PROCESSUS MENTAL. CONSCIENCE ET ESPRIT 1J
La conscience, comme l'indique le premier dictionnaire venu, a beaucoup de sens différents. Peut-être suffit-il de distinguer deux emplois principaux de ce mot. Dans une première acception, la conscience signifie la connaissance que l'esprit a de ses propres processus. De même que, du point de vue du sens commun, l'esprit est ce moi intérieur qui pense, se souvient, choisit, raisonne, dirige les mouvements du corps, de même la conscience est la connaissance interne de cette pensée et de ce contrôle. Vous avez conscience que votre réponse à une question d'examen est exacte, que vos mouvements sont maladroits, que vos intentions sont pures. En ce sens, la conscience est quelque chose de plus que l'esprit, elle est « la perception de ce qui se passe dans notre propre esprit » (1) : elle est « la connaissance immédiate que l'esprit a de ses sensations et de ses pensées » (2).
Dans un second sens, la conscience s'identifie avec l'esprit : conscient est synonyme de mental. Tant que se déroulent des processus mentaux, la conscience est présente : dès qu'ils cessen4-, la conscience disparaît. « Dire que j'ai conscience d'un sentiment, c'est simplement dire que je le ressens. Avoir un sentiment, c'est être conscient : et être conscient, c'est avoir ce sentiment. Etre conscient de la piqûre d'une épingle, c'est simplement éprouver cette sensation. Bien que j'emploie diverses tournures de langage pour exprimer ma sensation : je sens une piqûre d'épingle, je sens une douleur de piqûre, j'ai la sensation d'une piqûre, je ressens une piqûre, j'ai conscience de ressentir une piqûre, ce que j'exprime de ces différentes façons est une seule et même chose (3). »
11 nous faut rejeter la première de ces définitions. Non
(1) Locke, An Essay concerning Human Understanding (1690), Bk II, Ch. i, § 19.
(2) Dugald-Stewart, Outlines of Moral Philosophy (1793), Pl I, section I, 5 7.
(3) James Mill, Analysls of the Phenomena of Human Mind (1829), vol. V, ch. v, (Mill emploie le mot sentiment (feeling) là où nous employons le terme 4e processus mental.)
Titchener. 2
seulement il n'est pas nécessaire, mais il est aussi dangereux de parler de la conscience comme de la connaissance qu'a l'esprit de lui-même. Ce n'est pas nécessaire, comme nous le verrons plus loin, parce que cette connaissance est l'objet d'une observation de même nature que l'observation du monde externe ; c'est dangereux et susceptible de nous induire en erreur parce que cela suggère l'idée que l'esprit est un être personnel et non pas seulement un courant de processus. Aussi conviendrons-nous de désigner la même chose par les mots esprit et conscience. Pourtant, comme nous avons deux termes différents, il convient d'établir entre eux une certaine distinction, aussi emploierons-nous le mot esprit quand il s'agira de la totalité des processus mentaux qui se présentent au cours de la vie de l'individu, et nous nous servirons du terme conscience pour désigner la totalité des processus mentaux qui se manifestent actuellement, dans un temps présent donné. La conscience sera ainsi une section, une coupe dans le courant de pensée. D'ailleurs le langage usuel fait déjà cette distinction : quand nous disons d'un homme qu'il a perdu conscience, nous voulons dire que cette perte est momentanée, mais que la vie mentale va bientôt reprendre. Quand nous disons qu'un homme a perdu l'esprit, cela signifie, non pas sans doute que son esprit est tout à fait disparu, mais du moins que son dérangement est permanent et chronique.
Aussi, tandis que l'objet général de la psychologie est l'esprit, l'objet immédiat de chaque recherche psychologique est toujours une certaine conscience. A parler rigoureusement, nous ne pouvons observer deux fois la même conscience : le courant de l'esprit s'écoule toujours et ne revient jamais en arrière ; mais en pratique, nous pouvons observer une conscience particulière aussi souvent que nous le voulons, puisque les processus mentaux se groupent de la même manière, montrent le même type d'arrangement, toutes les fois que l'organisme est placé dans les mêmes circonstances. La marée haute d'hier ne reviendra