LA MÉMOIRE AFFECTIVE 50"J
situation soit seulement en partie la même. Ce ne sont là, évidemment, que de grossières indications de ce qui se passe effectivement dans le courant de conscience. Elles suffisent toutefois à montrer, et c'est là ce qui importe, qu'il n'y a pas, au sens littéral, d'expansion affective ou de transfert affectif : le mécanisme de ces deux phénomènes est d'ordre sensoriel (cf. p. 384).
Illusions affectives. Nous pouvons parler d'illusions affectives en deux sens différents : d'abord quand nous nous trompons sur l'origine d'un sentiment ; en second lieu quand nous nous trompons sur l'intensité ou la qualité du sentiment luimême. Les illusions du premier genre peuvent se produire chaque fois qu'il y a expansion affective ou transfert affectif ; nous pouvons exagérer quelque ennui insignifiant et y voir l'occasion de notre mauvaise humeur quand, en réalité celle-ci préexistait (expansion) ; et nous pouvons regarder la situation présente comme la cause génératrice d'un sentiment qui, en réalité, vient d'une situation totalement différente (transfert). Ces illusions peuvent, en général, être facilement corrigées par la rétrospection.
Les illusions du second genre sont plus intéressantes et plus difficiles à expliquer. Vous croyez être profondément attaché à un ami ; cet ami s'en va sous d'autres cieux et vous constatez que son absence vous laisse complètement indifférent. Vous pensez que vous n'avez aucun attachement particulier pour tel autre : il s'en va et il vous manque beaucoup. Vous attendez plein d'impatience un certain événement. Des circonstances imprévues vous empêchent d'y prendre part et vous êtes tout surpris de découvrir que vous en éprouvez du soulagement. Vous vous sentez oppressé et assombri par la crainte anticipée d'un autre événement. Les circonstances vous en préservent et vous êtes tout étonné d'être désappointé. Comment expliquer ces phénomènes ? Nous ne pouvons guère faire que des conjectures à ce sujet. D'abord il nous faut supposer que la situation, telle qu'elle est imaginée, correspond rarement tout à fait à l'événement réel et nous devons nous rappeler qu'il n'est pas possible de les comparer à l'avance ; il faut attendre l'événement. Ensuite nous avons tous tendance à surestimer la stabilité de notre vie affective : il est très possible que cette tendance soit instinctive quoique le fait que l'affection est toujours « en
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acte » puisse contribuer aussi à fausser la perspective en matière de sentiment (p. 505). En tout cas, nous ne remarquons pas le fait d'adaptation affective (p. 230). Enfin, il faut nous rappeler que nous sommes suggestibles : l'hétéro-suggestion et l'autosuggestion s'exerçant sur une certaine attitude momentanée, peuvent provoquer un sentiment étranger à telle de nos dispositions plus permanente, plus habituelle. Mais lorsqu'on a dit tout cela, il faut reconnaître que nos sentiments sont souvent, à notre insu, très profonds ou superficiels et que nos tendances inconscientes ont une puissance insoupçonnée.
§ 135. Humeur, passion, tempérament. — On appelle humeur un processus émotif faible et de longue durée, et passion, un processus émotif fort qui épuise l'organisme en un temps relativement court. Ainsi à l'émotion de joie correspond la bonne humeur ; la dépression est la forme d'humeur qui correspond au chagrin. D'autre part, la rage ou la fureur est une passion, la colère une émotion et nous parlons d'une douleur passionnée, d'un amour passionné, d'une ardeur passionnée lorsque nous voulons indiquer un haut degré d'intensité émotive. Mais on ne peut tracer entre ces différents processus aucune séparation tranchée en ce qui concerne l'intensité ou la durée.
Le nom de passion est également donné à tout intérêt stable, à toute modalité de réaction émotive forte qui est à la fois caractéristique et durable. Nous disons ainsi qu'un homme a la passion du succès, de la science, du jeu et nous voulons dire par là qu'une situation qui a le moindre rapport avec ces objets, l'attirera, grâce à ce rapport, d'une façon impérieuse et exclusive.
Ordinairement, l'humeur monte lentement jusqu'à un maximum et disparaît de même. Quelque ennui survient qui vous rend irritable ; vous en venez à vous irriter à propos de tout et vous devenez ainsi plus irritable encore ; au bout d'un certain temps, les incidents qui excitaient votre irritation semblent se faire plus rares et votre mauvaise humeur disparaît graduellement. Il y a cependant des moments où quelque événement
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survient qui amène un changement d'humeur rapide et total, et parfois l'humeur change brusquement sans raison plausible : vous êtes tout étonné de vous trouver tout à coup de bonne humeur. Tout cela marque avec précision l'importance de l'excitation organique et, dans cette mesure vient à l'appui de l'hypothèse du § 74.
La psychologie courante classe les phénomènes mentaux sous trois grandes rubriques, l'intelligence, la volonté et l'affectivité (§ 127), les dons individuels correspondants sont le talent ou l'habileté, le tempérament et le caractère. Le mot tempérament, autant qu'on peut l'employer dans un sens strictement psychologique, est ainsi un terme très général qui désigne la constitution affective, l'émotivité congénitale de l'individu et le caractère typique de ses réactions émotives. De même, le talent indique la constitution intellectuelle, le caractère la constitution active.
La théorie des tempéraments a été pour la première fois formulée par le médecin grec Galien, bien que les sources de la classification populaire à quatre divisions remontent bien plus haut dans l'histoire de la pensée (1). La classification tient compte à la fois de la force et de la durée des réactions émotives. On obtient ainsi le tableau suivant :
Réaction
Forte.
Faible
Rapide
Colérique
Sanguin
Lente
Mélancolique
Flegmatique.
Le tempérament colérique est impulsif ; il est facilement agité d'émotions violentes mais il se détourne aussi aisément de la situation émotive et ainsi de suite. La littérature nous offre des exemples typiques de ces tempéraments. Ainsi Hamlet et Laërte sont respectivement mélaucolique et colérique. Falstaff et le jeune Percy, dans la première partie de Henry IV sont, le premier un sanguin, le second un colérique, tandis que les
(1) Claudius Galenus, 131-210 après J.-C. Cf. H. Siebeck, Geschichie der Psychologie, I, H, 1884, 278 sq.
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scènes entre Touchstone et Audrey dans As you Like it montrent un frappant contraste entre le tempérament sanguin et le tempérament flegmatique.
On a proposé, ces dernières années, d'autres classifications mieux élaborées.mais elles ont plus d'intérêt pour une psychologie appliquée que pour une psychologie générale.
§ 136. Les sentiments supérieurs (sentiments). — Nous avons distingué la reconnaissance passive (remembrance) et la reconnaissance active (recollection) ; l'imagination reproductrice et l'imagination constructive selon que les consciences mémorielles ou imaginatives appartiennent au type de l'attention primaire ou secondaire. Nous pouvons maintenant établir une distinction analogue entre l'émotion et le sentiment supérieur. Dans l'émotion, l'organisme fait face à une situation avec l'attitude de l'attention primaire ; la situation envahit la conscience, en prend totalement possession. Dans le sentiment supérieur, la situation est plus complexe ; ses appels à l'attention sont à la fois multiples et opposés les uns aux autres ; elle provoque l'hésitation et la délibération et fait naître l'attitude critique. Le sentiment supérieur ainsi défini représente le dernier degré du développement mental du côté affectif, comme la pensée logique (thought) représente le plus haut terme du développement du côté de la sensation et de l'image.
L'attention secondaire se transforme, nous l'avons vu, en attention primaire dérivée. Par suite, il est naturel que le sentiment supérieur qui est dérivé de l'émotion et qui est caractéristique d'un haut degré de dilîérentiation mentale, doive aussi facilement dégénérer en émotion. Supposons, par exemple, que je commence à lire une histoire. Tout d'abord, j'éprouve des sentiments esthétiques variés ; je m'attarde à la beauté du style, à l'enchaînement des incidents. J'éprouve également divers sentiments intellect uels ; je sens que le conte est véridique et vivant, que ses différentes scènes se tiennent logiquement. Mais à mesure
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que je lis, je suis pris davantage par ma lecture, je cesse d'avoir l'attitude critique, d'être dirigé par l'attention secondaire. L'histoire me possède et l'auteur m'émeut à volonté. Le sentiment supérieur a désormais fait place à son substitut plus simple, l'émotion.
Non seulement le sentiment supérieur tend à se dégrader en émotion, mais, en fait, beaucoup d'entre nous n'éprouvent jamais aucun sentiment supérieur. Ce que j'appelle mon « sentiment » de l'honneur, par exemple, peut ne m'avoir coûté aucun instant d'attention. J'ai reçu la définition traditionnelle de la conduite honorable et cette définition est illustrée par la vie de mon entourage : je l'accepte sans réflexion. Tout le long de ma vie, si tel est mon cas, les situations où l'honneur est en jeu, s'empareront de ma conscience et j'y réagirai par une émotion. Il nous faut reconnaître que ie sens donné ici au terme « sentiment » est en partie arbitraire. Mais pour citer un autre psychologue « ce mot a un sens très lâche dans le langage ordinaire et les psychologues n'ont généralement pas réussi à en préciser la signification. C'est pourquoi il nous est permis de l'employer à notre guise, sans inconvénient. » Un autre usage courant identifie le sentiment avec ce que nous avons appelé passion (au deuxième sens du mot), par exemple, avec l'amour du pouvoir, de la gloire, de l'ordre, de la propreté, la haine de l'injustice, de l'oppression, de l'affectation, le dévouement à la science, à l'art, à la religion. Il semble pourtant plus naturel de parler de la passion de la propreté, de l'ordre, de la justice, de la passion des vieux meubles, etc., que d'appeler ces dispositions affectives des « sentiments ».
§ 137. Les formes du sentiment supérieur. — Il y a quatre grandes classes de sentiments supérieurs : les sentiments logiques ou intellectuels, éthiques ou sociaux, esthétiques et religieux. La psychologie moderne a accordé plus d'attention aux sentiments esthétiques qu'aux autres, sans doute parce qu'on peut les étudier dans des conditions expérimentales et avec un matériel relativement simple.
L'esthétique expérimentale. L'histoire de l'esthétique expéri-