‹ Manuel de psychologieChapitre 116 sur 142 · DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES

complètement oubliées, mais les faits lui prouvèrent que les tendances associatives subsistaient encore.

On a montré, par des expériences avec des syllabes non significatives que, si deux tendances associatives ont la même force mais des âges différents, une répétition de l'association a une plus grande valeur pour la tendance la plus ancienne. De là, l'avantage qu'il y a à répartir dans le temps les lectures des séries à apprendre (§ 109) ; les associations qui sont renforcées par les lectures successives sont plus vieilles qu'elles ne le seraient si toutes les lectures étaient ramassées dans un même moment. L'explication semble être la suivante : les associations entre termes éloignés et les associations rétroactives disparaissent plus rapidement que les associations directes. Aussi les lectures successives soutiendront et renforceront les associations directes tandis qu'elles peuvent avoir à rétablir effectivement les autres : le bénéfice des lectures ira donc principalement aux associations directes. La distribution des lectures dans le temps donne ainsi beau jeu à la loi d'inhibition initiale. Au contraire, le rapprochement des lectures dans le même moment conservera leur vigueur aux associations secondaires et, dans la même mesure, retardera l'action de la loi.

§ 114. La conservation : différences individuelles. — L'image a un développement plus lent que celui de la sensation et, en conséquence, nous pouvons espérer qu'elle présentera des variations individuelles plus marquées. La psychologie de la sensation a primitivement affaire à des uniformités ; tous ceux qui possèdent des organes sensoriels normaux ont éprouvé, en gros, les mêmes sensations, et les particularités frappantes comme la cécité chromatique, la surdité tonale, l'insensibilité aux différences de hauteur, nous les attribuons, quand elles se présentent, à quelque caractère anormal de l'organe. La psychologie de l'image, au contraire, est essentiellement une psychologie individuelle. Le cerveau normal est une chose beaucoup plus variable que l'organe sensoriel normal et les idées des différents esprits se constituent de façons très diverses.

On a essayé de réduire ces différences, d'ordonner et de

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classifier les individus selon leur type imaginatif. On a ainsi distingué quatre modes principaux d'idéation : le type visuel, le type auditivo-kinesthésique, le type kinesthésique et le type mixte. Le sujet visuel, par exemple, garde le souvenir de ses expériences sous forme d'images visuelles ; ses perceptions, à quelque catégorie qu'elles appartiennent, sont traduites en langage visuel. Un sujet du type mixte reproduit chacune de ses sensations par une image de la même modalité ; bien qu'il possède probablement une certaine disposition à reproduire plus aisément tel catégorie d'images. Il semble qu'il n'y a pas de type purement auditif, non plus que de type visuel-kinesthétique : tout au moins ce ne sont que des cas exceptionnels. Les mots sont retenus sous des formes également caractéristiques, images visuelles ou auditivo-kinesthésiques. De plus, il est probable que les éléments auditivo-kinesthésiques ne se présentent pas séparément, quoique l'accent puisse se placer d'une façon prépondérante sur l'un ou sur l'autre.

Cependant, bien que ces différences individuelles aient indubitablement une existence réelle, il faut se garder d'en exagérer la portée. C'est ainsi que nous ne pouvons conclure, de la façon dont un sujet imagine les mots à son type général d'imagination : tel individu peut imaginer les mots sous leur forme auditivo-kinesthésique et pourtant être, dans l'ensemble, un visuel. On peut même se demander si, à part le type mixte d'imagerie, un type exclusivement visuel ou exclusivement kinesthésique peut exister ? L'imagerie d'un sujet donné variera à la fois selon le mode de présentation du stimulus, et selon le but que poursuit le sujet pendant l'expérience. Peut-être pourrions-nous résumer l'état actuel des choses en disant que chaque individu possède certaines prédispositions pour telle catégorie d'images ; que, en général, ces prédispositions représentent les lignes naturelles de moindre résistance mais n'empêchent pas d'autres voies de s'ouvrir (dues à la nature du stimulus, à des dispositions corticales spéciales) et enfin que, dans

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certains cas, la prédisposition dirige exclusivement le cours des images.

Nous avons fait une brève allusion au type imaginatif, p. 199. Cette question a évidemment une grosse importance pour l'éducation autant que pour la psychologie ; c'est pourquoi on lui a accordé beaucoup d'attention et pourquoi on a proposé et appliqué mainte méthode pour déterminer le type d'imagination. Le résultat principal de ces recherches a été la preuve que ce type est beaucoup plus variable et plus complexe qu'on ne le supposait tout d'abord. Il nous faut, en particulier, mentionner ici deux points : d'abord, la présence d'une certaine imagerie n'implique pas nécessairement l'emploi habituel de ce type d'images ; mon esprit peut être rempli, par exemple, d'images visuelles et pourtant, je puis habituellement comprendre, penser et me souvenir à l'aide d'images non visuelles. En second lieu, le talent d'un homme, le choix qu'il a fait de telle profession, ne sont pas des indications sûres de son type imaginatif : « J'aurais pensé, remarque Galton, que la faculté (de visualiser) était commune chez les géomètres, mais beaucoup, et parmi les plus connus, semblent la posséder dans une faible mesure et n'en point souffrir. » « Je suis moi-même un bon dessinateur, dit- James, et je prends un très vif intérêt aux tableaux, aux statues, à l'architecture et à la décoration. Pourtant j'ai un pouvoir de visualisation extrêmement pauvre. » Et comme nous l'apprend Galton, « des hommes qui se déclarent eux-mêmes entièrement dépourvus d'images visuelles peuvent devenir des peintres distingués. » L'auteur connaît un musicien qui n'a absolument aucune image auditive ; si on lui demande d'aller au piano et de jouer une composition, il le fera : mais qu'on lui demande s'il peut se représenter ce qu'il va jouer, il répondra : : Non, mais je vais le jouer ». D'un autre côté, l'auteur lui-même, qui n'a rien d'un musicien, n*a peut-être jamais l'esprit libre d'images musicales.

Maintenant que nous avons fait toutes ces réserves, nous pourrions ajouter que la direction du type imaginatif se révèle de façons diverses et assez manifestes. L'attitude attentive varie selon qu'on est visuel ou auditivo-kinesthésique ; le mode de récitation est différent dans les deux cas, lent et systématique chez le visuel, rapide et impulsif chez l'auditivo-kinesthésique ;

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de même les fautes de chacun de ces types sont caractéristiques. On peut retrouver dans le style d'un auteur un type d'imagerie prépondérante et on a émis l'idée que les théories essentielles de la psychologie anglaise traditionnelle (§ 105) doivent être expliquées par le fait, évident d'après leurs ouvrages, que les auteurs étaient surtout des visuels.

Il y a aussi des différences d'associations très marquées selon les individus. Les sujets des laboratoires psychologiques se répartissent, comme les enfants à l'école, en deux grands groupes : ceux qui apprennent vite et ceux qui apprennent lentement. La psychologie populaire est favorable à ces derniers : s'ils apprennent lentement, ils apprennent sûrement ; leur savoir est solidement établi, pendant que leurs camarades à l'esprit vif sont considérés comme des superficiels ; leurs connaissances s'envolent aussi vite qu'elles sont acquises. La conservation, avonsnous besoin de le répéter, est une chose très complexe et il peut y avoir des circonstances dans lesquelles la psychologie populaire a raison. Pourtant, les expériences ont montré qu'au moins dans certaines conditions, elle a absolument tort. Le sujet qui apprend rapidement retient aussi bien que celui dont l'acquisition est lente ; il a de l'avance au départ et il n'en perd rien avec le temps.

Les résultats de ces expériences projettent quelque lumière sur la nature du « bourrage » (cramming) qui, la plupart du temps, a été carrément condamné par les psychologues. Contre le bourrage on peut dire que l'impression hâtive d'une masse de matériaux hétérogènes ne peut se conserver longtemps ; la loi d'inhibition rétroactive entrera en jeu et affaiblira les tendances associatives. L'étudiant qui « se bourre » ainsi, se fie à la fraîcheur de ses acquisitions pour le conduire à son but ; il espère qu'une partie de ses lectures se fixera en son esprit pour un jour ou deux, juste aussi longtemps qu'il en a besoin. « L'oubli rapide, dit James, est le sort quasi inévitable de tout ce qu'on a confié à la mémoire de cette façon simple. »

.M- me s'il en est ainsi, on peut rétorquer que l'oubli rapide

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n'est pas en soi un désavantage ; il vaut mieux oublier une grande partie de ce qu'on a obligé à apprendre à l'école. Mais, laissons cette question de côté : l'objection qu'un fait au « bourrage » ne voit pas qu'il y a deux sortes de « bourrage », un bon et un mauvais. Si nous voulons nous souvenir, il faut nous soumettre aux lois de la mémoire et c'est justement ces lois qu'ignore le mauvais « bourrage ». Mais, au contraire, le bon « bourrage » est un excellent atout pour celui qui apprend vite. Il est l'acquisition rapide d'une série de faits, l'application résolue et exclusive à une cause particulière, pour faire preuve d'un pouvoir entraîné de compréhension (1) ; » c'est précisément ce qui est nécessaire à la réussite de l'avocat, du conférencier, du professeur, du politicien ou de l'administrateur. De plus, il y a deux sortes de bon « bourrage » : nous pouvons faire du bourrage avec l'intention de nous souvenir et nous pouvons en faire avec l'intention d'oublier. Les deux formes ont leur utilité, par exemple, pour le professeur : la première lui donne le savoir de l'homme compétent qui peut entrer dans les détails de son sujet ; la seconde empêche son enseignement de se figer en un enseignement routinier.

On pourrait en dire autant de « l'écrémage » (skimming) qui consiste à parcourir rapidement un ouvrage pour en saisir l'essentiel : généralement on condamne ce procédé. Et pourtant, on acquiert parfois une connaissance étonnamment précise par cette lecture hâtive et sélective, à condition qu'on en ait une pratique suffisante. Naturellement, il faut posséder une prédisposition à l'acquisition rapide du savoir. A quoi cela correspondil dans le domaine physiologique ? Nous n'en savons rien, mais on peut dire, en tout cas, que c'est un don comme l'habileté mathématique ou une jolie voix et il vaut mieux s'en servir que de le dénigrer.

§ 115. La conscience de la reconnaissance. — Supposez que vous montiez dans un tramway. En entrant dans la voiture, vous parcourez du regard la rangée de figures qui vous fait vis-à-vis. Six de vos compagnons de route sont des inconnus : leurs figures n'éveillent en vous aucun intérêt, n'arrêtent pas votre regard. Mais, au fond du tramway,

(1) W. J. Jbvons, Gram, dans Mind. 0. S., II, 1877, 193 sq.

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vous voyez l'un de vos amis : vous le reconnaissez. Un changement soudain s'opère dans votre conscience : vous l'appelez par son nom, vous vous asseyez près de lui et vous entamez une conversation avec lui. Que s'est-il donc passé dans votre conscience au moment de la reconnaissance ?

Pour répondre à cette question, il nous faut revenir à des faits déjà étudiés. Le premier est ce fait que chaque stimulus sensoriel d'intensité modérée provoque une réaction organique étendue ( § 60) ; on en a vu un exemple p. 194. Le second est le fait que l'organisme éprouve non seulement des sensations mais aussi des sentiments ; les stimuli sensoriels font plus qu'éveiller la sensation et la réaction associative et organique : ils font naître aussi des sentiments (§ 68). Ces effets secondaires de l'excitation nous donnent la clef de la psychologie de la reconnaissance. Le stimulus qui se répète est senti autrement que le stimulus nouveau, et le sentiment de familiarité, comme nous pouvons l'appeler, est le facteur essentiel de la reconnaissance. Chaque fois qu'apparaît ce sentiment, nous reconnaissons ; lorsqu'il manque, nous ne pouvons plus reconnaître. Les sensations et les idées de la réaction associative et organique servent alors à préciser la reconnaissance ; la perception nous arrive non seulement avec une simple impression de déjà vu, mais avec le sentiment de familiarité caractéristique d'une expérience donnée, qui possède un nom, une place, une date.

La réaction déclenchée par un stimulus consiste, en partie, en idée associées, en partie en complexes kinesthésiques et organiques. On a la tentation de supposer que les idées associées aident à constituer la reconnaissance. En réalité, elles peuvent, comme nous le verrons bientôt, être les moyens de la reconnaissance ; et certaines d'entre elles (en particulier l'association verbale directe, le nom) semblent parfois liées aux processus affectifs de la reconnaissance. Néanmoins, les faits expérimentaux s'opposent à cette hypothèse car la reconnaissance est possible en l'absence de n'importe quelle idée associée; et une

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perception peut évoquer des associations objectivement correctes et pourtant n'être pas reconnue.

Pour ce qui est des complexes organiques, il est plus difficile de se décider. L'introspection nous incline à croire qu'ils nous rendent capables de reconnaître une perception en tant qu'elle est telle perception spéciale. Entrent-ils dans le processus de reconnaissance, il est difficile de le dire car ils se confondent avec les complexes organiques que comprend le sentiment de familiarité. Mais les faits semblent également témoigner contre eux : la reconnaissance, en tant que telle, semble bien appartenir complètement à l'ordre des sentiments.

En quoi consiste donc ce sentiment ? Dans les expéiiences sur la reconnaissance, les sujets la signalent comme une bouffée de chaleur, la conscience de posséder, un sentiment d'intimité, l'impression d'être chez soi, un sentiment d'aise, de confort. C'est un sentiment au sens étroit du terme (p. 229), agréable par son côté affectif, vaguement organique par son côté sensoriel. C'est là tout ce qu'on peut tirer de cette analyse. Si nous nous laissons aller à construire des hypothèses, nous pouvons pousser plus loin et supposer qu'elle est la survivance atténuée de l'émotion de relâchement, après une peur non justifiée. Pour un être aussi désarmé que l'homme primitif, l'étrange devait toujours être cause d'anxiété : le mot anglais fear, la peur, signifie étymologiquement l'émotion que provoque le « farer », l'homme qui vient de « plus loin », du voyageur étranger. L'attitude corporelle qu'exprime la reconnaissance est encore, dans cette hypothèse, l'attitude de relâchement qui suit la tension, l'attitude de l'aise et de la confiance (1).

Il faut ajouter que certains psychologues refusent de reconnaître dans le sentiment de familiarité un vrai sentiment et le regardent plutôt comme une « forme de combinaison » (§ 104), caractère mental inanalysable et primitif ; ils l'appellent alors

(1) Il est permis de faire des hypothèses de ce genre en psychologie, mais on ne doit les admettre qu'avec beaucoup de circonspection, dans sa pensée psychologique : leur valeur dépend, en partie de leur pouvoir explicatif, en partie de l'accord avec ce que nous savons ou de ce que, d'après d'autres indices, nous pouvons supposer de l'homme primitif ; elles restent, cependant, de pures spéculations. 11 est clair qu'elles impliquent la grande question de l'hérédité biologique dans laquelle il nous est impossible d'entrer ici. L'auteur ne peut que faire remarquer qu'elles n'impliquent pas nécessairement la transmission directe de l'esprit ou des caractères psychologiques, de génération en génération : encore moins la transmission des caractères acquis.

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la qualité de familiarité. Il y a, en effet, des processus intermédiaires entre la reconnaissance proprement dite et l'appréhension directe (dont nous parlerons plus loin). Mais l'auteur a lu des milliers de comptes-rendus d'introspections et il n'a jamais trouvé un observateur à qui le sentiment de familiarité ait apparu comme une expérience inanalysable.

Reconnaissance précise et reconnaissance vague. La reconnaissance se produit sous deux formes typiques qui, d'ailleurs, sont reliées par toute une série de formes intermédiaires. Elle est vague lorsque le sentiment de familiarité surgit seul : lorsque, par exemple, nous croisons quelqu'un dans la rue et que nous disons à notre compagnon de route : « Je suis sûr de connaître cette figure ». Un peu mieux définis sont les cas de reconnaissance dans lesquels le sentiment de familiarité s'exprime par un terme général de classification. Quand nous regardons la rangée d'inconnus qui nous font vis-à-vis dans le tramway, nous pouvons penser, en nous-mêmes : « Celui-ci est médecin, celui-là fermier, cet autre voyageur de commerce. » Enfin, la reconnaissance peut être précise : la restauration de la réaction organique ou le réveil d'un groupe d'idées associées ou ces deux groupes complémentaires à la fois peuvent rattacher l'expérience présente, sans nulle équivoque, à un incident passé. Dans les reconnaissances grossières de la vie quotidienne, il y a, d'ordinaire, quelque constellation d'idées associées qui est évoquée par la perception ; dans les reconnaissances des expériences de laboratoire, le retour de la réaction organique rend le stimulus, selon les expressions des comptes-rendus, « facile à saisir », le fait « se détacher », lui permet d' « en appeler » directement à la conscience : il est alors reconnu comme le stimulus qui avait déjà été présenté.

Reconnaissance directe et indirecte. Quand nous distinguons la reconnaissance précise et la reconnaissance vague, nous en considérons le processus comme achevé. Mais si nous envisageons leur évolution temporelle, c'est-à-dire la façon dont elles s'effectuent, il nous faut adopter un nouveau principe de classification. La reconnaissance, de ce point de vue, est directe ou immédiate quand la perception, aussitôt et d'elle-même, évoque le sentiment de reconnaissance. Elle est indirecte ou médiate lorsque le sentiment s'attache non pas directement à la perception, mais à quelque associé de la perception. Nous dépassons

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