ÉLÉMENTS ET ATTRIBUTS
nous appelons une relation est un sentiment — le sentiment fugitif qui accompagne le passage d'un sentiment saillant à un autre sentiment saillant. Malgré son extrême brièveté, son caractère qualitatif est appréciable (i). » Nous discuterons au sujet de ces processus de relation au paragraphe 140. D'autre part, certains psychologues ont postulé l'existence d'un élément conatif ou processus élémentaire de la volonté ; d'autres ont proposé, comme processus élémentaire les pensées (thoughts) à côté des sensations et des images. La plupart de ces prétentions peuvent toutefois être passées sous silence. Elles meurent et sont disséquées dans les pages des revues psychologiques, mais elles ne vivent p? -> assez longtemps pour être mentionnées dans les manuels.
§ 11. Eléments et attributs. — Nous avons pris pour accordé que les éléments de conscience peuvent être rangés en groupes ou en classes. L'on pourrait objecter que, comme ce sont des éléments, comme ils résistent à l'analyse et ne peuvent être ramenés à quelque chose de plus simple qu'eux-mêmes, nous n'avons aucun moyen de les grouper. Comment serait-il possible de trouver des degrés de ressemblance et des degrés de différence entre des choses absolument simples ?
Le psychologue range les éléments mentaux précisément comme le chimiste classifie ses substances élémentaires : les éléments chimiques sont divisés, par exemple, en métaux et en non-métaux ; les métaux possèdent à un haut degré le pouvoir de réfléchir la lumière ; ils sont opaques ; ils sont bons conducteurs de la chaleur et de l'électricité ; ils ont des poids spécifiques considérables : c'est ainsi qu'on les distingue, en tant que groupe, des non-métaux. Cette deuxième classe enferme à la fois des éléments gazeux et solides, c'est-à-dire que les éléments chimiques possèdent certaines propriétés ou certains attributs par quoi ils peuvent être distingués et classifiés.
C'est exactement le même cas pour les éléments menti) Principles of Psychology, 1881, vol. I, pt. 2, ch. il, § 65. La citation a été un peu simplifiée.
taux. Ils sont simples, à vrai dire,en ce sens qu'ils sont l'expérience mentale réduite à ses termes les plus humbles : mais ils sont encore des processus réels, des unités effectives de l'expérience mentale. Par suite, comme les éléments chimiques ils présentent des aspects ou des attributs variés, on peut les examiner concurremment de points de vue différents, pour ainsi dire, et chacun de ces aspects peut être examiné à part par le psychologue. C'est en se référant à ces attributs que l'introspection peut les classer sous différentes rubriques.
Il n'y a pas plus d'accord en psychologie au sujet des attributs des éléments mentaux qu'il n'y en a au sujet des éléments eux-mêmes. On pourrait même dire qu'il y en a moins : les listes qu'en donnent les divers manuels sont rarement identiques en tous points.
Diverses raisons peuvent expliquer cette divergence d'opinions. On dit souvent, par exemple, que le psychologue doit suspendre son jugement en ce qui concerne les attributs de l'élément mental parce qu'il ne peut jamais isoler effectivement l'élément lui-même pour l'examiner séparément. L'esprit humain est si complexe et les voies d'accès du système nerveux humain sont si nombreuses que le psychologue ne peut jamais réduire la conscience à un processus unique et simple. Pourtant cette façon de voir est, sans aucun doute, rigoureusement et entièrement correcte : de plus, il est possible de combiner des conditions expérimentales telles que, pour les besoins de la pratique, un processus unique se présente à l'observation. Si nous éliminons les causes de distraction et si nous concentrons l'attention, par exemple, sur une sensation particulière, cette sensation se détache claire et distincte du reste de la conscience vaguement estompé de processus indifférents. Aussi, pratiquement,est-il possible au psychologue d'isoler un élément mental et, comme nous l'avons dit plus haut, d'examiner séparément ses aspects ou ses attributs différents. On doit donc chercher ailleurs la raison de la divergence des opinions relatives aux attributs.
ÉLÉMENTS BT ATTRIBUTS ^9
La principale raison se trouve dans la difficulté de décider ce qui est original dans la sensation, ce qui lui est inhérent, ce qui la constitue, de ce qui n'est pour elle qu'un pur accident. Le système nerveux de l'homme, il faut nous le rappeler, a une histoire immensément longue : il est l'aboutissement de longues périodes de développement. Aussi est-il rempli de chemins de raccourci ; il est traversé d'outre en outre de voies de communication directe. C'est pourquoi, lorsque nous croyons avoir devant nous une sensation simple, il est tout à fait possible que nous soyons en train d'observer en réalité un processus complexe. Ce qui semble être un attribut ou un aspect de la sensation peut, en fait, être un processus distinct, mais si habituellement et si intimement uni à la sensation dans le passé qu'il apparaît maintenant comme une partie constitutive de celle-ci. Prenons un exemple : nous entendons deux tons, l'un produit par une voix de basse profonde, l'autre par une voix de soprano léger. Le premier résonne d'une façon volumineuse et massive, le second semble grêle et aigu. Allons-nous conclure que le volume est un attribut original des tons ? que les sensations sonores possèdent une sorte de spatialité, une vague extension dans les trois dimensions de l'espace ? C'est la conclusion qu'acceptent certains psychologues. D'autres croient, au contraire, que cette voluminosité des sons est un processus distinct et qu'il relève non de l'ouïe, mais de la vue. Quand nous entendons un ton grave, il nous souvient de choses qui paraissent grandes et douces et lorsque nous entendons un ton élevé, il nous souvient de choses qui semblent petites et dures. Les tons en eux-mêmes n'ont rien de grand ou de petit, de doux ou de dur. La difficulté est donc de décider ce qui est inhérent à la sensation sonore et ce qui en est un simple accessoire : il n'y a pas de difficulté à isoler les tons pour les observer séparément.
On peut trouver une autre raison dans ce fait que plus on approfondit l'étude d'un élément particulier, plus on a
Titchener. 4
de chances d'y découvrir de nombreux aspects. Ainsi le psychologue qui s'est spécialisé dans telle branche de cette science prétendra parfois reconnaître un plus grand nombre d'attributs que n'en peut découvrir celui qui étudie la psychologie générale. Nous pouvons encore illustrer cette différence d'opinions en nous reportant aux sons. La plupart d'entre nous seraient disposés à penser qu'une sensation de ton est caractérisée, simplement et suffisamment par sa hauteur, c'est-à-dire sa position définie (élevée ou basse) sur l'échelle des tons.Mais le spécialiste nous dit que ce que nous prenons pour un simple attribut de hauteur est, en réalité, la résultante non analysée de trois attributs distincts. L'accord se fera avec le temps. L'observation répétée, se perfectionnant à mesure qu'on le pratiquera, résoudra quelque jour les questions au sujet desquelles nous discutons. Cependant, le point important est de tenir son esprit ouvert et d'observer aussi soigneusement et aussi impartialement que possible. Et s'il est beaucoup d'occasions où nous devons parler moins positivement que noos le voudrions, nous pouvons, d'autre part, nous faire cette réflexion réconfortante qu'une science qui se fait est autrement intéressante qu'une science dans laquelle les faits et les lois sont définitivement fixés.
§ 12. Les attributs des sensations. — Une sensation, au sens que nous donnons à ce mot, peut être définie un processus mental élémentaire, constitué par quatre attributs au moins : qualité, intensité, clarté et durée. 11 y a des sensations dont la liste d'attributs est plus longue, mais ceux que nous venons d'énumérer sont essentiels. Nous allons les considérer brièvement dans l'ordre indiqué.
1° La qualité est.pour ainsi dire, un attribut individuel : c'est celui qui sert à distinguer chaque processus élémentaire des autres. C'est, de l'avis de tous, l'attribut qui donne à une sensation son nom spécial et distinctif : fr^id, bleu, salé, si bémol sont des noms de qualités sensibles.
2° L'intensité est l'attribut auquel nous pensons quand nous disons qu'une sensation est plus forte ou plus faible
LES ATTRIBUTS DES SENSATIONS 5l
-qu'une autre. En faisant de telles comparaisons, nous pensons à des sensations de même qualité : toutes deux sont « bleu », toutes deux « si bémol » ; toutes deux « pression » ; toutes deux sont « froid » ou « salé » ou « odeur d'assa fœtida ». Mais ces deux sensations de même qualité sont situées à différentes hauteurs sur une échelle limitée d'intensités sensorielles qui commence à une valeur-limite inférieure pour s'élever jusqu'à un maximum. Sur cette échelle, la sensation plus intense est placée plus haut, la moins intense est pl^ cée plus bas.
3° A son tour, la clarté est l'attribut qui indique la position qu'occupe une sensation dans le champ de la conscience : la sensation plus claire s'impose, elle est indépendante et se détache nettement : la sensation moins claire est subordonnée, indistincte, à l' arrière-plan de la conscience. Si, par exemple, nous écoutons des tons afin de décider si oui ou non ils possèdent tous semblablement l'attribut de volume, ces sensations sont claires ; si nous sommes absorbés par un travail différent et que quelqu'un fasse des expériences sur les tons dans un local voisin, nous avons encore des sensations sonores, mais obscures.
4° Enfin, la durée est, comme son nom l'indique, un attribut temporel. C'est l'attribut qui indique en quoi le cours d'une sensation dans le temps, son ascension, son •état d'équilibre, sa chute, en tant que processus conscient, se distingue d'une façon caractéristique du cours d'une autre sensation.
Toutes les sensations, sans exception, possèdent les attributs de qualité, d'intensité, de clarté et de durée. La liste peut être allongée de deux façons : par la division d'un attribut qui, jusque-là, paraissait simple et par la découverte d'attributs entièrement distincts des quatre précédents.
Sur le premier point, nous avons déjà remarqué que ce qui apparaît à l'observation ordinaire comme un attribut simple de qualité peut être considéré, après une observation plus minutieuse, comme la résultante non analysée ■de deux ou trois attributs distincts. Tel est le cas des tons
et aussi, comme nous le verrons, celui des couleurs. Le deuxième point sera mieux illustré par des exemples empruntés à la vue et au toucher. Les sensations de couleurs sont étalées sur des surfaces présentant longueur et largeur : elles ont un caractère d'extension spatiale et cet attribut d'extension fait partie de leur constitution même. Réduisez la couleur à une pointe d'épingle : elle occupe encore de l'espace. Essayez de supprimer par la pensée* l'attribut spatial : la sensation disparaît avec lui. Il en est de même des sensations de pression : effleurez la peau avec la pointe raide d'un crin de cheval, la sensation produite est diffuse, étendue, sur une certaine surface. Ainsi certaines sensations ont comme attribut Vextension ; d'autres, comme les odeurs et les sons, n'en montrent point de trace. Nous reviendrons sur ces caractères, en détail, lorsque nous traiterons des diverses catégories de sensations.
Ce sont les sensations de couleur qui possèdent la plus longue liste d'attributs. Ce que nous appelons d'ordinaire la qualité de couleur est la résultante de trois attributs de qualité : la tonalité (ou couleur au sens strict), la luminosité et la saturation. A ces trois qualités Ton doit ajouter les attributs d'intensité, de clarté, de durée et d'extension.
Il faut noter que dans certains cas le concours de deux ou plusieurs attributs donne naissance à ce que nous pouvons appeler un attribut de second ordre : ainsi, certaines sensations se sont vu attribuer un attribut d'insistance (insistence). Elles enveloppent un caractère agressif d'autoaffirmation. Elles monopolisent la conscience comme dans une assemblée un invité avantageux et entreprenant monopolise la conversation : c'est ainsi que nous parlons d'odeurs pénétrantes comme le camphre et la naphtaline, de douleurs poignantes et importunes, d'amertume tenace, de lumière indiscrète, de couleurs criardes et de sons éclatants. Pourtant, ce caractère d'insistance n'est pas un nouvel attribut primaire, mais la résultante de la clarté