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CRITIQUE DE LA THÉORIE DE JAMES

Jusqu'à quel point ces deux concessions, celle d'une affection primaire qui s'attache à la perception, et celle du rôle de la situation générale dans la perception, jusqu'à quel point ces concessions altèrent -elles la théorie ? Le lecteur en décidera. Ce qui reste au fond de la théorie, c'est d'abord qu'elle reconnaît une base instinctive à la réaction émotionnelle, et, en second lieu, qu'elle fait jouer aux sensations organiques un rôle essentiel, comme véhicule d'un violent bouleversement.

La théorie de James-Lange doit certainement beaucoup de sa vogue; parmi les psychologues de langue anglaise, à la façon dont elle fut exposée. Les descriptions d'émotions étaient devenues, dans les manuels, trop académiques, trop conventionnels et James nous a placés en face de l'expérience vécue, fruste et sans apprêt. Mais il serait tout à fait faux (en même temps ùue ce serait un bien pauvre hommage à James et à Lange), de supposer que cette théorie énonçait quelque chose d'absolument nouveau. Lange lui-même remarque que son hypothèse vaso-motrice avait déjà été esquissée d'une manière très complète par Malebranche (1). Et l'importance que James et Lange attribuent aux éléments organiques de l'émotion a été signalée par les plus anciens psychologues. « En réponse à la question : qu'est-ce que la colère ? écrit Aristote, le philosophe spéculatif dit qu'elle est un désir de représailles ou quelque chose d'analogue, le naturaliste dit qu'elle est un bouillonnement du sang ou de la chaleur autour du cœur. Lequel est le vrai philosophe de la nature ? Je réponds que c'est celui qui combine les deux caractères (2). » Certains passages de Descartes (3) et de Spinoza) (4) expriment, semble-t-il, des idées du même ordre. Dans

(1) N. Malebranche, De la recherche de la vérité (1674-75), 1. V, ch. III.

(2) W. A. Hammond, Aristotle's Psychology, 1902, 8 (traduction peu un condensée), cf. le passage tout entier, 6 sq., ainsi que 211 sq. ; H. Siebsck, Geschichte der Psychologie, I, n, 1884, 89 sq.

(3) R. Descartes, Les Passions de l'Ame, 1649, art. 27, 29, 33, 36-38, 46, etc., cf. D. Irons, Descartes and Modem Théories of Emotion dans Phil. Review., IV, 1895, 291 sq.

(4) B. de Spinoza, Opéra Posthuma, 1677. Ethique, pt. III, def. 3 : « Par émotion j'entends les affections du corps par lesquelles le pouvoir d'agir du corps lui-même est accru, diminué, favorisé ou entravé, en même temps que l'idée de ces affections ». Cette conception sous-tend l'exposition analytique entière de l'émotion dans la partie III.

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la première moitié du xixe siècle, l'anatomiste Henle définissait l'émotion : 0 des idées liées aux changements corporels qu'elles provoquent, changements qui se manifestent à la conscience, soit sous forme de sensations, soit sous forme de dispositions (Stimmungen), du système musculaire (1). » Il y a une page de la Medicinische Psychologie de Lotze que James aurait pu écrire à l'appui de sa théorie (2) et Maudsley en 1867, insistait à la fois sur la base organique de l'émotion et sur ses relations avec l'instinct (3). Cette liste de précurseurs pourrait, sans qu'on soit injuste vis-à-vis de James et de Lange, être encore allongée mais l'on ne pourrait, sans être injuste envers la psychologie, passer sous silence les origines psychologiques de la théorie. Il n'y avait sans doute pas de théorie James-Lange, avant James et Lange, mais l'originalité de leur doctrine est plutôt dans sa forme et, si l'on peut dire dans son opportunité que dans son contenu.

La nature instinctive de la réaction émotive fut clairement indiquée en 1882 par Schneider (4) qui, lui-même, avait ses prédécesseurs. Elle a été exposée, il y a quelques années, sous une forme systématique par Mac Dougall (5). « Chacun des instincts principaux conditionne une certaine espèce d'excitation (excitement) émotionnelle dont la qualité est spécifique ou particulière à lui. » Mac Dougall accouple ainsi les instincts et les émotions qui suivent (le premier terme de chaque paire est le nom d'un instinct, le second celui de l'émotion correspondante) : fuite et peur, répulsion et dégoût, curiosité et étonnement, combativité et colère, humilité et soumission, assurance et fanfaronnade, instinct parental et émotion tendre. Le principe sur lequel repose cette liste (principe selon lequel chaque situation émotive fait appel à des tendances déterminantes préexistantes), est incontestablement exact : mais la liste ellemême est, affaire de préférence personnelle, plutôt, que l'ex-

(1) F. G. Henle, Handbuch der rationellen Pathologie, 1846, 257. Cf. Anthropologische Vortràge, I, 1876, 64 (î'émotion est une « idéation avec des sympathies nerveuses », c'est-à-dire avec des sensations organiques).

(2) R. H. Lotze, Medicinische Psychologie oder Physiologie der Seele, 1852,518.

(3) H. Maudsley, The Physiology {and Pathology) of Mind (1867), 1876, 348 pq.

('.) C. H. Schneider, Der thirisrhe Wille, 1880, 66, 96, 146, etc. (5) W. Mac Doic.all. An Introduction to Social Psychology, 1908, 46 sq. ; Cf. Physiohgical Psychology, 1905, 108 Bq.

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pression d'une finalité scientifique : ainsi, la colère ne peut être toujours rapportée à la combativité ; l'émotion tendre peut être rapportée à d'autres instincts qu'à l'instinct parental. Mac Dougall mentionne, plus loin, nombre d'instincts dont les réactions émotionnelles sont moins bien définies ; instinct de reproduction, instinct grégaire, instinct d'acquisition et de construction. Encore y a-t-il des émotions bien marquées d'amour sexuel, de sécurité eu « d'expansion de soi », de possession ou « d'extension d'e soi », de succès, et si les noms de ces dernières émotions sonnent assez étrangement, n'en est-il pas de même de ceux de soumission (sub,ection) et de fanfaronnade (elation) que Mac Dongall admet au nombre des émotions primaires ? Mais aucune classification de ce genre ne peut être complète avant que nous sachions analyser les diverses consciences émotives.

§ 131. La réaction organique et la constitution de V émotion. — Dans la première rédaction de sa théorie, qui identifiait entièrement l'émotion et la sensation organique, James s'appuyait sur deux arguments principaux. Le premier était que « si nous imaginons une forte émotion et si nous essayons d'abstraire de la conscience que nous en avons toutes les sensations de ses symptômes corporels, nous constatons qu'il ne nous reste plus rien, qu'il n'y a plus aucun substrat mental qui puisse constituer l'émotion. » Le second argument était qu'il existe de nombreux cas pathologiques dans lesquels l'émotion est sans objet ; si nous acceptons la théorie, nous pouvons aussitôt ramener ces émotions pathologiques, sans objet, au type général des émotions normales. Ces arguments sont, naturellement forts ou faibles en eux-mêmes et non dans les relations qu'ils soutiennent avec telle théorie : aussi devons-nous examiner les faits sur lesquels ils s'appuient.

Le premier argument ne peut logiquement permettre de conclure. Je ne peux, par exemple, imaginer une sensation dépourvue d'intensité ; et pourtant l'intensité n'est pas identique à la sensation. De même les sensations organiques pourraient

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être une partie intégrante de l'émotion sans pour cela être toute l'émotion. James fait appel aux cas d'anesthésie généralisée, dans lequels la perte des sensations organiques s'accompagne d'apathie ; mais cela ne lui sert à rien car une anesthésie organique complète, sans altération des opérations mentales supérieures, n'a jamais été constatée et même, dans l'état actuel de nos connaissances, on ne peut guère la concevoir. Le second argument est suspendu à la preuve qu'il y a en fait des émotions sans aucun motif. Et cette preuve dépend à son tour, dans une large mesure, de la définition que nous donnons de l'émotion et du soin avec lequel nous cherchons le motif. James affirme que les sensations organiques de respiration difficile, de palpitations de cœur, d'anxiété cardiaque, de posture recroquevillée constituent, en se combinant, l'émotion de peur morbide. Mais ce complexe, !es premières fois qu'il s'est produit, n'avait-il pas éveillé ce que les dictionnaires de médecine appellent « le sens de la mort imminente » ? Et cette peur motivée ne pourrait-elle laisser derrière elle une prédisposition qui, plus tard, lorsque la crainte positive de la mort a disparu, suffirait à donner aux sensations organiques le type émotionnel ? Il en est de même des émotions « sans aucun motif » de peur, de colère, de mélancolie, d'orgueil que nous voyons dans les asiles d'aliénés ; on peut les interpréter comme autant de survivances non- motivées de vieilles émotions jadis motivées, qui auraient laissé des prédispositions émotives. Les faits normaux font ici la lumière sur les cas anormaux. Quelque contrariété nous rend boudeurs ; nous savons que nous boudons et nous savons que c'est une sottise, pourtant, nous continuons à bouder ; non pas assurément en ce sens que seules les sensations organiques de la bouderie persistent, mais en ce sens que tout nous est prétexte à mauvaise humeur, que nous sommes prédisposés à nous froisser d'un rien et à ressasser ensuite notre blessure d'amour-propre.

On peut objecter à ces deux arguments, d'une façon positive, qu'un groupe de sensations organiques est, après tout, un groupe de sensations organiques ; les palpitations du cœur ne sont pas en elles-mêmes, l'émotion de terreur, le fait de rougir n'est pas, en lui-même, l'émotion de honte. Mais, comme on peut répondre à cette objection en invoquant l'excitation réflexe, il faut examiner de plus près et plus en détail les sensa-

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tions organiques. Il semble alors, autant que la simple observation nous permet de le constater, qu'il n'y a pas une correspondance nécessaire entre l'émotion et la réaction organique, ni en intensité, ni en qualité, ni en ce qui concerne le moment de leur apparition ou leur durée. Considérons, en effet, l'intensité : il y a une joie calme et une joie exaltée, une colère froide et une colère explosive ; l'intensité d'une émotion peut être la même alors que la réaction organique varie selon ce qu'on appelle le tempérament ou la constitution mentale. Le critique, la connaissance, l'homme d'étude sont, d'ordinaire, des gens aux joies paisibles, mais rien ne prouve que ces joies soient moins intenses que les bruyants amusements des « promeneurs du dimanche ». En ce qui concerne la qualité : la réaction organique d'une joie inattendue et celle d'un accès de colère se ressemblent énormément et pourtant les émotions sont en elles-mêmes si différentes ! James, il est vrai, a prétendu que non seulement les émotions extrêmes s'expriment d'une façon analogue, mais (c'est ce qu'exige la théorie), qu'elles se ressemblent pour le sujet qui les éprouve. Comme nous n'avons pas d'analyse systématique, une telle affirmation nous prend au dépourvu. Tout ce que nous pouvons dire c'est que, dans la mesure où l'auteur a personnellement éprouvé de violentes émotions, celles-ci lui ont toujours paru se distinguer très nettement les unes des autres. En ce qui concerne le moment d'apparition : les réactions organiques peuvent précéder l'émotion ; comme lorsque nous sommes effrayés et que nous frissonnons avant que se produise le sentiment de peur : elles peuvent persister après l'émotion comme lorsque nous nous sommes rendu compte qu'il n'y avait pas de raison d'avoir peur et que pourtant nous continuons à trembler et à avoir la respiration coupée : elles peuvent aussi se produire après l'émotion comme lorsque le chagrin se décharge en larmes.Toutes ces observations manquent sans doute de précision,mais il en est de même des arguments contre lesquels elles sont dirigées.

Concluons donc de tout cela que les sensations de réaction organique ne peuvent être identifiées avec l'émotion. Elles forment, il est vrai, une partie intégrante de la conscience émotive typique, mais seulement parce que l'émotion est essentiellement une réponse affective à une situa-

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tion qui fait appel aux tendances instinctives de l'organisme. Si nous considérons l'émotion de cette façon plus large, nous pouvons comprendre comment se produisent ses deux formes incompfètes. Si une prédisposition affective, due à des tendances instinctives, a été établie dans le passé, un groupe de sensations organiques peut prendre par la suite la signification et la place de l'émotion complète. Et si une émotion s'est jadis développée sous sa forme complète, embrassant les sensations organiques, l'inhibition ou le retard de la réaction organique ne détruit pas nécessairement ensuite l'émotion ; le sentiment primitif, la situation qui possède une tonalité affective, peuvent maintenant, à leur tour, prendre la signification et la place de l'émotion complète. Nous sommes en présence de ce processus de réduction mentale que nous avons vu caractériser spécialement la conscience d'action (§ 126).

L'importance des sensations organiques comme facteurs de l'émotion se révèle dans une foule d'expressions courantes qui désignent les diverses consciences émotives. Nous sommes écrasés sous le poids des soucis ; nous ne pouvons supporter certaines gens ; nous sommes abattus par la mauvaise fortune ; chatouillés par un incident comique ; nous avons le cœur brisé par le chagrin ; notre sang bout de colère ; le coeur nous manque dans la peur. Le cœur, en fait, intervient dans toutes sortes de complexes émotifs : nous faisons telle chose de bon cœur, nous nous rongeons le cœur, nous prenons une affaire à cœur, nous avons le cœur sur la main, telle chose nous tient au cœur, telle autre nous redonne du cœur. L'étymologie nous conduit plus loin encore ; nous sommes mortifiés, c'est-à-dire brisés ou écrasés par certaine façon d'agir envers nous ; nous sommes exaspérés, c'est-à-dire rendus âpres ou rudes par la conduite d'un ami. Le mot anglais « anger », colère, veut dire, au sens propre un étouiïement ou un étranglement, ensemble de sensations que nous attribuons plutôt à la colère baiïouée et impuissante qu'à la colère proprement dite ; nous avons déjà mentionné l'origine du mot « fear » (peur), p. 415 ; le mot grief (chagrin), qui dérive du latin gravis signifie primitivement lourdeur. Avec de telles

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survivances dans le langage, il est bien difficile au psychologue de négliger les éléments organiques de l'émotion.

§ 132. La réaction organique et l'expression de V émotion. — Puisque le fond de l'émotion est un sentiment, nous pouvons espérer trouver dans l'émotion toutes les manifestations corporelles de l'affection simple : et nous constatons, en effet, que chaque émotion amène avec elle des changements dans le pouls, la respiration, le volume, les mouvements involontaires et la force musculaire. Mais la situation complexe qui donne naissance à une émotion est une chose beaucoup plus sérieuse pour l'organisme qu'un stimulus simple et les changements corporels directement produits par les changements du système nerveux sont, en conséquence, plus intenses et plus étendus. En particulier, la réaction organique s'étend, dans l'émotion, à l'appareil secrétaire. Ainsi, dans la peur, les glandes salivaires cessent de fonctionner, de sorte que le bouche et la gorge deviennent sèches ; le corps est baigné d'une sueur froide ; il y a tendance à la miction et à la diarrhée. Dans l'émotion de rage impuissante, il y a souvent un trouble du foie ; dans la douleur, une excitation excessive des glandes lacrymales. Voici donc une première sorte de réaction émotive qui répète, sous une forme intensifiée et étendue, la réaction affective du § 71.

De plus,l'organisme a à faire face à la situation par une attitude corporelle et c'est à la biologie qu'il faut demander pourquoi cette attitude affecte telle ou telle forme. L'animal effrayé, comme chacun sait, se pelotonne sur le sol, l'animal en colère attaque l'objet de sa fureur, l'animal surpris bondit loin de ce qui a provoqué l'impression inattendue. Dans la vie civilisée, certaines de ces actions sont devenues superflues et d'autres sont partiellement inhibées par des tendances acquises. Néanmoins l'association d'un groupe défini de sensations organiques et d'une situation perçue et sentie persiste encore. Bien que nous ne nous tapissions plus comme fait l'animal pour se dérober à l'attaque d'un

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dangereux adversaire, nous nous faisons tout petits lorsque nous nous attendons à un blâme ou à de mauvaises nouvelles ; bien que nous n'attaquions plus lorsque nous sommes en colère, nous serrons encore les poings et nous nous tendons comme pour nous préparer à l'attaque ; et bien que nous ne bondissions plus, nous sursautons ou nous tressaillons quand nous sommes surpris. Sursaut, tension, tressaillement sont des survivances de l'adaptation primitive grâce à laquelle l'organisme faisait face à certaines situations typiques (1) ; et notre propre émotion n'est complète que si les sensations organiques éveillées par elle se sont ajoutées à la perception et aux idées englobées dans le sentiment central. Voilà un second aspect de la réaction organique qui a joué dans l'évolution un rôle utile.

Mais lorsque, dans la conversation ordinaire, nous parlons de « l'expression », nous voulons parler de l'expression du visage. Les muscles de la face sont disposés autour de trois organes sensoriels des plus importants, ceux de la vue, du goût et de l'odorat, et leur adaptation fait partie de l'adaptation générale du corps aux nombreuses situations qui font appel à ces sens. Ce n'est pas tout : c'est un fait remarquable que les muscles de la face contribuent à l'expression des émotions dans lesquelles ils n'ont aucun rôle direct à jouer. Ainsi, l'homme blessé, prend un air amer, tout comme s'il avait sur la langue un goût désagréable ; l'homme désappointé prend un air aigri ; ne dit-on pas d'une personne qui affecte un air innocent et délicat qu'elle fait la sucrée ? Tel est le troisième aspect de la réaction organique, plus difficilement explicable que le précédent.

Mais, ici encore, c'est à l'évolution, semble-t-il, qu'il faut demander la raison de l'expression émotive. Le langage primitif était essentiellement concret et unilatéral ; nous dirions aujourd'hui qu'il était métaphorique. Et comme, dans une société primitive, la seule chose vraiment néces-

(1) Une fois de plus, par prudence, que le lecteur se reporte à la note de la page 415.

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saire était la nourriture, nous pouvons supposer que les métaphores primitives dérivaient pour une grande part de la préparation et de la recherche des aliments, c'est-àdire de la cuisson et de la chasse. Ainsi la première association qui devait s'évoquer à l'esprit, dans des circonstances heureuses pouvait très bien être l'idée d'un mets doux et agréable ; de même, la première association dans des circonstances pénibles pouvait être l'idée de quelque chose d'acide ou d'amer. Encore maintenant nous parlons des douceurs de l'amour ou de la vengeance, nous parlons de goûter le succès, d'épuiser la coupe d'amertume. Mais chaque fois qu'une situation suggérera à la conscience une de ces métaphores, les mouvements corrélatifs des muscles faciaux seront aussi excités et lorsque, avec le développement du langage et la genèse de termes abstraits, la métaphore aura disparu, les mouvements expressifs pourront fort bien subsister. En un mot, nous pouvons supposer qu'un processus partiel du sentiment central est lié au réflexe facial par une voie nerveuse qui, à l'origine, passait par la métaphore associée mais qui, maintenant, va droit du sentiment au mouvement.

La classification, subordonnée à des principes généraux, des diverses formes de l'expression émotive, a été un thème favori pour les psychologues depuis que Darwin a publié en 1872 son livre sur « l'Expression des Emotions chez l'homme et chez les animaux. » Tous les essais de ce genre sont, en grande partie, hypothétiques ; la plupart supposent que les actions sont motivées et déterminées par le plaisir et le déplaisir. Nous n'entrerons pas dans le détail. Le lecteur qui désire connaître le sujet trouvera les références, p. 515 : mais nous profiterons de la classification de Darwin pour appeler l'attention sur une interprétation défectueuse qu'on présente fréquemment.

Le premier principe de Darwin, celui des « habitudes utiles associées » explique les exemples donnés dans le deuxième alinéa de ce paragraphe. Son second principe, celui de « l'antithèse » se formule ainsi : « Certains états d'âme aboutissent à des actions habituelles utiles, selon notre premier principe ;

Titchener. 32

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mais que se produise l'état d'âme directement contraire, il y a aussitôt une tendance forte et involontaire à accomplir des mouvements de nature directement contraires, bien que ces mouvements soient inutiles, et de tels mouvements ont, dans certains cas, une haute valeur expressive ». Ce principe purement négatif a été enterré par les critiques, mais beaucoup d'entre eux ont donné dans la mauvaise interprétation à laquelle nous faisions allusion plus haut. On a généralement tendance à croire que les impulsions fondamentales des animaux se répartissent en deux catégories distinctes, celle des impulsions positives d'attraction, et celle des impulsions négatives de répulsion. Or l'adoption de ce point de vue n'aboutit qu'à créer des difficultés. Il est clair que cette distinction ne vaut rien pour l'homme : nous courons de la même façon pour échapper à un taureau furieux et pour attraper le train ; nous trépignons de joie et de colère ; le mouvement d'approche peut être un geste d'accueil ou de fureur. Mais il ne vaut pas davantage pour les animaux inférieurs : l'animal fait face à une situation au moyen de sa réaction la plus profondément empreinte, si sa réaction est inadéquate, il tente autre chose, si, derechef, cette Beconde réaction se montre vaine, il en essaie une nouvelle. C'est cette façon de procéder que, depuis quelques années, on appelle la « méthode des essais et des erreurs ». Et même montrerait-on que la créature vivante n'a à sa disposition que deux réactions, la réaction d'approche et la réaction de fuite, nous serions en présence d'un cas limite, dans lequel les tendances instinctives seraient stéréotypées ; mais il ne serait pas prudent de généraliser. La tentation instinctive de classifier par couples est très générale (p. 474) ; rendons-nous compte qu'elle peut nous égarer.

La loi de dynamo genèse. On trouve souvent dans les manuels de psychologie des affirmations de ce genre : « Chaque état de conscience tend à se réaliser en un mouvement musculaire approprié ; (1) » « chaque sentiment possible produit un mouvement et le mouvement est un mouvement de l'organisme entier et de chacune de ses parties ; (2) » a chaque changement de la

(1) I. M. Baldwin, Handbook of Psychology : Peeling and Will, 1891, 281 Mental Development in the Child and the Race : Melhods and Processus, 1906, 1 57. Cf. la i loi de difTu.sion » formulée par Bain, Emotions and W ill, 1880, 4.

(2) W. James, Principes of Psychology, II, 1890, 372.

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conscience, qu'il ait pour point de départ un changement de stimulus sensoriel ou une cause interne, s'accompagne de changements de tension musculaire (1) ». Les formules de cette loi de dynamogènèse, comme on l'appelle, sont d'ordinaire superficielles et ne concordent pas toujours. En général, cependant, elles impliquent deux choses : que l'arc réflexe est l'unité fonctionnelle typique du système nerveux humain ; et que la psychologie doit tenir compte non seulement du processus afférent qui est lié à la sensation mais aussi du processus efférent qui déclenche la réponse de l'organisme à l'excitation.

Assurément, d'une façon générale, et en mettant à part certaines théories spéciales, la psychologie moderne avait tendance à ne s'intéresser qu'à un seul aspect des phénomènes organiques : elle se satisfaisait trop aisément en faisant appel aux organes des sens et à la théorie de la localisation cérébrale. Cet état de choses est en train de changer rapidement. En même temps qu'on a fait l'analyse des complexes kinesthésiques,on a reconnu que la conscience est limitée, modelée, dirigée, modifiée par des facteurs physiologiques, jusqu'alors négligés par la psychologie explicative. Nous en venons, par exemple, à employer de plus en plus dans le langage et la pensée des termes et des concepts tels que « facilitation », « inhibition », « préparation », r attitude sensorielle et motrice ou prédisposition », « disposition corticale » et nous commençons à nous rendre compte que notre connaissance des mécanismes moteurs de l'organisme doit être aussi exacte et détaillée que notre connaissance des mécanismes sensoriels.

Mais, bien que l'auteur reconnaisse franchement que le fait d'insister sur les processus nerveux efférents soit une méthode opportune et sûre, il ne croit pas encore que nous puissions parler, sinon dans une mesure très restreinte, d'une loi de dynamogènèse. A la place de « mouvement » mettons plutôt « tension musculaire », de sorte que le mouvement comprenne aussi l'inhibition ; étendons le sens de tension musculaire jusqu'à lui faire embrasser l'activité des glandes ; laissons de côté le fait du seuil de la conscience. Il est encore très douteux que chaque excitation correspondant à une sensation ou une image tende à une conclusion motrice. Il peut fort bien y avoir une diffusion

(1) C. H. Judd, Psychology, 1907, 186.

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à l'intérieur du système nerveux central lui-même, de sorte que le terme du processus excitateur soit une tension nerveuse plutôt qu'une tension musculaire. Prétendre que l'axe réflexe est l'unité fonctionnelle du système nerveux, c'est évidemment ne voir en principe dans le cerveau qu'une masse d'arcs réflexes superposés ; le mécanisme nerveux central est alors assimilé au mécanisme périphérique : le rôle du cerveau est alors de recevoir, d'accoupler, de renvoyer. Mais cette conception qui fait du cerveau un système de conduction, une manière de bureau central de téléphone, est, selon l'auteur, tout à fait incapable d'expliquer les phénomènes mentaux. La théorie de la conduction avec des difficultés ou des facilités de communication entre les cellules, doit, d'après lui, être remplacée par une théorie de modification intracellulaire, de modification à l'intérieur même du corps de la cellule ; et si cette théorie est vraie, le cortex peut être considéré l'organe de disjonction de l'arc réflexe plutôt que comme un tableau de distribution pour les relations multiples qui peuvent s'établir entre les processus afférents et les processus efférents.

Les faits sont les faits, il serait non seulement inutile, mais fâcheux de nier le fait de la réaction organique. Mais les hypothèses sont aussi des hypothèses et nous n'avons pas le droit de généraliser les faits dans l'intérêt d'une théorie du réflexe au delà de ce que nous pouvons observer. La loi de dynamogénèse ne vaut que dans une certaine mesure et sous une certaine forme ; rien ne prouve qu'elle soit une loi fondamentale et universelle de la psychologie explicative.

§ 133. Les formes de Vémotion. — On a souvent essayé de classer les émotions, de les grouper selon quelques principes qui montreraient à 'a fois leur genèse et leur parenté. Toutes ces tentatives n'ont eu et ne peuvent avoir qu'un succès partiel ; les émotions sont des processus d'une structure complexe et d'une évolution variable ; on a à peine commencé à les analyser ; les noms qui les désignent sont des termes généraux empruntés au langage courant qui manquent de précision scientifique. Aussi tout ce qu'on peut faire actuellement c'est d'indiquer deux ou trois directions selon lesquelles on pourrait chercher à classer les

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émotions, mais on ne peut encore prévoir à quoi on pourra ainsi aboutir.

Une émotion apparait lorsque surgit une certaine situation. Si donc nous pouvons établir avec certitude les situations typiques auxquelles un organisme placé dans le monde de la nature doit faire face, les situations les plus simples et les plus inévitables du monde physique, nous pourrons peut-être déterminer les émotions fondamentales. Cependant, il est plus probable que nous aboutirions à une sorte de schéma biologique d'émotions de nourriture, émotions de chasse, émotions sexuelles et ainsi de suite, schéma qui refléterait notre interprétation rationnelle des situations plutôt qu'elle ne serait une classification psychologique des situations elles-mêmes.

Toutes les émotions sont colorées par les sensations organiques qui se produisent durant l'adaptation de l'organisme physique à la situation. Si donc nous pouvions trouver des groupes typiques de sensations organiques (sensations du poumon, du cœur, de l'appareil sécrétoire), qui apparaissent dans les diverses émotions, nous pourrions ensuite déterminer les principales formes émotionnelles, mais jusqu'ici nous n'avons pas les données nécessaires, ni du côté psychologique ni du côté physiologique, pour construire une classification sur cette base (1).

Les émotions se répartissent en deux grands groupes, selon que les situations qui leur donnent naissance ont immédiatement toute leur puissance évocatrice d'émotion, ou qu'elles n'atteignent toute leur force suggestive que progressivement, au bout d'une certaine durée. On peut prendre la joie et le chagrin comme types du premier groupe : ce sont des émotions que peut déclencher par exemple la réception d'un télégramme. Comme types du second groupe, citons l'espérance et la crainte : bien des jours peuvent se passer avant que nous nous hasardions à

(1) E. Murray, Organic Sensation, dans American Journal of Pyclology, XX, 1909, 421.

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espérer le rétablissement d'un ami après une maladie grave, une opération dangereuse, ou avant que nous nous laissions gagner par la crainte d'un accident arrivé à l'ami dont nous n'avons aucune nouvelle.

Nous avons dit au § 128 qu'un des caractères de l'émotion est de se produire soudainement et de s'éteindre lentement. Que penser alors de l'espoir et de la crainte ? Ne commencentils pas graduellement pour s'évanouir avec rapidité ? C'est à chacun de se faire une opinion : tout dépend de la définition qu'on donne de l'émotion. L'auteur croit préférable de réserver le terme d'émotion à l'envahissement de la conscience par une situation affective (attention primaire) ; et s'il se fie à ses propres observations, il lui paraît que cet envahissement se produit d'une façon brusque (et qu'il y a un moment donné auquel 1* espoir ou la crainte prend possession de notre esprit, et que l'une et l'autre, l'espérance et la crainte se changent graduellement en indifférence si elles sont laissées à elles-mêmes. Il faut évidemment tenir compte d'un grand nombre de choses : l'ambiguité du langage, la résolution possible de l'espoir et de la crainte en désappointement ou en soulagement ; le retour de l'émotion après une première disparition. Et l'on pourrait dire que Wundt, qui fait autorité en la matière, ne distingue pas moins de quatre modes d'évolution des émotions : le mode explosif qui fait brusquement irruption et se dissipe lentement ; le mode graduel qui s'élève insensiblement et finit d'une façon relativement rapide ; le mode rémittent qui est le mode normal de toute émotion durable ; et le mode alternant qui passe successivement par des phases agréables et des phases désagréables.

Enfin, les émotions constituent deux grands groupes, selon qu'elles sont agréables ou désagréables. L'opposition des qualités affectives (p. 233), offre une vraie base psychologique pour une classification mais elle ne nous conduit pas bien loin : c'est à elle que l'on doit les triades de termes émotionnels qu'on trouve dans les dictionnaires : joie, tranquillité, chagrin ; goût, désintérêt, aversion ; sympathie, apathie, antipathie ; attraction, insensibilité, répulsion. L'expérience nous montre que certaines per-

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sonnes sont profondément bouleversées par des événements qui laissent les autres tranquilles et c'est pourquoi le langage a forgé des termes pour les émotions proprement dites et pour les états correspondants d'indifférence.

On a souvent dit que le langage a plus de mots pour désigner les émotions déplaisantes que les émotions agréables ; et Wundt attribue cette différence au fait que « les émotions joyeuses semblent plus uniformes, moins diversement colorées que les émotions pénibles. » L'auteur a tendance à mettre ces deux affirmations en doute. Nous ne pouvons aucunement nous fier à la mémoire et chacun peut s'en convaincre en essayant de faire, de mémoire, l'inventaire de ce que contient une chambre familière. Et la mémoire est fortement influencée par les prédispositions : si nous essayons de dresser la liste complète des noms d'émotions avec l'idée de derrière la tête que le compte des émotions pénibles doit être le plus long, nous trouverons ce que nous attendions. L'étude systématique d'un dictionnaire de n'importe quelle langue moderne, révèle une foule de termes relatifs aux émotions agréables ; et chacun de ces termes apporte avec lui une nuance émotive caractéristique.

Emotions composites. Il y a, sans aucun doute, des émotions composites comme il y a des perceptions composites ; une situation peut contenir en elle les stimuli de deux ou plusieurs émotions et le concours de ces stimuli se fera sentir dans la concience résultante. Des psychologues regardent cette résultante comme un mode de fusion psychique ; le dédain, par exemple, est selon eux, un composé binaire de dégoût et d'orgueil ; le mépris, un composé ternaire de colère, de dégoût et d'orgueil ; l'aversion est faite de dégoût et de peur ; la fascination d'aversion et de surprise. Il semble cependant évident que cette analyse est purement logique ; elle résulte d'un raisonnement plutôt que de l'introspection : les émotions sont regardées comme des expériences fixées et nettement délimitées : chacun des différents stimuli est alors supposé éveiller l'émotion définie qui lui correspond. Lorsqu'elle se produit, la fusion est certainement plus profonde ; elle est d'ordre physiologique : c'est une fusion des processus excitateurs. Et nous n'avons aucune raison de supposer que le terme de fusion convienne à tous les

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cas : il peut y avoir aussi bien inhibition et suppression, oscillation et alternance que mélange. Tout cet aspect de la question a encore besoin d'être éclairé par des recherches expérimentales.

§ 134. La mémoire affective. — C'est un fait courant dans notre vie quotidienne, fait qui a été confirmé par l'expérimentation, que le souvenir des événements passés s'accompagne, chez certaines personnes, des processus affectifs qui coloraient ces événements eux-mêmes ; tandis que chez d'autres, ce souvenir est tout à fait froid, incolore, quelque intense qu'ait été le plaisir ou le déplaisir de l'émotion originale. On a, en conséquence, émis l'idée que la psychologie doit admettre, non seulement les différentes modalités de mémoires sensorielles, mais aussi un type de mémoire affective ou émotive. Le protagoniste de cette théorie, Th. Ribot, résume ainsi ses idées :

« 1° La mémoire affective est nulle chez la plupart des gens ; 2° Chez d'autres il y a une mémoire demi-intellectuelle demi-affective, c'est-à-dire que les éléments émotionnels ne sont ravivés qu'avec peine, partiellement, à l'aide des états intellectuels auxquels ils sont associés ; 3° D'autres, les moins nombreux, ont la mémoire affective vraie, c'est-à-dire complète : l'élément intellectuel n'est qu'un moyen de reviviscence qui s'efface rapidement (1) ».

Ici, comme il arrive si fréquemment en psychologie, la discussion porte moins sur les faits que sur l'interprétation qu'on en peut donner. Selon l'auteur, les deux types extrêmes de sujets se distinguent non pas par l'aptitude ou l'impuissance à imaginer une affection mais par la présence ou l'absence, dans les complexes mémoriels, des sensations organiques et plus spécialement viscérales. Quand un enfant a été fustigé à l'école, il éprouve, outre la douleur immédiate des coups de verge, toutes sortes de troubles

(1) Th. Ribot, Psychologie des Sentiments, 1911, 170 (note).

LA MÉMOIRE AFFECTIVE 5o5

antécédents et conséquents de sensations organiques (convulsions, abattement, suffocations, hoquets, nausées). Si, lorsque, plus tard, il se remémorera cette scène, les excitations corticales qui sous-tendent ses images-souvenirs font revivre les excitations splanchniques et autres qui constituent les stimuli des sensations organiques, la scène lui revient alors avec son timbre affectif. Mais s'il imagine ou symbolise purement et simplement la scène de la fustigation, et si les sensations organiques ne sont pas réveillées par le processus du rappel, le souvenir est purement « intellectuel » et ne se teinte pas d'émotion. De telles différences existent sans nul doute selon les sujets, mais parler d'une mémoire émotive et suggérer ainsi l'idée qu'il peut se produire une image affective ne peut servir qu'à nous égarer.

Pourtant il est bien clair que si l'on accepte la théorie émotionnelle de James-Lange, selon laquelle les sensations organiques se combinent en un sentiment d'excitation violente, l'expression « mémoire émotive » peut être correctement employée dans le langage technique. Pour l'auteur, plaisir et déplaisir sont distincts de la sensation : et comme ni l'un ni l'autre ne peuvent atteindre au niveau de la clarté sensorielle (p. 200), ils ne peuvent se doubler d'un processus purement central analogue à l'image. L'affection, au sens technique du mot, est toujours « en acte » : elle apparaît toujours sous la même forme ; elle n'a aucun substitut analogue à ce qu'est l'image pour la sensation. Mais si les troubles organiques sont eux-mêmes affectifs (dans la mesure où nous admettons, de notre point de vue, la possibilité d'une image organique), la mémoire affective est psychologiquement possible ; la conscience se composerait alors d'images organiques accompagnées de reconnaissance. Mais nous avons vu (p. 2G2 sq.), que les images organiques sont rares (1) ; en sorte que, au moins dans la grande majorité des cas, les troubles organiques doivent être aussi affectivement

(1) Exception faite, peut être, pour la kinesthésie ; nombre de sujets rapportent l'apparition fréquente d'images kinesthésiques. En même temps, ce* images sont fréquemment mêlées à de faibles sensations kinesthésiques.

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présents : l'idée de la fustigation évoquera non pas des images de convulsions et de suffocation, mais des sensations réelles de convulsions et de suffocation, plus faibles, il est vrai, que les sensations originales, mais de même nature. Une telle restauration de sensations organiques sous forme de sensations et non d'images, est admise dans l'exposé qui précède. Ce n'est que si l'on adopte la théorie de James-Lange et si le sujet possède à un plus haut degré que la plupart de ses semblables, ce qu'on peut appeler des images organiques, ce n'est que dans ces conditions qu'on peut parler correctement d'une mémoire émotive. Et puisque la présence ou l'absence de la commotion organique est caractéristique non seulement de la conscience mémorielle, mais également de tous les autres processus intellectuels, il vaut mieux généraliser cette différence et parler de tempérament froid et ardent, de constitution mentale émotive et nonémotive.

Expansion affective et transfert affectif. La réaction organique semble, en outre, fournir l'explication de deux phénomènes qui ont été l'objet de multiples discussions mais qui n'ont pas encore été complètement analysés '. le phénomène de l'expansion affective et celui du transfert affectif. Le premier apparaît lorsque le caractère plaisant ou déplaisant d'une perception isolée ou d'un seul événement se communique à la situation entière dont cette perception fait partie ou s'étend aux consciences subséquentes ; le second apparaît lorsque, par exemple, le plaisir d'abord attaché à un certain objet considéré comme un moyen, est transféré à ce même objet considéré comme une fin. Une réflexion saisie par hasard peut gâter toute une journée de joie ; le malheureux commence à amasser de l'argent pour pouvoir en dépenser et continue à en amasser pour le conserver.

Ce qui arrive dans le premier cas, c'est que la réflexion fait jouer tout un complexe de sensations organiques de tonalité déplaisante et que ce sentiment organique, renforcé par des associations diverses,soutenu par une prédisposition affective, persiste et revient jusqu'à ce qu'un complexe plus fort de tendances associatives et déterminantes donne à l'organisme une nouvelle attitude. Ce qui arrive dans le second cas, c'est que le sentiment organique agréable qui au début accompagnait l'idée de l'argent à dépenser s'est ensuite attaché à l'idée de l'argent à conserver ; la réaction organique persiste,bien que la

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