CLASSIFICATION DES SENSATIONS
jointe à la qualité ou à l'intensité ou à la fois à l'intensité et à la clarté.
§ 13. Classification des sensations. — 11 n'y a pas de doute, pour l'introspection,que les sensations, considérées comme des processus qualitatifs, se répartissent en un certain nombre de groupes séparés. Toutes les sensations de couleur, par exemple, vont ensemble : de même toutes les sensations de ton. D'autre part, les couleurs sont plus apparentées aux gris et les tons aux bruits que les tons aux couleurs. Cette ' parenté entre certaines qualités sensibles signifie, en général, que les sensations se ramènent à des séries continues,en ce sens que l'on peut passer de qualité à qualité, comme le long d'une ligne droite d'un point à un autre sans avoir à changer de chemin, et sans rencontrer de lacunes ou d'interruptions. L'on peut ainsi parcourir l'échelle musicale des tons graves aux tons aigus en passant par les tons moyens ; ou du rouge au blanc en passant par toute la série des roses ; mais l'on se peut ainsi se promener d'un son à une couleur.
Nous pouvons donc classifier les sensations d'après les ressemblances qu'elles offrent à l'introspection. Nous pouvons aussi, en changeant de point de vue, les classifier en les rapportant au corps, puisque l'observation nous montre que chaque groupe de sensations nous arrive par la voie d'un organe corporel défini et spécialisé ; les sensations d'un groupe particulier seront alors celles dont les processus corporels parallèles, en dépit des différences de détail, ont le même effet dans l'organisme. Nous pouvons, d'un commun accord, parler de sensations visuelles, de sensations musculaires, etc. Une telle liste, si elle était complète, serait rigoureusement parfaite. Finalement, nous pouvons classifier les sensations en les ramenant aux stimuli qui les éveillent. Elles se répartissent d'abord en deux vastes groupes, selon que leur stimulus est externe et prend naissance en dehors de l'organisme, ou qu'il est interne et prend naissance dans l'organisme même. La lumière, stimulus de le vision, est un stimulus externe : la
contraction musculaire, stimulus de la sensation musculaire, est un stimulus interne. Nous distinguons ainsi les sensations des sens spéciaux, qui sont excitées du dehors et les sensations organiques dont le stimulus est un changement d'état dans les organes internes d'où elles proviennent.
Toutes les qualités sensibles qui sont ordinairement groupéesensemble, ne forment pas des séries continues comme la sériedes couleurs et des tons. Ainsi, nous pensons naturellement que les sensations de pression et de température forment un groupe de qualités, bien qu'on ne puisse passer d'une qualité du groupe à une autre. De même, nous pensons naturellement que la sensation de chaleur est en étroite relation avec celle de froid, bien qu'il n'y ait aucune sensation qui permette le passage de l'uûe à l'autre et bien que leurs organes sensoriels soient distincts Aussi pourrait-on croire que c'est en se référant à leur siège commun, la peau, qu'on accole les sensations de pression et de température ; de même c'est en pensant à leur stimulus commun qu'on rapproche les sensations de chaud et de froid. Toutefois, ces sensations ont une ressemblance incontestable pour l'introspection : la pression est plus semblable à la chaleur et au froid qu'au son ou à la couleur, et nous n'éprouvons pas, en passant du chaud au froid, la saute brusque que nous éprouverions si la disparition du froid était suivie de la production d'un ton grave ou d'une odeur légère. La parenté que l'introspection découvre entre ces sensations est, en dernière analyse, une affaire de contexte conscient : les sensations qui font partie de consciences du même type, présentent lés mêmes sortes de connexions dans la conscience, sont plus ou moins interchangeables dans la conscience. En dressant une liste des différentes catégories de sensations nous sommes, par moments, obligés d'employer lesmots qui désignent l'organe sensoriel ou le stimulus, pour cette raison bien simple que les sensations elles-mêmes n'ont pas reçu de nom. Ainsi, il n'existe pas de nom pour indiquer la qualité de la sensation provoquée par la contraction d'un muscle strié. C'est L'utilité pratique, et non l'intérêt théorique qui a dirigé le développement du langage et aucune raison pressante n'a déterminé l'appellation de toutes les sensations distinctes. Même dans le cas des couleurs, il existe des termes tels que orangé,.
LECTURES COMPLÉMENTAIRES 55
violet, qui sont des noms de fleurs ou de fruits, à côté de termes beaucoup plus anciens : bleu, rouge, etc., et pour désigner un ton particulier il nous faut employer des expressions imparfaites telles que le do*.
LECTURES COMPLÉMENTAIRES
§§ 10-11. E. B. Talbot. The doctrine of conscious éléments, dans Philosophie al Review, IV, 1895, 154.
M. F. Washburn. Some exa?nples of the use of Psychological analysis in System-making dans Philosophical Review, XI, 1902,
E. II. Hollands. Wundt's doctrine of psychical analysis and the psychical éléments, and some récent criticism : I. The criteria of éléments and attributes. American Journal of Psychology, XVI, 1905, 499.
0. Kuelpe. Grundriss der Psychologie. 190, § 40 (sur la qualité élémentaire du vouloir).
§ 12. M. W. Calkins. Attributes of Sensation. Psychological Review, VI, 1899, 506.
M. F. Washburn. Notes on duration as an attribute of sensation, id., X, 1903, 416.
M. Meyer. On the attributes of the sensations id., XI, 1904, 83.
E. B. Titchener. Lectures on the elementary psychology of feeting and attention, 1908. Lect. I.
Remarquons que les ouvrages courants de psychologie diffèrent, non seulement en ce qui concerne la nature et le nombre des processus mentaux élémentaires et de leurs attributs, mais aussi en ce qui concerne les principes et le but de l'analyse psychologique en général. Le fait n'est pas surprenant, si nous nous rappelons que les questions fondamentales traitées dans l'introduction (questions de l'objet, de la méthode et du problème de la psychologie; sont encore débattues. Le lecteur pourra comparer avec la discussion que renferment les paragraphes précédents : G. F. Stout. The groundwork of Psychology, 1903, ch. iv. C. H. Judd. Psychology. General introduction, 1907, ch. iv. Il doit néanmoins chercher l'accord profond plutôt que les divergences superficielles. Ainsi la préface de Judd commence par ces mots : « Il y a un accord général sur les principaux sujets que doit traiter un manuel de psychologie. »
La Vision
§ 14. Les qualités visuelles. — 11 suffit d'un simple coup d'œil sur ce qui nous entoure, chez nous ou au dehors, pour nous rendre compte de la multitude des qualités visuelles. Outre la richesse de la gamme des couleurs, nous trouvons toute une série de sensations de lumière depuis le blanc le plus brillant jusqu'au noir le plus profond. Ce sont là deux systèmes de qualités : blanc, gris et noir, rouge, jaune, vert et bleu sont autant de qualités sensorielles, de processus mentaux distincts et élémentaires. Jusqu'à un certain point, les sensations de lumière et celles de couleur sont indépendantes les unes des autres : un paysage coloré peut être reproduit par la photographie en une disposition de noirs, de blancs et de gris. Toutefois, couleurs et lumières sont également en relations étroites : nous disons, sans hésiter, que certaines couleurs sont plus lumineuses ou plus sombres, c'est-à-dire plus près du blanc ou du noir que d'autres couleurs et nous rencontrons toute une gamme de couleurs depuis le rouge franc ou le riche vert, en lesquels la qualité a toute sa plénitude jusqu'à la simple teinte qui se distingue à peine du gris.
Si nous nous occupons, d'abord, des sensations de lumière, nous les voyons former une seule série linéaire qui s'étend du blanc au noir en passant par les gris clairs, neutres puis foncés. Le langage a peu de mots pour désigner les qualités de cette série. Ainsi, nous parlons du noir comme s'il s'agissait d'une seule qualité, mais regardons successivement un carton noir, du drap noir, du velours noir et un espace noir d'obscurité comparable, par exemple l'intérieur noirci d'un long tube de carton. Nous nous apercevrons aussitôt, non seulement que ces quatre noirs sont
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qualitativement différents, mais encore que leurs différences sont si considérables qu'il doit y avoir plusieurs noirs intermédiaires entre ces termes successifs de la même série. Il en est de même pour le blanc. Etendons sur le rebord d'une fenêtre une feuille de papier blanc et posons dessus une plaque de verre argentée à sa face inférieure, dans une position telle que le verre reflète une étendue de ciel uniformément brillante. La lumière réfléchie est extrêmement brillante et le blanc du papier semble, par comparaison, grisâtre. Il y a en tout, si nous oomptons attentivement le nombre des noirs, des gris et des blancs qu'on peut distinguer, de six à sept cents qualités de sensations lumineuses.
Le système des sensations de couleur est plus compliqué : l'on ne peut disposer les qualités de couleur le long d'une seule ligne droite. Prenons, puisque c'est la disposition des couleurs qui nous est la plus familière, une reproduction ou une projection du spectre solaire et examinons-la de gauche à droite, c'est-à-dire de celles qui ont la plus grande longueur d'onde à celles qui ont la plus courte. A l'extrême-gauche, nous voyons le rouge : si nous allons vers la droite, nous voyons le rouge prendre des nuances de plus en plus jaunes et, en passant par l'orangé, se changer en jaune pur. Jusqu'ici nous avons une série linéaire de qualités exactement semblable à la série des sensations lumineuses. Mais au jaune la direction change : le jaune se combine graduellement avec une nouvelle couleur, le vert ; il devient ainsi jaune- vert, puis vert pur. Ici, nouveau changement de direction : le vert devient de plus en plus bleuâtre et, en passant par le bleu vert, il devient le bleu pur. Telle est la troisième série linéaire de qualités. Encore un changement de direction : cette fois pourtant la teinte que prend notre couleur initiale n'est pas nouvelle, car le bleu devient insensiblement rougeâtre à mesure que nous allons vers l'extrême droite du spectre : telle est la quatrième série de qualités, série qui dans le spectre s'arrête au violet ; si nous le prolon-
geons en ajoutant les pourpres et les carmins, nous revenons finalement à notre point de départ, le rouge de l'extrême gauche du spectre. Notons cependant que ce rouge n'est pas le point de départ d'une série psychologique de couleurs, car ce n'est pas un rouge pur, mais un rouge orangé : le rouge qui commencerait la série rouge- jaune serait en dehors du spectre, dans la direction des carmins.
Toutes les couleurs qu'on peut distinguer dans ces quatre directions sont les qualités élémentaires des sensations visuelles. Nous parlons, il est vrai, de rouge pur et de rouge orangé, mais ces mots indiquent simplement la place qu'occupent ces qualités dans une série de couleurs : le rouge pur est au commencement, le rouge orangé au milieu de la ligne. Mais l'introspection ne peut analyser le rouge orangé en un rouge plus un orangé. On peut figurer de la façon la plus simple les quatre lignes sur lesquelles sont disposées les différentes couleurs par un carré dont les angles seront respectivement occupés par le rouge, le jaune, le vert et le bleu.
Jusqu'ici, nous avons une seule ligne droite pour représenter les sensations de luminosité, et quatre lignes droites figurant un carré pour représenter les sensations de couleur. Mais jusqu'ici nous n'avons eu affaire qu'à des sensations de couleur sous un seul aspect, celui de la tonalité (colour-tone). Or, les couleurs, avons-nous dit plus haut, se distinguent aussi en couleurs claires et en couleurs foncées : ainsi, dans le spectre solaire, c'est le jaune qui est sans conteste la couleur la plus lumineuse, le violet est le plus sombre. La couleur a donc un second attribut, celui de la luminosité (light-tone), en vertu duquel unecouleur peut être assortie ou comparée à une sensation de lumière. Supposons que toutes les tonalités situées sur les quatre lignes de notre carré de couleurs aient la même luminosité et que cette luminosité soit celle d'un gris également distant du blanc et du noir. Figurons la série de valeurs lumineuses par une verticale perpendiculaire à uncarré, sur les côtés duquel sont disposées les différentes
LES QUALITÉS VISUELLES 5f£
tonalités, et passant par le centre de ce carré qui représente le gris moyen. Tous les rouges plus clairs ou roses s'étageront au-dessus du point R au même niveau que les gris clairs auxquels correspond leur luminosité. Tous les rouges plus sombres se disposeront au-dessous du point R au même niveau que les gris foncés auxquels correspond leur luminosité. 11 en sera de même des jaunes, des verts et des bleus plus clairs ou plus foncés. La ligne verticalequi représente les blancs, les gris et les noirs est ainsi entourée d'un parallélipipède dont les quatre côtés présentent toutes les couleurs avec toutes les variétés possibles de luminosité.
Supposons maintenant qu'on tire une ligne d'un point, quelconque de la surface du parallélipipède au point correspondant de son axe. Par exemple du point R au gris moyen. Les sensations que représente cette nouvelle ligne constituent une série de même tonalité et de même luminosité, mais elles diffèrent par rapport à un troisième attribut : leur degré de saturation ou « chroma ». Le rouge du point R, qui est à l'extrémité extérieure de cette ligne, représente un rouge à son maximum de saturation. Il contient tout le rouge que peut contenir une sensation visuelle, comme la solution saturée du chimiste contient toute la substance dissoute qu'elle peut contenir. A mesure qu'on avance vers le centre, c'est-à-dire vers le gris, les rouges deviennent de moins en moins saturés, de plus en plus lavés r leur « chroma » décroît pour dsparaître entièrement lorsqu'on atteint le gris central.
Gomme l'on peut tirer ces lignes chromatiques de n'importe quel point extérieur à un point correspondant de l'axe vertical, notre figure représentative des sensations visuelles devient un solide prismatique. Mais en fait, ces lignes ne sont pas d'égale longueur : elles sont les plus longues pour les tons d'une luminosité moyenne, les plus courtes pour les tons très foncés et très clairs.
Il y a évidemment peu d'intermédiaires entre un bleu très foncé et le gris noir correspondant ou entre un jauna
très pâle et le gris clair correspondant. Ainsi, le prisme devient une double pyramide (fig. 2). Aux deux pôles W,
B sont respectivement le blanc W et le noir B ; sur l'axe vertical WB s'étagent les autres sensations lumineuses. Tout autour de la base de la double pyramide se répartissent toutes les couleurs de luminosité moyenne et de saturation maxima. La superficie des deux pyramides comprend entre leur base et leurs sommets les mêmes couleurs avec leurs différents degrés de saturation, mais toujours à leur degré maximum de saturation bien que, à mesure qu'on s'avance vers les sommets, le maximum de satura- Fig 2. tion décroisse constamment. Si
La pyramide des couleurs. nQU& sectionnons Ja pyramide de
l'extérieur à un point correspondant de Taxe, nous découvrons toute la série des sensations de même tonalité et de même luminosité, mais de saturations différentes.
Ainsi, la double pyramide de la figure 2 contient les deux systèmes de sensations visuelles, lumineuses et colorées, et montre leur indépendance naturelle ainsi que leurs mutuels rapports. Cn peut distinguer autour de la base au moins cent cinquante tonalités, mais si l'on veut calculer le nombre total des sensations visuelles, il nous faut tenir compte de leurs différences de luminosité et de saturation. Ce sont là des différences ultimes : un rose n'est pas décomposable pour l'introspection en un rouge et un blanc, pas plus que le rouge orangé n'est décomposable en un rouge et un jaune. Si l'on tient compte de toutes ces qualités, le nombre des éléments de nos sensations visuelles se monte à près de trente-cinq mille.
§ 15. Stimulus visuel et sensation visuelle. — Les séries