LE PRÉTÉRIT
Vi long tonique. Et cependant, aux personnes à radical semi- tonique, nous avons ve au lieu de vi, me au lieu de mil tu v<?ïs, tu m^sis. On a allégué Tinlluence dissimilante de l'î tonique de vidisti, misisîi, niais c'est oublier que le latin populaire disait vidésti, misésti(§ 235, rt), les voyelles des deux syllabes consécutives étaient différentes; la dissimilation ne pouvait donc se produire que dans les formes françaises vidis, misis.
Pour voir, on peut admettre, à côté du maintien des deux radicaux Ioniques distincts, z/£z du présent, vi du prétérit, l'assimilation du radical semi-tonique du prétérit au radical semi-tonique du présent, tu vedis, d'après vous vedei~. Et comme le verbe voir était extrêmement employé, par imitation de tu vedis on aurait dit tu mesis (et ensuite, par imitation de tu veïs : tu mets) .
L'e de vedis, mesis peut s'expliquer encore par l'analogie de tu presis, qui vient régulièrement de *pre(ri)sisti, tandis que la irc personne *pre(n)si a donné pris (§ 235, b); cf. aussi : tu vents, latin venisti, à côté de je vin ; tu quesis, tu sesis, latin quœsiisti, *sesisti, à côté de je quis/]e sis (du verbe seoir). En tout cas, c'est sous l'influence de ces secondes personnes où s, intervocalique en latin, a pris le son ~e, qu'on a pu avoir desis (au lieu de dessis par s sourd), correspondant à dixisti, où s contenu dans x est appuyé.
L'analogie de tous ces prétérits peut donc expliquer Ve labial du radical semi-tonique de mesis, desis, fesis (pour feisis, àefecisti): l'analogie de tu veïs (§ o5 2°) explique la cbute anormale du s intervocalique de mesis,
desis,fesis, presis, quesis, sesis, devenus mets, deïs, feïs, preïs, queïs, seïs.
239. On a aussi expliqué ingénieusement la chute du s intervocalique de mesis, mesistes, etc. par une dissimulation, en raison du second s, qui suit 17 tonique, bien qu'on eût en réalité d'une part un %e, de l'autre un se.
Quoi qu'il en soit, ces formes e-is, e-imes, e-istes, se sont contractées en is, imes, istes (§ ki, b) ; de telle sorte que, dans ces prétérits, à ces personnes, il ne reste plus du radical que la ou les consonnes initiales. Dans « je pris » on a : radical pri-, flexion -s; dans « tu pris », étymologiquement, la flexion est -w, et le radical est réduit à pr- (cf. la réduction du radical dans les prétérits en -iw, § 2^0 F). Notons que je vi a pris un s à la ire personne par analogie avec les prétérits du type latin -si, tels que je pris, et avec je fis, où s provient de c intervocalique devant i.
PARTICULARITÉS DES PRÉTÉRITS EN -UI QUI DEPLACENT l'aCCENT
240. Les prétérits en -ui exigent une explication particulière. Ceux dont le radical se termine par une liquide avaient pris, en latin populaire, l'accent sur la désinence à toutes les personnes (§ 23 1), à l'exception de volui, en vieux français je voil, il volt, il voldrent
i. Concurremment, on avait pour le prétérit de vouloir : i° des formes venant d'un prétérit *volsi: je vols, vous, tu vobis, vousis,
LF. PRKTFRIT. § 240 0. 2 ^9
a. — Dans les autres verbes, la consonne finale du radical est tombée, et la flexion ui s'est combinée avec la voyelle radicale aux personnes accentuées sur le radical, c'est à dire aux ire et 3e personnes du singulier et à la troisième du pluriel (cf. § 39) :
habui, j'oi debui, je deui, dui
habuit, il out, ot debuit, il deut, dut
*habuërunt, il ourent, *debuërunt, il deurent, orent durent.
Le prétérit des verbes dont la voyelle radicale était a se conjuguait comme 'foi: je toi (tacui), je ploi (placui), je soi (sapui), je poi (paui), des verbes taire, plaire, savoir, paître1.
Le prétérit des verbes dont la voyelle radicale était e ou i (ou a précédé d'une palatale, *cadui, jacuï) se conjuguait comme je dui : je reçut (*recepui), je crui (*credui et creui), je bui (bibi, devenu biui), je lui (*legui), des v erbes recevoir, croire et croître, boire, lire.
Quand la voyelle radicale est 0, on a tantôt la forme en -oi, tantôt la forme en -ui: je poi (potui), de pouvoir, § 95, 20; je nui (nocui), je conui (cognoui), de nuire, connaître '.
Les troisièmes personnes en -ut, -urent, existent encore aujourd'hui (sauf pour nuire dont le prétérit a été entièrement refait), les autres formes ont été rem-
il volst, voust, il volstrent, vnustrent ; 20 des formes analogiques: je volis, tu volis, etc.
1. Paître et connaître sont des formes inchoatives d'infinitif (§ to,5, d). Le prétérit n'a pas la syllabe inchoative, le participe passé non plus.
placées par des formes analogiques d'après les personnes accentuées sur la flexion, dont il nous reste à parler.
h. — A la 2e personne du singulier et aux ire et 2e du pluriel, la diflérence entre le type oi et le type dui disparait (§ l\i b et é) ; on trouve d'abord o ou e, comme voyelle du radical semi-tonique, puis on a e partout : eus, eûmes, tùstes ; deiis, teûs, pleiis, seiis, cheiïs, receùs, creùs, beils, peiis, coneùs, etc. Les consonnes palatales, labiales et dentales, qui précédaient la flexion, se trouvant intervocaliques, ont disparu (§ 95, i°, 2°, 3°).
La contraction ultérieure de eu en u, comme celle de eï en i (§ 23g), aboutit à réduire le radical à la consonne ou aux consonnes initiales : tu plus, nous plumes, vous plûtes ; tu dus, tu sus, tu bus, etc. Gomme le verbe avoir n'a pas de consonne initiale, il ne reste plus au prétérit que les flexions: tu us, etc., mais on a conservé le radical e dans l'orthographe : tu eus.
Toutes les premières personnes en -oi ou -ui, et les troisièmes personnes en -ot et en -orent, ont été refaites d'après les formes accentuées sur la flexion : je plus, il plut, ils plurent, — au lieu de ploi, plot, plorent ; ]\e)us, il (e)ut, ils (e)urent, etc.