‹ Manuel de physique, ou élémens abrégés de cette scienceChapitre 12 sur 120 · DE L'ÉTENDUE · texte numérisé non relu

DE L'ÉTENDUE

6. Lx seconde propriété générale des corps est l’étendue : car dès que nous admettons que la matière existe, que les corps sont matériels, il s’ensuit évidemment qu’ils occupent un espace quelconque, qu’ils ont une forme déterminée ; et, s1 l’on

eut concevoir que de bons esprits aient été conduits par les conséquences de leur système à nier l’existence de la matière , il nous semble absurde d’avoir pu penser que l’étendue n’était pas essentielle à la matière : dire qu’un corps peut exister sans occuper un espace, c’est dire qu’il peut tout à la fois être et n’être pas.

. L’étendue, considérée sans égard aux corps qu’elle renferme , est l’espace absolu : 1 nous donne l’idée de l'infini; car comment admeitre un commencement et une fin, par quelles limites peut-on borner un être abstrait comme l’étendue absolue ? Circonscrira-t-on l’univers d’une enceinte de murailles? Mais ces murailles ne seront-elles pas essentiellement étendues, et derrière elles ne rencontrera-t-on pas de nouveau un espace sans bornes ? Mais si l’étendue est infinie, il ne s’ensuit pas que la matière n’ait point de limites : car si l’on ne peut supposer un corps sans étendue, rien de plus aisé que de concevoir un espace sans corps; et, malgré que nous ignorions si l’univers offre en effet des exemples de lieux entièrement vides de matière , l'expérience du déplacement des corps, qui a lieu à chaque instant sous nos yeux, nous

ÉTENDUE. 45 permet d'imaginer qu’il peut, qu’il doit méme en être ainsi dans certaines parties de l’espace.

Mais autour de nous l’opinion du plein absolu de Descartes, rejetée par les physiciens avec raison, de la manière dont il l’entendait, paraît devoir être combinée avec celle du vide de Newton pour rendre raison des phénomènes observés. Le plein ne peut se concilier avec la marche des corps célestes , qui serait nécessairement diminuée dans une progression toujours croissante par la résistance de la matière : le vide absolu se trouve banni d’un autre côté par la présence d’un fluide quelconque, nécessaire pour l’explication des phénomènes de la chaleur et de la lumière, de l'électricité et du magnétisme. L’espace qui nous environne paraît donc occupé par un ou plusieurs fluides extrêmement subtiles, incoercibles , impaipables , éthérés, qui ne manifestent leur présence que par leur ac-. tion, enfin qui n’offrent pas au mouvement des astres une résistance appréciable.

6. Quoi qu’il en soit, la partie de l’espace qui environne un corps et qui est occupé par le vide ou par les corps dissemblables, en circonscrit la forme , en détermine la figure, en fixe la grandeur : c’est l’espace relatif.

La figure des corps est infiniment variée, soit dans sa circonscription ou sa surface extérieure , soit dans son volume ou sa masse, c’est-à-dire l’espace qu’elle occupe, soit dans sa densité, c’est-àdire dans la quantité de matière qu’elle renferme sous un volume quelconque; mais elle possède toujours, sous quelque aspect qu’elle s'offre à nous, les trois dimensions, longueur, largeur et profondeur, où hauteur et épaisseur. L'étude des rapports et des propriétés de ces dimensions, ainsi que du point et de la ligne, est du domaine de la géométrie ; maïs il appartient à la physique de faire connaître les autres propriétés reconnues dans les

figures des corps. Le volume, la masse et la densité seront expliqués plus utilement dans les chapitres suivans; nous ne nous occuperons ici que de la configuration apparente des corps.

. À la première inspection, les corps paraissent affecter des formes irrégulières : le désordre semble avoir présidé à leur agrégation ; mais une étude plus approfondie a fait reconnaître dans un grand nombre d’entre eux certaines figures régulières et déterminées , que la nature produit dans certaines circonstances d’une manière constante, et qui annoncent que leur combinaison est soumise à des lois fixes et uniformes. En est-il de même pour tous les corps? Nous lignorons ; mais 1l est permis de penser , d’après les probabilités, qu'avec certaines modifications, des phénomènes analogues se passent dans toutes les combinaisons chimiques. Quoi qu’il en soit, tous les corps désignés sous le nom de cristaux sont soumis à ces lois d'association régulière, et le génie de M. Haüy, de ce fondateur de l’admirable théorie de la cristallographie , a su ramener la variété infinie des figures que présentent les cristaux à trois formes de molécules intégrantes, la pyramide triangulaire, le prisme triangulaire et le prisme quadrangulaire; ces formes si simples composent, par leur union, leur combinaisons dans tous les sens, tous les cristaux connus : c’est dans les ouvrages de ce savant , qui a donné aux théories de la minéralogie et de la cristallographie le plus haut degré d’évidence, de clarté et de certitude , qu’il faut étudier les lois, les conditions, les rapports, les détails de ces combinaisons; cet objet d’ailleurs n’est pas du ressort de la physique, il forme une branche importante de l’histoire naturelle.

10. Les corps prennent dans l’espace des positions diverses en raison de leur état. Les uns, composés de molécules rapprochées par une force de

ÉTENDUE. 47 cohésion ou d’affinité plus ou moins puissante, forment, par ce rapprochement, des masses qui peuvent offrir toutes sortes de figures, et y persistent , tant qu’une cause étrangère et violente ne vient pas troubler lPordre existant : ce sont les corps solides. D’autres sont composés de molécules qui paraissent presque entièrement indépendantes les unes des autres ; il semble qu’elles soient réciproquement dans un état d’indifférence, rien n’annonçant qu’ellés aient la moindre tendance à sa rapprocher ou à s'éloigner ; l’espace que ces corps occupent est conséquemment déterminé par les circonstances environnantes, par la forme des corps solides, par la moindre force agissante : ce sont les liquides. D’autres corps sont composés de molécules qui paraissent toujours dans un état de répulsion et d’antipathie ; elles cherchent mutuellement sans cesse à se fuir le plus possible ; une puissance naturelle ou artificielle est donc nécessaire pour empêcher ces corps d’envahir tout espace qui n’est pas entièrement occupé par les corps solides ou liquides : ceux-c1 sont les substances aériformes. Enfin nous ignorons quel état affectent dans l’espace les fluides incoercibles; mais - tout indique qu'ils y sont dans un état de repos, tant que certaines circonstances ne viennent pas déterminer leur action, leur mouvement. Les quatre états particuliers que nous venons d’indiquer renferment tous les corps de la nature; l'étude de leurs propriétés est un des principaux objets de la physique. Notre marche , après l’étude des propriétés générales des corps, se trouve donc toute tracée par ces divisions.

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