‹ Manuel de psychologieChapitre 135 sur 142 · LE LANGAGE · texte numérisé non relu

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sous la pression de nécessités pratiques (p. 54) ; aussi est-il incomplet pour qui se propose des buts scientifiques. Les attitudes mentales auraient été reconnues depuis longtemps si nous avions eu un mot, pour les désigner ; ou, pour être plus précis, maintenant que nous avons un nom pour elles, nous pouvons voir que beaucoup de psychologues anciens les avaient notées mais, n'ayant pu trouver les mots convenables, ils n'avaient pas su attirer l'attention sur cette découverte. En second lieu, le langage a une forte tendance à prendre des formes stéréotypées. Le sujet, dans le laboratoire de psychologie, doit être exercé, non seulement à faire attention, mais aussi à s'exprimer en mots (§6) et c'est souvent cet entraînement dans l'expression qui constitue la partie la plus difficile de son éducation. On peut résumer ces deux inconvénients en disant que le langage donne une prime à Y erreur de stimulus ; il a été élaboré pour désigner, pour montrer plutôt que pour décrire exactement (cf. p. 202 sq., 219 et la citation, p. 523). Un troisième désavantage du langage est son caractère discontinu ; les processus mentaux sont continus, intégrés les uns dans les autres ; les mots sont séparés et viennent au bout l'un de l'autre.

De l'autre côté, le langage possède une plasticité remarquable. S'il n'a pas été fait pour décrire, on peut l'utiliser pour les rapports scientifiques et avec tant de succès qu'il n'est pas de processus, si fugitif et si subtil qu'il soit, qu'on ne puisse, en s'en donnant la peine, traduire sous une forme valable. Les sujets nous disent, en se désespérant, qu'ils savent ce que signifie « se sentir tout à fait bien », mais qu'ils ne peuvent pas, malgré toute leur bonne volonté, pousser l'analyse plus loin que ce sentiment ; mais les mêmes sujets, quelques semaines plus tard, vous apportent des pages entières de descriptions ; une fois qu'il a brisé sa forme stéréotypée, le langage peut suivre les ramifications les plus déliées d'un processus mental ; sa richesse de nuances semble inépuisable ; et il a en lui un principe de développement tel qu'un terme nouveau ou un nouvel emploi d'un terme ancien est immédiatement intelligible. Voici maintenant un second avantage : le langage, justement parce qu'il s'est développé pour répondre à des besoins pratiques plutôt que théoriques, est compris sans peine et facilement manié : il traduit la signification que nous désirons exprimer et il prend automatiquement une forme qui convient

à cette signification. Enfin, le langage est permanent et stable : il fixe, comme en une mosaïque, la fluidité de notre expérience interne ; il nous délivre des erreurs de mémoire et pose ainsi, à chaque étape de la science, la base d'un nouveau travail.

Le progrès effectif de la pensée et du savoir prouve suffisamment que les avantages du langage l'emportent sur les inconvénients. Mais il n'en reste pas moins que ces inconvénients sont réels et sérieux. Nous n'avons qu'à nous rappeler des termes comme « perception », « association », pour montrer le danger de la tendance à stéréotyper : c'est aussi pour cette raison que le mot nouveau « attitude », dès lors même qu'il a été forgé, a arrêté les tentatives de description analytique qu'on pouvait tenter de ce processus. Il ne faut pas permettre aux mots de prendre la place des faits ; ils sont des serviteurs indispensables mais qui, si on les laisse commander, conduisent la science à sa perte.

Considéré en lui-même, comme une des grandes institutions sociales, (p. 27) le langage présente un double intérêt psychologique. L'origine du langage marque une époque dans le développement mental : et son développement implique celui de la pensée. La psychologie du langage est cependant une question spéciale, que dépasse de beaucoup le but de cet ouvrage.

Mais,comme ces deux problèmes, celui de l'origine du langage et celui des changements sémantiques, c'est-à-dire des changements de la signification des mots, ont des rapports avec certains sujets traités dans les paragraphes précédents (§ 103, § 132), nous pouvons cependant en dire quelques mots. L'origine de la parole, selon Wundt, serait liée à l'origine du langage par gestes. Un geste peut exprimer soit le côté affectif, soit le côté intellectuel d'une émotion. Le tressaillement, la tension, l'air amer du § 132 sont des gestes de la première catégorie. Les gestes qu'expriment des idées sont de deux sortes : ils servent à montrer ou à représenter. Le geste démonstratif indique directement l'objet qui suscite l'émotion : nous tendons le doigt vers l'objet qui nous a effrayés, nous montrons le poing

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à l'homme qui nous a mis en colère. Le geste représentatif dépeint l'objet, par un mouvement qui en esquisse dans l'air le contour ou par la reproduction d'un de ses traits caractéristiques, ou encore par un mouvement purement symbolique. Ainsi le sourd-muet, pour signifier la fumée, fait tourner son index en spirale de bas en haut ; pour signifier un enfant, il fait le geste de bercer et balance son coude droit dans sa main gauche ; pour signifier la vérité, il déplace son index en ligne droite, en partant de sa bouche. Ce langage par gestes a sa syntaxe, ses lois propres de changement sémantique, sa propre histoire psychologique. Mais, de même que le rythme est devenu surtout auditif, de même le langage par gestes s'est transformé en langage parlé.

Le rythme, cependant, semble retenir son élément kinesthésique ; et le mouvement d'articulation nous remet en mémoire la nature originelle du langage parlé. Le mot, entendu ou vu, qui symbolise une idée,est le dernier terme d'une longue évolution. A son début, parler c'était surtout gesticuler ; la chose essentielle était non pas le son, mais le mouvement. On a souvent essayé de retrouver un sens dans le son qui accompagnait le mouvement : ainsi, certaine théorie y voit une imitation de bruits naturels et le langage aurait commencé par être une série d'onomatopées, tels que ronfler, miauler, etc. ; une autre théorie voit l'origine du langage dans des émissions de voix arbitraires, prélinguistiques ; le langage aurait commencé par être une suite d'interjections et une sorte de babil enfantin. Aucune de ces deux hypothèses n'est soutenable : les onomatopées ne sont qu'une toute petite partie du vocabulaire ; le langage exclamatif est l'analogue du geste affectif et non du geste intellectuel et il ne s'est guère développé ; quant au babil du jeune enfant, il n'est pas primitif et il correspond à un stade du développement d'un mécanisme héréditaire de la parole. Nous devons donc supposer qu'au début le son n'était qu'un accompagnement secondaire, sans signification propre, du geste, qu'un mouvement d'articulation et qu'il tirait sa signification d'autres gestes concomitants ; et ce n'est que graduellement, sous l'influence des rapports sociaux continus, qu'il a montré sa supériorité sur le geste et acquis son indépendance. Nous pouvons dire, en gros, que le mot entendu n'a jamais eu qu'un sens dérivé et symbolique et que c'est le mot-geste, se suffisant à

lui-même, et combinant mouvement et son, qui est l'origine du langage.

Bien interprété, le cours des changements sémantiques révélerait les lois qui ont présidé au développement de l'esprit ; en même temps, ses phénomènes particuliers sont des faits psychologiques qui demandent une explication. Nous pouvons dire, dès maintenant, que sur ce second point c'est en faisant appel aux tendances associatives et déterminantes qu'on peut trouver cette explication. La loi générale de développement — du plus concret au plus abstrait — peut être brièvement illustrée par des mots qui désignent des processus de perception. Ainsi le mot allemand riechen, odeur, est au fond le même que rauchen, fumée ; l'anglais smell (odeur) est lié à smouldcr (fumée suffocante) et au danois smul (poussière) ; touch (toucher), signifie à l'origine pousser ou tirer, ex. : tug (hâler), team (attelage), etc. Les mots latins sapio (goûter), sapor (goût), sont liés à sapa (moût), sapo (savon), sébum (suif), c'est-à-dire aux noms de substances qui sont facilement diluées ou liquéfiées. Une étape ultérieure du même processus est illustrée par l'anglais feel (sentir), l'allemand fiihlen qui à l'origine signifiait toucher ; (cf. le latin palma, la paume de la main). Ce n'est qu'au xvme siècle que ces mots furent employés pour désigner des processus affectifs ou « subjectifs » de la vie mentale ; etmaintenant même le changement de sens n'est pas encore complet.

§ 143. Vidée abstraite. — Comme nous l'avons déjà dit, la pensée peut se développer sous forme d'attitudes, de mots ou d'images. Le complexe d'images, qui est caractéristique de la pensée,est connu sous le nom iïidée abstraite ou générale. Psychologiquement, le mot est mal choisi, car il n'est pas plus correct de parler, en psychologie, d'une idée abstraite qu'il le serait de parler d'une sensation abstraite. Ce qui est abstrait, en général, ce n'est pas l'idée, le processus de conscience, mais la signification logique dont ce processus est le véhicule.

On a pourtant soutenu que l'idée de l'abstrait est ellemême généralisée, en ce sens qu'elle est la résultante d'un grand nombre d'idées-souvenirs simples. L'idée a été comparée à ce qu'on appelle une photographie composite.

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Si nous voulons obtenir une figure type de l'homme d'Etat, du soldat, du poitrinaire, du dément, nous photographierons un certain nombre de figures individuelles sous la même plaque sensible, accordant à chacune une fraction du temps normal de pose que demande la plaque. Nous obtiendrons ainsi une image dans laquelle les ressemblances se seront renforcées, les différences annulées. De même, l'idée générale, par exemple, l'idée d'homme pourrait bien être une image visuelle dans laquelle tous les points de ressemblance entre les hommes sont clairs et intenses, tandis que les points de différence sont restés faibles et obscurs.

Sans aucun doute, l'image composite existe. Mais elle ne se forme jamais comme on le suppose, par un renforcement mécanique des éléments semblables et une suppression mécanique des éléments dissemblables ; elle se forme toujours sous l'influence d'une tendance ou d'une suggestion antécédente. Et ce mode de formation a des limites nécessairement étroites. Si le lecteur essaie d'évoquer une idée abstraite d'homme, sous forme d'image visuelle, il se représentera sans doute un homme blanc, vêtu en homme civilisé ; sinon, il verra une autre figure individuelle du même genre. L'idée abstraite peut représenter la hauteur moyenne et les proportions moyennes de l'espèce humaine mais elle ne peut représenter la couleur moyenne de la peau, des cheveux et des yeux. Peut-être les psychologues qui invoquent l'analogie de l'idée avec la photographie composite oublient ils que la photographie n'a pas de couleurs.

Pour donner un exemple d'idée composite, citons ce passage de Huxley : « Un anatomiste qui met toute son ardeur à examiner plusieurs spécimens d'une nouvelle espèce animale, acquiert avec le temps une conception si vive de sa forme et de sa structure que l'idée peut prendre une forme visuelle et devenir une sorte de rêve diurne. Mais l'image qui se présente ainsi est générique, non individuelle. Elle n'est la copie d'aucun individu mais elle représente plus ou moins une moyenne de la série (1). » Huxley, il faut le noter, ne parle que de la forme et

(1) T. H. Huxley, Hume, 1881, ch. iv, 96 sq.

de la structure ; de plus, l'anatomiste travaille sous la suggestion d'un type, d'une représentation composite qui figurera dans un manuel ou une monographie, et cette détermination antérieure est plus responsable de l'idée abstraite que la répétition pure et simple des spécimens.

Une idée abstraite est une idée dont la signification est abstraite. Et la signification, comme nous l'avons vu au § 103, apparaît psychologiquement comme un contexte, comme les processus qui s'ajoutent à un processus donné dans la situation donnée, sous l'influence d'une suggestion ou d'une instruction particulière. Par suite, une idée abstraite est une idée qui peut être une représentation (picture), particulière, mais dont le contexte et la détermination comportent une signification d'abstrait ou de général. Ordinairement, l'idée abstraite se présente d'abord sous une forme verbale, comme ce qu'on appelle un concept, pendant que le contexte (perceptions ou images), peut avoir ou ne pas avoir une forme verbale. Dans les esprits du type verbal, l'idée reste verbale ; dans les esprits du type Imaginatif, le mot peut être complété ou même remplacé par quelque processus imagé. Mais cette forme imagée de l'idée abstraite est secondaire et non originale.

La notion que l'idée abstraite doit être elle-même abstraite, remonte à l'erreur fondamentale de l'associationnisme. Si l'idée individuelle est l'idée de l'individuel, l'idée qui signifie l'individuel (§ 106) et si l'idée abstraite est en elle-même l'idée qui signifie l'abstraite, alors, naturellement, la fusion ou le mélange d'un certain nombre d'idées individuelles donnera une idée abstraite : ainsi les significations individuelles de chats qu'accumule notre expérience, donneront en fusionnant la signification générale de chat. Mais, au point de vue psychologique, aucune idée n'est intrinsèquement une idée individuelle ou une idée abstraite, de même qu'aucune idée n'est intrinsèquement une idée-souvenir. Une idée devient abstraite par son enchâssement : en elle-même, elle peut être une représentation particulière.

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Dans l'esprit de l'auteur, le contexte qui signifie « ceci est abstrait » est d'ordinaire un schéma visuel, une figure fermée, les cas particuliers semblent littéralement s'ajuster dans cette ligure ou dans une partie de l'espace qu'elle enferme, sans en déranger les lignes. Dans un autre esprit de type semblable, le contexte est la vague image d'un dôme qui couvre de sa voûte les cas particuliers,ou sous lequel les cas particuliers sont subsumés. Nous pouvons supposer que le même contexte, pour un sujet de type kinesthésique, comme celui cité p. 529, serait la représentation d'un large geste d'embrassement ; tandis que pour un sujet de type verbal, ce pourrait être un écho de la définition formelle du mot employé. Tout cela est affaire de psychologie individuelle : ce qu'il importe de se rappeler c'est qu'une idée, une image est une idée abstraite si son contexte est le véhicule psychologique de la signification logique « abstrait ». Et de même un mot, quel qu'il soit, est un concept si son contexte lui apporte la mention « abstrait. »

La plupart de nos idées abstraites se présentent sous une forme verbale ; nous grandissons dans un milieu où l'on parle et nous nous familiarisons avec les mots abstraits avant que l'expérience nous ait fourni les données pour généraliser. Dans les esprits du type verbal, l'idée abstraite d'honnêteté ou d'orgueil n'est que le mot « honnêteté » ou « orgueil », tel qu'il apparaît dans le langage intérieur. Dans les esprits du type visuel, les idées verbales sont accompagnées (ou même dans certains •cas remplacées), par des représentations conventionnelles : l'idée de valeur, par exemple, devient l'image d'un homme qui place quelque chose sur une échelle, l'idée d'orgueil, celle d'un homme qui se pavane et se rengorge. Quand il arrive à l'auteur de penser à des vaches, il voit un assez long rectangle, terminé à gauche par une sorte de saillie accentuée ; quand il pense à des chevaux il voit une double courbe et une posture cabrée avec une vague image de crinière.

Mais, bien qu'en réalité il n'existe rien de semblable à une idée abstraite ou à un mot-concept, au sens de l'association nisme, il est également vrai que le contexte et la détermination peuvent disparaître de la conscience et ne nous laisser que des images et des mots qui ont un caractère d'abstraction incorporé, pour ainsi dire, en eux. Les représentations composites ou conventionnelles, une fois formées, restent abstraites par elles-

mêmes ; dès lors, nous n'avons plus besoin de la détermination du contexte pour être sûrs qu'elles sont abstraites. Et le langage, comme nous l'avons naguère remarqué, vient à nous tout fait. L'étude des changements sémantiques nous apprend que les mots abstraits étaient concrets à l'origine ; mais les situations qui les faisaient abstraits sont devenues inconscientes depuis longtemps, et les mots ont maintenant en eux-mêmes l'estampille de l'abstraction. Ainsi il arrive non seulement que la représentation consciente de l'idée d'honnêteté ou d'orgueil se réduit au mot pur et simple : « honnêteté » ou « orgueil », tel qu'il se manifeste dans le langage intérieur, mais encore que ce même langage intérieur enveloppe la signification « abstrait » ; l'image verbale a pris à la fois la place de l'idée et du contexte.

§ 144 . Généralisation et abstraction. — Nous avons parlé de l'idée abstraite ou générale comme si ces adjectifs étaient interchangeables. Les processus d'abstraction et de généralisation ont, en effet, d'étroites relations. Quand nous abstrayons, nous séparons les caractéristiques d'une situation qui correspondent à notre détermination du moment et nous négligeons ou nous écartons les autres. Quand nous généralisons, nous mettons en pleine lumière les ressemblances qui ont été masquées par des différences ; mais cela implique que nous négligeons les différences comme ne convenant pas et que nous choisissons les ressemblances comme convenant à la détermination présente, ce qui constitue un mode spécial d'abstraction. Peut-être pouvonsnous voir une différence entre ces deux processus en faisant de l'abstraction une opération surtout négative (mise à l'écart de ce qui ne convient pas) et de la généralisation une opération surtout positive (rapprochement des semblables qui conviennent).

L'abstraction est alors le résultat nécessaire de la détermination. Nous avons vu que toute détermination a un double aspect : elle est, d'une part, inhibition, de l'autre, facilitation (p. 470) et nous avons vu, en outre, que les sujets, dans l'expérience de réaction associative, restreignent et spécialibent

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