‹ Manuel de psychologieChapitre 117 sur 142 · RECONNAISSANCE ET APPREHENSION DIRECTE · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCE ET APPREHENSION DIRECTE

un inconnu dans la rue, mais nous sommes soudain hêlés par une voix familière et nous reconnaissons dans cet inconnu un vieil ami. Nous essayons de trouver la figure de notre hôte dans un groupe de collégiens photographiés et nous sommes très embarrassés pour l'identifier. Mais si on nous montre la figure, la reconnaissance suit aussitôt ; et la photographie se montre de plus en plus semblable au modèle à mesure que nous l'examinons avec plus d'attention. Dans beaucoup de cas de ce genre la conscience de la reconnaissance se révélera comme une expérience très complexe. Ainsi, nous pouvons être certains que l'inconnu est notre ami d'autrefois et pourtant continuer à ne rien reconnaître en lui que la voix : le sentiment de familiarité alterne avec le sentiment d'étrangeté et le jeu des associations devient extrêmement compliqué. En principe, cependant, le mécanisme conscient de la reconnaissance est le même partout La non-reconnaissance. Le défaut de reconnaissance n'est pas une simple absence de reconnaissance, un trou dans la conscience ; c'est une expérience positive. La perception non familière, comme la perception familière se détache clairement au foyer de la conscience, mais elle se présente tout différemment : elle n'est pas « facile à saisir », elle ne « fait pas appel » à la conscience ; elle est accompagnée d'un sentiment d'étrangeté et d'une attitude générale de la conscience que nous pouvons désigner comme une attitude de recherche ou d'enquête. Nous pouvons conjecturer que ce sentiment d'étrangeté est le substitut actuel de l'anxiété de l'homme primitif en face de l'inconnu ; c'est une inquiétude, un malaise nettement déplaisant (p. 272). Nous nous occuperons plus loin des attitudes conscientes ( § 141).

§ 116. La reconnaissance et V appréhension directe. — Le système nerveux, dans son ensemble, s'adapte aux stimuli répétés aussi bien que les divers organes sensoriels. Les processus affectifs, nous le savons (§ 69), présentent ce phénomène d'adaptation : plaisir et déplaisir s'évanouissent en indifférence. Et l'agitation organique provoquée par un stimulus affectif est de plus en plus faible et finit par disparaître tout à fait.

Il ne faut donc pas s'attendre à ce que le sentiment de familiarité persiste sans changement à mesure que les

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mêmes perceptions se répètent. Nous pouvons à peine dire que nous reconnaissons les vêtements que nous mettons chaque matin, ou la plume avec laquelle nous avons l'habitude d'écrire ; nous les prenons comme garantis. Lorsque le sentiment de familiarité a ainsi disparu, lorsque le familier a cessé de provoquer une réaction organique et d'être agréable, nous disons que la reconnaissance s'est transformée en appréhension directe.

Nous avons ici un exemple de l'action de la loi psychologique à laquelle nous avons fait allusion au § 103 : la loi universelle de croissance et de décadence mentales (the unwersal la/w of mental growth and decay). De même que la signification peut cesser d'être consciente et n'être plus soutenue que par des éléments purement physiologiques, de même la reconnaissance peut cesser d'être un processus conscient pour se réduire à une disposition corticale inconsciente (unconscious cortical set). Entre ces deux extrêmes, il y a naturellement beaucoup d'intermédiaires. Le sentiment de familiarité, l'impression de « se sentir chez soi », se change tout d'abord en quelque chose qui est encore du sentiment, bien que plus faible du côté affectif et beaucoup moins clair du côté sensoriel, quelque chose que nous pouvons appeler un « sentiment de naturel » (of course feeling), qu'on ne peut encore confondre avec la pure indifférence. Avec le temps, ce sentiment s'efface à son tour, l'adaptation affective atteint son terme et la perception ne parvient plus à éveiller de réaction organique.

A l'avis de l'auteur, le passage de la conscience à l'inconscience peut être absolu. Quelques psychologues, pourtant, croient que l'appréhension directe enveloppe toujours de la conscience. Nous ne percevons pas seulement les objets par la vue ou l'ouïe ; nous allons, nous nous tournons vers eux, nous nous tenons près d'eux, debout ou assis, nous les manipulons. Par suite, bien que le sentiment de familiarité ait disparu, le son ou la vue nous fera prendre une certaine attitude du corps dont la représentation sensorielle ou l'image constitue notre appréhension de l'objet. Telle est la théorie. La principale objection qu'on peut lui adresser est qu'elle semble confondre reconnaissance et signification.La chose essentielle dans la reconnaissance,

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-comme en témoignent les expériences, est un sentiment, le sentiment de familiarité ; les sensations associées qui naissent de l'attitude du corps, de l'action que nous exerçons sur l'objet, peuvent aider à rendre cette reconnaissance précise mais ne la constituent pas. Aussi nous pouvons difficilement prétendre que ces sensations constituent la reconnaissance (appréhension directe) après la perte du sentiment.Les contextes kinesthésiques sont les véhicules habituels de la signification : ils peuvent représenter un objet : une plume ou même, en un certain sens, ma plume ; ils ne peuvent la représenter comme ma plume familière. Il n'est pas difficile de donner à cette objection une forme concrète. Un vieux complet va chez le dégraisseur, on envoie à réparer une vieille machine à écrire ; quand ces objets nous reviennent, nous pouvons dire que ces vêtements doivent être les nôtres puisque nous nous y sentons à l'aise, que la machine doit être à nous puisque nous savons nous en servir sans hésitation mais, ajoutons-nous, nous ne les aurions jamais reconnus. Ce qui veut dire que les complexes kinesthésiques leur donnent une signification et même les rapportent d'une façon précise à notre passé ; mais ils n'impliquent pas nécessairement la reconnaissance. Et si cela est vrai, il n'y a aucune raison pour qu'ils enveloppent ou constituent l'appréhension directe qui, par hypothèse, dérive de la reconnaissance. Cette théorie implique que lorsque le sentiment de familiarité est parti, rien ne reste que la signification ; l'auteur soutient que l'appréhension directe n'est pas identique à la signification.

On peut du reste adresser à cette thèse une autre objection plus générale : c'est qu'il y a maintes perceptions dans lesquelles la kinesthésie ne joue aucun rôle discernable. Je vois le même paysage, chaque jour, de la fenêtre de ma chambre, et je Y appréhende directement comme le même paysage. Il est vrai que je le regarde, que je me tourne vers lui ; mais je le vois sous des angles si différents, dans des positions de ma tête et de mes yeux si variées que les éléments kinesthésiques doivent, pour le moins, être extrêmement variables ; et en fait, les mouvements des yeux sont rarement conscients et les sensations dues aux mouvements de la tète et du corps sont, d'ordinaire, incorporées dans d'autres perceptions. De plus, il y a des cas d'appréhension directe, dans les expériences de laboratoire, où l'on ne peut découvrir trace de kinesthésie.

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Troubles d'appréhension. Il est intéressant de noter ce qui arrive dans la conscience lorsque l'appréhension directe est pour quelque raison empêchée. Nous regardons notre encrier et nous constatons que la plume que nous y laissons toujours a disparu : nous jetons un coup d'œil dans la salle à manger et nous découvrons qu'un tableau qui est toujours suspendu au mur, n'est plus là. Nous n'avions plus l'habitude de reconnaître plume ou tableau : ils étaient l'un et l'autre devenus trop familiers. Mais maintenant qu'ils sont partis, la « situation » nous choque : nous nous sentons désemparés, nous éprouvons un sentiment de désagréable surprise. L'observation est importante en ellemême ; elle montre que, lorsque l'organisme s'est adapté à un certain complexe de stimuli, le maintien de cette adaptation dépend de la persistance de ce complexe : un changement négatif, la disparition de certains éléments créent une situation nouvelle à laquelle l'organisme réagit dans son ensemble. Mais il y a un autre phénomène qui, peut-être, est plus important encore. Au moment du trouble de la conscience, avant même qu'apparaisse le sentiment désagréable, le sentiment « de naturel » (0/ course feeling), jaillit avec une force inaccoutumée ; c'est comme si, un court instant, nous revenions en imagination à une reconnaissance de l'objet disparu ; le sentiment n'est pas intense si on le compare à un type net ; il n'est pas aussi fort que le sentiment de familiarité proprement dit, mais il est plus accentué que les formes intermédiaires qui vont de la reconnaissance à l'appréhension directe. C'est, d'ailleurs, une bonne occasion pour l'introspection de saisir un processus fuyant, qu'il est bien difficile de faire apparaître artificiellement dans toute autre condition.

§ 117. La conscience mémorielle. — Jusqu'ici, nous n'avons rien dit du côté conscient de la mémoire. Nous avons parlé d'impression, de tendance associative, de conservation et nous avons parlé d'images, d'idées et d'associations d'idées ; mais l'image n'est pas en elle-même une image-souvenir, ou une idée-souvenir et aucune association ne porte nécessairement l'estampille de la mémoire. Une idée ne nous apparaît comme souvenir que lorsqu'un sentiment de familiarité accompagne son apparition dans

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la conscience. Et la conscience mémorielle est, en fait, la conscience récognitive, avec cette seule différence que le processus focal, le processus dont on se souvient, est une idée et non plus une perception. Une idée est un souvenir si elle est accompagnée d'un sentiment de familiarité ; et une idée est un souvenir déterminé si elle est située et datée par les réactions organiques et les idées associées.

La conscience dans laquelle se trouve l'idée-souvenir peut présenter le type de l'attention primaire ou de l'attention secondaire (p. 278) et nous pouvons distinguer, en conséquence, une mémoire passive (remembrance) et une mémoire active (recollection). Ces deux types de conscience sont « discursifs », c'est-à-dire qu'ils sont caractérisés par un continuel déplacement de l'attention, des changements d'imagerie, un jeu variable d'associations. La mémoire passive se dégrade insensiblement en rêverie ou rêve diurne et par là même se transforme en imagination ; la mémoire active devient une attitude de recherche, d'enquête et par là même se change en pensée réfléchie. Entre ces deux types extrêmes, il y a une longue série de formes intermédiaires.

L'emploi des syllabes sans signification, bien qu'il nous ait ramenés de la signification logique au fait psychologique, et nous ait aidés à briser le schématisme de la psychologie traditionnelle de l'association, a néanmoins rendu à la psychologie un mauvais service. Il a tendu à nous faire insister plutôt sur l'organisme que sur l'esprit ; les recherches ont été orientées vers le problème de l'action de système nerveux plutôt que vers celui de la nature de la conscience mémorielle. La connaissance acquise selon cette méthode, a sans doute une haute importance pour la psychologie et nous l'avons montré dans les paragraphes précédents, mais le caractère défini du résultat, le désir exclusif de démêler l'enchevêtrement des tendances associatives, la possibilité de donner aux résultats une forme quantitative, tout cela a rejeté au dernier plan le problème plus immédiatement psychologique de la description de la conscience mémo-

rielle. Les études introspectives sont relativement, rares et toute généralisation semble ainsi prématurée.

Pourtant il faut dire quelques mots de la question. Si nous considérons d'abord la conscience type de la mémoire active, nous y trouvons ce qu'on peut appeler, en langage figuré, comme une reconstruction le long de la ligne de moindre résistance. Ainsi, lorsqu'il essaie de se rappeler un groupe de formes visuelles non significatives, et de les tirer du fond de sa mémoire, le sujet ne part pas d'une image toute faite. Il peut n'avoir d'abord en sa conscience qu'un fragment d'image ou môme n'en avoir aucune. Lorsqu'il commence à se souvenir, le sentiment de reconnaissance apparaît aussitôt, rejetant tel élément, accueillant tel autre, et il demeure dans la conscience pour déterminer le cours entier du rappel et la nature du produit final aussi bien que pour réagir à ce produit quand il est présent sous forme d'une perception. Un autre trait très caractéristique de la conscience du rappel actif est l'attitude émotive : on sent que le rappel sera facile ou malaisé ; cela peut également intervenir aussitôt que le premier indice, par exemple une vague image visuelle de position, s'est manifesté. Ce qui se dessine alors, ce n'est pas une reproduction, une copie de la perception originale, qui se restaure grâce à la conservation ; c'est une reconstruction, la construction d'un résultat particulier qui est accepté à la place de l'original.

Si les figures qu'on cherche à se rappeler sont celles de dessins d'objets familiers, le principal indice pour la mémoire active peut être une image visuelle. Mais les détails sont encore élaborés par un processus reconstructif. Les critères qui font accepter le souvenir sont les suivants : la reconnaissance directe d'une image ; la clarté relative de l'imagerie (mais ce critère est sans effet quand il s'oppose à un sentiment même très faible de reconnaissance) ; l'absence d'imagerie rivale et la connaissance générale qu'a le sujet des objets représentés. Ici donc, nous sommes entraînés très loin de la simple reproduction.

Néanmoins, la reconstruction suit la ligne de moindre résistance nerveuse. Il y a une tendance, autant que le permet la constitution du sujet, à rappeler les images selon les modalités de leur perception originale : une perception visuelle est rappelée à l'aide d'images visuelles, une perception auditive à l'aide d'images . Les associations verbales familières, en par-

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