L IMAGE I
De plus, on a constaté qu'un sujet à tendance visuelle, qui ne connaît rien des lois de l'image consécutive négative, peut décrire (et en termes corrects) les images consécutives de couleurs simplement imaginées. Chacun sait que dans certains états pathologiques, l'image peut devenir hallucination, c'est-à-dire revêtir tous les caractères d'une sensation claire et intense.
Dès lors, comment se fait-il que nous confondions si rarement l'image et la sensation dans notre vie courante ? D'abord, la confusion n'est peut-être pas aussi rare que nous le supposons. Et si elle l'est, la distinction entre l'image et la sensation peut être expliquée, au moins dans une large mesure, par la différence de contexte, d'encadrement conscient, au milieu duquel elles apparaissent. Les images, par exemple, semblent être moins exactement localisées que les sensations. Elles changent et se déplacent plus rapidement, et sans raison ; elles se meuvent en même temps que les yeux. Mais l'auteur n'est pas sûr que l'image ne présente pas, en règle générale, une différence intrinsèque avec la sensation, qu'elle n'est pas plus déliée, plus transparente, plus vaporeuse. Si tel est le cas, il vaut alors mieux considérer la sensation et l'image comme deux subdivisions d'un certain type d'élément mental, que de les réunir d'emblée dans une même classe (§ 10).
Chaque esprit possède un type d'images caractéristiques, images dont la nature et la fréquence varient beaucoup selon les individus. Les images visuelles et auditives sont les plus fréquentes ; toutefois l'image auditive paraît en général être liée à une innervation effective du larynx, c'est-à-dire à la kinesthésie. Les images kinesthésiques sont extrêmement difficiles à distinguer des sensations kinesthésiques. Si l'auteur s'en rapporte à son expérience personnelle, la différence est surtout une question de complexité. Lorsque je fais mentalement le geste affirmatif,il est plus schématique, intéresse moins de muscles, et les intéresse d'une façon plus relâchée, que le geste réel. On a souvent cité des cas d'images gustatives et olfactives, mais ce n'est qu'à titre exceptionnel que ces images jouent un rôle
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considérable dans la vie mentale. Enfin, les images organiques sont rares.
LECTURES COMPLÉMENTAIRES
§§ 60-61 : E. Bleuler et K. Lehmann, Zwangsmâssige Lichtempfindungen durch Schall und verwandte Erscheinungen auf dem Gebiete der anderen Sinnesempfindungen, 1881 ; F. Galton, Inquiries into Human Faculty and its development, 1883 ; G. M. Whipple : Two Cases of Synaesthesia dans American Journal of Psychology, XI, 1900, 377 ; J.-E. Downey, An experiment on getiing an A f ter-image from a Mental Image, dans PsychologicalReview, VIII, 1901, 42 ; 0. Kùlpe, Ueberdie Objectivirung und Subjectivirung von Sinneseindrucken, dans Philosophische Studien de Wundt, XIX, 1902, 508 ; R. \\T3\\àSchek,Psychologie und Pathologie der Vorstellung, 1905, 149 ; A.- H. Pierce, A hitherto undescribed variety of Synesthesia dans American Journal of Psychology, XVIII, 1907, 341 ; C.-W. Perky, An expérimental Study of Imagination, ibid., XXI, 1910, 422 sq.
§ 62. L'intensité de la sensation. — Toutes les sensations possèdent l'attribut d'intensité. Une lumière peut être brillante ou voilée, un ton fort ou faible, une pression lourde ou légère, un goût prononcé ou atténué. On peut, en prenant comme point de départ une sensation donnée, descendre graduellement jusqu'à zéro, point où elle disparaît, ou au contraire monter jusqu'au maximum, le point où elle atteint la plus grande force possible ( § 12).
Les intensités qui se succèdent le long de cette ligne ont un caractère aussi individuel que les qualités qui se répartissent, par exemple, le long d'une ligne de la pyramide des couleurs. Un ton fort n'est pas la somme de deux ou trois tons faibles, mais quelque chose d'entièrement différent. Il peut être réduit à un ton faible, si nous descendons l'échelle des intensités, tout comme un rouge peut passer au rose, à mesure que nous allons du rouge au blanc. Mais le ton fort ne contient pas plus un certain nombre de sons faibles que le rose ne contient du blanc. En d'autres termes, l'intensité de la sensation ne doit pas être confondue avec l'intensité du stimulus. Lorsque nous voulons mettre un poids de 5 centigrammes sur une balance, peu importe que nous nous servions d'un seul poids de 5 centigrammes ou de deux poids de 2 centigrammes et d'un de 1 centigramme, ou encore de 5 poids de 1 centigramme. Lorsque nous voulons obtenir une lumière de 16 bougies dans le coin d'une pièce, peu importe que nous prenions une ampoule de 16 bougies, deux de 8, ou quatre de 4. Ainsi les stimuli peuvent s'ajouter, se soustraire, se multiplier. Les plus grands, les plus puissants contiennent un certain
nombre de stimuli plus faibles de même espèce. Il en va tout autrement de la sensation. On ne peut obtenir la sensation de lourdeur en ajoutant mentalement les unes aux autres plusieurs sensations de légèreté. On ne peut obtenir celle de l'éclat lumineux en additionnant un certain nombre de sensations lumineuses faibles. Si le lourd est différent du léger, ce n'est pas que le léger soit une fraction du lourd, le lourd un multiple du léger. Il en est de même pour les sensations lumineuses (intenses et faibles). Chaque intensité de la sensation est elle-même individuelle et caractéristique. Les sensations intensives peuvent être représentées, comme nous l'avons dit, par des points ou des positions sur une échelle des intensités qui va d'une valeur inférieure limite jusqu'à un maximum, exactement comme une couleur rose, ou vert-olive, représente un point déterminé à l'intérieur de la pyramide des couleurs ou sur sa surface.
Nous avons tellement l'habitude de vivre dans un monde d'objets et de penser dans le langage du sens commun, qu'il nous est difficile de nous placer au point de vue psychologique à propos de l'intensité des sensations, et de regarder la conscience comme elle est, sans nous reporter au monde objectif. Ce livre-ci est, disons-nous, plus lourd que celui-là ; cette lampe est celle qui éclaire le mieux ; ce piano a un son plus fort que les autres. Prises à la lettre, ces affirmations peuvent avoir deux sens : Ou bien on peut les entendre dans leur sens physique, et elles signifient que les livres pèsent dilféremment sur le plateau d'une balance, que les lampes ont une quantité différente de bougies, que les cordes des pianos donnent naissance à des ondulations d'amplitude diiïérente.Ou bien si on les prend dans le sens psychologique, elles signifient que les livres nous semblent lourds ou légers, que les lampes éclairent bien ou mal, que les sons du piano sont forts ou faibles. En règle générale, cependant, nous ne nous plaçons ni au point de vue psychologique, ni au point de vue physique ; nous les confondons l'un avec l'autre. Il est vrai, naturellement, que nous apprécions le poids en soulevant les livres, l'éclairement en regardant, la force du son en écoutant. Mais, ce faisant, nous transférons à la sensation les
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propriétés qui appartiennent en fait au stimulus. Nous pensons à l'impression que produit le livre lourd comme si c'était l'impression du livre léger plus une seconde impression de poids qui s'y ajoute. Pour nous, la sensation lumineuse produite par la lampe la plus éclairante est identique à celle que produit l'autre, avec une certaine addition de lumière. Le son de l'instrument bruyant nous semble le même que celui de l'instrument moins sonore, auquel s'ajouterait un certain surcroit. En d'autres termes nous considérons l'intensité de la sensation comme une copie de l'intensité du stimulus, et nous affirmons implicitement que la sensation forte est faite d'une somme de sensations faibles, et qu'on obtient la sensation faible en retranchant à la sensation forte.
L'erreur du sens commun est mise en lumière par l'expérimentation. Prenez deux verres d'eau sucrée, l'un modérément sucré, l'autre très sucré, sirupeux. Goûtez-les à tour de rôle. L'introspection nous dit aussitôt que les deux goûts peuvent se situer sur une même échelle. Ils sont l'un et l'autre des variations d'intensité d'une même qualité. Mais si vous ne pensez qu'aux goûts eux-mêmes — en oubliant ce qui a rapport au sucre — vous n'aurez pas idée que le goût très sucré est la somme d'un certain nombre de goûts moins sucrés, et il est impossible d'imaginer un troisième goût sucré qui, ajouté au moins intense, reproduirait le plus sucré. L'addition d'nne sensation à une autre est un non-sens, une tâche insaisissable. Le goût très sucré est en haut, le goût faiblement sucré quelque part plus bas sur l'échelle des intensités sucrées, voilà tout.
Poursuivons l'expérience. Outre les deux verres d'eau sucrée, que nous appellerons a et b, prenons-en un certain nombre d'autres, tous différemment sucrés, mais tous plus que a et moins que b. Posons les verres sur la table, a et b respectivement à gauche et à droite, le reste groupé au hasard entre les deux. Clioisissons maintenant,à l'aide du goût, un verre d'eau sucrée c, produisant une sensation intermédiaire entre a et b ; goûtons d'abord a puis un des verres du milieu, puis b ; recommençons jusqu'à ce que nous soyons satisfaits. Si nous prenons notre temps, si nous avons soin de nous rincer la bouche entre les observations, pour débarrasser la langue, la tâche sera étonnamment simple, et le résultat lumineux. Il signifie que nous pouvons évaluer les distances le long de la ligne droite qui réunit
les différentes intensités de la sensation sucrée. Le goût nous apprend que la distance ac est égale à la distance cb, tout comme notre œil peut juger que deux espaces entre des tableaux sur le mur sont égaux. Rien ne démontre avec plus d'évidence qu'une intensité sensorielle représente simplement une position sur une échelle des intensités, et aucune expérience ne contredit de façon plus décisive la notion vulgaire qu'une intensité sensorielle est la copie d'une intensité de stimulus.
L'intensité de la sensation pout être, dans une large mesure, traitée comme une variable indépendante, c'est-àdire que nous pouvons l'étudier sans tenir compte de la qualité, et admettre qu'elle varie alors que la qualité ne change pas. Néanmoins, il est important de reconnaître les limites de cette indépendance. Car, d'une part, nous trouvons des qualités fortes ou faibles en elles-mêmes ; de l'autre, des intensités liées à certaines qualités définies. Dans ces cas, les deux attributs doivent être envisagés ensemble.
Nous avons noté (§24) que les sons élevés sont en eux-mêmes forts, et les sons graves faibles. Les sons les plus bas deviennent faibles alors même que l'énergie du stimulus est relativement très considérable ; et les sons élevés donnent l'impression d'être forts, même quand leurs stimuli dépassent à peine le seuil de la conscience. De même, dans l'ordre du goût, l'amer est fort par lui-même, comparé à l'acide, au sucré, au salé. Inversement, beaucoup de senteurs (violette, thé, vanille) sont faibles par nature, elles sont faciles à reconnaître, insistantes (§ 12), mais n'atteignent jamais l'intensité de l'odeur de l'asafœtida ou du musc.
D'autre part, nous avons vu qu'en faisant varier d'intensité la pression punctiforme, on obtient la série qualitative : contact, pression, pression granulaire (§ 39), et qu'en variant l'intensité du stimulus de douleur punctiforme, on obtient la série démangeaison, piqûre, douleur (§41), tandis que les tiraillements dans les muscles et la sensation d'effort dans les tendons aboutissent tous deux, quand l'intensité devient forte, à une douleur sourde (§§ 45, 46). L'exemple le plus frappant du rapport entre des
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intensités particulières et des qualités définies nous est fourni par les sensations visuelles. Une variation d'intensité du stimulus visuel ne rend pas seulement la sensation plus vive ou plus faible (intensité), mais aussi plus lumineuse ou plus sombre (qualité) et peut même, dans le cas de la douleur, changer les trois attributs constitutifs : tonalité, clarté, saturation (§ 16). Quelques psychologues en ont conclu que la sensation visuelle ne possède pas l'attribut d'intensité, que vivacité et luminosité, faiblesse et manque de clarté, ne sont que des noms différents pour désigner les mêmes caractères qualitatifs (1). Ce n'est ni vraisemblable en soi, ni d'accord avec la théorie visuelle.
Nous avons vu (§ 22) que les processus rétiniens qui font naître les sensations de noir et de blanc sont opposés et incompatibles. Si, par conséquent, un noir et un blanc frappent en même temps la même aire de la rétine, il peut arriver une des trois choses suivantes : si les processus résultants sont égaux en intensité comme ils sont opposés en direction, la rétine ne sera pas troublée ; si le noir représente le stimulus le plus fort, il pourra donner un processus noir de l'intensité noir — blanc ; si le blanc représente au contraire le stimulus le plus fort, il donnera un processus blanc de l'intensité blanc — noir. En d'autres termes, une vision purement rétinienne nous donnerait des blancs et des noirs d'intensité variée, jamais des gris. Ces relations sont cependant compliquées par l'existence d'une sen sation de gris-neutre, sensation d'origine corticale et de qualité constante, et c'est l'addition de ce gris neutre aux intensités rétiniennes du blanc et du noir qui est cause des changements dans la série blanc-noir, telle que nous la voyons réellement, changement de qualité aussi bien que d'intensité. Un noir rétinien, d'intensité quelconque, assombrit forcément le gris cortical ; un blanc rétinien l'éclaircit au contraire : assombrissement et éclaircissement sont des changements de qualité. Pouob tenir une variation d'intensité, tout en maintenant la même qualité, il faudrait que nous augmentions l'énergie du noir et du blanc qui composent le gris cortical, tous les deux en même temps et dans la même proportion ; mais c'est justement ce que
(1) F. Hillebrand. Ueber die specifische Helligkeit der Farben, dans Sit. zungberichte der Kais. Akademie der Wissenchaften in Wien Mathem.-Naturw. classe, XCVIII, III, février, 1889, 88 sq. ; 0. Kuelpe, Crundriss d. Psychologie § 17.
2oG l'intensité de la sensation
la constitution de la rétine interdit (1). En somme l'intensité est donc un attribut de la vision comme de toutes les autres sensations, seulement la dualité de l'appareil visuel périphérique et central à la fois, fait que tout changement d'intensité d'une sensation lumineuse est en même temps un changement de qualité. Quand on considère ce fait à côté de ceux qu'expose le § 16, les changements qualitatifs dûs aux changements d'intensité dans le domaine de la couleur (tonalité, clarté, saturation) suivent d'eux-mêmes.
Jusqu'à présent, nous avons considéré des cas dans lesquels les attributs qualité et intensité sont interdépendants. Il y a en outre, beaucoup de cas dans lesquels on ne peut varier l'intensité sans modifier la qualité, simplement parce qu'on ne peut contrôler les stimuli. Par exemple, il est impossible, excepté dans les hautes régions de l'échelle des sons, de produire un son nettement simple, et en même temps fort. Si nous prenons un tuyau ouvert ou une « bouteille sif liante » (§ 23), nous constatons qu'un accroissement de la pression de l'air élève le ton. Si nous prenons un diapason, nous constatons qu'un coup violent complique le ton de bruits nouveaux et d'harmoniques. Rien ne semblerait plus facile que d'obtenir une série graduée d'intensités de bruits ; il n'y a qu'à laisser tomber de différentes hauteurs une balle sur une planche de bois. L'expérience montre cependant que les variations dans la hauteur de la chute font sans doute varier non seulement l'intensité, mais encore la hau-
(1) Cette explication est due à G. E. Moeller. Voyez : Zur Psychophysik der Gesischtsempfindungen, dans : Zeitschrift /. Psychologie u. Physiologie d. Sinnesorgane, X, 1896, 31 sq. ; XIV, 1899, 69 sq.
Noos avons à résoudre le problème d'intensité pour notre système visuel ; et notre système repose sur le principe de l'antagonisme. Mais il est tout à fait possible que d'autres yeux soient construits sur un plan différent. Par exemple, on peut penser à un œil primitif, dont les sensations seraient uniquement des sensations de lumière (en tant qu'elles s'opposent à des sensations d'obscurité), et présenteraient une gradation intensive régulière. Le monde dans lequel vivrait un organisme doué d'un tel œil, pourrait être alors très lumineux, lumineux, modérément lumineux, peu lumineux, non lumineux : les sensations de lumière se rangeraient ainsi entre une intensité maximale et un zéro, tout comme nos sensations de bruit se répartissent entre un maximum d'intensité sonore et le silence, c'est-à-dire l'absence de bruit. L'organisme ne distinguerait pas, comme nous le faisons, entre la lumière et l'obscurité, mais éprouverait simplement différents degrés de sensation de lumière. En l'absence d'un stimulus lumineux adéquat, il ne verrait pas comme nous le faisons l'obscurité, il ne verrait absolument rien (| 15;.