‹ Manuel de piété a l'usage des hommes de couleur et des noirsChapitre 3 sur 11 · SUR L’AFRIQUE · texte numérisé non relu

SUR L’AFRIQUE

Mes Frères,

Les uns natifs, les autres originaires d’Afrique , les liens de parenté

vous rattachent à des familles incon-

nues de ce continent ; leur sang coule dans vos veines , et vos âmes , sans

doute , sont encore attendries, en

pensant à un pays d’où la violence arracha vous ou vos ancêtres. ,

Entre les contrées africaines , l’Ér gypte fut la première éclairée des lumières de la foi ; la ville d’Alexandrie, si célèbre par la culture des sciences ,

{'tVf-

MANUEL

s’honore d'avoir eu saint Marc pour son premiet’ évêque. L’Évangile fut prêché en Éthiopie par saint Frumence; et, de la capitale du monde chrétien , d’autnes missionnaires en-

voyés par les papes , portèrent la loi de grâce à d’autres parties de celte Afrique qui , dans les beaux siècles du christianisme , étoit citée comme une des portions les plus brillantes de l’église catholique , pour la piété , les vertus et les talens.

■jhi * t- r uÂM ■ 4 *" fïJ : /

On y comptoit plusieurs centaines de sièges épiscopaux , à la tête desquels étoit celui de Carthage. A mesure que l’Évangile étendoit ses conquêtes , le primat ou les conciles érigeoient de nouveaux sièges, &ur lesquels on plaçoit des évêques , élus , suivant l’usage antique, par le clergé et le peuple. Un grand nombre de ces pontifes sont dans le calendrier des saints r saint Cyrille d’A-

Vf

lex'ancliie , saint Cyprien, saint Fir-

' milien , saint Optât , saint Fulgence ,

et une foule d’autres, au milieu des-

cruels s’élève avec éclat le docteur de ■ \ ‘ .

la grâce, samt Augustin. A ces.uoms

illustres ajoutez ceux d’autres docteurs de l’église , tels que Tertuüien , Qrigèue, Arnobe , Libérât,, Cresconius. Ils nous , parlent encore;, et i> nous iustruisent par leurs, ouyjagés.

ar ri ves jusqu a. nous • wx .nrv;:

L ancienne église de JRranfceiiaypit adopté . en grande partie la . discipline de cette église d’Afrique , si soigneuse d e - maintenir >ses droits , et de ne pas souffrir ; qu’umy portât ta moindre atteinte ; jnais , connue nous * tendremenV^Hspbée à la primautç de l’église .romaine,: dont le pontife , successeur dp . saint Pierre , est le père commun de tous les chrétiens. Pour maintenir sa discipline , l’eglise d’Afrique tepoit des conciles

44 MANUEL

fréquens. et nombreux , dont les canons sont des monumens de zèle et de sagesse. Dans ce nombre, il en est un qu’il vous sera agréable de connoître.

Les anciens Romains, autrefois maîtres de l’Afrique, avoient beaucoup d’esclaves de toutes couleurs ; le christianisme, dont la morale ins-

pire et commande la justice et la

douceur, s’efforcoit de 'détruire la

servitude. En Italie, les évêques et les prêtres avoient obtenu de l'empereur que les affranchissemens auroient lieu dans les églises. Ceux d’Afrique s’empressèrent de récla- 1 mer le même avantage; et d’imprimer par là aux actes d’affranchissement un caractère religieux plus propre ( i ) à garantir la jouissance de la

(i) Labbe, tom. U,pag. i65o et i654-

liberté. Dans une autre occasion, ces mêmes évêques sollicitèrent le gouvernement pour qu’il donnât aux pauvres , qui étoient très-nombreux , des défenseurs contre les riches (1).

L’Afrique fut ensuite déclinée par des hérésies et des schismes , qu elle combattit, et plus encore par des persécutions, à la suite desquelles cette contrée fut , suivant l’expression d’un auteur, couvèrte du sang des martyrs. Dans le troisième siècle , on cite spécialement saint Cyprien, qui , avant d’être décollé, ht donner vingtcinq pièces d’or à son bourreau ; les martyrs Scillitains , ceux d’Aby tine , et sainte Potamienne, esclave d’une rare beauté, qui préféra de périr

— Justel codex canonum eccles. africanœ , 111-12. Lutetiœ > i 6 i 5 , pag. 181.

(1) Ibid. pag. 202.

/fi MAN y El.

dans une chaudière . d’huile bouilf-

.* T • j ê v/' * • * Il

lante, plutôt que de consentir aux sollicitations impudiques de , son

maître.

e . Au cinquième siècle sous Huilerie, rai des Vandales , quatre mille neuf cent soixantç-six, tant évêques, que prêtres , diacres et autres mena- bres du clergé, .furent envoyés., en

- exil. Les lidèles les accompagnoient • en fondant en larmes jusqu’aux ports où l’on de voit les embarquer (i), pour les déporter tant en Corse qu’en Sardaigne. Déjà un grand nombre avoient été martyrisés , entre autres EÙgèfte y évêque de Carthage exprimât* il’ Afrique , qui y pressé pât: ! HuÙ neric*, lui déclara que sà foLèt oèlfe dë ses frères étoit; celle dè l eglise ro- * 1 * maine , qui est chef de toutes les.

(i) A oy. Schelstratc , eadesiæ afrÎG.j,

pag. 3oi. - ’ ...

- T, • v DE PIÉTÉ. 47

• églises (i). Je crois devoir insérer ici le détail du martyre de sainte De-

t nise. et de son fils , l’an 4$4 > qu’on ne peut lire sans attendrissement :

v Avant que les évêques fussent » conduits en exil , Huneric envoya » des bourreaux dans toute l’Afri- » que, en même temps, pour n’é—

» pargner personne , ni âge , ni sexe,

» en ceux qui résisteroient à sa vo-

! » lonté. On faisoit mourir les uns à

» coups de bâton, on pendoît ou on » brûloit les autres, on dépouilloit » les femmes, principalement les no- » blés, pour les tourmenter publi- » quement. Une nommée Denise , •

» plus hardie et plus belle que les » autres, leur dit : Tourmentez-moi

» comme il vous plaira ; épargnez- f •

(i) Ibid . , pag. 61. — et Victor d’Utique , liv. ii j de Persecutione Vandal.

MANUEL

» moi seulement la honte de la nu-

» dite. Mais ils l’élevèrent plus haut

» pour la donner en spectacle. Xan-

» dis qu’on la battoit de verges , et

» que les ruisseaux de sang conloient

» de son corps , elle disoit : Minis-

» très du démon , ce que vous laites

» pour ma confusion est ma gloire;

» et comme elle étoit savante dans

» les Écritures , elle exhortoit les au*

» très au martyre. Elle avoit un fils

, » encore jeune et délicat , nommé

» Majorin ; et, voyant qu'il craignoit

» les tourmeus , elle jetoit sur lui des

» œillades sévères, et lui faisoit des

» reproches avec son autorité mater- » nelle, lui disant : Souviens-toi , » mon fils , que nous avons été bap- » tisés au nom de la Trinité , dans » l’église catholique, notre mère. Ne - « perdons pas le vêtement de notre » salut , de peur que le maître du fes- » tin ne nous trouvant pas la robe

Ml

DE PIÉTÉ. 4j>

m nuptiale, ne dise à ses serviteurs :

» Jetez-les dans les ténèbres exté- » Heures. Le jeune homme, fortifie » par ses discours, souffrit constam- » ment le martyre ; et sa mère ,

» l’embrassant, rendit grâces à Dieu » à haute voix, et l'ensevelit dans sa » maison pour prier sur son tom- » beau. Plusieurs autres, dans la » même ville, souffrirent le martyre 1

in*

» par ses exhortations (i). »

Malheureusement cette ferveur de pieté ne se maintint pas. Dès le troi-r sième siècle , Tertullien et saint Cyprien avoieut censuré le luxe scandaleux des femmes africaines. Ce mal lit ensuite des progrès si rapides , que , bientôt porté à son comble, il gangréna toute la contrée.

Saint Augustin s’en plaint amère-

(i) Voyez Fleuri, tome VII, livre xxx*

5 o MANUEL

ment dans ses lettres. Il trace un tableau épouvantable des désordres qui régnaient alors en Afrique. Cependant les évêques, joignant le zèle à la science, le bon exemple aux exhortations, déployoient tous leurs efforts pour arrêter le cours dé ces désordres; mais l'indocilité des peuples rompit toutes les digues-, et l’Afrique lut inondée dé tous les genres de débauche ët -décennie (i). Ces excès en amenèrent là punition , quand les Vandales, au cinquième siècle , envahirent le pays. Us se regardoient eux-mêmes comme les instrumens et les exécuteurs des châ-

timens célestes.

~ Au milieu de ces désàstres , loin

de rentrer en eux-mêmes et de s’a-

méliorer, les habitans portèrent la

(r) Voyez saint Augustin, épître 64 , ad Aurel . episc . 70 } 7 3 y ad possidi, , et 109.

* DE PIÉTÉ. Si

corruption à son comble, surtout à Carthage. Salvien, prêtre de Marseille, en fait une peinture effroyable, et assure que le vice les *avoit dépraves à tel point, qu’il sembloit leur avoir fait une autre nature (i).

Dans les septième et huitième siècles , l'Afrique fut de nouveau ravagée par les invasions des Sarrasius ou Musulmans. Alors on recommença de vendre des esclaves ; et cet infâme commerça s’est perpétué jusqu’à ces derniers temps. Les Musulmans persécutèrent les catholiques avec tant d’acharnement, que, vers le milieu du onzième siècle , à peine on comptoit cinq évêques dans ce pays : c’est le pape saint Léon IX qui le dit (2); et, à la lin du même

(i) Voy. Salvian , , liv. 7 et 8 , de Gubema tione Dei.

(3) Voy. saint Léon , 9 \ épitre 4 *

MANUEL

siècle, on n'y trouvoit pas trois' évêques pour eu sacrer un quatrième (i). }.

L'église catholique est' indéfectible : elle ne peut périr; Jésus-Christ, son diviu fondateur, a promis que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle , et quil sera avec elle jusqu’à la consommation des siècles (2), Mais , comme l’a dit Bossuet, leglise est voyageuse sur la terre j tandis quelle pénètre dans des contrées nouvelles , quelquefois elle abandonne des pays où jadis elle avoit été florissante , parce que les habitans, ayant abusé des dons de Dieu, se montrent indignes de la conserver ; et telle est sans doute la cause pour laquelle il permit que l’A-

.(1) Grégorii, 7 ; épist. , liv. 3 , épist. 19. (2) Voy. saint Marc, ch. 16; v. 18. Saint Mathieu , 28 , 20.

Trique tombât sous le joug des Musulmans. Depuis ces déplorables catastrophes , la religion catholique n’y exista plus que dans quelques endroits très-circonscriis , dans les éta* blissemens formés par des puissan- v ces catholiques de l’Europe, spécialement dans ceux des Portugais , où l’on a établi des évêchés : souvent on y a vu des noirs élevés au sacerdoce; et, au moment où j’écris, il en est plusieurs qui sont existans. La congrégation de la Propagande, à Home, envoie, autant qu.’ilest possible, des missionnaires dans ces contrées; et vous apprendrez avec plaisir qu'en , i683 le cardinal Cibo, au nom du sacré collège, écrivant aux missionnaires du Congo, leur ordonnoit de prêcher contre la vente des esclaves, et d’employer tout l’ascendant de leur ministère pour empêcher cet attentat contre la liberté humaine.

rr-»-T-

54 MANUEL

Les punitions divines ont frappe * ' des nations qui. avoient profané les

dons de la foi ; mais à la justice de Dieu est unie sa miséricorde. Espérons que celte miséricorde s’étendra sur le pays de vos ancêtres , et qu’un jour , délivré du fléau de 1 esclavage, il sera éclaire de nouveau -par la lumière évangélique. Implorez à cet égard la bonté céleste. La religion nous impose le devoir solidaire d’aimer tous les hommes, de

leur faire du bien, de prier pour eux ; et , quand il s’agit de ceux à qui nous sommes unis par les liens du sang , . cette obligation -devient encore, plus étroite et plus douce à remplir.

Page 1