‹ Manuel de psychologieChapitre 120 sur 142 · ILLUSIONS DR LA RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

ILLUSIONS DR LA RECONNAISSANCE

Il est ainsi arrivé à la plupart des gens d'éprouver accidentellement ce qu'on appelle fausse reconnaissance ou paramnésie, « sentiment que tout cela s'est déjà produit, » et qui dure quelques secondes bien qu'on sache parfaitement que l'expérience est nouvelle. On a cherché bien des explications à ce phénomène. Il survit rit le plus souvent après des périodes d'émotions violentes ou dans un état de fatigue mentale extrême, c'est-à-dire à des moments où les tendances associatives ont une faiblesse inaccoutumée. Et il semble dépendre essentiellement d'une dissociation de processus qui sont, en général, unis dans un même présent conscient. Supposons le cas suivant : vous êtes sur le point de traverser une rue fréquentée et vous jetez un rapide coup d'œil dans les deux directions opposées afin de vous assurer un passage sans danger. Mais votre attention est attirée un instant par l'étalage d'un magasin : vous vous arrêtez juste un moment pour jeter un coup d'œil à cet étalage avant de traverser effectivement la chaussée. La paramnésie peut alors se produire : vous avez l'impression que vous avez déjà traversé la rue : le coup d'œil préliminaire qui, d'habitude, est associé au passage réel dans une expérience unique, globale, est disjoint de ce passage grâce à la faiblesse anormale des tendances associatives et apparaît à la conscience comme le souvenir d'un passage antérieur. Et, lorsque vous traversez, vous vous dites : « Mais je viens juste de traverser cette rue ! » Votre disposition nerveuse a séparé deux phases d'un même processus : l'un est rejeté dans le passé ; l'autre, par le jeu régulier des lois de la mémoire, éveille le sentiment de familiarité.

Le même affaiblissement des tendances associatives peut faire qu'un mot familier, significatif, se détache comme un vocable nouveau, dépourvu de toute signification. Ce phénomène est pour celui qui l'éprouve très désagréable mais il perd son étrangeté lorsqu'on le reproduit expérimentalement. Répétez un mot un certain nombre de fois en prêtant une attention soutenue au complexe auditivo-kinesthésique. Le mot finit par perdre toute signification : la direction de l'attention a déterminé une sorte de rétrécissement hypnotique de la conscience, le contexte associatif du mot est coupé et la perception pure reste seule.

Cette perte de signification peut encore se produire sur une plus large échelle dans l'état connu sous le nom de dépersonnalisation. Il y a des moments de profonde dépression, de lassitude

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et de fatigue extrême où le monde tout entier nous semble nouveau et étrange, plutôt négativement que positivement, nouveau et étrange comme un monde obscur de rêve, dans lequel les choses sont comme des peintures, les hommes comme des automates peints ; nous entendons alors notre propre voix, nous contemplons nos propres actions comme le feraient des spectateurs étrangers et indifférents. Dans ces états, le contexte normal et le sentiment normal de familiarité font totalement défaut. Les réactions organiques, kinesthésiques et autres ont disparu : la disposition corticale qui nous adapte au monde extérieur s'est désagrégée. Nous ne savons rien sur le détail des modifications physiologiques de la dépersonnalisation, mais elle a évidemment des rapports avec le phénomène en apparence opposé de fausse reconnaissance. Il y a d'autres illusions de la mémoire, qui dérivent naturellement du cours de l'image et de la structure de la conscience mémorielle, mais nous n'avons pas besoin de les mentionner ici.

LECTURES COMPLÉMENTAIRES

§ 112-120. H. Ebbinghaus, Psychologie, I, 1905, 633 sq. ; W. Wundt, Phys. Psych., III, 1903, 581 sq. 628 sq.; Die Kunst, 1908.

§ 112. Sur l'évolution de l'image, J. Philippe, Sur les transformations de nos images mentales : Revue Philosophique, XLIII, mai 1897, 481 sq. ; Sur l'image consécutive mémorielle, G. T. Fechner, Elemente der Psychophysik, II, 1907, ch. xvli (b). Sur la tendance perse vérative, G. E. Mû lier et A. Pilzecker, Experimentelle Beitràge zur Lehre vom Gedàchtniss, 1900, 58 sq.

§ 114. F. Galton, Jnquiries into Human Faculty and its Development, 1883 (réimprimé dans Everymarfs Library, n° 265) ; E. B. Titchener, Expérimental Psijchology, I, n, 1901, 387 sq. ; A. Fraser, Visualisation as a Chief Source oj the Psychology of Hobbes, Locke, Berkeley and Hume, dans American Journal of Psychology, IV, 1891, 230 sq.

§ 115. E. A. Mac C. Gamble et M. W. Calkins, Die Reproduzierte Vorstellung beim W iedererkennen und beim Vergleichen, dans Zeits. /. Psychol, XXXII, 1903, 177 sq. ; XXXIII, 1903, 161 sq.

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§ 117. Cf. une série d'articles de F. Kuhlmann, American Journal of Psychology, XVI, 1905, 337 sq. ; Psychol. Rev., XIII, 1906, 316 sq. ; Journal Phil. Psychol. Sa. Methods, IV, 1907, 5 sq. ; American Journal of Psychology, XVIII, 1907, 389 sq. ; XX, 1909, 194 sq.

§ 118. On trouvera des références sur les recherches courantes et un exposé des expériences sur lesquelles s'appuie surtout ce paragraphe, dans un article de C. W. Perky, Amer. Journ. of Psychol., XXI, 1910, 422 sq. Sur les sensations secondaires, voir B. Sidis, Psychol. Rev., XV, 1908, 44 sq., 106 sq. Sur les voies conductrices centrifuges W. Wundt, Principlcs of Physiol. Psych. (traduction anglaise des Grundzùge), I, 1904, 151, 159, 182, 184, 186, 189.

§ 119. T. Ribot, Essai sur V imagination créatrice, 1908 ; E. Lucka, Die Phantasie, eine psychologische Untersuchung, 1908.

§ 120. G. Heymans, Eine Enquête uber Depersonnalisation und « Fausse Reconnaissance », dans Zeits. f. Psych., XXXVI, 1904, 321 s. ; XLIII, 1906, 1 sq. ; J. Linwurzky, Zum Problem des faischen Wiedererkennens {déjà vu), dans Archiv. f. d. ges. Psych., XV, 1909, 256 sq.

§ 121. L'expérience de réaction. — En l'année 1796 (1), l'astronome attaché à l'observatoire de Greenwich se vit obligé de renvoyer un aide, compétent par ailleurs, mais qui, l'année précédente, avait pris l'habitude de noter les passages d'étoile une demi-seconde trop tard et qui en était, par la suite, arrivé à se tromper de presque une seconde. L'aide disparut mais l'erreur à laquelle on ne fit pas attention pendant un quart de siècle, devint ensuite le sujet d'une longue discussion scientifique et sous le nom de différence personnelle ou ^équation personnelle donna naissance à l'étude psychologique des temps de réaction.

Une réaction au sens technique dans lequel nous emploirons ce mot, est un mouvement fait en réponse à un stimulus externe. Une réaction simple est un mouvement de réponse directe à un tel stimulus. Dans l'expérience de réaction, nous soumettons le sujet à une forme d'excitation disposée à l'avance ( par exemple,un éclair lumineux) et il doit y répondre par un mouvement convenu (il doit, par exemple, lâcher le bouton d'une clef télégraphique que presse son index). On emploie des instruments qui permettent de mesurer le temps écoulé entre l'apparition du stimulus et l'accomplissement du mouvement de réponse. C'est ce temps qu'on appelle temps de réaction, et quand il s'agit d'une réaction directe, temps de réaction simple.

L'expérience peut se faire d'une façon plus compliquée tant du côté du stimulus que du côté du mode de réaction.

(1) N. Maskelyne, Astronomical observations made at the Royal Observahry at Greenwich, 1796, III, 339.

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