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LE PRÉTENDU PROCESSUS ÉLÉMENTAIRE DE PENSÉE

des conditions strictement expérimentales. Il nous faudra amener les sujets à penser réellement et sérieusement ; et nous devrons être capables de les faire penser autant de fois qu'il sera nécessaire, de varier les circonstances et les modalités de leur pensée et d'éliminer toute influence perturbatrice. Comment arriver à ce résultat ?

Ce travail n'a pas encore été fait d'une façon satisfaisante. Mais un premier essai a été tenté au moyen d'une forme très modifiée de l'expérience de réaction. L'expérimentateur lit au sujet une épigramme, un aphorisme, un distique ou lui pose une question correspondant à son tempérament et à ses connaissances. Cette question est posée de telle sorte qu'on peut y répondre par « oui » ou par « non » et on donne à l'épigramme une forme interrogative en la faisant précéder de « est-il vrai que » — « Comprenez-vous cela ? » Une montre à stoppeur est mise en marche en même temps que le stimulus est donné. Elle est arrêtée lorsque le sujet répond. Le temps écoulé est une indication grossière de la difficulté de la question. La réponse donnée, le sujet entreprend de décrire aussi minutieusement que possible les processus qu'il a observés en lui au cours de l'expérience. Un exemple suffira.

« Est-il vrai que donner à chacun son dû serait vouloir la justice et réaliser le chaos ?» — « Oui. — Tout d'abord, un stade particulier de réflexion, en même temps que je fixais une surface devant moi. Un écho des mots entendus avec un accent spécial sur le début et la fin de la phrase. Tendance à accepter l'affirmation. Puis, tout à coup, la critique que Spencer fait de l'altruisme m'est revenue avec la pensée sur laquelle Spencer insiste surtout, à savoir que la fin de l'altruisme n'est pas atteinte. Alors j'ai dit oui. Aucune idée excepté le mot « Spencer » que je me suis dit à moi-même. »

Il est clair que cette méthode, si elle est conduite avec habileté et intelligence, peut se rapprocher sensiblement de la méthode expérimentale, telle que nous l'avons définie. Mais ses défauts sont également évidents. Dans l'exemple donné, nous trouvons des fragmente de langage intérieur

qui ont un sens, un écho du stimulus et le mot unique « Spencer ». Mais nous trouvons aussi que le sujet signale un stade particulier de réflexion et une tendance à accepter l'affirmation. Tant que nous ne pourrons introduire dans l'expérience des stimuli qui permettent au sujet d'examiner la réflexion et la tendance consciente, nous courrons le risque de laisser passer comme inanalysables des processus qui, amenés au foyer de la conscience, révéleraient, peutêtre, leur complexité.

Jusqu'ici, on n'a pas su remédier au défaut inhérent à la méthode. Les comptes rendus introspectifs ont simplement été colligés et les processus qu'ils mentionnent ont été classés sous des rubriques générales, telles que idée, sentiment, attitude ; on a aussi des processus qu'on appelle parfois « notion » (awareness), parfois « connaissance », parfois « la conscience que »..., le plus fréquemment « pensée ». C'est pourquoi on a conclu qu'il s'agit là d'une nouvelle catégorie de modifications de consciences, qui recouvre la variété des pensées comme le terme « sensation » recouvre la variété des sensations et que les pensées peuvent apparaître dans la conscience sans montrer la moindre trace d'un arrière-fond d'images. Il y a un élément de pensée.

C'est là assurément une conclusion bien ambitieuse fondée sur une base bien fragile ! En considérant l'état des choses nous pouvons légitimement demander une suspension de jugement car on ne saurait trop répéter que personne n'a le droit de déclarer un processus inanalysable avant que nous ayons échoué dans nos essais pour l'analyser dans les conditions les plus favorables. Or, ces conditions, la méthode jusqu'ici employée ne nous les fournit pas. Mais en réalité, nous pouvons pousser plus loin la critique. Le compte rendu suivant, dû à un sujet qui est lui-même un psychologue exercé, nous permet de mettre fin à cette suspension de jugement. Voici ce qu'il écrit :

o J'ai suivi avec beaucoup d'intérêt le cours des recherches auxquelles j'avais le privilège de prendre part comme sujet et

LE PRÉTENDU PROCESSUS ÉLÉMENTAIRE DE PENSÉE 5a3

j'ai été amené à un résultat assez curieux qui a totalement changé mes idées sur la meilleure méthode à employer pour conduire les expériences relatives à la pensée. A mainte et mainte reprise, pendant que je m'observaisj'avâis l'impression (sans la pouvoir alors formuler clairement), que mon compte rendu était tout simplement un exposé verbal, quelque peu modifié, des pensées éveillées en moi par l'expérimentateur ; et que cet exposé verbal ne pouvait proprement être considéré comme une description psychologique des pensées. Ce que je veux dire par cette antithèse de l'expression verbale et de la description psychologique deviendra peut-être plus clair par la suggestion suivante : s'il n'y avait aucune différence entre l'expression verbale et la description psychologique, 11 faudrait admettre que le profane en psychologie fait un compte rendu introspectif chaque fois qu'il échange des pensées avec un ami ».

La nature de cette distinction est assez claire. Quand nous échangeons des idées dans une conversation quelconque, nous ne faisons qu'indiquer l'objet de ces idées, qui montre ce à quoi nous pensons. Nous faisons allusion, et on nous comprend, au temps, à la politique, au prix de la vie ; nous n'avons pas le moindre désir ou la plus petite occasion de chercher, derrière l'objet de la pensée, le véhicule psychologique de cet objet, de découvrir si notre ami pense en images visuelles ou en attitudes mentales. Mais cette question de savoir de quoi est faite la pensée, c'est précisément la question à laquelle une psychologie descriptive de la pensée doit répondre.

Ainsi, les sujets, dans les recherches que nous avons passées en revues, prenaient la seule voie qui leur était ouverte. Ils se croyaient tenus d'honneur à n'omettre aucun des processus qui se présentaient. Les pensées arrivaient et étaient mentionnées ; mais elles survenaient et disparaissaient beaucoup trop vite pour qu'ils aient pu les examiner avec soin ; aussi étaient-elles simplement notées comme « pensée de », « conscience que ». Cela ne prouve pas que ces pensées étaient des éléments originaux ; il y a plutôt lieu de croire qu'elles n'en étaient point.

5a4 LA PENSÉE

§ 140. Le prétendu processus élémentaire de relation. — Dans un passage célèbre de sa psychologie, W. James prétend que « nous devons parler d'un sentiment de et, d'un sentiment de si, d'un sentiment de mais, d'un sentiment de par aussi bien que d'un sentiment de bleu ou d'un sentiment de froid » (1). A la suite de cette suggestion, on a essayé de contrôler expérimentalement l'existence de cette conscience de relation. Les expériences prenaient la forme des problèmes sur la règle de trois étendue à d'autres relations qu'à des rapports numériques. Les expériences les plus importantes pour notre sujet, en ce qui concerne les introspections qui les accompagnaient, sont celles dans lesquelles les stimuli étaient présentés sous une forme verbale. On demandait, par exemple, au sujet : « Londres est à l'Angleterre ce que Paris est à — ? » ou bien : « Les yeux sont au visage ce qu'un lac est — ?» On lui demandait de répondre aux questions dans le même sens que le rapport qui liait les deux premiers termes et ensuite de donner un compte rendu introspectif de tout ce qu'il avait éprouvé. Voici quelles furent les trois sortes de résultats obtenus : le vide peut être rempli, sous l'influence de l'instruction, sans aucune conscience de relation ; la relation peut être traduite en images visuelles ou en langage intérieur ; enfin, la relation peut se présenter à la conscience, sans aucun élément imagé, simplement comme « une pensée sans images ». De ces résultats, on tira la conclusion que « les sentiments de relation sont du même ordre que les sentiments des qualités sensorielles ; chaque sentiment de relation est une qualité simple (2) ».

Ces expériences ont été reprises et étendues dans le laboratoire de l'auteur, et elles ont donné des résultats différents. La grande majorité des réponses était accompagnée

(1) W. James, Princ. oj Psychol., I, 1890, 245 sq. Le mol sentiment comme nous l'avons déjà noté signifie ici tout processus mental.

(2) R. S. Woodworth, The consciousness oj Relation dans Essays Philosophical and Psychological in honour oj W. James, by his colleagues at Columbia Uiiivereity, 1908, 491, 499.

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