LA FORME DE COMBINAISON
par une disposition nerveuse non consciente. Si nous transposons cette description en langage génétique, nous avons, comme première forme de perception, quelque complexe sensoriel enchâssé dans une monture de kinesthésie. Il se produit ensuite une invasion de la conscience par des images qui modifient à la fin le complexe et sa monture et peuvent avec le temps, remplacer dans une large mesure, les éléments sensoriels de l'un et se substituer entièrement à l'autre. Les images elles-mêmes sont loin d'être immuables : elles changent et s'affaiblissent ; elles tendent, plus spécialement, à se réduire à un dénominateur commun, l'image verbale : une sorte de sténographie symbolique remplace l'idéographie primitive de l'esprit. Finalement, le complexe central peut apparaître comme un pur squelette de ce qu'il étaittout d'abord et il n'est plus qu'une simple indication de sa complexité première et sa monture kinesthésique peut ne plus apparaître du tout : c'est désormais une certaine organisation physiologique qui soustend la signification.
Mais il est des psychologues qui ne considéreraient pas cette description comme complète. Un carré, disent-ils, est quelque chose de plus que quatre grandeurs linéaires, de longueur sensiblement égales et occupant certaines positions relatives dans le champ visuel ; un carré est carré et le fait d'être carré est un caractère nouveau, commun à tous les carrés et que n'expliquent ni l'attention, ni les lois de la connexion sensorielle ni celles des images complémentaires. De même, une mélodie est plus que le rythme, la consonnance et la gamme ; une mélodie est mélodique ; nous reconnaissons sa nature mélodique en tant que telle ; le caractère mélodique est quelque chose de nouveau et d'unique, commun à toutes les mélodies et qu'on ne peut trouver nulle part ailleurs. Par suite, ils se trouvent dans la nécessité de postuler l'existence « d'une forme de combinaison comme élément mental distinct. » « La présentation d'une forme de synthèse, concluent-ils, est aussi distincte de la présentation des éléments combinés, considérés à
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part de leur union, que la présentation du rouge est distincte de celle du vert » (1).
A l'avis de l'auteur, cette attitude trahit une confusion entre le point de vue analytique et le point de vue génétique. Nous ne pouvons engendrer le carré en partant des lignes, ou la mélodie en partant du rythme ou de la gamme : mais ce n'est pas non plus ce que nous essayons de faire. Le carré et la mélodie sont donnés comme perceptions. Notre tâche psychologique est d'analyser ces perceptions données, de découvrir leurs éléments et de formuler les lois d'après lesquelles les processus élémentaires se combinent. Cela fait, nous pouvons écrire à la place de « carré » et de « mélodie », « tels et tels éléments groupés de telles ou telles façons uniformes » et nous pouvons nous mettre en quête de leurs conditions physiologiques (§ 9). Nous avons résolu le problème du point de vue analytique ; nous avons non pas défini d'abord les termes, pour les assembler ensuite et leur faire produire quelque chose qui n'était pas contenu dans leur définition. L'auteur ne peut, d'après sa propre introspection, identifier la forme de combinaison en tant qu'élément mental distinct. Mais il faut reconnaître que la croyance en l'existence d'un élément mental nouveau ou d'un caractère mental nouveau, particulier à la perception, est partagée par un grand nombre de psychologues de valeur.
LECTURES COMPLÉMENTAIRES
§ 102-104. Sur le sujet général du chapitre, voir W. James, Principles of Psychology, I, 1890, ch. xm ; II, ch. xvn, xix ; H. Ebbinghaus, Psychologie, II, 1908, § 70. Sur la psychologie de la signification voir l'ouvrage de l'auteur : Lectures on the Expérimental Psychology of the Thought-processes, 1909, lect. V. Sur la forme de combinaison, voir I. M. Bentley, The Psychology of Mental Arrangement, dans American Journal of Psychology, 1902, 209 sq.
(1) G. F. Stout, Analytic Psychology, II, 1909, 48. Cf. I, 1896, ch. m.
L'ASSOCIATION
§ 105. Lathéorie de V association.— Il nous arrive souvent de chercher à nous rappeler quelque chose que nous sommes sûrs de savoir mais qui, pour le moment, nous échappe. Dans son traité De la mémoire et de la Réminiscence, Aristote nous dit ce qu'il faut faire en pareil cas : il nous faut partir de quelque chose qui soit semblable à l'idée que nous cherchons, ou qui soit son contraire ou enfin qui lui soit contigué dans le temps ou dans l'espace (1). Aristote parle de ces procédés pour réveiller les souvenirs comme s'ils étaient tout à fait familiers à ses lecteurs, et, sans aucun doute, il en était ainsi : la psychologie populaire est pleine de maximes exactes de ce genre (p. 289). Néanmoins, les règles d'Aristote ont montré dans la suite leur importance immense pour l'histoire de la psychologie. Elles se sont graduellement transformées en lois de l'association des idées ; et l'association des idées, elle-même, est devenue le principe directeur de l'école anglaise de l'empirisme psychologique. Elle eut en effet, une telle utilité comme instrument d'analyse et d'interprétation psychologique, que Hume la comparait à la loi physique de gravitation : « Il y a là, disait-il, une sorte d'attraction dont les effets se montrent aussi extraordinaires dans le monde mental comme dans le monde physique et dont les formes se révèlent aussi nombreuses et aussi variées » (2). Tous les grands noms de la psychologie anglaise de Hobbes à Bain sont liés à la théorie de l'association des idées (3).
(1) W. A. Hammond, Aristotle's Psychology, 1902, 205.
(2) D. HUH, A treatise of Human Nature (1739), 1. I, pt. 1, p. 4.
(3) Rappelons en la série. Th. Hobbes, John Locke (qui introduisit le terme d'association des idées), Georges Berkeley, David Hume, David Hartley
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Il y a donc quatre lois traditionnelles d'association. Une idée en évoque ou en suggère une autre par similarité, par contraste, par contiguïté temporelle ou spatiale. « Un tableau nous amène tout naturellement à penser à son modèle » (Hume), c'est là une association par similarité. « Le palais et la chaumière, le berceau et la tombe, l'extrême indigence et la splendeur du luxe s'évoquent mutuellement, en succession rapide, chez celui qui pense à l'un des deux termes » (Brown). Ce sont là des associations par contraste .« De saint André, l'esprit passe à saint Pierre parce que leurs noms sont lus ensemble ; de saint Pierre, à une pierre (anglais : stone) pour la même raison ; dé l'idée de pierre à l'idée de fondation parce que nous les voyons ensemble » (Hobbes). Ce sont là des associations par contiguité temporelle et spatiale. « Un musicien habitué à jouer un certain air, constatera que, dès qu'il commence cet air dans sa tête, les idées des différentes notes se dérouleront les unes après les autres, en ordre, dans son entendement » (Locke). C'est un cas d'association par contiguité temporelle.
On a toutefois tenté de réduire ces quatre lois à deux ou même à une seule. En particulier la loi de contraste a été ramenée à la loi de similarité ; si les choses contrastent, a-t-on dit, elles doivent être semblables, au moins dans la mesure où elles appartiennent à une même classe générale. Le noir rappelle le blanc et non l'acide ; l'acide rappelle le doux et non le noir ; en sorte que l'association par contraste est en réalité une association par similarité. A cette réduction on fait deux objections. D'abord, l'argument est logique et non psychologique : l'intervention de l'idée de la classe commune n'est pas attestée par l'introspection. Et ensuite, le contraste auquel on fait appel dans la loi du même nom n'est pas du même ordre que la similarité de l'autre loi ; le contraste est, nous l'avons déjà vu (page 233, sq.), une opposition d'ordre affectif, tandis que la similarité est d'ordre intellectuel. Néanmoins, nous pouvons
(fondateur de l'associationnisme moderne), Thomas Brown, James Mill (représentant typique de l'école), John Sluart Mill, Alexander Bain, Herbert .Spencer (ces trois derniers ne sont déjà plus de purs associationisles). On trouvera des références dans les articles : Association (d'Idées) et Associationmsme dans le Dictionary of Philosophy and Psychology de Baldwin, I, 1901, 78-80. Tous les auteurs méritent d'être étudiés, mais l'étudiant doit se mettre en garde contre 1 erreur de cioire que, comme ils se lisent facilement ils sont faciles à comprendre.
l'idée 38i
laisser de côté la loi de contraste. En effet, les cas qu'elle invoque sont simplement des cas où se rencontrent nos expériences les plus opposées : ce sont des cas de contiguité. D'ailleurs de telles oppositions sont fréquentes ; les lettres sont imprimées en noir sur du papier blanc ; les lumières les plus brillantes sont celles qui donnent les ombres les plus opaques ; nous avons faim et nous mangeons, nous avons froid et nous nous hâtons de chercher la chaleur, nous venons au palais à travers des rues où se succèdent des maisons banales, etc.. Il n'est pas nécessaire, dans tout cela, de faire appel à une loi spéciale de contraste.
D'autre part, coexistence dans l'espace signifie coexistence dans le temps. Par suite il n'y a pas besoin non plus d'une loi spéciale d'association par contiguité spatiale, la contiguité temporelle, simultanée ou successive, recouvre tous les cas possibles. Ainsi les quatre lois se ramènent à deux : celle de similarité et celle de contiguité temporelle. On a essayé de pousser la réduction plus loin encore ; nous retrouverons cette question au § 107.
§ 106. Vidée. — Comme nous l'avons enseigné au début de cet ouvrage (p. 46) une idée diffère d'une perception en ce qu'elle se compose uniquement d'images. Regardez à travers la chambre : vous percevez la table ; fermez les yeux, vous avez l'idée de la table. Ainsi la psychologie des idées, dans la mesure où le permet cette différence, est la contrepartie de la psychologie des perceptions. Les idées sont simples ou composites ; elles sont sujettes à la loi de croissance et de décadence (law of growth and decay) ; elles prennent une signification d'après leur contexte et le contexte peut se composer d'autres idées, on peut le traduire en termes physiologiques.
Il suffit maintenant d'une courte réflexion pour voir que ces idées ne sont pas du tout la même chose que les idées du paragraphe précédent. Les idées que nous définissons ainsi sont des processus fluides, changeants, qui tirent leur signification d'un contexte mental ou d'une disposition corticale {cortical set). Les idées qui sont associées, dans
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la doctrine traditionnelle de l'association des idées, sont déjà des significations ; l'idée du modèle du tableau est l'idée qui signifie ce modèle ; l'idée de saint Pierre est l'idée qui signifie saint Pierre ou plutôt l'on pourrait dire gauchement pour rendre la chose plus claire que la première idée est précisément la signification : homme- peint, et la seconde idée est la signification : saint Pierre. Ici, la signification n'est pas le contexte de l'idée, elle n'est pas une prédétermination externe de la conscience dans laquelle arrive cette idée : la signification est idée, l'idée est signification. Et comme la signification est stable et permanente, puisque Thomme-peint est toujours le même homme, que Saint Pierre est toujours ce saint Pierre identique à luimême, les psychologues de l'association ont naturellement considéré les idées comme des choses stables et permanentes : les idées sont des fragments de signification, séparés et impénétrables comme des atomes physiques. C'est à peine faire la caricature de cette théorie que de dire que les idées y sont enfilées comme les grains d'un chapelet sur le fil de l'association, ou qu'elles sont comme des blocs d'acier que retient dans un certain arrangement la force magnétique de l'association.
Il y a, en fait, deux emplois du mot association qui sont souvent confondus et qui apportent de la confusion dans les écrits de l'école associationniste. Tantôt, l'association est la douce force d'attraction inhérente à une idée, l'affinité de l'idée pour l'idée, la tendance que possède une idée à en évoquer une autre : les blocs d'acier sont magnétisés dès l'origine. Tantôt l'association est le principe d'union entre les idées, elle est ce qui attache, relie, joint, unit, accouple l'idée à l'idée ; et ce quelque chose peut être trouvé soit dans la nature de l'esprit (l'aimant), soit dans la nature du cerveau (le fil des grains de chapelet). Cette dernière conception est très voisine de la nôtre (1), mais
(1) C'est parce que beaucoup de conceptions associationnistes sont très voisines de celles de la psychologie moderne, parce que la terminologie est, en gros, la même, parce que l'attitude des auteurs est souvent, en dépit de leur associationnisme, l'attitude de la psychologie moderne et parce que
LOI de l'association 383
attention à la différence ! Pour nous, la perception est, primitivement, un groupe de sensations ou plutôt, elle est telles sensations, en tel nombre, qui se trouvent uniformément groupées de telles et telles façons. De même l'association sera, pour nous, un groupe d'idées ou plutôt, elle sera telles idées, en tel nombre, qui se trouvent uniformément groupées de telles et telles façons. L'explication de l'association, comme celle de la perception doit être cherchée dans le système nerveux. Mais les processus nerveux sous-jacents ne cimentent pas, ne lient pas les idées les unes aux autres, on trouve les idées ensemble, et les conditions dans lesquelles on les trouve ensemble sont des conditions nerveuses. Telle est la différence.
Nous aurons beaucoup à dire, dans ce qui suit, sur la nature et le comportement de l'idée. Il suffit, pour le moment, d'avoir indiqué son caractère général, en tant que processus mental, et d'avoir montré comment elle diffère de l'idée de l'associationnisme.
§ 107. La loi de V association. — Les lois traditionnelles de l'association des idées, sont, après tout, non pas des formules descriptives, comme doivent toujours l'être des lois scientifiques (p, 5) mais des essais d'explication. Quand nous disons que l'idée de Jules César évoque celle d'Alexandre-le-Grand par similarité, nous offrons la similarité pour expliquer leur concours dans la conscience : et cette voie ne nous mène nulle part (p. 37). Essayons cependant, d'obtenir une formule descriptive qui résume les faits que la théorie de l'association essaie d'expliquer. Nous trouvons alors ceci : chaque fois qu'un processus sensoriel ou imagé arrive à la conscience, avec lui apparaîtront vraisemblablement (sous forme d'images, naturellement) tous les processus sensoriels ou imagés qui se sont trouvés en même temps que lui dans quelque « présent conscient » antérieur. C'est ce qu'on peut appeler la loi de l'association.
pourtant, le souci d'une construction logique se répand dans leur œuvre entière, c'est pour toutes ces raisons que l'étudiant doit lire, avec prudence, en e'armant de toute sa sagacité de psychologue I
384 L* ASSOCIATION
Voilà le texte : passons au commentaire. Notons, d'abord, que nous avons limité le rôle de la loi aux processus sensoriels et imagés, aux perceptions et aux idées. Quelques psychologues croient qu'on peut l'étendre aux processus affectifs. Il n'y a pas, en vérité, à se demander si les sentiments (dans leur acception la plus large, p. 229), jouent un rôle important dans la conscience associative ; mais, selon l'opinion de l'auteur, ils jouent ce rôle grâce aux images et aux sensations qui entrent dans leur composition, et non pas en raison de leur caractère affectif. Pourtant, on sait si peu de chose sur la psychologie du sentiment que le lecteur fera bien de suspendre son jugement.
En second lieu, la loi ne dit rien au sujet de l'attention. Selon l'auteur, l'association implique toujours un haut degré de clarté, les processus qui ont été ensemble dans le présent conscient doivent avoir été saisis attentivement pour que la loi garde sa valeur. Mais ici encore, la question reste en suspens, car les faits expérimentaux ne permettent pas de conclure.
En troisième lieu, la loi doit être élargie dans le sens qui suit : il n'est pas nécessaire, pour la restauration d'une conscience antérieure, que l'un de ses éléments soit identiquement répété, au sens de la page 18 ; il suffit qu'apparaisse un processus semblable à l'un ou et l'autre de ses éléments. Si je rencontre mon ami aujourd'hui, je me rappelle aussitôt la conversation que nous avons eue à notre dernière entrevue, un mois auparavant. Mais si l'on me montre aujourd'hui un récent portrait de mon ami, la même phénomène se produit : « Voilà un bon portrait, dirai-je ; je l'ai vu, il y a un mois, et nous avons eu une conversation intéressante. » Cette extension de la loi de l'association, de l'identité psychologique à la similarité psychologique, s'observe clairement chez les jeunes enfants qui appellent tous les hommes de leur connaissance « papa » et donnent à chaque animal, animal vivant, jouet ou image, le nom du premier animal dont ils ont appris le nom. On doit expliquer ce fait par l'hypothèse que les conditions nerveuses des idées semblables sont en partie les mêmes et que, plus semblables sont les idées, plus leurs conditions sont voisines d'une réelle identité.
Cette mention que nous venons de faire de la similarité nous ramène à la discussion du § 105. On s'est efforcé, avons-nous dit, de réduire les deux lois de contiguité et de similarité à une seule. Mais peut-on, en la modifiant légèrement, traduire la loi