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GENÈSE DE L'ACTION

différence : le mot suggestion est pour nous non pas un terme descriptif, mais un terme explicatif : sa définition doit être demandée non à la psychologie mais à la physiologie. Une suggestion est un stimulus, externe ou interne (p. 53), accompagné ou non de conscience, qui déclenche une tendance déterminante. L'instruction de réagir, dans l'expérience classique, établit une tendance déterminante qui, traversant la phase centrale, lâche le mouvement de réaction. Qu'est-ce qui a permis à l'instruction d'être acceptée si f-cilement ? Une suggestion antérieure : le sujet vient au laboratoire pour m evoir des instructions, il est tout prêt à recevoir des ordres. Qu'est-ce qui l'amène au laboratoire ? Une autre suggestion antérieure : le désir d'apprendre la psychologie, le fait que certains de ses amis ont décidé d'y venir. Qu'est-ce qui l'a conduit à choisir le cycle d'études universitaires qui comprend la psychologie ? Qu'est-ce qui l'a conduit à choisir cette Université ? Qu'est-ce qui l'a amené à entrer dans une Université quelconque ? Tous ces résultats sont dus à la suggestion, à un certain stimulus, à une certaine « situation » qui déclenchent des tendances déterminantes. Le système nerveux, plastique comme il est, peut adopter tel ou tel arrangement et cela lui est aussi naturel que sa plasticité génén le. On dit que le Dr Johnson répondit un jour à des arguments idéalistes en lançant une pierre d'un coup de pied. Son action révélait une disposition nerveuse qui semble être innée dans notre cerveau et faire partie des dons naturels de tout être humain : \n disposition qui nous détermine à prendre le monde de la perception pour un monde d'objets externes, de choses réelles. Entre de telles tendances générales et profondes et la tendance fugitive et spéciale établie par l'instruction d'une expérience de réaction, on trouverait tous les formes intermédiaires possibles.

§ 125. La genèse de Vaction. — Nous avons, dans le paragraphe précédent, présenté une analyse grossière de l'action typique. Peut-être aurions-nous mieux fait de l'appeler une action schématique. Car l'action typique doit être une sorte de norme ou d'étalon auquel toutes les actions individuelles se rapportent, dont elles s'approchent et dont elles s'écartent ; et pour la décrire, il faut avoir

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classé, selon leurs degrés de parenté, les différentes actions que nous découvrons dans notre expérience. Mais tout essai pour classer les actions nous conduit de l'analyse à la genèse. L'action qui, par, sa représentation consciente, appartient au domaine de la psychologie, n'est qu'une phase dans un courant de transformation consciente ; toutes les actions changent, en tant qu'événement conscient, avec la répétition. De plus, puisque le mécanisme du mouvement corporel est en partie hérité et seulement en partie acquis, la classification des actions, pour être . complète, nous transporte au delà du développement individuel, dans l'évolution de la race. Nous sommes ici sur un terrain glissant ; mais c'est un terrain qu'on ne peut se dispenser de traverser, du moins dans l'état actuel de la psychologie.

Quel était donc le caractère des premiers mouvementsorganiques ? Psychologues et naturalistes apportent deux réponses. La première est que la conscience est aussi vieille que la vie animale (p. 26) et que les premiers mouvements des premiers organismes étaient des mouvements conscients. C'est cette réponse qu'accepte l'auteur. L'autre est que la conscience n'est apparue qu'après la vie et que les premiers mouvements étaient par conséquent, des mouvements inconscients, de la même nature que le réflexe physiologique.

Il est indispensable de bien comprendre comment le problème se pose. Les termes de l'alternative sont : mouvement avec conscience, mouvement sans conscience. Ils ne se présentent pas comme on les énonce souvent : action consciente, réflexe mécanique. Toutes les actions, du point de vue biologique, sont mécaniques, c'est-à-dire que toutes peuvent, par hypothèse, être expliquées (et il" y a toutes chances pour qu'elles le soient un jour) en termes physico-chimiques.L'antithèse de l'action consciente n'est pas l'action mécanique mais l'action inconsciente ; l'antithèse du réflexe n'est pas l'action consciente ou volontaire, mais l'action complexe, coordonnée. On aurai

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évité nombre de discussions si l'on n'avait pas perdu de vue ces distinctions élémentaires.

L'auteur, donc, croit avec Wundt (1), Ward (2) et Cope (3) que les premiers mouvements étaient des mouvements conscient et que tous les mouvements inconscients de l'organisme humain, même les mouvements automatiques du cœur et des intestins, proviennent d'anciens mouvements conscients. Sur quels faits s'appuie cette hypothèse ?

Il y a tout d'abord un argument tiré de l'analogie avec la vie de l'individu. Nous apprenons à nager, à monter à bicyclette, à dactylographier, à jouer d'un instrument avec une intention consciente, et avec un constant accompagnement, de conscience ; plus tard, lorsque, nous avons assez de pratique, nous accomplissons tous ces actes inconsciemment. Si les mouvements que nous appelons « actions volontaires » peuvent dégénérer en «réflexes secondaires » au bout de quelques semaines, de quelques mois ou de quelques années, il est au moins possible que les réflexes physiologiques profondément fixés en nous, aient eu des ancêtres conscients dans l'histoire de la race. En second lieu, il ne semble y avoir aucun réflexe, secondaire ou primaire, qui ne puisse, dans certaines conditions favorables, être soumis au contrôle cortical et être ainsi dirigé par une intention et accompagné de conscience ; nous pouvons tous suspendre notre respiration, mais certains de nous peuvent faire plus encore et modifier les battements de leur cœur, dilater ou contracter leurs pupilles, accélérer ou ralentir les mouvements péristaltiques. Cet état de choses est intelligible si nous l'interprétons comme un retour à un stade antérieur, analogue à la direction consciente de la bicyclette ou au contrôle conscient de nos mouvements de natation ; par contre, il n'est pas facile de l'expliquer si nous croyons que les réflexes sont antérieurs à la conscience. En troisième lieu, il y a certains mouvements réflexes, mouvements expressifs de l'émotion, qui seraient tout

(1) W. Wundt, Physiol. Psych., III, 1903 279. Voir Die Enttvicklung des Willens dans Essays 1906, 318 sq.

(2) J. Ward, art. Psychology dans Encycl. Brit., XX.1886, 43.

(3) E. D. Cope, The origin of the Fittest, 1887, 395, 413, 447. Les essais de Cope sont les plus intéressants car il semble avoir élaboré ses idées du seul point de vue biologique sans se rapporter à ia psychologie contemporaine. Leur origine biologique ne nous intéresse pas ici.

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à fait inintelligibles si nous ne leur supposions pas un lointain ancêtre conscient. Le mépris orgueilleux se révèle par un plissement dédaigneux de la lèvre. Pourquoi ? « Nos ancêtres semi humains découvraient leurs canines quands ils se préparaient au combat et c'est encore ainsi que nous faisons lorsque nous nous sentons devenir féroces, que nous nous moquons de quelqu'un ou que nous le défions sans avoir aucunement l'intention de l'attaquer à coups de dents » ; le ricanement est une forme lointaine et atténuée du grognement, signe précurseur d'un cruel coup de dents contre l'ennemi (1). L'homme furieux se lance d'ordinaire tête baissée ; ce qui semble paradoxal puisqu'il expose ainsi sa tête aux coups ; mais cette attitude s'explique si nous acceptons le point de vue de Darwin : ce serait une survivance de l'attitude de l'homme primitif qui combattait à coups de dents. On peut aisément citer nombre d'exemples analogues. En quatrième lieu, nous pouvons noter que les réflexes primaires ressemblent aux réflexes secondaires par ce qui les caractérise en tant que mouvements ; ils sont définis, nets, précis. Mais si les réflexes secondaires acquièrent ces qualités à mesure qu'ils perdent le caractère conscient, ne ne pourrait-il pas en avoir été de même pour les réflexes primaires ?

Les arguments que nous venons de citer proviennent de sources variées : sans doute, on peut apprécier chacun d'eux difficilement, mais, pris en bloc, ils constituent un ensemble impressionnant de présomptions. Du côté adverse, on a fait bien peu d'efforts pour rassembler des arguments spéciaux. Il paraît naturel et même évident que la forme la plus simple de mouvement, le réflexe physiologique, doive aussi avoir été la première ; il semble naturel que l'esprit, la couronne et la fleur de la vie, ait dû apparaître plus tard, dans l'histoire du monde, que la vie elle-même ; et cette vraisemblance est devenue, pour la théorie, une vérité prouvée. L'opinion que la vie et l'esprit se sont manifestés en même temps s'est élevée comme une protestation contre la théorie plus généralement admise, mais non démontrée de la priorité du mouvement inconscient et les représentants de cette dernière hypothèse n'ont pas encore

(1) Ch. Darwin, The expression of the Emotions in Man and Animais, ch. x, 1800, 264. Le lecteur doit se rappeler la note de la page 415.

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relevé sérieusement le défi. S'ils croyaient devoir apporter des arguments en faveur de leur conviction, ils diraient sans doute que 1 esprit est apparu sous la pression de circonstances graves lorsqu'où la tension nerveuse était à son maximum, et que les processus nerveux étaient hésitants. Mais, si nous laissons de côté l'objection que les expressions « tension nerveuse » et « hésitation nerveuse » sont de pures métaphores, si nous négligeons le fait que les processus mentaux peuvent être extrêmement intenses quand l'organisme n'est en aucune façon dans un état de perplexité : (pensez au plongeon dans l'eau froide un jour d'été ; à la jouissance de la musique après qu'on a été longtemps sevré de tout plaisir esthétique, au chagrin que nous cause la perte d'un ami cher), si nous laissons, dis-je, toutes ces considérations de côté, une question se pose : « D'où vient ce pouvoir qu'aurait l'organisme de se transformer, sous l'influence du désarroi, d'un organisme physiologique en un organisme psycho-physiologique ? La machine organique a marché, un certain temps, sans conscience ; la voilà aux prises avec des difficultés ; elle les surmonte par un réajustement nerveux qui se double de conscience. Ne faut-il pas que la conscience ait été présente, en puissance ou en germe, avant qu'apparaissent ces difficultés ?

Nous pouvons naturellement faire appel à notre connaissance de l'enfant et de l'organisme primitif et essayer d'interpréter leurs mouvements à la lueur des nôtres ; cet appel direct doit être décisif. Mais nous ne pouvons pas espérer un prompt verdict. Le bébé, en particulier, forme incomplète d'un organisme d'un développement très élevé, incarne deux courants de développement, l'un philogénétique, l'autre ontogénétique, avec leurs modalités les plus complexes. L'enfant nouveau-né s'agrippe à votre doigt et se suspend de tout son poids par les bras ; quelques années plus tard il se suspendra d'une façon semblable à la barre fixe. L'exercice conscient de gymnastique qu'exécute le petit garçon est-il lié génétiquement au réflexe primitif du bébé ? Sans doute, dans une certaine mesure,le bébé et le petit garçon sont tous deux, par leur origine, de petits singes ? Mais le petit garçon ne conserve pas le réflexe du bébé et son action est consciente ; le réflexe disparaît, fait place à d'autres formes de mouvements : si, par exemple, vous présentez votre doigt à

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un bébé plus âgé, il le portera à sa bouche ; l'action du petit garçon est due à la suggestion. Ainsi, si l'exécution des deux mouvements est conditionnée par un héritage ancestral, le deuxième mouvement n'est pas le développement direct du premier, et nous nous tromperions lourdement en concluant de la ressemblance extérieure des deux actions à leur continuité dans l'ontogenèse.

De récentes études sur le comportement des organismes les plus simples ont abouti à des résultats très divergents, selon que les auteurs ont fait du stimulus ou de l'organisme l'objet essentiel de leurs travaux. Lorsqu'on porte son attention sur le stimulus et qu'on cherche à déterminer l'effet direct sur le mouvement de la lumière, de la chaleur, de la gravitation, l'organisme peut apparaître comme un faisceau de tropismes, de réponses motrices directes et uniformes. Lorsqu'on porte son attention sur l'organisme, qu'on part de son comportement global et qu'on tente de le réduire à un certain nombre de réponses élémentaires, on trouve que « ces organismes inférieurs posent des problèmes qui ne diffèrent pas en nature de ce que nous trouvons chez les animaux supérieurs. Aux mêmes stimuli, différents organismes réagissent différemment ; différents individus de la même espèce réagissent différemment, et même un seul individu réagit différemment aux différents moments (1) ». La méthode analytique qui procède du comportement d'ensemble à la réaction élémentaire est, sans aucun doute, au début des recherches, plus digne de confiance que la méthode synthétique qui cherche à reconstruire un comportement complexe en partant des éléments les plus simples ; pour conclure, le moins que nous puissions dire c'est que l'observation des organismes inférieurs n'est pas défavorable à notre propre théorie de l'action.

Une difficulté spéciale se présente pourtant : c'est le problème du premier mouvement, du premier organisme mobile, ou du premier mouvement vital qui s'est manifesté sur notre planète. Par hypothèse, ce mouvement fut conscient ; mais comment l'organisme était-il suggestible ? Il est le premier organisme : il n'a pas de passé. Nous devons supposer que l'or-

(1) H. S. Jennincs, Diverse ideals and convergent conclusions in the Study of Behaviour in lower Organisme. Amer. J. of Psych., XXI, 1910, 368.

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