I. IMAGE I
rapports se soient formés pendant l'enfance ; même en l'admettant, ils n'auraient pu se maintenir immuables. D'ailleurs, des observateurs exercés et curieux se sont efforcés de rattacher leurs expériences synesthésiques à des associations formées dès l'enfance ; mais en dépit de leurs efforts ils ont échoué. Et encore une fois, on s'attendrait à ce qu'une association due à l'expérience, présente, à côté de certaines variations, des caractères profonds communs à tous. Or, comme le remarque Galton, « il est sinon impossible, du moins bien difficile de rencontrer deux personnes qui associent au même son la même couleur ». Et enfin, l'audition colorée est chose héréditaire, elle tend à se transmettre dans les familles. Donc, tandis qu'il est possible et même probable que la synesthésie du type accidentel puisse provenir de quelque vive et saisissante expérience de l'enfance, nous sommes obligés de conclure qu'elle représente généralement un don congénital. Quant à sa base physique, nous ne pouvons que faire des conjectures. Elle peut dépendre de quelque disposition anormale des voies de connexion dans le cerveau. Ou, comme un auteur l'a récemment suggéré, elle peut provenir de ce que les parois des artères cérébrales ont une élasticité inaccoutumée. D'après cette théorie, un afflux de sang au centre auditif peut, étant donné l'extensibilité artérielle, se propager jusqu'au centre visuel. L'audition serait alors colorée. Cette théorie rend compte de la disparition ou de la réduction de la synesthésie à mesure que nous passons de l'enfance à la maturité ; elle explique aussi pourquoi la synesthésie apparaît dans les moments de tension émotionnelle. Comme la structure artérielle peut être, soit héritée, soit individuelle, cette théorie fait la part de la synesthésie congénitale et de la synesthésie acquise.
§ 61. L'image. — Les faits de synesthésie nous conduisent au problème de la nature de l'image, et de ses différences avec la sensation. On dit généralement que l'image diffère à trois points de vue, de la sensation correspon-
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dante : elle est relativement pâle, effacée, délavée, floue ; son intensité et sa durée sont notablement inférieures.
Comme ces différences sont toutes des différences de degré, et non de nature, il est sans doute possible de réaliser des conditions expérimentales dans lesquelles on confond la sensation et l'image. Des expériences, en fait, ont été tentées, et ont donné des résultats positifs pour la vue, l'ouïe et le toucher.
Si, par exemple, le sujet est assis dans une chambre bien éclairée en face d'un écran de verre dépoli derrière lequel est une lanterne à projection voilée, il lui est souvent impossible de reconnaître si les faibles couleurs qu'il voit sur le verre proviennent de la lanterne ou de sa propre imagination. On lui dit : « Imaginez qu'il y a sur le verre l'image d'une banane », et dans nombre de cas, qu'on projette de la lanterne une bande de lumière jaune extrêmement affaiblie, ou qu'on supprime toute lumière objective, le résultat est le même : la perception de la bande jaune est confondue avec l'image correspondante. L'expérimentateur, qui règle la marche des observations en signalant à une tierce personne les moments où la lumière doit être projetée, est souvent très surpris des erreurs grossières commises par le sujet. Ce qui, pour l'expérimentateur, est évidemment une perception, le sujet peut l'attribuer sans hésiter à son imagination.
Au reste, dans la vie quotidienne, il nous arrive fréquemment de douter si le son que nous entendons est réel ou imaginaire ; et si, au laboratoire, on demande au sujet d'écouter avec attention un faible bruit continu, comme celui que produit un écoulement de sable fin, on constatera la même confusion. L'expérimentateur peut réduire de plus en plus l'écoulement, et finalement l'arrêter : très souvent le sujet continuera à croire qu'il entend le même bruit.
Enfin, les expériences de pression et de chatouillement nous présentent des cas de confusions semblables. Si, par exemple, au cours d'une série d'excitation d'un point de pression, l'expérimentateur dit : « Attention I » mais s'abstient de toucher la peau, le sujet peut cependant croire qu'il éprouve une sensation de pression.