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CHAPITRE PREMIER

Dcn propriétés des nerfs sensoriels.

Les nerfs ayant toujours été considérés comme des conducteurs du conflit entre nos organes et le monde extérieur, les médecins n*ont vu , dans ceux des apiareik sensoriels, que de simples conducteurs pour les qualités des objets du dehors, hyjK)thèse d'après laquelle les cordons nerveux ne feraient en quelque sorte que transmettre passivement les propriétés des corps à la conscience, sans rien changer à l'impression qu'elles font. Dans ces derniers temps, quelques pliysiologistes (M commencé à analyser ces idées de transmission passive des impressions par h nerfs. Si les nerfs ne sont que des conducteurs passifs pour les impressions de ii lumière, du son, des odeurs, comment se fait-il que celui qui est charge de Folfaction soit accessible aux impressions des substances odorantes seulement, qui ne le soit point à ceUes des autres, et que nul autre nerf que lui ne le soil dob plus à celles-là ; que le nerf qui sent la matière ou les oscillations de la lumière k sente point les vibrations des corps conducteurs du son , que le nerf auditif soit insensible à la lumière, que le nerf gustatif ne puisse poiut apprécier les odeurs que les nerfs tactiles ne sentent point les vibrations des corps comme son , flMi> connue tremblement? Ces considérations ont mis les i)hysiologistes dans la nécessité d'attribuer à chaque nerf sensoriel une réceptivité spécifique j>our certaiftï impressions, réceptivité en vertu de laquelle il n'est conducteur que de certaint^ qualités, et ne joue ce rôle à l'égard d'aucune autre.

TeUe était la théorie contre laquelle ne s'élc>ait pas le nioindie doute, ily a dh ou vingt ans. 3lais, en la comparant avec les faits, on la trouva bientôt insuffisante. Effectivement , une même cause , teUe que l'éleclricité , peut agir sur tous k? organes des sens à la fois; tous ont do la réceptivité pour elle, et cependant chaque nerf sensoriel la perçoit d'une autre manière ; elle fait que Tuu voit de la \mwqu'un autre entend un son, qu'un troisième sent une odeur, qu'un quatre i» éprouve une saveur, qu'un cinquième ressent de la douleur et une coiiinwtion. Lue même irritation mécanique fait apercevoir à un nerf uue image luiaimniH. entendre à un autre des bourdonnements , sentir de la douleur à un troiîit'ai'- L'accroissement de l'excitation du sang produit , dans un organe, une sensaii* siwntanée de lumière, dans un autre du bruissement, dans un autre du prurit, (tlj douleur, etc. Quiconque reconnaissait la nécessité de tirer les conséqueuc^-s de n> faits, devait entrevoir que la réceptivité s|)écilique des nerfs pour certaints ù»pressions ne suffit point, puisque, tous les nerfs sensoriels étant accessihbàBV

PROPïOÉTÉâ DES NERFS SfelïSÔRIElS. 711

même cause, chacmi d'eux la sent autrement que les autres : aussi quelques physiologistes i)ensèrent-ils qu'un nerf sensoriel n'est point un conducteur passif , et que chaque nerf d'un organe de sens sp<?cial possède certaines forces ou qualités inaliénables, que les causes de sensation ne font qu'exciter et rendre apparentog ou phénoménaliser. La sensation est donc la transînission à la conscience^ non d'une qualité ou d'un état de corps extérieurs^ mais d'une qualité ou d*ûn état de nos nerfs, état auquel donne lieu une cause extérieure, >'ous ne sentons pas le couteau qui nous cause la douleur, mais l'état douloureux de nos nerfs. L'oscillation, peut-être mécanique, de la lumière, n'est point en eUe-méme une sensation de lumière : quand bien même elle pourrait arriver à la conscience, elle n'y produirait que la sensation d'une oscillation ; ce n'est qu'en agissant sur le nerf optique , intermédiaire entre la cause et la conscience, qu'elle est sentie comme lumière. Les vibrations des corps ne sont point, par elles-mêmes, des sons; le son ne résulte que de la sensation obtenue par la qualité du nerf acoustique; car les mêmes vibrations du corps en apparence sonore ne font naître que la sensation d'un tremblement dans le nerf tactite. Ainsi , c'est uniquement par les états que les causes extérieures suscitent dans nos nerfs que nous entrons en rapport avec le monde du dehors, quant aux sensations.

Cette vérité, qui ressort d'une analyse simple et impartiale des faits, non seulement nous mène à reconnaître que les différents nerfs de sentiment sont animés de forces spéciales, indépendamment de la différence générale qui existe entre eux et les nerfs moteurs, mais encore nous indique le moyen de débarrasser à jamais la physiologie d'une foule d'erreurs qui concernent l'aptitude prétendue des nerfe à se rem])lacer les uns les autres. On sait depuis longtemps que les aveugles ne peuvent point distinguer les couleurs , comme telles, avec les doigts ; mais nous en concevons l'impossibilité d'après des faits qui sont explicatifs pour un grand nombre d'autres faits. A quelque degré de perfection que l'exercice puisse amener le toucher des doigts chez im aveugle, il ne cesse jamais d'être une qualité des nerfs tactiles, c'est-à-dire toucher.

Ceci donne aussi la réfutation des hypothèses relatiyes à une prétendue compensation du nerf optique ou du nerf olfactif par le neft trijumeau.

On a refusé le nerf optique à quelques animaux privés d'yeux, tels que la taupe el le prêtée, et l'on a prétendu que, chez eux, la sensation de la vue avait lieu par la branche ophthalmique du nerf trijumeau. Cependant, poiu- ce qui concerne la taupe, il ne s'agit ici que d'un fait mal observé, et le protée est probablement dans le même cas. La tau|)e a un nerf optique fort grêle et un chiasma très délié aussi , ainsi que Henle me l'a fait voir. On a dit que, chez les cétacés, où le nerf olfactif est extrêmement petit et rudimentaire , d'après Blainville, Mayer et Treviranus, mais où finalement il existe, ce nerf est remplacé par les branches nasales du trijumeau (1). Ce qui prouve combien cette assertion manque de fondement , c'est qu'il n'y a pas une seule circonstance qui atteste , même de la manière la plus éloignée, que les cétacés jouissent de l'odorat. 31agendie a cru pouvoir démontrer que le nerf olfactif n'est point le nerf de l'olfaction, et que la faculté de sentir les odeurs doit être dévolue aux nerfe nasaux du trijumeau (2^. Ses argu-

(1) Trbvibanus, Biologie, t. V, p. 3&2.

(2) Magirdie, Journal de pky$iol„ t. lY, p. 109.

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mcnts sonl tirés de ce que la dlsstnictioii des nerfs olfactifs n*abolit pas la faciiké de sentir h vinaigre, l'ammoniaque, Thuile de lavande et l'huile animale de Dippd: car, lorsqu on introduisait ces substances dans les cavités liasales, Tanimal se frottait le nez avec ses pattes et étemuait Mais, comme Fa fait voir Eschricht (1), et comme chacun l'aperçoit aisément , la seule chose qui découle de là, c'est que b nerfs olfactifs sont uniquement nerfs d'olfaction, et qu'ils ne sont pas nerfs tactik$ du nez, puisque toutes les substances qui viennent d'être énumérées excitent aussi la sensibilité générale de la membrane pituitaire, qui dépend des branches nasales du trijumeau. La viande ne provoque que la sensation de l'odeur, et, en ce qui b concerne, Magendie lui-même avoue qu'après avoir été enveloppée dans du papier, elle n'était plus sentie par un chien chez lequel on avait pratiqué la destruction des nerfs olfactifs. Des faits, rapportés par Rudius, Rolfink, Magnenaset Oppert, Baillou , Loder et Serres, prouvent que l'homme ne jouit pas du sens de l'odorat quand les nerfs olfactifs manquent ou qu'3s sont détruits (2). CependaQl Méry et Bérard prétendent avoir observé l'odorat chez des sujets qui avaient uœ induration des nerfs olfactifs ou des lobes antérieurs du cerveau (3). Mais qui nm dit qu'ils ne se sont pas trompés , comme Magendie, en confondant les sensations tactiles du nez avec les sensations olfactives (h) ?

On admettait autrefois que, chez les poissons, le nerf auditif est remplacé par k trijumeau. Scarpa et Cuvier croyaient encore à cette substitution. "NVeber (5) noas apprend que , chez quelques poissons, comme le Silarus Glnnis et la Mynm Anguilla, le nerf trijumeau envoie un filet à l'acoustique. iMais, suivant cet anatomiste, il y a un nerf accessoire de l'organe auditif , qui naît tantôt du ceneao même, tantôt du nerf trijumeau ou du vague, et qui va se rendre à l'ampoule do cqnal postérieur et au sac. Les raies ont un nerf accessoire de l'acoustique, qui tire son origine du cerveau même. D'après Buechner (6), le nerf acoustique accessoire qui se rend au sac et à l'ampoule postérieure n'est pas non plus, chez quelques poissons osseux , une branche fournie par d'autres nerfs , mais un faisceau spécial, qui émane de la moelle allongée. Schlemm et d'Alton ont obscné, dans \i lamproie, un nerf acoustique accessoire, allant au labyrinthe, qui provient du facial. J'ai fait la même iftoarque chez les myxmoïdes. Il ne faut pas non |tlm attacher trop d'importance à l'observation que le nerf acoustique accessoire nait quelquefois d'autres nerfs : ce n'est là sans doute qu'une simple juxtaposition de fibres différentes, de même que, dans le nerf lingual de l'homme, qui est K-elleraent à la fois nerf gustatif et nerf tactile de la langue, nous sommes obligés d^wlmettre la coadnation de fibres totalement différentes, les unes pour le goût, et b autres pour le toucher. Voilà pourquoi la physiologie ne peut tirer aucun parti ik*

(1) Dhs. de function. primi et quinti paris in olfactorio organo. Magbndie, Journal* t VI, p. 339.

(2) Comp EscHRir.HT, loc, cit, — Bagker, Comment, ad* physîoL Utrecht, 1830.

(3) Mért, Ilist. de Vanat,^ par Portal, t. III, p. 603. — Mageivdir, Journal de physidcp^ > t. V, p. 17.

(4) Béiard, en rapportant le fait cité, ajoute lui-môme (Magendie, Journal, t. V, p. 2î' <îe« les reuM'i^nemonls sur la sensibilité olfactive du malade n'avaient été pris qu'âpre j ooifrtarr du cada« re , et il exprime sa conviction qu'ils étaient fautifs. ( l^oie du trdl)

(5) De aure et auditu. Leipsick, 1820.

(6) Mém, de la Soc. d'hist, nat, de Strasbourg, t. II, liv. 2.

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Tobsenalion faite par Treviranus (1), qui assure que le nerf du vestibule est une branche du facial chez quelques oiseaux. Dans Toie, ce nerf est une lynche dé l'acoustique, et le nerf facial ne fait que passer immédiatement auprès de lui. D*aiileurs, que prouverait pour la physiologie la juxtaposition , dans une même gaine, de fibres exerçant des fonctions différentes?

Le nerf gustatif paraît ne jamais constituer un nerf à part, et il semble que ses fibres soient toujours renfermées dans d'autres nerfs.

On a observé la perte du goût par l'effet d'une lésion du nerf trijumeau dans [certaines maladies (2). Des faits analogues ont été recueillis par Bishop et Romberg (3). Mais on a vu l'inverse aussi, c'est-à-dire la langue conserver sa faculté ;ustative dans des cas où elle avait perdu sa sensibilité tactile , et où les organes luxquels se distribue le trijumeau étaient tous devenus insensibles {U). Les résultats des expériences physiologiques sont également contradictoires. Magendie a vu la section dn nerf lingual entraîner la perte du goût, qui a eu lieu aussi dans les expériences de Mayo et dans celles que j'ai faites avec Gurlt et Komfeld. Suivant Panizza (5), au contraire, le goût persiste chez les animaux après la section de ce nerf : ils essaient bien de manger le pain , le lait , la viande , qu'on leur présente mêlés avec de la coloquinte ou du bois de quassic, mais ils. laissent sm*-le-champ ces substances de côté, tandis qu'ils les avalent sans difficulté après la section du nerf glosso-pharyngien. En conséquence, Panizza regarde le lingual comme un simple nerf tactile, et le glosso-pharyngien comme présidant à la fonction du goût, opinion qu'ont adoptée Valentin et Bruns.

En tout cas, le nerf glosso-pharyngien ne saurait être simplement sensitif , car sa racine est mixte, en partie gauglionneuse, en partie dépounue de ganglions ; une portion de ses filets se distribue seulement à un muscle, le stylo-pharyngien, et, lorsqu'on irrite sa racine, on détermine des convulsions dans ce muscle.

Dans les expériences faites par Gurlt, Kornfeld et moi, le goût persistait d'une manière bien prononcée après la section du glosso-pharyngien. Ces expériences présentent de grandes difficultés, et celui qui les exécute peut être la dupe de plus d'une illusion. Les chevaux, dès qu'ils ont faim, mangent le fourrage imprégné des choses les plus amères, alors même que leurs ncift sont dans un état parfait d'intégrité. La présence ou l'absence de la faculté gustative chez eux doit être conclue, non pas de ce qu'ils mangent des substances amères, mais de la manière dont ils les mangent (6). Les expériences d' A Icock (7) n'ont point eu de résultat décisif ; la faculté de sentir les saveurs amères était abolie après la section du glosso-phar^ngien; après celle du lingual, elle ne manquait qu'à la partie antérieure de la langue. Probablement les deux nerfs jouissent de la faculté de transmettre l'impression des saveurs.

(1) Tif.df.mann's Zeitiehrifti t V.

(2) Parry, Eléments of pathoU and therap,^ t. V, p. i.

(3) Mlfller's Archiv, 1834, p. 132; 1838, p. 305. {U) MiRLLBR's>lrr/ii>, 1840, p. 72.

(5) Hicerche spcrimcntali sopra i nervi. Pavie, 1834*

(6) Vvi/. Kornfeld, De functionibus nervorum linguœ expérimenta, Berlin, 1836.

(7) Lund. med. Gaz., 1836. — Lts exi)ériences de Looget {Anat. et physiol, du syst, nerv,n 1842, t. II, p. 226) ne sont pas non plus favorables à la docirioe de Panizia.

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Au reste, le nerf lingual est susceptible aussi de sensations tactiles; c*est àM et au glosBo-pharyngien que la langue doit d'être sensible à l'action mécamqoe des objets extérieurs et à la douleur. La section de ce nerf est fort douloureuse, observation qui a été faite par Magendie, par DesmouUns et par moi. Peut-être renferme-t-il des fibres spéciales juxtaposées pour les sensations du goût et ponr • celles du toucher. La corde du tympan peut, en tout cas, être comprise dam ia portion tactile.

Les fibres gustatives peuvent s'annexer à des nerfs très différents. Chez b oiseaux, le nerf gustatif est une branche du glosso-pbaryngien , et chez les grenouilles, il vient du nerf vague.

Magendie dit avoir observé la cessation de presque toutes les fonctions seny)rielles après la section du tronc du nerf trijumeau datis le crâne (!}. Il admettait l'abolition de la vue parce (pie l'animal ne remarquait pas la lumière d'une lampp. Mais il arrive souvent aux lapins de ne pas se montrer sensibles à cette lumière, sans qu'on ait besoin pour cela de leur cou|)er le nerf trijumeau. Magendie Inimême avoue qu'en faisant tomber la lumière solaire sur l'œil , dans un endroit obscur, l'animal opéré fermait ses |>aupières , et que cet effet devenait encore pim prononcé iorsc^u'on réunissait les rayons de la lumière au tnoyen d'une lentifle. fi prouve ensuite, par des expériences sur les animaux, ce que nous savons malbenreusement d'après un grand nombre de faits observés sur Thômme, que le nerf trijumeau ne peut point sentir la lumière quand le nerf optique e$t frapjié de foralysic; mais il pense que sa sensibilité est au moins nécessaire pour que le oeff optique déploie complètement la faculté de voir. Il croit aussi à la nécessité do nerf trijumeau pour l'audition. Si , après la section d'un nerf aussi volumineui que le trijunleau , l'animal n'est pas sur-le-champ apte à devenir le sujet d'autres expériences d'irritation , tout ce qu'il est i)crmis de conclure de là , c'est que la lésion a été considérable. Nous savons que la section de gros troncs ner\eux, celit du nerf optique lui-mOmc, a entraîné de fâcheux accidents nerveux. Suivant moi, le nerf trijumeau n'exerce absolument aucune influence ni sur la vue ni sur l'audition et l'olfaction. Chez un épileptique, qui était attemt d'ophthalmie et d'opacité de la cornée du côté droit, qui par conséquent était privé de la faculté ^isoelk' de cet œil, et chez lequel il survint ensuite insensibilité do la j^aupiùre , du n»'Z n de la langue à droite, surdité de l'oreille droite, et état scorbutique des genci>(N Serres observa une dégénérescence de la grande portion du nerf trijumeau , jusqu'au pont de Varole (2). Mais la cécité était la conséquence de roi)acitt' df h cornée, et, quant a toutes les autres altérations de sens, elles s'expliquent sans |iciiK par les convulsions que la dégénérescence du cerveau avait suscitées au côté dn»iL Du reste, les conséquences tirées de ce fait sont complètement réfutées par un auincas de dégénéroscence du tronc entier du nerf trijumeau (3), dans lequel lindiviiiu était frappé d'insensibilité de tout le côté gauche de la tête, du nez, de la langue. de l'œil , bien qu'il consenât pleinement la faculté de voir (/i).

(1) Journal de physiol., t. IV, p. 302.

(2) Magendie, Journal de physiologie , t. V, p. 232.

(3) Mueller's ArchiVf 1834, p. 132.

(&) Cons, l'ouvra^ àç Looget (t. II, p. 191 et suiv.) poar les faits pathologiques rdatiâ» nerf trijumeau.

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