‹ Manuel de psychologieChapitre 129 sur 142 · L'ÉMOTION · texte numérisé non relu

L'ÉMOTION

§ 128. La nature de l'émotion. — Supposez que vous êtes assis à votre bureau, occupé à votre besogne ordinaire ; vous avez vaguement conscience du roulement d'un tramway qui descend la rue ; et supposez que brusquement le roulement est interrompu par un cri déchirant. Vous sursautez, comme si ce cri était un signal convenu que vous attendiez ; vous vous précipitez dehors comme si votre présence dans la rue était une chose absolument nécessaire. Pendant que vous accourez, des idées fragmentaires passent par votre esprit : « un enfant », vous dites- vous peut-être en langage intérieur ; vous revoyez en un éclair quelque accident antérieur ; vous éprouvez quelques vagues impressions kinesthésiques qui résument à leur manière, toutes vos rancunes accumulées contre la Compagnie Générale des Tramways. Mais vous ressentez aussi une masse de sensations organiques qui s'imposent avec force : voua haletez, vous respirez convulsivement, votre précipitation vous a couvert d'une sueur froide, vous avez une affreuse nausée ; et pourtant, malgré le déplaisir intense qui submerge votre conscience, vous ne pouvez vous empêcher d'aller. En décrivant cette expérience, plus tard, vous diriez que vous avez été horrifié par un cri d'enfant ; les processus mentaux que nous venons d'indiquer constituent l'émotion d'horreur.

Une émotion est donc un processus qui occupe une certaine durée et qui est également caractérisé par un début soudain : l'émotion jaillit brusquement et s'éteint graduellement. C'est une conscience extrêmement complexe puisque son stimulus n'est pas un objet comme celui de la

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perception, mais une situation d'ensemble. C'est, d'un bout à l'autre, une conscience affective puisque la situation elle-même aussi bien que les sensations organiques de la réaction émotive sont nettement agréables ou désagréables. C'est une conscience organique « insistante », mais la proportion des éléments organiques et idéationnels varie beaucoup selon les émotions et les individus. Enfin, c'est toujours une conscience prédéterminée, procédant, dans le cas donné, vers un terme naturel : il y a pourtant à ce point de vue une grande diversité, car les tendances déterminantes auxquelles fait appel la situation émotive peuvent être presque entièrement instinctives, ou en partie instinctives et en partie acquises.

Nous possédons des comptes rendus très fouillés de « l'expression » de l'émotion et nous avons, pour ainsi dire, des schémas soigneusement élaborés de la conscience émotive, mais il n'existe pas, à la connaissance de l'auteur, de description systématique de l'émotion obtenue dans des conditions déterminées. En d'autres termes, nous ne disposons pas pour étudier l'émotion, d'une psychologie analytique de première main ; et c'est cette absence qui rend le chapitre des émotions, dans les manuels, d'une si triste lecture. On donne habituellement deux raisons de cette déficience ; en premier lieu, il serait impossible de produire l'émotion, dans le laboratoire : les émotions qui s'y manifestent sont artificielles, élavées, insipides ; en second lieu, nous n'avons pas de méthode pour étudier l'émotion, car lorsque l'attention se porte sur des processus affectifs, elle dissipe son propre objet (p. 232 sq.). Aucune de ces raisons n'est valable. Il n'est pas difficile avec un peu d'ingéniosité d'arranger, au laboratoire, des situations génératrices d'émotions diverses. Si ces émotions ne sont pas des plus intenses, il en est de même des émotions habituelles de la vie quotidienne, et si elles tendent à disparaître à mesure que se retrouvent les mêmes situations, c'est ainsi que se comportent aussi nos émotions de chaque jour. En outre, le laboratoire offre le grand avantage d'isoler les phénomènes : nous pouvons saisir l'émotion à l'état pur sans qu'elle soit altérée par des processus étrangers. D'autre part, Tintrospection affective n'a pas nécessairement besoin.

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que l'attention soit dirigée sur l'affection. Un ouvrage récent a montré que, lorsque l'attention se dirige sur le stimulus, sur la situation, un jugement affectif se produit immédiatement, de lui-même ; la qualité et l'intensité de l'affection déclenchent l'expression ou le compte-rendu qui lui correspond. Il suffit que les sujets aient reçu des instructions convenables et qu'ils soient affectivement prédisposés. Quand la prédisposition à exprimer les sentiments a été établie, c'est elle qui est actualisée par la présentation du stimulus et qui dicte le compte-rendu introspectif. Le sujet n'a pas tendance à décrire la situation en termes de sensations, si claires soient-elles. Mais en quoi consiste cette prédisposition ; dans quelle mesure s'oppose-t-elle (si toutefois elle le fait) à l'impression du stimulus du côté sensoriel ; avec quelle régularité peut-on la provoquer et comment varie-t-elle de sujet à sujet ? Nous ne savons répondre à ces questions mais le mécanisme de l'introspection affective est assurément tel qu'il est décrit ici.

Si notre psychologie descriptive de l'émotion est schématique plutôt qu'analytique, c'est tout simplement parce que la psychologie expérimentale n'a pas trouvé le temps ou n'a pas eu le courage d'entreprendre l'étude de l'émotion au laboratoire. Mais nous en posséderons bientôt des analyses comme nous commençons à avoir des analyses de la conscience d'action.

Sentiment et Emotion. Il y a évidemment un étroit rapport entre le sentiment sensoriel (p. 228) et l'émotion, et il paraît tout naturel de considérer en gros, le sentiment comme une émotion élémentaire et l'émotion comme un sentiment complexe. Et cette façon de voir se justifie si, comme nous l'avons expliqué, p. 415, une émotion peut dégénérer en sentiment. Néanmoins certains psychologues tracent une ligne de démarcation très nette entre ces deux expériences ; le sentiment est pour eux passivité et réceptivité, l'émotion est une attitude affective, une réaction de tout l'organisme conscient à la situation donnée (1). Nous comprenons tous ce que signifie cette distinction et il nous vient à la pensée des cas dans lesquels l'introspection témoigne en sa faveur. Mais nous pouvons également penser à des cas intermédiaires dans lesquels le senti-

(1) D. Irons, The Nature oj Emotion dans Philos. Review, VI, 1897, 242 ■ C. Stumpf, Ueber Gefùhlsempfindungen dans Zeits. /. Psychol., XLIV,' 1906* 7 ; G. F. Stout, A Manual of Psyckology, 1907, 63 sq.

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ment sensoriel se change en émotion, l'émotion en sentiment sensoriel sans qu'on puisse remarquer le moindre solution de continuité. L'auteur se range à l'avis de la majorité et pense que le sentiment et l'émotion sont des espèces d'un même genre de processus psychologiques.

§ 129. La théorie émotionnelle de James-Lange. — - En 1884, James proposa une théorie assez paradoxale ; selon lui, ce qu'on avait ordinairement considéré comme « l'expression » de l'émotion, est, en réalité, la source de l'émotion, en tant que processus conscient. Mais mieux vaut encore citer les passages essentiels :

« L'idée que nous nous faisons naturellement de ces émotions grossières, c'est que la perception mentale d'un fait excite l'affection mentale appelée émotion et que ce dernier état d'esprit donne naissance à l'expression corporelle. Ma théorie, au contraire, est que les changements corporels suivent immédiatement la. perception du fait excitant, et que le sentiment que nous avons de ces changements à mesure qu'ils se produisent, c'est V émotion... Nous perdons notre fortune, nous sommes affligés et nous pleurons ; nous rencontrons un ours, nous avons peur et nous nous enfuyons ; un rival nous insulte, nous nous mettons en colère et nous frappons : voilà ce que dit le sens commun. L'hypothèse que nous allons défendre ici soutient que cet ordre de succession est inexact ; qu'un état mental n'est pas immédiatement amené par l'autre, que les manifestations corporelles doivent d'abord s'interposer entre eux, et que l'assertion la plus rationnelle est que nous sommes affligés parce que nous pleurons, irrités parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons et non pas que nous pleurons, frappons ou tremblons parce que nous sommes affligés, irrités ou effrayés suivant le cas (1). »

Personne, continua James, « ne doutera du fait que les objets produisent des changements corporels au moyen d'un mécanisme préétabli, ou du fait que les changements sont si indéfiniment nombreux et subtils que l'organisme entier peut être appelé une

(1) W. James, What (s an Emotion. Mind. 0. S. 1884, 189 sq. Ci.Princ. of I'sych., II, 1890, 449 (Traduction française : La Théorie de VEmotion 1906, 60 sq.).

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table d'harmonie, que tout changement de conscience, si léger soit-il, peut faire vibrer... Chacun des changements corporels, quel qu'il soit, est senti d'une manière vive ou d'une manière obscure au moment où il se produit... Chaque émotion est la résultante d'une somme d'éléments et... les éléments sont tous des changements organiques, et chacun d'eux est l'effet réflexe de l'objet excitant (1). »

Dans cette théorie, l'émotion est donc un groupe de sensations organiques excitées d'une façon réflexe et groupées autour d'une perception. Il n'y a pas une phase spécialement affective dans l'émotion ; l'expérience entière est réductible psychologiquement à des sensations organiques éveillées d'une façon réflexe.

La théorie qui avait été formulée sous une forme vigoureuse et persuasive reçut un nouvel élan avec la publication en 1885 d'un essai de C. Lange, professeur de médecine à Copenhague. Lange était arrivé, indépendamment de James, à une conclusion qui, en principe, est la même que celle du psychologue américain, mais qui est formulée dans un esprit plus étroit. 11 disait :

« C'est au système vasomoteur que nous devons tout l'aspect émotionnel de notre vie mentale, nos joies et nos chagrins, nos moments de bonheur et de douleur. Si les objets qui affectent nos sens n'avaient pas le pouvoir de mettre en action ce système, nous traverserions la vie avec une indifférence totale, un détachement complet ; les impressions venues du monde extérieur enrichiraient notre expérience, augmenteraient notre connaissance mais ce serait tout leur effet ; elles ne nous transporteraient pas de joie, ne nous enflammeraient pas de colère, ne nous feraient pas ployer sous le poids des soucis, ne nous paralyseraient pas de terreur ».

(1) James Princ. of Psych., II, 450 sq. (trad. fr. 62 sq.). James parle en avocat et il a, comme c'était assez naturel, oublié momentanément le fait du seuil, qu'il rappelle, par exemple 526, note, 535. Aucun changement corporel (le lecteur fera attention aux diflérences de terminologie entre le livre de James et le présent ouvrage) ne peut être senti que s'il atteint un certain degré d'intensité.

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Une émotion est donc faite, pour Lange, de deux facteurs : d'abord de ce qu'il appelle la « cause », impression sensorielle qui opère ordinairement au moyen d'un souvenir ou d'une idée associée, et en second lieu de ce qu'il appelle « l'effet », à savoir les modifications vaso-motrices produites d'une façon réflexe (modifications de la circulation dans les différents organes et les membres), et les modifications mentales ou corporelles qui dépendent des phénomènes circulatoires. Il n'y a aucun intermédiaire affectif entre ces deux groupes de faits (1).

Les affections considérées comme des sensations excitées d'une façon réflexe. Au § 70, nous avons donné un aperçu des différentes façons dont les psychologues contemporains considèrent les affections. La théorie émotionnelle de James-Lange suggère encore une autre conception qui est la suivante : les processus qui,normalement éveillés par les voies normales d'une excitation adéquate, apparaissent comme des sensations organiques, apparaissent, lorsqu'ils sont excités d'une façon réflexe comme des affections. Mùnsterberg est le représentant de cette théorie : « James, Lange, d'autres encore, nous ont appris à regarder les émotions comme les effets mentaux de processus périphériques excités d'une façon réflexe ; nous pouvons étendre ce principe d'explication de l'émotion aux sentiments simples et affirmer que les réflexes d'extension et de contraction sont les conditions des processus conscients que nous appelons plaisir et déplaisir : « Ce qui apparaît dans les conditions ordinaires de l'excitation sous forme de kinesthésie ou de « sensation musculaire », apparaît sous forme d'affection dans le cas d'une excitation réflexe (2). »

La théorie affective de Mùnsterberg fournit ainsi une base affective à la théorie émotionnelle de James-Lange ; le retentissement corporel de l'émotion serait d'ordre affectif et non de l'ordre des sensations, parce qu'il est directement provoqué à la façon d'un réflexe, dans un mécanisme nerveux préorganisé.

(1) L'ouvrage danois de Lange, Om Sindsbevaegelser, 1885, a été traduit *n français p;<r G. Durnas sous le titre : les Emotions 1895.

(2) H. Mùnsterberg, Beitràge zur experimentellen Psychologie, IV, 1892, 227 : Grundziïge der Psychologie, I, 1900, 293.

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Pourtant il faut ajouter que l'idée de cette transformation due à une excitation réflexe semble avoir été étrangère à la pensée de James. Les processus nerveux dont dépendent les émotions sont appelés par lui des sensations sans autre qualification. La théorie, considérée en elle-même, a l'obscurité de toutes les théories génétiques (en tant qu'elles s'opposent aux théories nativistes) ; elle est incapable de nous montrer comment le fait physiologique d'une excitation réflexe peut transformer en affection la sensation liée à une contraction musculaire.

§ 130. La théorie de James-Lange : Critique et Modification. — La théorie de l'émotion esquissée au paragraphe précédent a prêté à de nombreuses controverses. Quelques psychologues ont salué en elle l'aube d'une psychologie nouvelle. D'autres l'ont repoussée avec énergie. D'autres enfin, les plus avisés, l'ont étudiée avec un esprit critique, examinant les arguments, appréciant les faits invoqués, pesant les objections. Nul doute qu'elle ait exercé une influence profonde sur la psychologie courante. Pourtant, il nous paraît incontestable que sa première expression a été exclusive et exagérée.

Une objection facile est, par exemple, que les changements corporels auxquels se réfère W. James peuvent sembler identiques dans des émotions très différentes : il y a des larmes de joie, de rage ou de chagrin ; nous pouvons frapper dans la peur ou dans un accès de cruauté aussi bien que dans la colère ; nous pouvons courir aussi rapidement pour rattraper un ami que pour fuir un ours ; nous pouvons trembler d'impatience ou sous l'influence d'une exaltation sentimentale, aussi bien que d'effroi. Cette objection est décisive si nous considérons les assertions de James sous leur première forme. En répondant à cette critique et à d'autres, James a présenté une version revisée de sa théorie dont la différence avec le texte original est diversement appréciée, mais qui nous semble marquer nettement que James a abandonné une position intenable.

Deux points principaux méritent d'être notés. Le pre-

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mier est que James admet dans la seconde version le caractère affectif de la perception qui déclenche l'émotion. Il admet un plaisir et un déplaisir qui semblent immédiatement inhérents aux qualités sensibles de la perception, qui se mélangent à elle dans notre conscience ; et bien que, pour sa part, il trouve que cette affection est quelque chose de falot, de « platonique » pour ainsi dire, il écrit que « le Gefùhlston (ton affectif) primaire peut varier énormément en distinction (nous dirions en intensité), selon les différents hommes ». Ce n'est donc pas le caractère affectif de l'émotion qui dérive des sensations organiques excitées d'une façon réflexe, mais plutôt son caractère spécifiquement émotif en tant que trouble général et brusque. En second lieu, James explique que la perception qui déclenche l'émotion est non pas la perception simple d'un objet, mais l'appréhension d'une situation globale.

« Ce sont certainement des objets qui primitivement éveillent les mouvements réflexes instinctifs. Mais, à mesure que l'expérience s'enrichit, ils prennent place comme éléments dans des situations d'ensemble dont certains autres éléments peuvent pousser à des mouvements entièrement différents. Aussitôt que l'objet est devenu ainsi familier et suggestif, son influence émotionnelle peut dépendre plutôt de la situation totale qu'il suggère que de sa seule présence (2). »

L'objet qui déclenche l'émotion est ainsi beaucoup plus qu'un stimulus simple transformé par un mécanisme nerveux préorganisé en une décharge afférente secondaire ou réfléchie ; c'est une situation globale à laquelle l'organisme réagit selon ses tendances acquises aussi bien que congénitales.

(1) W. James. The Physical Basis ef Emotion, dans Psychol. Rev., I, 1894, 523 sq. Un plaisir primaire et immédiat du même genre accompagné les émotions subtiles (morales, intellectuelles, esthétiques), dans Principles of Psychol., II, 468 ; cf. l'article cité 524.

(2; Id., 518.

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