‹ Manuel de psychologieChapitre 127 sur 142 · GENÈSE DE L'ACTION · texte numérisé non relu

GENÈSE DE L'ACTION

ganique est né de l'inorganique, que les êtres vivants dérivent des choses non vivantes ; mais nous ne sommes pas obligés de croire que la transition a été brusque. Au contraire il est probable que la nature (si nous pouvons employer cette métaphore) a fait de nombreux essais de vie avant de réaliser una forme stable, capable de se maintenir ; qu'il y a eu beaucoup de stades intermédiaires entre le non- vivant et le vivant, beaucoup de formes imparfaites d'êtres semi-vivants, partiellement vivants, instables et par suite héphémères, mais qui n'en ont pas moins servi de transition entre le monde inorganique et le monde organique. En conséquence, le premier être vivant aurait déjà eu un passé, une ascendance semi- vivante et ce passé l'aurait modelé, lui aurait imprimé sa direction, sensible par certains côtés, insensible par d'autres, bref, aurait fait pour lui, d'une façon rudimentaire, ce que notre ascendance fait pour nous d'une façon infiniment plus compliquée. Ainsi la difficulté est aplanie, sans doute grâce à une hypothèse, mais grâce à une hypothèse qui, du moins, n'est pas en contradiction avec la théorie générale de l'évolution organique ; ce n'est du reste qu'avec des hypothèses qu'on peut résoudre des difficultés de cet ordre.

Admettons donc la théorie selon laquelle les premiers mouvements du premier organisme furent des mouvements conscients. Qu'arrive-t-il à la conscience d'action au cours de l'évolution ?

Un examen de nos propres actions montre qu'au cours de la vie individuelle cette conscience suit deux directions différentes. D'une part, nous élargissons sans cesse notre sphère d'action ; notre conduite devient de plus en plus complexe ; il y a une tendance à une coordination de mouvements de plus en plus compliquée et spéciale ; et la réalisation de cette tendance s'accompagne toujours d'une complexité croissante de la conscience, des attitudes et des processus mentaux connus sous le nom de choix, résolution, délibération, comparaison, jugement, doute. D'autre part, il y a tendance à la simplification du mouvement, et la réalisation de cette tendance est accompagnée par l'éva-

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nouissement progressif de la conscience. En un mot, la plasticité et la fixité subsistent côte à côte.

Si, maintenant ,il nous faut faire confiance à cette analogie, nous pouvons espérer trouver la même combinaison de plasticité et de fixité des réactions dans toute l'étendue du règne animal. Mais sans doute trouverions-nous les deux tendances combinées dans des proportions différentes. L'homme est éminemment plastique, éducable au plus haut degré. Peut-être, à l'autre extrémité de la hiérarchie des organismes, devrait-on constater une fixation rapide des mouvements qui ne laisse plus à la plasticité qu'une zone étroite. Or, nous trouvons, en fait, quelque chose de beaucoup plus intéressant ; nous trouvons que la ligne de descendance animale bifurque, l'une des directions conduisant à la fixité avec un minimum de plasticité, l'autre à la plasticité avec un manimum de fixité. Ainsi la conscience d'aôtion paraît avoir une double histoire dont les chapitres parallèles projettent une heureuse lumière les uns sur les autres.

Les zoologistes divisent le règne animal en deux grands groupes dont on peut remonter les lignes généalogiques distinctes jusqu'aux vers plats. L'une de ces lignes conduit, en passant par les vers non segmentés et les vers segmentés, aux insectes, aux araignées, aux crustacés ; l'autre, à travers différentes formes d'invertébrés, en grande partie éteintes, aux vertébrés et par là, finalement à l'homme. Les naturalistes qui étudient le comportement animal divisent également les animaux en deux grands groupes, ceux qui sont nettement plastiques dans leurs réponses aux stimuli, et ceux qui sont nettement fixés. Ce qui est intéressant pour nous, c'est que ces deux sortes de groupements coïncident. On a prétendu sériiusement que, par exemple,les fourmis et les abeilles sont de purs automates, des machines réflexes dépourvues de toute vie mentale ; et bien qu'on n'adopte pas généralement cette opinion extrême, il faut reconnaître que ces créatures sont très loin d'avoir l'intelligence que leur attribue le vulgaire.

Selon l'auteur, nous trouvons ici une nouvelle confirmation

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de notre théorie que la conscience est aussi vieille que la vie. La conscience d'action demeure la même, comme si elle était en équilibre, des protozoaires aux verts plats : à partir de ce stade, son développement suit deux directions divergentes : d'un côté la fixité nerveuse et la réponse inconsciente, de l'autre, la plasticité nerveuse et la réponse consciente. .Mais ces alternatives ne sont pas absolues : car la survivance des animaux exige à la fois fixité et plasticité : la divergence, comme on pouvait le prévoir d'après l'évolution commune qui la précède, se ramène à une différence dans l'importance relative des deux caractères et ne correspond pas à leur séparation complète.

On ne peut entrer ici dans plus de détails ni rechercher la proportion probable de fixité et de plasticité dans les diverses formes particulières, ou la raison qui a fait disparaître les types intermédiaires sur la ligne des vertébrés. Mais il est prudent d'ajouter ceci : les organismes inférieurs qui existent aujourd'hui ont, nous devons nous le rappeler, un passé ancestral sans doute aussi long que celui de l'homme. Ils peuvent être restés ce que, selon notre théorie, ils étaient originellement, des organismes psychophysiques ; mais ils peuvent aussi avoir perdu le papillotement d'esprit qu'ils possédaient tout d'abord et s'être figés en machines inconscientes. Si donc on apporte la preuve que tous les protozoaires sont inconscients (c'est peu probable, mais nous le supposons pour notre raisonnement), si, disions-nous, cette preuve pouvait être faite, notre théorie n'en serait pas ébranlée ; ce fait signifierait qu'au cours des âges les protozoaires ont traversé toute la distance qui sépare la plasticité de la fixité et qu'ils ont, par suite, perdu un caractère animal originel.

§ 126. Classification des formes d'action. — Notre étude de la genèse de l'action nous a montré que l'instabilité de la conscience d'action est un caractère primitif et universel, appartenant à la race comme à l'individu ; aussi n'a-telle pu nous en présenter un modèle typique. C'est pourquoi nous ne pouvons sans doute mieux faire que de recourir à l'action schématique de la page 457 : la conscience dont la prédétermination est représentée par l'idée de fin et la kinesthésie qui signifie « vous allez faire un mouve-

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ment », qui atteint son plein épanouissement avec l'appréhension d'un objet sous l'influence de l'idée de fin et qui s'achève avec la perception du résultat et les sensations provoquées par le mouvement. Un tel processus, déterminée par une cause unique et développant son cours de l'idée de fin ou de résultat à la perception de ce résultat, et de la kinesthésie anticipatrice à la kinesthésie qu'accompagne le mouvement accompli,est ce qu'on peut appeler une impulsion.

L'action impulsive dégénère, ensuite, d'abord en action idéo-motrice ou sensori- motrice, dans laquelle la prédétermination est inconsciente et la perception de l'objet déclenche aussitôt le mouvement. Si l'on nous dit : « Vous avez une chenille dans les cheveux ! » nous portons aussitôt la main à la tête pour faire tomber l'insecte. Nous participons avec intérêt à une conversation et, sans arrêter notre pensée, nous passons machinalement la main sur nos cheveux ; nous y trouvons une chenille ; nous nous écrions : i Ah, j'ai senti quelque chose ! » et nous la secouons. De ce niveau l'action impulsive peut descendre à celui d'un réflexe secondaire. L'auteur a la certitude d'avoir fait un mouvement pour localiser un insecte qui lui grimpait à la jambe et de l'avoir fait tomber, mais même savoir qu'il allait faire ce mouvement, qu'il l'a fait, que l'insecte s'était fixé à tel endroit et qu'il l'en a chassé.

L'impulsion peut évoluer dans le sens opposé et devenir un processus conscient plus compliqué. Une action peut être subordonnée à plus d'une détermination ; elle peut être l'expression de toute une hiérarchie de déterminations. Et elle peut résulter d'un conflit d'impulsions, tout comme l'attention secondaire résulte d'un conflit d'attentions primaires (p. 275 sq.). Nous avons alors ce qu'on appelle d'ordinaire une action volontaire, mais ce nom est employé dans des sens si variés qu'il vaut mieux l'éviter et parler d'action sélective. Celle-ci, à son tour, dégénère : d'abord en action idéo-motrice ou sensori-motrice, ensuite en réflexe. Le pianiste exercé lit une partition à première vue : la

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pensée de l'heure du courrier nous fait descendre l'escalier avec nos lettres. Ou encore, au niveau le plus bas, nos doigs se déplacent sur le clavier de la machine à écrire d'une façon toute automatique, pendant que notre attention est tout entière occupée par la signification de ce que nous écrivons.

Au § 76, nous avons expliqué le développement de l'attention secondaire en imaginant un animal doué de deux organes sensoriels. On pourrait figurer le conflit des impulsions, a tous ses degrés, par des faits réellement observés. Quand un jeune enfant se trouve nez à nez avec un chien inconnu, il se comporte comme s'il était tiré en avant, tiré en arrière par des ficelles : il va vers le chien, s'enfuit vers son père, s'approche de nouveau de l'animal, revient encore et ainsi de suite. Il est arrivé à l'auteur, incité par deux impulsions à fermer une porte à droite et à s'asseoir à son bureau, à gauche, de commencer un mouvement à droite vers la porte et, tout aussitôt, de retourner au bureau, sans avoir fermé la porte. Nous avons ici un conflit d'impulsions dans toute sa netteté. Il en va différemment bien que ces cas extrêmes soient reliés par une multitude d'intermédiaires, quand les impulsions dérivent d'un certain nombre de tendances déterminantes et associatives et quand elles portent sur une « situation » complexe. La psychologie a grand besoin de pousser plus avant ses analyses pour expliquerdes cas de ce genre. Cependant, nous pouvons dire, d'après les résultats des expériences sur les réactions composées que là conscience n'est pas nécessairement aussi riche et aussi logiqu:1 que les ouvrages de psychologie ont l'habitude de la représenter ; les déterminations peuvent s'exprimer d'une façon fragmentaire et un vaste ensemble de considérations réfléchies peut se ramasser en une attitude consciente.

Le mécanisme de l'action sélective est compris, en principe. Il est différent de ce que nous pouvons appeler l'action volitionnelle dans laquelle une impulsion entre en conflit, non pas avec une autre impulsion mais. avec quelque constellation associative qui n'a pas rapport au mouvement. J'entends mon réveil sonner et je suis poussé à sortir du lit ; mais cette impulsion est nettement contrecarrée par l'idée d'une autre demi-heure de sommeil. Si je me lève, j'accomplis une action volitionnelle.

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Que s'est-il passé ? Et que se passe-t-il si je ne me lève pas ?

Dans les pauvres analyses de la réaction de choix cognilil que nous possédons, expérience dans laquelle il fallait réagir au blanc et laisser passer les autres stimuli (p. 448), l'instruction négative se présentait à la conscience soit comme une « assurance » que le stimulus présenté n'était pas celui auquel il fallait réagir, soit comme le sentiment d'une inhibition de mouvement, c'est-à-dire une pression plus forte sur la clef que le doigt lâchait dans le mouvement de réaction. On a décrit, voici quelques années, des expériences sur la réaction associative, dans lesquelles on donnait une instruction négative ; on montrait des images au sujet à qui l'on demandait de dire le premier mot qui lui viendrait à l'esprit, sauf si le mot était le nom de l'objet représenté ; ce nom ne devait pas être prononcé Malheureusement il n'y a pas eu d'introspection systématique pendant la phase d'attente. La phase centrale a révélé différents types de conscience. Ainsi le nom peut apparaître, en langage intérieur, avec une tendance à être prononcé ; puis vient la « pensée » (thought) qu'il ne faut pas le dire, et une inhibition des muscles de la gorge se produit ; c'est alors que l'association convenable est donnée. Parfois la pensée seule, parfois l'inhibition seule suffît à guider la réaction. Ou bien encore la pensée de l'instruction peut empêcher jusqu'à l'apparition du nom, lorsque l'objet a été reconnu ; ou bien le sujet change l'instruction négative en une consigne positive : il observe les détails de l'image qui lui est présentée, se demande ce qu'on peut faire avec l'objet et spécialise ainsi l'association. Enfin, nous avons du pur automatisme : le nom peut apparaître en langage intérieur, mais il est aussitôt supprimé sans que cette suppression soit représentée dans la conscience ; dans les cas extrêmes, l'appréhension de l'image déclenche immédiatement l'association appropriée.

Ces résultats sont intéressants en eux-mêmes ; ils nous montrent certains aspects conscients de la suppression d'une tendance déterminante par une autre. Ils nous servent aussi à comprendre l'action volitionnelle. Une instruction positive, nous pouvons le supposer, ouvre certaines voies nerveuses, mais en même temps en ferme d'autres ; elle agit non seulement d'une façon positive mais aussi d'une façon négative, par inhibition (p. 304). De même, une instruction négative ferme cer-

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taines voies, mais en même temps en ouvre d'autres : elle a également une action positive aussi bien qu'une action négative. Ainsi, la sonnerie de mon réveil n'a pas seulement ouvert la voie qui doit me faire lever ; elle interfère avec la disposition nerveuse, quelle qu'elle soit, qui me retient au lit ; tandis que l'idée d'une autre demi-heure de sommeil signifie non seulement le renforcement de cette disposition nerveuse, mais aussi un arrêt positif de la suggestion déclenchée par la sonnerie. La notion d'un mécanisme cortical à double face, à la fois positif et négatif, dissipe le mystère du conflit dans l'action volitionnelle ; il faut néanmoins ajouter, selon notre prudence habituelle, qu'on ne sait rien sur le détail d'un tel mécanisme.

Nous avons remarqué au § 103 qu'à l'origine les mots étaient des gestes ; la conscience de mot est donc une conscience d'action. Le langage et l'écriture sont, en fait, des actes symboliques ; et ils peuvent être des actions sélectives ou volitionnelles ou au contraire ils peuvent apparaître sous forme d'actions idéo-motrices ou réflexes. Apposer ma signature à un acte officiel est l'expression d'une détermination très complexe ; dans d'autres circonstances, si j'ai une plume à la main, du papier devant moi, pendant une réunion de comité, je puis me mettre à écrire mon nom à plusieurs reprises d'une façon tout à fait inconsciente. L'étude du geste en général est une étude de l'histoire des actions symboliques, et le symbolisme peut, à tout moment, réapparaître ; une certaine de poignée de main, un coup de chapeau à une certaine personne peuvent impliquer une réconciliation ou une reconnaissance à portée sociale ; ces gestes peuvent être ainsi aussi complexes dans leur détermination que la signature de l'acte. Il nous faut conclure de tout cela que ( ce qui est peut-être évident depuis longtemps pour le lecteur et ce qui se dégage de l'étude attentive de la détermination), dans un organisme aussi compliqué que celui de l'homme, le mouvement corporel n'est pas l'indication sûre de telle ou telle conscience d'action. Dire que « signer son nom est un acte volontaire », c'est-à-dire quelque chose qui peut être vrai mais qui, tout aussi bien, peut être faux ; cette signature peut, en effet,être le résultat d'une action sélective très élaborée, mais elle peut également être celui d'un réflexe secondaire.

Restent les actions qui mettent en jeu un mécanisme

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héréditaire et expriment une disposition nerveuse innée : les réflexes physiologiques et les mouvements instinctifs. Nous croyons que les premiers ont eu leur histoire dans le passé de la race comme les réflexes secondaires ont la leur dans le passé de l'individu. Les autres comprennent une grande variété de mouvements depuis des réflexes complexes ou des séries de réflexes jusqu'à des réactions d'ensemble accompagnées de processus conscients d'un caractère d'insistance très marqué. On n'a pas encore pu se mettre d'accord sur une définition de l'instinct non plus que sur sa place dans la hiérarchie des actions humaines, mais il semble qu"on puisse dire, sans crainte de se tromper, que le mouvement instinctif, quoi qu'il soit par ailleurs, débute toujours par le déclenchement d'une disposition héréditaire ; que la conscience d'instinct ressemble à la conscience d'impulsion mais qu'elle est plus riche d'éléments organiques ; et qu'il y a des rapports très étroits entre les réactions instinctives et émotives.

L'instinct a longtemps été un de ces mots à tout faire de la psychologie populaire ; maintenant encore il ressemble beaucoup au mot sentiment par sa signification vague et la multitude de ses acceptions ; il constitue ainsi un danger scientifique (pendant que le mot « sentiment » est sans danger), parce qu'on s'en sert constamment pour expliquer, pour désigner la cause d'une action ; les animaux agissent, dit-on, par « instinct », tandis que l'homme,au moins dans son activité spécifiquement humaine, agit « par raison ». Ce manque d'exactitude et cette confusion sont assez excusables, car les phénomènes de l'instinct sont nombreux et très complexes. Pourtant il nous faut être clairs, et nous atteindrons le plus aisément la clarté désirable en attribuant l'esprit aux deux grands embranchements du règne animal, avec leurs caractères opposés, chez l'un prédominance de la fixité, chez l'autre prédominance de la plasticité. Fixité dan- Les réponses signifie réponses au moyen da mécanismes nerveux hérités, réponses purement automatiques ; et c'est, en fait, chez les insectes que nous trouvons probablement les exemples les plus frappants d'actions,pure-

CLASSIFICATION DES FORMES d'aCTION" \-]5

ment instinctives. Plasticité dans la réponse signifie réponse au moyen de mécanismes nerveux acquis ; et c'est chez l'homme que nous trouvons les exemples les plus nombreux, les plus variés, les plus compliqués d'actions non instinctives. D'autre part, de même que nous n'avons pas eu de raisons pour supposer que, dans une des deux directions de l'évolution, la fixité ait entièrement remplacé la plasticité,de même nous n'avons pas lieu de rejeter l'idée que, dans l'autre direction, la plasticité repose sur un fond de fixité. A part l'absurdité logique d'une plasticité absolue, les faits nous amènent de plus en plu6 à croire à l'innéité de nos propres tendances déterminantes. Dans cette même mesure, nos actions sont instinctives.

Quant à l'existence d'une conscience de l'instinct, les opinions divergent. « L'idée de conscience doit être rigoureusement exclue de la définition de l'instinct » ; « toute définition de l'action instinctive qui n'insiste pas sur son aspect psychologique fait fausse route » : voilà comment s'opposent les auteurs qui font autorité en la matière ! Il vaut donc mieux faire appel aux faits. Et les faits nous montrent que les actions qui procèdent de déterminations innées (à l'erclusion des réflexes physiologiques), ressemblent à cet égard aux autres actions ; ils offrent tous les stades depuis celui de la pleine conscience jusqu'à celui de l'inconscience absolue. Il n'y a pourtant pas à douter que l'action instinctive, à mi chemin de son évolution, est accompagnée d'une conscience d'un type caractéristique et d'une grande complexité.

Si nous essayons d'ébaucher une grossière classification des instincts, nous trouvons au bas de l'échelle nombre de mouvements qui se dégradent en réflexes, tels que la toux, le sourire, l'éternuement, la déglutition, le fait de se diriger dans la rue, de battre la mesure pendant la musique ; ou encore chez le bébé, certains mouvements comme la succion, le fait de mordre, de saisir, de détourner la tête, de se dresser, de ramper, de marcher, de crier et de gazouiller. En haut de l'échelle, nous trouvons de grandes tendances générales : celle qui nous fait prendre le monde perçu pour un monde de choses réelles ; la tendance empathique qui nous fait personnifier tout ce qui nous entoure, les choses inanimées autant que les choses animées ; la tendance sociale qui nous rend imitateurs et crédules, « suggestibles » au sens étroit du mot (p. 458), la tendance à la

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division binaire (qui a d'étroits rapports avec l'opposition des deux pôles affectifs, plaisir et déplaisir), qui nous fait classer les choses par couples : bonnes-mauvaises, activespassives, etc. ; la tendance à se dépenser qui est une des principales causes du jeu et la tendance à nous laisser aller, responsable en grande partie de la paresse d'une vie routinière ; ce tendances et d'autres encore qui représentent des forces directrices générales, pèsent sur l'organisme plus fortement chez certains, plus faiblement chez d'autres, mais elles s'exercent dans quelque mesure sur nous tous ; elles se réalisent ou s'expriment en des occasions très diverses et sont accompagnées des processus conscients les plus variés. Entre ces deux formes extrêmes se répartissent les tendances que nous pouvons appeler proprement instincts : la peur, l'amour, la jalousie, la rivalité, la curiosité, la combativité, la répulsion, l'humilité, l'assurance, etc. On n'a pas encore donné de liste complète, avec des exemples vérifiables ; on n'a pas encore entrepris d'analyse exacte de la conscience d'instinct. En général, cette conscience appartient au type de la conscience d'action : elle diffère de la conscience impulsive en ce qu'elle comprend des complexes massifs de sensations organiques ; elle change à mesure que l'action se répète,et se réduit peu à peu à des formes d'action sensori- motrice ou au contraire s'enrichit par associations, selon les circonstances ; elle devient alors insensiblement une émotion. Du côté psychologique, la réaction instinctive est une réaction de l'organisme entier et non d'un organe isolé ou d'un seul membre. Les tendances déterminantes qui la sous-tendent peuvent être déclenchées non seulement par leurs stimuli propres, mais par des stimuli semblables (§ 107). Souvent, elles sont caduques, elles se développent dans une période déterminée de la vie individuelle pour disparaître ensuite ; elles sont sujettes à être inhibées ou renforcées à la fois par d'autres tendances déterminantes et par des tendances associatives, de sorte que leur expression motrice est extrêmement variable : et comme les tendances établies par une instruction (p. 458) elles peuvent se spécialiser et deviennent « systématiquement organisées autour de certains objets ou de certaines idées ».

On est malheureusement forcé de décrire tout cela à grands traits, bien que le plan et le programme d'une psychologie de l'instinct semblent assez clairs. Le terme est commun à deux

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sciences distinctes : la psychologie et la biologie ; et le résultat de cette communauté a été que les psychologues ont essayé d'écrire une biologie théorique et les biologistes de fa briquer une psychologie de l'instinct. Les mutuelles récriminations qui s'ensuivent sont d'une utilité douteuse pour la science. Ce que nous avons à faire, c'est de laisser la biologie formuler son propre problème et d'accepter la solution qu'elle nous en offre, tandis que nous-mêmes, en tant que psychologues, nous décrirons et nous expliquerons la conscience d'instinct.

Notre classification est maintenant complète : nous avons dessiné un arbre généalogique de l'action et nous y avons marqué la place génétique de chaque mode d'action. Mais que le lecteur ne prenne pas trop au sérieux ceUe classification. En mettant les choses au mieux, une classification (qu'il s'agisse des perceptions, des associations, des actions, etc.) n'est pas de la psychologie mais seulement une introduction plus ou moins utile à la psychologie. Et, dans le cas qui nous occupe, l'analyse psychologique ne s'accorde malheureusement pas avec la classification habituelle. L'analyse part avec raison de l'expérience de réaction, mais les réactions à analyser n'ont pas été dirigées en accord avec les classifications courantes des formes d'action ; l'analyse a plutôt procédé, selon les vieilles méthodes, de la réaction simple à la réaction complexe, comme si l'expérience de réaction était une chose à part. D'un autre côté, nos classifications sont le fruit de la psychologie spéculative, non expérimentale : et l'introspection ne nous fournit aucune garantie de leur exactitude. Si bien que nous nous trouvons dans cette situation curieuse : nous possédons un assez vaste ensemble d'observations concernant la conscience d'action et un certain nombre de classifications des types d'action qui prétendent être complètes mais, malheureusement, nous ne pouvons faire coïncider observations et classifications. Dans ces conjonctures, nous ferons bien de recueillir les observations et de ne point nous fier aveuglément à quelque système de classification que ce soit.

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§ 127. La Volonté. — La division habituelle des phénomènes psychologiques en faits d'intelligence, de sentiment et de volonté est un legs de la psychologie du xvine siècle. Les termes sont encore en usage pour désigner les catégories de faits : l'intelligence correspond aux expériences qui reposent sur un fond de sensations ou d'images, le sentiment à l'ensemble de notre expérience affective, la volonté aux faits d'attention et d'action. Mais ces définitions sont extrêmement flottantes ; ainsi l'imagination est traitée dans les ouvrages récents sous les trois rubriques et la volonté est tantôt restreinte à l'attention secondaire et l'action sélective et volitionnelle, tantôt radicalement séparée de l'attention.

Il ne serait donc pas nécessaire de consacrer un paragraphe spécial à la volonté s'il n'y avait pas une conscience de volonté spécifique. Les sujets, dans l'expérience de réaction, rapportent sans hésiter que leurs réponses étaient ou n'étaient pas voulues. Le facteur essentiel de cette conscience de volonté paraît être une « acceptation » consciente de l'instruction.

Lorsqu'un stimulus étranger est introduit dans une série de réactions musculaires, le réacteur qui est préparé par la suggestion « Réagir aussi vite que possible » fait un mouvement de réponse mais il a conscience que son action n'est pas voulue. Lorsqu'on introduit un stimulus de même espèce que le stimulus régulier (par exemple une carte rouge au lieu d'une carte blanche), le réacteur peut ne pas savoir exactement si son action a été voulue ou non. En général, toute conscience qui est consciemment rapportée à une instruction acceptée par le réacteur est décrite comme une conscience de volonté. La volonté diffère ainsi, pour l'introspection, d'une part, de la conscience purement associative qui repose sur un jeu de tendances associatives, et d'autre part, de la conscience de commandement où il y a détermination mais non pas acceptation de la détermination. Dans la mesure où l'on a jusqu'à ce jour poussé l'analyse, cette acceptation apparaît comme une disposition organique {organic sel) qui supporte la signification : « Je suis d'ac-

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