de satisfaire cet amour de soi qu'il n'est pas ie maître de ne pas ressentir, parce que c'est un besoin essentiel de la nature, un penchant inné de son être, un instinct fondamental, la meilleure garantie de sa conservation, s'il est réglé par l'équité , comme il produit tous les maux, quand il la viole.
Par contre, la volonté est impliquée dans tout acte libre ; car la liberté est la volonté dirigée par l'intelligence et discernant par la pensée avant de choisir ou de décider. On peut exécuter librement
des choses auxquelles lavolonlé répugne, et qu'elle accepte cependant, quand la raison ou la loi l'exige, en dépit des penchants, des inclinations et des goûts. Alors la liberté ressort davantage par l'opposition même de la volonté et de ses désirs. Ainsi le marchand qui jette à la mer sa cargaison pour sauver de la tempête son navire et sa personne, aime mieux perdre sa richesse que sa vie; il la jette malgé lui, et néanmoins il la sacrifie volontairement, puisqu'il veut avant tout son salut. 11 est encore libre de les garder; car il n'est point sûr de se sauver en les perdant, ni de périr en les conservant. La volonté est donc aux prises avec ellemême, et la lutte se décide par un acte libre, où elle est à la fois victorieuse et vaincue. De même celui qui donne sa bourse pour garder sa vie, tout contraint qu'il est par la violence, préfère cependant une chose à une autre, ce qui suppose un acte de liberté contre sa volonté. C'est ce qui arrive toutes les fois qu'il y a scission dans l'homme par le partage de sa volonté tirée en sens contraires, et ainsi devant décider contre elle-même.
L'Être absolument libre est celui qui n'est lie par aucune loi; c'est l'Être suprême et unique qui, ne relevant de personne, est parfaitement indépendant, et dont la volonté es), la loi universelle, principe des lois divines et humaines. La créature ne peut être libre que d'une manière relative. Celle qui est laite ù
IïE LA LIBERTÉ MORALE. 97
l'image de Dieu a aussi en elle un reflet de la liberté divine par la faculté inhérente à sa volonté, non d'être au-dessus de la loi ou de la faire, ce qui est le privilège du Créateur, mais d'accepter la loi ou de la refuser, de l'accomplir ou de l'enfreindre. Du reste, quand elle ne l'accepte pas, la loi n'en subsiste pas moins pour elle, et c'est ce qui fait son tourment.
La liberté absolue ou l'indépendance n'appartient qu'à celui qui est de lui-même, par lui-môme, oc qui a en lui la source de la vie. Celui-là seul, n'ayant point de supérieur, ne reçoit la loi de personne. Par son asséité il a aussi le privilège de n'être dominé ni limité par quoi que ce soit, dans sa substance ni dans son acte ; de là sa toute-puissance et sa toute-science. Il n'y a donc que lui qui puisse être et faire tout ce qu'il veut, et cette définition de la liberté, si fausse par rapport à la créature, s'applique au Créateur seul, en qui la substance, la volonté et l'acte sont identiques. Mais la volonté divine, pour être au-dessus de la loi, n'est pas contraire à la loi, puisque toute loi en dérive. La loi ne commence que là où il y a un terme inférieur soumis à un terme supérieur, c'est-à-dire à la création, et elle résulte nécessairement de l'application de la volonté du Créateur à la créature, application créatrice dans son effet primordial, et conservatrice par son incessante répétition.
Dieu, en face de lui-même ou dans son éternelle génération, n'apoint de loi proprement dite; car il ne peut se diviser en supérieur et en inférieur. En Dieu tout est égal, puisqu'il n'y a en lui qu'une nature, une seule substance, dont la dis-
CHAI*1TB£ TROIsiÈllk
linction des personnes n'altère point l'Unité. La perfection morale, qui consiste dans la coïncidence exacte de la volonté avec la loi ne se trouve véritablement qu'en Dieu, dont la volonté souverainej identique à la loi ou principe de toute loi, ne s'applique à ce qui est au-dessous d'elle que pour y porter le bien, la lumière et la vie. Sous ce rapport encore l'homme doit être l'image de Dieu, et c'est pourquoi il est appelé, dans sa mesure, à devenir parfait comme son Père céleste. 11 doit, à l'exemple
•de sbn Créateur, confondre sa volonté avec la loi; et comme Dieu en créant a réalisé son idée par sa volonté, et qu'ainsi la loi, qui est cette volonté même, se trouve imprimée dans le fond des créatures et s'exprime par leur existence, celles-ci doivent, pour être dans l'ordre, qu'elles le sachent ou non, se conformer, dans leur développement a l'idée et à la volonté éternelles qu'elles portent en elles, ou faire coïncider leur manière d'agir avec leur loi. Ainsi seulement elles répondent à la fin de leur création. L'excellence, la dignité de
. l'être intelligent, c'est de le faire avec connaissance, avec liberté, avec amour.
La liberté de la créature est au fond la même chose que celle du Créateur, sauf là différence incommensurable de l'infini au . fini, de l'absolu ail relatif. En l'homme comme en Dieu, la liberté qui dans son essence est le pouvoir de se déterminer par soi-même, est une faculté d'indépendance on d'affranchissement. Mais dans la créature, si élevée qu*elle soit, l'indépendance est toujours relative, l'affranchissement partiel, et il n'en peut être autrement; car l'être créé ne vit que par son rapport avec celui dont 11 est, par le lien qui l'y attache, et ainsi par sa dépendance et sa soumission. La sujé-
•ion à une loi est dans l'idée de la créature, confine l'indépendance de toute loi est dans celle du Créa- , leur. La liberté de la première ne peut doiic consister a refuser tonte dépendance ni à s'affranchir complètement, puisque ce serait rejeter la vie et lfes moyens de vivre, se séparer de ce qui est sa force, comme la branche qui se détache du tronc. Ici se montre la folie de ces doctrines morales ou politiques qui placent la liberté, soit dans le pouvoir de se mettre au-dessus de la loi en agissant à sa guise, soit dans* le privilège de la faire, alin de n'obéir qu'àsoi-même en l'observant. C'est mettre l'homme à la place de Dieu-, c'est renouveler la première faute, fruit du premier orgueil, et il en arrive toujours ainsi, quand la créature s'exalte en ellemême, et ne reconnaît plus sa nature ni sa place. L'homme n'est pas plus l'auteur que le maîtrë de la loi ; elle lui est donnée dans toutes tes positions où il peut se trouver. Il n'a point à l'inventer mais à la découvrir, et il est législateur au môme titre qu'il est père, par la délégation d'une puissance supérieure dont fl est le ministre.
Il lui importe donc essentiellement de savoir en quoi consiste sa liberté morale, comment et jusqu'où elle peut s'exercer. Elle se réduit à accepter ou a repousser volontairement la loi qui lui est imposée, et par conséquent a concourir à l' accomplissement de la volonté divine, ce qui fait sa vertu, ou à la contrarier, ce qui tourne à sa perte. Sa dignité consiste à n'accepter la loi que sciemment et librement, puis à ajouler son consentement et sa coopération, ce qui sans doute ne donne pas plus de valeur h la loi en elle-même, mais en facilite l'application. Car si la volonté humaine ne peul changer la nature des choses ni
leur destination, si elle ne peut empêcher les desseins providentiels d'aller à leur fin, néanmoins parce qu'elle est employée comme instrument dans ce grand mouvement, et qu'elle a sa part d'activité dans l'ordre général, elle peut devenir obstacle au lieu d'être auxiliaire, et ainsi entraver ou retarder la réalisation de l'idée divine et l'accomplissement de l'éternelle volonté dans le temps et sur la terre. De là l'importance de la liberté humaine; importance telle, que le bien et ie mal entre lesquels elle est placée ici-bas se disputent son alliance, ne pouvant rien établir en ce monde sans son concours.
En récusant la loi, la créature ne s'en affranchit point pour cela ; car elle ne peut détruire la volonté de son supérieur en essayant de s'y soustraire. Elle portera nécessairement la peine de sa révolte, peine qui est le résultat inévitable de l'opposition à la justice, de la lutte avec la loi, laquelle s'impose comme un joug et avec violence là où elle n'est point reçue volontiers et avec amour. De là, comme nous le verrons plus bas, le tourment intérieur de la créaturé qui s'oppose volontairement à sa loi, de quelque manière que ce soit, et surtout dans l'ordre moral, ou elle entre directement en guen e avec Dieu lui-même. Repoussant sans cesse ce qu'elle ne peut éviter, et se débattant contre ce qui la fait vivre, déchirée en elle-même, elle s'agite et se dévore dans une angoisse toujours ravisée par l'action de la puissance supérieure qui la pénétre et l'accable.
La métaphysique, la psychologie et la morale s'occupent toutes les trois de la volonté humaine et de sa liberté; mais chacune de ces sciences la considère à un point de vue différent et dans une autre phase de son développement: la première dans son origine pour en expliquer la généalogie, ou comment elle sort tle l'essence de l'âme; la seconde dans son exercice constaté par l'observation interne; la troisième dans ses rapports avec la loi, comme agent moral, par conséquent dans son exercice régulier ou irrégulier et dans les conséquences de ses actes. A ce dernier point de vue tout pratique, la science cherche, non l'explication profonde des choses ou leur exacte description, mais la meilleure manière de diriger la volonté dans l'intérêt de l'individu et de la société. Il ne s'agit donc ici que de la liberté morale, telle que l'homme l'exerce ici-bas, soit dans le for intérieur, quand il décide ce qu'il veut ou ne veut pas faire; soit dans le for extérieur, lorsqu'il réalise sa décision par des actes.
La morale doit diriger la volonté humaine, dans les conditions de sa position actuelle. Cette volonté se produit pleinement dans l'acte libre, dont Je choix est resserrré dans l'alternative du bien et du mal, partout mêlés dans le monde, en nous et hors de nous. Quoi que nous fassions, nous ne pou-
vons nous soustraire à l'influence de leurs instruments, et nous avons toujours à décider auquel nous donnerons la préférence. La loi nous guide dans le choix; mais quand nous savons et voulons ce qu'elle demande, la volonté a encore à se débattre contre les entraînements de la concupiscence. Car la loi acceptée n'est pas encore accomplie, et il y a déjà exercice de la liberté avant l'exécution. Je puis vouloir le bien sans le faire, l'intention est déjà bonne, puisque par l'acte interne de ma liberté j'acquiesce à la loi. Je puis vouloir le mal sans le commettre, méditer un crime sans l'exécuter. Je suis cependant coupable, quoique je n'aie point agi au dehors; car un acle libre a été posé par mon adhésion au mal, par mon opposition à la loi, et si après avoir désiré le mal, je ne le réalise point par des circonstances indépendantes de ma volonté, ma culpabilité subsiste avec mon désir. Mais si je combats ce mauvais désir et. l'empêche de se satisfaire, le nouvel acte de liberté en faveur de la loi détruit le premier qui lui était contraire. Il n'y a donc point de différence, quant au démérite, entre un mal voulu et un mal accompli, sauf la persistance que l'exécution suppose. Mais il y en a une très-grande, quant aux conséquences. La liberté, se décidant seulement dans le for intérieur, ne s'objective point; elle ne jette rien d'elle-même dans le monde sensible ; elle reste maîtresse de sa décision et de sa pensée, tant qu'elle ne les a point livrées à la causalité fatale qui règne dans le temps et l'espace. Elle a donc plus de facilité pour revenir sur sa détermination, détruire le mal et réparer le désordre, tandis que l'acte une fois posé au dehors par l'action ou lu parole, est détaché de sa cause, comme l'enfant du
sein de sa mère. La volonté ne ]ieui plus le reprendre, volât irrévocable verbum, il court à travers le monde avec l'influence bonne ou mauvaise qu'elle lui a communiquée, et il produira indéfiniment des eflets dont il est impossible de calculer le développement et la portée. Ce sont des semences emportées par le veut, et qui vont se reproduire sans mesure partout où elles seront reçues. C'est pourquoi le sage n'a hâte ni d'agir ni de parler.
Que nous ayons le pouvoir de choisir entre le bien et le mal, l'expérience, de chaque moment le démontre, la conscience individuelle et générale du genre humain l'atteste. Quand on rentre en soi pour examiner la manière dont s'effectue l'acte volontaire, on constate M "la présence d'une force efficiente ou causante, qui nous rend capables de produire un fait par un effort propre, en sorte que le moi ne peut point ne pas s'en attribuer la production et a la conscience certaine qu'il émane de sa volonté ; 2° que cette force efficiente peut vouloir telle chose, do telle manière, sans avoir d'autre raison à donner de sa décision que sa décision même; 3° quand l'esprit est dans le doute et la volonté en suspens, le moi, pesant et appréciant les motifs opposés, sent très-bien qu'il peut, même contre le bon sens, la raison et la loi, résister au plus tort, acquiescerai! plus
10k CHAPITRE TROISIÈME.
faible , et ainsi terminer la crise par un acte propre ou de libre arhitre, motu proprio. Ici se trouve l'acte souverain de la volonté humaine.
La liberté se démontre de deux manières, par le droitet par le fait; par le droit, en montrant qu'elle est une conséquence nécessaire de la nature de l'homme et de sa posilion, c'est la preuve directe ; ou indirectement par l'absurde, en prouvant que sans elle la vie est inexplicable et n'a plus de sens. Elle se démontre par le fait comme toutes les existences, qui s'affirment elles-mêmes par leur .présence ou leur développement. La meilleure preuve du mouvement est le mouvement même. La preuve la plus forte de la liberté est dans son exercice ; c'est une affaire d'expérience. Quiconque s'observe attentivement est obligé de reconnaître en lui une force sut gencris, qui peut seule expliquer la production de ses actes personnels et volontaires. Quand on nie la liberté, c'est toujours par suite d'un système avec lequel on ne peut l'accorder.ou par l'impuissance de résoudre certaines difficultés qu'elle soulève, par exemple l'accord de la liberté humaine et de la prescience divine; difficultés purement logiques, qui n'ont aucune influence dans la pratique; car, s'il faut se résoudre et agir, les plus grands adversaires de la liberté, ceux qui la nient le plus intrépidement dans la spéculation, font comme tout le monde et agissent comme s'ils étaient libres. Ainsi les sceptiques , qui professent ne croire à rien selon la science, suivent les dictées du sens commun comme les ignorants dans leur vie de tous les jours.
Nos mouvements sont de deux sortes, les involontaires et les volontaires. Dans les premiers nous sentons que la force productrice ou la cause qui les
DE LA LIBERTÉ MORALE. .105 amènen'est pas nous. Nous recevons une impulsion et nous transmettons ce que nous avons reçu. La mobilité traverse notre existence comme un canal; nous sommes engagés dans un engrenage de mouvements ou dans une série de faits que nous n'avons point commencée, et que nous ne pouvons ni arrêter ni terminer. Les seconds, au contraire, ont en nous leur principe, leur origine, et nous avons la puissance de les diriger à notre gré et de ies interrompre. Dans ces cas le moi s'apparaît à lui-même comme la cause de ce qui se passe en lui, c'est-à-dire comme pouvant produire tel effet et le produisant actuellement par une force à lui inhérente, qui est lui-même. Bien plus, nous n'avons la notion de la causalité qu'en acquérant l'expérience du pouvoir causant, et nous ne le comprendrions jamais, si nous ne l'exercions nous-mêmes. Les faits extérieurs, par leur succession, éveillent en nous cette notion et nous font soupçonner la force qui les meut ; mais nous ne saisissons directement la force ou la cause qu'en nous-mêmes, par le sens intime et parla conscience de notre propre force et de sa puissance efficiente. La force spirituelle, ou la cause morale, est donc la seule que nous connaissions directement, parce qu'elle est nous-mêmes et que nous avons conscience de nous. C'est pourquoi l'être raisonnable est le seul qui recherche les causes des choses; car seul il comprend ce que c'est qu'une cause, parce qu'il en est une, et ce n'est qu'après avoir exercé et perçu sa propre causalité , qu'il applique aux autres analogiquement ce qu'il en sait par sa conscience. Mais jamais il ne connaîtra ce qui se passe en eux, comme il sait ce qui se passe en lui, parce qu'il ne peut" entrer dans leur for intérieur ni identifier sa conscience avec la leur.
La force causante ou notre propre causalité se produit en nous de trois manières, d'abord par un certain effort qu'elle peut faire ou ne pas faire et qui est le moyen de la production. Cet effort est l'acte du moi produisant, ou l'énergie productrice du moi passant en acte dans l'ordre moral,, dans l'ordre intellectuel, ou dans l'ordre physique.Quand il se résout h quelque chose après ou sans délibération, il arrête sa volonté, il la fixe, il prend son parti, comme on dit. Or il n'arrive à cette décision que par un acte énergique qui repousse tous les autres cas ou exclut les autres possibilités d'action popr s'en tenir à une seule, La puissance de l'effort moral prouve la force de la volonté ou le caractère. C'est le premier degré.
Je veux maintenant exécuter ma résolution et je cherche les plus surs moyens d'y parvenir. Ici nouvel effort pour représenter dans mon esprit la lin voulue, et percevoir la convenance ou la disconvenance des moyens à la fin. Je ne puis y penser sans lin acte intellectuel, qui dirige le regard et pour ainsi dire la pointe de l'intelligence sur l'objet; effort qui doit se renouveler à chaque opération de la pensée pour maintenir les choses sous l'attention de l'esprit et lui donner le temps de les considérer en ■ elles-mêmes et dans leurs rapports, ce qui est une opération difficile, pénible, et dont peu d'hommes sont capables. Tant que cet effort agit et persiste, la pensée opère et le travail avance. Mais dès que l'effort faiblit, elle s'arrête, et tout s'obscurcit devant elle. Il y a souvent dans ce cas une double dépense de force, d'un côté pour fixer l'objet, et de l'autre pour résister aux distractions qui assaillent l'esprit par rhnaginaiion'et les sens ; ce qui l'empêche de rallier ses facultés dans un mouvement unique
et de les concentrer sur un seul point. Celui qui s'y laisse entraîner s'épuise cnvainesconsidérations.en images passagères, et par suite en paroles inutiles; il dissémine sa force et ne produit rien de grand par la pensée.
Après avoir considéré ce que je veux dans mon entendement, après avoir discerné les moyens de remplir mon intention et de produire l'effet voulu, je descends dans le monde extérieur pour réaliser ma pensée dans l'espace par l'action, comme auparavant j'ai réalisé ma volonté dans le temps par la réflexion. Ici l'esprit fait invasion dans le physique, l'âme agit sur le corps, et elle acquiert la conscience de cette nouvelle causalité par l'effort nerveux et musculaire qui meut les organes et les membres. Comment leur donne-t-elle l'impulsion? comment le mouvement volontaire devient-il mouvement organique? comment la vie spirituelle communiquet-elle avec la vie matérielle, et quels sont les rapports et les différences de ces deux vies? Nous l'ignorons, et pour le savoir exactement, il faudrait connaître a fond la nature des deux substances qui constituent l'homme et le mode de leur union. Mais ce que nous savons, et l'ignorant le constate comme le savant, c'est que nous avons le pouvoir d'opérer à notre gré certains mouvements ducorps, etqu'à moins d'accidents morbides ou d'empèçliements extérieurs, aussitôt que nous voulons un de ces mouvements, il se fait instantanément avec la conscience claire de l'effort interne qui l'exécute, effort qui lie la partie physiologique à la partie psychologique de l'acte. Cet effort est tout à fait nôtre; c'est l'expression du moi se manifestant activement par le corps, dos qu'il veut poser au dehors sa volonté ou sa pensée. Dans ce cas le moi a cqn-
science de lui-même comme cause de l'effet produit.
Ce n'est pas tout. A la faculté de vouloir et de réaliser ce que nous voulons par la pensée et par l'action se joint la faculté de choisir entre plusieurs choses, qui nous impressionnent et sollicitent notre volonté. Car on ne peut vouloir sans vouloir quelque chose, et comme nous sommes des êtres finis et ne se suffisant point à eux-mômes, nous sommes obligés de chercher hors de nous ce qui est nécessaire à notre conservation, et par conséquent de choisir sans cesse entre les objets contraires ou différents avec lesquels nous sommes en relation. Placés à chaque instant dans une alternative où l'incertitude nous tient souvent en suspens, nous ne savons à quoi nous résoudre au milieu de motifs et de mobiles opposés, entre des raisons également fortes qui font hésiter la pensée, osciller le jugement. Le corps participe lui-même.jusqu'à un certain point par son attitude et ses agitations à cette fluctuation de l'âme, à cette indécision de l'esprit. Ces phénomènes apparaissent dans l'acte de la <felibèration.
Délibérer, c'est peser des motifs diversou contraires pour vouloir une chose ou une autre, pour agir de telle ou telle manière, afin que la volonté, soumise à plusieurs influences, acquiesce à celle qui lui convientle mieux, suivant sa disposition du moment. Le consentement distingue l'acte libre de tous les autres mouvements, où l'effet suit nécessairement l'action de la cause, comme il arrive dans le monde matériel. Chez l'homme il en va autrement. Dans son existence morale, logique, et même organique, le mobile ou le motif, qui paraît le plus puissant, n'a pas toujours le dessus et n'entraîne pas totalement
sa volonté. Elle a le pouvoir de résister, de s'opposer h ce qui semble le plus convenable, le plus utile, le plus agréable. Elle n'est point, comme on l'a dit quelquefois, une balance qui reste immobile si les plateaux sont également chargés, et chavirant infailliblement par l'addition du moindre poids. Ou du moins, si l'on veut conserver cette similitude, c'est une balance intelligente et libre, qui possède à son centre de gravité une force sui generis, laquelle, en s'appliquaut par un mouvement propre, motuproprio, d'un Jcoté ou de l'autre, fait pencher à son gré l'un des bassins.
D'ailleurs la volonté humaine n'est point dans son état présent tellement éclairée et adonnée au bien, que les meilleures influences l'emportent toujours en elle, et qu'on. soit sûr d'obtenir son assentiment en lui présentant les motifs les plus vrais et les plus justes. Unie à un corps presque toujours en révolte contre elle, et exposée continuellement à des influences opposées qui se disputent son alliance, elle doit sans cesse choisir ou faire acte de liberté. Elle est obligée de choisir, mais rien ne la contraint dans son choix, qu'elle peut faire de la manière la plus déraisonnable, ce qui arrive trop souvent. Ne voit-on pas chaque jour les hommes vouloir et agir non-seulement contre la vérité et la justice, contre la raison et le.bon sens, mais même en dépit de leur propre intérêt, se laissant entraîner par les motifs les plus futiles et ne donnant aucune attention aux plus solides? C'est ce qu'on appelle le libre arbitre de la volonté, etelle agiten effet arbitrairement, quand la raison ne la dirige point dans l'appréciation des influences et des motifs.
Cependant elle a toujours un motif, même dans ses actes les plus déraisonnables; car elle ne peut
110 CHAHTRB THtilSIÈME.
vouloir ni agir sans une impulsion du dehors. Mais souvent entraînée par la passion, clic le connaît à peine, ne cherche point a s'en rendre compté, et va cohime èlle est poussée sans savoir ou ni pourquoi. D'autres fois elle prend un parti par esprit de contradiction , pour ne pas Taire comme les autres, ou encore elle se déterminera par vanité pour paraître ferme et n'avoir pas l'air de reculer. Dans ce cas 1 et beaucoup d'autres elie use et abuse de son droit. Elle jouit de sa souveraineté, puisqu'elle décide à son gré, de son propre mouvement, sans loi et même contre la loi. Elle est alors sa loi à elle-même, et par la encore elle ressemble à celui qui l'a faite. Mais en Dieu la liberté absolue étant toujours d'accord avec l'intelligence infinie, il n'y a point possibilité d'erreur ni de caprice. Dans la créature bornée et faible l'abus est toujours possible, quoiqu'il ne soitjamais nécessaire. Le pouvoir de mal faire n'est point une condition essentielle de la liberté, dont la perfection au contraire est de s'en préserver en lui préférant le bien par l'acceptation et l'accomplissement de la loi. Mais comme liberté morale, devant opter entre l'un et l'autre, elle a la puissance de s'allier au mal, si cela lui plaît, de se déterminer contre toute loi et toute raison par son libre arbitre, au risque d'être absurde et de se rendre malheureuse, lîlle peut décider souverainement en faveur de l'erreur, du mensonge et de l'iniquité, à la condition d'en porter la responsabilité et d'en subir les conséquences ici-bas et ailleurs.
Quand on a rempli url devoir malgré les lentatibtlS qui en détournaient, quand oîi a accompli une bnnhe action au prix d'un sacrifice, on éprouve une joie intime, on sent qu'on a bien mérite et on espère une récompense; Mais si on a agi contre la loi, préférant son plaisir ou son intérêt à la justice, on éprouve du trouble, un mécontentement intérieur, du remords. On sent qu'on est dans le désordre par sa faute, qu'ainsi on a démérité, et on redoute les conséquences d'un acte qui doit nous revenir comme l'effet de sa cause, puisqu'il a été posé par la volonté propre en dehors de la loi. Cette conscience du mérite et du démérita dans l'agent moral prouve l'existence de la liberté.
Dans tous les moments de l'acte volontaire la conscience atteste que nous en sommes les auteurs, qu'il dépend de nous, et que les suites nous en reviendront. Avant l'acte nous savons que nous pouvons le faire ou ne pas le faire ; la décision est en notre pouvoir, fendant l'acte nous sentons l'effort nécessaire pour le produire, et nous voyon^ l'effet correspondre à notre intention. Après l'acte, suivant qu'il a été bon ou mauvais, conforme ou contraire à la loi, nous sommes contents ou mécontents de nous-mêmes et nous avons de l'espoir ou de la crainte. La satisfaction éprouvée dans ce cas ne ressemble point au plaisir que donne une chose sim-
plement avantageuse ou agréable. A la joie de se sentir dans l'ordre se joint le sentiment très-doux d'y être parce qu'on l'a voulu, et la gloire de réaliser et de confirmer la loi par son consentement exprès et sa coopération plus ou moins laborieuse. Si l'homme n'est point libre, ces faits sont inexplicables, ou il faudra, les regarder comme des illusions de l'amour-propre , des préjugés d'un esprit faible. Car si ses actes sont purement instinctifs, comme les mouvemenls de l'animal, il n'y a entre eux aucune distinction morale. Ils ne diffèrent que par la forme et les résultats, partant tous du même 'principe, l'instinct, et tendant au même but, la manifestation de laivie universelle, dont chaque vie individuelle est une fraction. Il n'y a donc lieu d'être content ni mécontent de soi ; car on est un instrument, une machine qui communique le mouvement sans rien y ajouter et transmet l'action reçue sans la modifier autrement que parsonmilieu. II faut donc nier la joie et le trouble de la conscience; il faut nier le plus grand bonheur de l'âme Humaine, la satisfaction du devoir rempli, de la vertu pratiquée. H faut briser les freins les plus efficaces du crime, la crainte d'une peine future et le remords ; ou bien si tous ces faits sont trop bien attestés par la conscience pour être récusés, on doit admettre la liberté qu'ils impliquent et sans laquelle ils n'ont plus de sens.
Mais ces faits en produisent d'autres, qui tombent ou subsistent avec| eux. La satisfaction ou le mécontentement éprouvés après une action prouvent que nous la regardons comme nôtre, et produite par notre propre causalité sous l'empire d'une loi qui lui sert de règle et de mesure. La comparaison de l'action avec la loi détermine le jugement que nous
en portons, jugement qui, en la qualifiant de morale ou d'immorale, en impute le bien ou le mal à celui qui l'a commise; ce qui fait la responsabilité de l'agent. Là, où il n'y a point de loi, il ne répond de rien; on n'a point de compte à lui demander. L'animal soumis à des lois qu'il ne peut connaître, les suit en aveugle et n'a point à répondre de ce qu'il fait. Si l'agent connaît la loi sans avoir le pouvoir de l'observer par des circonstances plus fortes que sa volonté ou qui en empêchent l'exercice, il ne répond encore de rien, parce qu'il a les mains liées. Celui-là seul est responsable de ses actes qui a reçu la loi, la connaît et peut s'y conformer ou l'enfreindre. C'est la situation de l'homme raisonnable et en jouissance de sa raison. La responsabilité morale suppose donc la liberté; sans elle elle est un vain nom, un fantôme, comme la conscience, comme le mérite et le démérite, comme la moralité elle-même.
A son lour, la responsabilité a ses effets ; elle entraîne de graves conséquences. L'être responsable, devant se tenir à la loi, n'est rassuré sur le présent et sur l'avenir que s'il remplit ses instructions et reste fidèle à son mandat. Tant que ses actes y sont conformes et que sa volonté s'identifie avec la loi, il est dans l'ordre providentiel, et s'il n'a rien posé de lui-même hors la loi ou contre elle, il n'a rien à craindre et se réfugie avec bonheur dans l'obéissance. Il espère au contraire la récompense de sa fidélité, et il la trouvera dans l'union avec Dieu, qui commence sur la terre par l'accomplissement sérieux du devoir et se consomme au ciel par l'amour. Mais s'il néglige ou dépasse ses instructions, s'il préfère son sens propre ou son désir à iaraison et à la volonté du législateur, alors
il pose en dehors de la règle, et par conséquent, dans le désordre, une série d'aclions plus ou moins opposées à la loi ; et comme elles lui appartiennent, étant sorties de lui, elles lui reviendront nécessairement, et il devra en subir les conséquences. De là les angoisses de la responsabilité, qui ajoutent sin^ gulierement au trouble du remords. Car on recueille ce qu'on a semé; et le jour où tout ce qui est caché se manifestera, chacun devra reprendre ce qui est issu de lui sans pouvoir le méconnaître ni le refuser. A chacun suivant ses œuvres. Elles reflueront sur nous comme sur leur source avec tout ce qu'elles auront produit, et nous serons jugés, ipso facto, par nous-mêmes. Tel est le sentiment indestructible de la conscience morale, dans laquelle la conviction de la liberté se confond avec celle delà responsabilité.
La liberté se démontre encore par les faits les plus saillants de la vie humaine et de la civilisation : 1° par les croyances et les convictions de tous les peuples sur la distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste, de l'innocence et du crime, de la vertu et du vice, sur la responsabilité, le mérite et le démérite, les récompenses et les peines dans ce monde on dans un autre; 2° par toutes les institution a religieuses et civiles qui établissent et maintiennent l'ordre dans la société en réglant les
volontés et leur imposant des obligations, les détournant du mal par la menace du châtiment, les punissant quand elles l'ont commis, et les invitant au bien et à la vertu par l'espoir de la récompense et du bonheur; 3° par les moyens d'instruction et d'éducation employés de tout temps et partout pour former les hommes, les élever,et les rendre plus capables de reconnaître, de vouloir et de faire le bien.
La liberté est en acte dans toute la vie du genre humain, spéculative ou pratique, dans ses croyances et ses convictions comme dans ses institutions religieuses, morales et politiques; en sorte qu'il faut l'admettre avec ces choses, dont elle est l'âme, ou les déclarer des chimères, des déceptions, ce qui serait cent fois plus difficile à expliquer que la liberté elle-même et ses difficultés. Il n'y a point de peuple si barbare, si ignorant, qui n'admette une distinction entre le bien et le mal moral, et qui n'impute à la volonté humaine le pouvoir de faire l'un et l'autre. Tous ne s'accordent pas dans l'estimation morale des actions; mais tous conviennent qu'elles ne sont point' indifférentes comme les mouvements de l'animal, et qu'outre les qualités de l'agréable ou du désagréable, de l'utile ou du nuisible, elles sont susceptibles d'une qualification plus relevée et d'un autre caractère. Tous reconnaissent des bons et des méchants. L'iniquité est la cause ou le prétexte des luttes individuelles et nationales, et partout où il y a un sentiment de l'humanité, conscience de la dignité humaine, il y a respect du droit, au moins en principe, si on le
viole par le fait. On en met toujours en avant le désir ou le semblant, et comme toutes les erreurs se parent du nom de la vérité, toutes les iniquités se commettent au nom de la justice. Or, si les hommes agissaient nécessairement, fatalement, par l'instinct naturel et par l'impulsion du dehors, il n'y aurait plus de justice ni d'injustice, et ces dénominations n'auraient pas plus de valeur pour nous que pour les animaux. La vie morale n'aurait plus de sens ; la vertu et le vice seraient des mots vides ; car. tout cela suppose la puissanse d'observer la loi ou de l'enfreindre. A cette condition seulement, il y a moralité ou immoralité, et on n'appelle point ainsi les écarts de l'instinct, les déviations des lois de la nature, les anomalies des genres et des espèces, et les monstruosités qui apparaissent parfois dans la nature.
Ces croyances et ces convictions des peuples se réalisent dans leurs institutions. On n'a jamais vu sur la terre une société sans une religion quelconque; et toute religion , si grossière qu'elle soit, ayant pour but de rattacher la terre au ciel et de mettre l'homme en rapport avec Dieu , tend à faire copnaître Dieu aux nommes et à les élever vers lui. A cette fin, elle prescrit certaines choses comme agréables à la divinité ; elle en défend d'autres, qui sont censées lui déplaire ; elle menace de peines en ce monde ou dans l'autre ceux qui n'obéiront pas à ses injonctions, et elle promet des récompenses aux observateurs fidèles de ses commandements; ce qui serait inconcevable et absurde, si les hommes n'étaient point libres ni maîtres de leurs actions. Il faudra donc déclarer, non que telle religion est fausse, mais que toutes le sont, qu'elles sont toutes des absurdités, plus que cela, des immo-
DE LA LIBERTÉ MORALE. 117 ralités, si le mot moral a encore un sens dans cette hypothèse. Car il està la fois injuste et insensé d'attribuer à un être sans liberté des actes qui ne sont pas les siens, et de le punir pour des faits qu'il ne pouvait empêcher ni changer. Il faut affirmer, en un mot, que tout ce qu'il y a jamais eu de religieux dans le monde a été imposture d'un côté et imbécillité de l'autre.
Cependant, quand on passerait condamnation sur la religion, ce qui est bien loin de notre pensée, on verrait la même difficulté surgir dans une autre sphère, la législation et ses institutions. Un État peut-il exister sans lois et sans gouvernement? La loi ne doit-elle pas commander et défendre? Ne punit-elle pas ceux qui la violent , et pour cela ne faut-il pas des tribunaux, des juges, des gendarmes, des geôliers, des bourreaux? De quel droit et a quelle fin? Pourquoi prescrire quelque chose à un êlre incapable de comprendre et d'exécuter ce qu'on lui dit'.' Il ne s'agit pas de lui ordonner, il faut le pousser ou l'entraîner comme la roue soumise à la force de i'eau ou de la vapeur. Si ses mouvements sont nécessaires, s'il n'est pas maître de les diriger, il y a démence de chercher à l'influencer par la parole , il y a cruauté de le punir, puisqu'il n'est ni juge ni arbitre de ce qu'il fait. Où mènera la punition? Prétendez- vous corriger un être sans raison ni volonté ! C'est vouloir changer le destin, ou bien vous obtiendrez tout au plus de l'homme par votre discipline de fer ce qu'on obtient du chien et du cheval par le fouet, par le mors, par l'éperon. Déchirez donc vos codes, renversez vos tribunaux, renvoyez vos juges, licenciez vos gendarmes, chassez vos geôliers, et n'essayez plus de violenter le cours fatal des choses. Vous perdez votre temps à
contrarier la nature. Mais alors il faut renoncer à la société, à ses avantages, aux perfectionnements dont elle est la condition. Soit, dit Jean-Jacques, qui rie recule jamais devant une conséquence absurde. L'homme qui pense est un animal dépravé, retournez dans les bois dont vous n'auriez jamais dû sortir (si nous en sommes sortis), et là vous jouirez sans gêne de tout le bonheur dont la nature humaine est capable, de toutes les joies de l'animalité. *■
Reste le grand fait de l'éducation, qu'on retrouve partout et dans tous les temps. Est-ce aussi une illusion? Est-ce encore une violence imposée depuis le commencement du monde à l'homme enfant, afin de ie dresser comme le chien, le cheval ou le bœuf pour la chasse , la course ou le joug î Quelques-uns l'ont dit, et il y en a qui le croient ou affectent de le croire; car là aussi la spéculation e't la pratique diffèrent singulièrement.
L'éducation, comme le nom l'indique, est l'art de faire sortir l'homme intellectuel et moral de l'homme physique et animal. Elle doit 'élever les enfants, expression très-heureuse de notre langue, c'est-à-dire les faire monter du degré de l'animalité à celui de la raison, et pour cela il faut qu'elle in struise l'esprit et forme la volonté. S'il n'a point de liberté, à quoi bon l'un et l'autre? On n'instruit pas un homme malgré lui ou sans lui ; car instruire c'est apprendre à discerner la vérité de l'erreur, ce qui suppose la liberté de l'esprit. Former la volonté, c'est lui donner une bonne direction, l'habituer peu à peu à goûter le bien , à aimer la justice, à la rechercher de préférence, donc à se détourner du mal, à le prendre en aversion, à le fuir, c'est-àdire à choisir entre le bien et le mal , ce qui est le
propre de la liberté. La liberté est donc l'objet de l'éducation, qui tend, non à façonner une chose, à organiser une machine, de manière-à ce qu'elle exécute des mouvements Miles, mais à disposer une âme à recevoir les influences du vrai et du bien, et à joindre sa force propre à celle de la loi pour coopérer à son accomplissement. Si donc l'homme n'est pas libre, l'éducation n'a pas plus de sens que la religion et la législation ; et il est absurde et cruel de tourmenter les enfants et les adultes par des méthodes et des disciplines d'ensfeigtiement, par des prescriptions religieuses et des codes criminels. Ce qui revient à dire que la civilisation va 1 rebours' de la nature et du bon sens depuis le commencement du monde, et que pour remettre les choses dans l'ordre véritable, il faut les renverser et prendre le contre-pied de tout ce qu'on a fait jusqu'ici.
Pour que l'enfant, opte, consciencieusement entre le bien et le mal, il faut d'abord qu'il les connaisse. Nous avons vu dans le chapitre précédent comment il acquiert primitivement cette connaissance par l'annonce positive de la loi. La parole d'autorité, qui fait naître dans son esprit les idées du juste et de l'injuste ou des distinctions morales., est donc la condition indispensable pour exciter en lui le sentiment de son libre arbitre. Car aussitôt que sa volonté rencontre en face d'elle la force de la loi
qui lui i'ait opposition et ne fléchit point, elle est mise en demeure d'accepter ou de refuser le commandement imposé. C'est en obéissant ou en désobéissant qu'il comprend sa liberté, et il ne la comprend que parce qu'il l'exerce.
Aprèsavoir constaté l'existence de la liberté morale, examinons les conditions de son développement, et d'abord comment elle passe de la puissance en acte.
Il n'y a. pas lieu de consentir à la loi ou de s'y opposer, si elle n'est point présentée ni connue, et tant que le moi ne se sent point arrêté par un nos moi, tant qu'il n'a pas devant lui une force externe qui combat la sienne, il n'a point à délibérer s'il acceptera ou repoussera. L'épreuve de sa liberté commence avec l'opposition sentie de la volonté d'un autre, de même que son individualité se dislingue des existences environnantes par la résislance opposée à son activité extérieure. Alors la force inorale en lui est refoulée par la force morale hors de lui, et comme cette force s'impose sous la forme de la loi, c'est-à-dire comme puissance supérieure, elle le met dans l'alternative de l'obéissance ou de la révolte; ce qui fait passer la liberté en acte par la nécessité de choisir.
Mais pour que ce fait si imporlant s'accomplisse régulièrement et utilement, il .faut d'abord que l'opposition faite à la volonté de l'enfant soit vraiment morale, c'est-à-dire mue uniquement par la justice et dans son véritable intérêt. Il faut ensuite qu'elle soit ferme et douce à la fois, mais surtout inflexible quand elle a parlé, afin que l'enfant la sente comme un obstacle infranchissable. Si elle cède et recule devant lui , l'effet est manqué ; car
n'étant point refoulé sur lui-même, il ne sent point la force triomphante de la loi, et il n'est point mis en demeure d'opter entre elle et lui. Il suivra l'entraînement du désir, l'emportement de la volonté propre avec d'autant plus d'ardeur, qu'il sera plus animé par l'arrêt d'un moment, et que la satisfaction disputée lui donnera plus de jouissance. L'épreuve aura donc été inutile , parce que la volonlé n'ayant point été brisée par l'autorité qu'elle n'a point reconnue, la liberté n'a point eu à se décider pour ou contre la loi. Toute créature intelligente doit passer par cette épreuve, qui décide en général de toute son existence. Les anges y ont été soumis" comme les hommes. Les uns l'ont traversée heureusement en se donnant à Dieu et à la vérité ; d'autres y ont succombé en se préférant à leur créateur et à sa loi. Celui qui a fait le premier ce malheureux choix a engendré le mal, le mensonge et la mort.
Dès que l'enf;mt est capable de reconnaître lu loi, dès qu'il est appelé à l'accepter ou à la refuser, sa vie morale comrrtciice; il devient susceptible de justice et d'injustice , de vertu et de vice, et toutes les actions qu'il accomplira désormais librement lui seront imputables. Heureux, s'il eontinueàavoir devant lui l'enseignement et l'opposition de la loi, et s'il reçoit, avec la parole d'autorité qui lui prescrit ce qu'il doit faire et ne pas faire, une parole d'affection qui le dirige et le soutienne dans l'accomplissement du devoir, et vienne en aide à sa liberté novice dans son choix de chaque instant. C'est là surtout la tache de l'éducation morale , qui ne doit pas seulement donner le précepte.
Plus l'enfant exerce sa liberté, plus il en acquiert la conscience. Du moment où il a dû opter entre
son désir et la loi, une scission s'est opérée en lui, et une lutte intestine a commencé. L'homme animal entre en guerre avec l'homme spirituel, ou, comme dit saint Paul, la loi de l'âme milite contre la loi des membres. Que s'il domine ceux qui l'entourent, personne n'osant se poser devant lui comme le représentant et l'organe de l'autorité divine, sa volonté s'exalte, et le malheureux, ne rencontrant point d'obslacle à ses désirs et n'ayant jamais à reculer devant un supérieur, grandit dans l'ignorance de la loi, sans conscience de sa liberté morale, sans connaissance du bien et du mal, mais tout rempli d'orgueil et du vain sentiment de fa puissance; ce qui loi amènera tôt ou tard de cruels mécomptes. Celui au contraire qui a connu la loi de bonne heure, quoique, tenté par le mal, il ait à se débattre entre le plaisir et le devoir, entre sa volonté propre et le commandement, obéit cependant le plus souvent à la loi qu'il a appris à respecter, il aime à s'y soumettre et exerce noblement son libre arbitre dans la préférence qu'il lui donne. Cette préférence habituelle qui fait sa vertu, ne s'établit pas sans lutte ni sans chutes; mais par la victoire dans le combat, et même par la défaite, l'énergie de la liberté se manifeste plus vivement à l'âme, et elle acquiert jusque dans sa faiblesse la conscience plus intime de sa force, virtus in infmnitate perficitur (Cor. 12, 9). Mus les hommes sont éprouvés, plus ils sont dans le cas de faire acte de liberté en faveur du devoir, en triomphant de leur égo'isme et de leurs passions, plus aussi ils deviennent moralement libres par le choix plus facile du bien, plus ils approchent de cette liberté suprême, que l'Jivangile appelle la liberté des enfants de Dieu, dont la li-
DE LA LIBERTÉ MORALE. 1&3 uerté morale ici-bas n'est qit'urie forme et uhe préparation, et qui consiste dans l'afiranchissemerit complet dii mal par l'union définitive et consommée de la volonté humaine avec le bien souverain. C'est ce que le chrétien demande tous les jours au Père céleste à la fin de la prièrë par excellence : libéra nos a malo, délivrez-nous du mal.