‹ Manuel de psychologieChapitre 136 sur 142 · GÉNÉRALISATION ET ABSTRACTION · texte numérisé non relu

GÉNÉRALISATION ET ABSTRACTION

instinctivement les instructions (p. /i54). On a fait des expériences dans le but d'étudier directement le processus d'abstraction ; elles ont confirmé et illustré ces résultats. Des arrangements variés de quatre syllabes sans signification. composées de trois lettres et écrites en différentes couleurs étaient exposées dans une pièce obscure, au moyen d'une lanterne à projection

\ pendant - de seconde. On demandait aux sujets de porter leur

attention, dans les différentes séries, sur les points suivants : nombre total des lettres visibles, les couleurs et leurs places dans le champ visuel, la figure formée par la disposition des syllabes et la détermination des lettres particulières et de leurs positions dans le champ. On trouva, comme on pouvait s'y attendre, que le compte-rendu introspectif était le plus riche, le plus correct, le plus précis lorsqu'il traitait de l'aspect du complexe visuel sur lequel l'attention s'était portée. Du côté négatif, on constata qu'il y avait plusieurs degrés de difficulté dans l'abstraction ; les lettres et leur nombre pouvaient être plus facilement négligés que la couleur ou la figure ; et comme l'application de l'attention aux premiers de ces caractères s'était révélée comme la tâche la plus difficile, nous pouvons dire que plus la difficulté de l'instruction positive correspondante est grande, plus l'abstraction négative a d'effet. En ce qui concerne la double nature de la détermination, il est intéressant de noter que ce côté négatif de l'abstraction se manifesta soit par la suppression complète ou par l'imprécision de l'appréhension : une figure pouvait être correctement décrite tandis qu'on était incapable de rien dire des lettres ou des couleurs ; ou bien les lettres pouvaient être correctement nommées, tandis que les couleurs étaient simplement signalées comme semblables ou différentes, foncées ou claires, ou encore on indiquait les couleurs sans pouvoir décrire leur arrangement. Lorsqu'on ne donnait pas de directions préliminaires aux sujets, ils prenaient d'eux-mêmes les tâches les plus faciles ; ainsi les lettres et leur nombre étaient moins fréquemment signalés que les couleurs et la figure.

On a imaginé également des expériences sur le processus élémentaire de la généralisation, sur l'abstraction positive des semblables. Des groupes de formes sans signification, disposés comme dans la figure 65, étaient présentés au sujet, dans les

conditions précédemment décrites, et pendant 3 secondes. Les groupes offraient une complexité plus ou moins grande mais contenaient toujours un élément commun ; l'instruction consistait à guetter l'exposition avec une distribution de l'attention aussi égale que possible, puis, lorsque les figures apparaissaient, à extraire des groupes les deux figures semblables. On ne distingua pas moins de huit façons de procéder. Le sujet pouvait parcourir toutes les formes, prenant une claire connaissance de chacune et écartant, les unes après les autres, toutes celles qui étaient différentes ; cette méthode était laborieuse et elle ne fut employée par la plupart des sujets que dans les expériences d'entraînement. Le sujet pouvait aussi parcourir les deux groupes, sans ordre, jusqu'à ce qu'il tombât sur une

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Fig. 65. — Groupe de formes pour l'abstraction du même. — A. A. Grûnbaum, Arch. f. d. ges. Psych. XII, 1908, 347.

figure qui lui parût avoir un aspect familier : c'est le procédé de la reconnaissance pure et simple. Le sujet pouvait encore pousser son voyage d'exploration et se trouver soudain arrêté par une forme insistante, une figure qui se détachait plus clairement que ses voisines. L'insistance, elle-même, pouvait se manifester simplement comme un renforcement purement subjectif, ou elle pouvait être accompagnée de l'attitude mentale d'acceptation : « c'est bien là la figure que je cherche », ou par une attitude d'assurance moins forte « ce pourrait bien être la bonne figure. j> Ce sont là des méthodes mixtes, en partie recherche active, en partie impression passive. Dans d'autres cas, les deux formes semblaient se détacher en succession rapide comme si la première avait attiré l'autre à sa suite ; la passivité du processus est ici plus accentuée. Dans d'autres cas encore, les deux figures étaient saisies simultanément : les deux formes sem-

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blables surgissaient, spontanément, tantôt immédiatement, tantôt après un court intervalle, sans aucune recherche active de la part du sujet. Enfin, dans quelques cas, assez rares, la passivité atteignait son maximum : le sujet regardait le champ, était aussitôt arrêté par une forme en relief et savait que c'était là la forme demandée, bien qu'il n'ait aucunement remarqué la présence des deux figures.

Nous ne pouvons entrer ici dans des détails d'explication ; d'ailleurs, le moment n'est pas encore venu où une discussion générale serait fructueuse. Il suffit d'avoir fait remarquer la parenté de la généralisation et de l'abstraction, et d'avoir montré que, dans les conditions expérimentales, elles se prêtent à une analyse introspective. Mais les recherches expérimentales sont tout au plus amorcées, et il reste encore beaucoup à faire avant que nous puissions rattacher ces processus très simples à ceux plus complexes de la pensée réfléchie.

§ 145. Comparaison et discrimination. — L'une des tâches les plus communes assignées aux sujets dans les laboratoires de psychologie est la comparaison de deux processus mentaux, la discrimination de la qualité ou de l'intensité sensorielles, de la durée d'intervalles, de la grandeur de formes spatiales. Dans ces expériences, les stimuli peuvent être parfois présentés ensemble : les couleurs et les lignes peuvent être montrées côte à côte, un accord peut être frappé pour être résolu en ses tons composants. Tous les stimuli, sans exception, peuvent être présentés en succession, et l'on peut faire varier la durée de l'intervalle qui sépare les deux membres du même couple. Les détails de la conscience comparative et discriminative varient comme varient les conditions de l'observation.

C'est une tradition en psychologie d'affirmer que la comparaison successive exige l'intervention d'une image. J'ai conscience d'un certain processus ; si, quelque temps après, je désire comparer un autre processus à celui-là, je dois l'évoquer sous forme d'image, et placer mentalement l'idée à côté de la perception. La reconnaissance est expliquée, de cette façon, comme la comparaison d'un pro-

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cessus qui se répète avec sa propre image-souvenir. Mais il est certain que la présence d'une image n'est pas nécessaire ; la comparaison peut être directe, elle peut être le résultat immédiat d'une détermination : et si elle est indirecte, le terme intermédiaire peut n'être point une image. De plus, la comparaison est parfois complète, si curieuse que soit cette constatation, avant que le second des deux stimuli ait été présenté ; notre réponse est toute prête avant que la question soit entièrement posée. L'impression absolue faite par le premier stimulus, est, dans des cas de ce genre, le signal qui déclenche la réponse du sujet. Si le premier des deux tons nous frappe par son intensité inaccoutumée, ou son extrême faiblesse, nous sommes tout prêts à déclarer le second son plus faible ou plus fort, avant même de l'entendre.

Nous pouvons donner des exemples du premier point en nous reportant à la comparaison des tons musicaux. Les stimuli, choisis vers le milieu de l'échelle musicale et très légèrement différents en hauteur, retentissaient pendant une seconde, et deux tons consécutifs étaient séparés par des intervalles de 2 à 60 secondes ; les sujets devaient donner les résultats de leur introspection en se rapportant toujours au second ton, qu'ils devaient signaler comme plus haut, plus bas, de même hauteur ou douteux. On constata trois modes de discrimination. Le premier, le plus fréquent chez la plupart des sujets,ne révélait aucune trace de représentation imagée du premier ton ; dans le second, l'image apparaissait, mais on n'y faisait pas attention et elle ne servait pas de base à la comparaison. Dans le troisième, l'image était un élément essentiel de la conscience discriminative.

Bornons-nous, pour le moment, à l'examen des comptes rendus qui signalent une différence entre les stimuli. Les comparaisons non imagées, qui constituaient la grosse majorité,étaient soit directes, soit indirectes. Dans le premier cas, le second ton déclenchait le mot de réaction, « plus haut » ou « plus bas », pour ainsi dire, automatiquement. Dans le second, la comparaison pouvait se faire par l'intermédiaire d'une imagerie explicite : la représentation visuelle d'une échelle musicale imprimée

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ou le clavier d'un piano, l'image kinesthésique de frapper une note au piano, une note, un demi-ton plus haut ou plus bas qu'une autre et ainsi de suite. Plus souvent, le terme intermédiaire était un complexe de sensations de tension (peut-être avec des éléments visuels ou organiques moins marqués), qui était décrit comme une sorte de resserrement ou de relâchement. Les muscles intéressés de ce complexe variaient selon les sujets : la tension pouvait être rapportée à la poitrine, à la gorge, aux sourcils, à la peau du crâne et à la région des oreilles ; mais la signification était toujours la même : la sensation de resserrement signifiait « en haut », celle de relâchement signifiait « en bas » de l'échelle des tons. Ce rapport symbolique est, sans nul doute, le résultat d'un processus empathique qui se produit quand on joue, quand on chante ou quand on entend de la musique, et ce processus est renforcé par des associations verbales.

Si une image était présente à la conscience lorsque survenait le second stimulus, elle était invariablement mise à l'écart par l'attention dirigée vers le stimulus et le compte rendu du sujet était déterminé par d'autres facteurs. Pourtant, il y eut des cas (lorsque les conditions étaient nouvelles, lorsque le second ton ne réussissait pas à déclencher de réponse, lorsque deux impulsions contradictoires étaient éprouvées), dans lesquels le sujet se servit délibérément de l'image comme d'un type de comparaison. Mais le sujet n'avait recours à cette méthode que lorsqu'il était hésitant et incertain ; et les résultats avaient alors autant de chances d'être faux que vrais.

Les comptes rendus qui signalent l'égalité ou l'identité des stimuli sont moins fréquemment basés sur une comparaison non imagée que ceux qui signalent une différence. La présence de l'image n'est cependant pas nécessaire et lorsqu'une image se présente, elle n'est pas, d'ordinaire, l'objet de l'attention. Dans ces cas, le second stimulus semble renforcer l'image ou se fondre en elle, et la reconnaissance, encore directe, gagne, en conséquence, en précision ; le second ton est saisi, non pas simplement comme familier, mais comme étant a ce » ton, le même ton que le précédent.

Pendant les premières séances d'expériences, lorsque les conditions sont encore nouvelles et que les sujets sont hésitants, le compte rendu qui indique une identité, exprime, d'ordinaire, une conscience négative, la conscience a qu'il n'y a pas de dif-

férence ». Les sujets ont, tendance à trouver une différence et sont troublés, deviennent perplexes lorsque les stimuli se ressemblent. Il peut alors y avoir une étroite analogie entre les attitudes exprimées par les mots « le même » et « douteux » et nous avons un indice objectif de la ressemblance de ces attitudes dans la durée du temps qui s'écoule, dans les deux cas, avant que le sujet donne sa réponse. Plus tard, la réponse « le même » devient positive : le second stimulus est saisi comme identique au premier : la réaction est rapide.

Le nombre et l'exactitude des identifications sont conditionnés par différents facteurs. La réponse « le même » peut être due à l'erreur de stimulus, à la connaissance générale des conditions de l'expérience. Elle peut être due au tempérament, à une constitution mentale impulsive qui s'oppose à une nature réfléchie. Elle peut être un effet secondaire de l'impression absolue : si les différences présentées dans la série sont généralement très marquées, une différence moindre peut être considérée par le sujet comme une identité. Enfin, le nombre des réponses décroît à mesure qu'augmente l'intervalle de temps entre les stimuli, parce que les sujets conservent d'une façon beaucoup plus constante les mêmes conditions corporelles pendant des attentes courtes que pendant des longues ; et leur exactitude diminue parce que les cas de comparaison et d'appréhension directes se font plus rares.

Les sujets signalent fréquemment une différence san^ être capables de spécifier la direction de cette différence.Cette forme de réponse qu'on rencontre rarement, sauf lorsqu'il y a une différence objective réelle entre les stimuli, exprime deux modes différents de la conscience comparative. Dans le premier de ces types, le sujet se réfère à l'image : son attention oscille entre la perception du second stimulus et l'image du premier, ou entre les deux images jusqu'à ce que le rapport qui les unit devienne confus : le sujet sait qu'un des deux tons est plus élevé que l'autre, mais il ne peut dire lequel.Le second mode ne comporte pas d'image ni de processus manifeste de comparaison : le second stimulus détermine directement un « changement » visuel ou moteur qui signifie différence en général, mais non pas une différence déterminée. Parfois s'ajoute un processus de comparaison ; l'image est alors rappelée et le compte rendu d'abord indéfini est modifié.

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