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THÉORIE DE LA LOI DE WEBER

sensation est une fonction continue de l'intensité du stimulus. En ce sens, la loi de Weber explique les faits d'intensité sensorielle tout comme la théorie de la vision de Hering, et la théorie de l'audition de Helmholtz expliquent les faits de qualité sensorielle. La loi de Weber est ellemême le théorie de l'intensité sensorielle. Mais, dans certaines conditions, la fonction continue se transforme en une fonction discontinue. Nous avons alors à expliquer les seuils. Et nous les expliquons, le seuil du stimulus comme le seuil différentiel, en les rapportant à l'inertie du mécanisme nerveux.

Un exemple rendra la question plus claire. Suspendons une aiguille aimantée au centre d'un enroulement circulaire de fil métallique, et faisons passer un courant électrique dans le fil, l'aiguille va dévier de sa position de repos. Mais l'angle de déviation n'est pas directement proportionnel à l'intensité du courant. Lorsqu'on augmente l'intensité du courant, de quantités égales, la déviation de l'aiguille devient progressivement de plus en plus petite. L'expression mathématique de cette relation est des plus simples. Si a représente le nombre d'ampères du courant, k une constante, 6 l'angle de déviation, on peut écrire : a = k tang. 0. Nous avons là une formule très voisine de celle de la loi de Weber S = c log R, et les deux formules sont l'expression d'une fonction continue.

Supposons maintenant que l'aiguille soit immobile soit au point 0 de sa graduation, soit à tout autre point où l'aura amenée le courant de l'enroulement de fil métallique, et augmentons très doucement l'intensité du courant. Tout d'abord nous n'observons aucun mouvement. Bientôt cependant, quand le courant a atteint un accroissement notable, l'aiguille fait un petit bond pour occuper la position qu'indique la formule mathématique. Dans ce cas, nous sommes en présence de deux phénomènes. D'un côté, l'aiguille est une aiguille aimantée et l'amplitude de sa déviation est une fonction continue du courant qui passe dans le fil. Mais d'autre part, l'aiguille ne se meut pas, de quelque position que ce soit, sans frottement : c'est pourquoi ce que nous observons dans îes conditions de notre deuxième expérience, ce n'est pas un mouvement continu mais une série

de petits bonds. Pareillement, nous avons pour l'intensité de la sensation la fonction continue exprimée par la loi de Weber ; mais nous avons aussi des faits de frottement que traduisent le seuil du stimulus et le seuil différentiel.

Du point de vue de la psychologie expérimentale, la loi de Weber a une importance toute particulière, en tant qu'elle résume les premiers essais de mensuration mentale (§ 63). Aujourd'hui les méthodes de mesure ou méthodes métriques, comme on dit en langage technique,sont employées dans beaucoup d'autres domaines de la vie mentale. A vrai dire, quoique bien peu ait été fait en comparaison de ce qui reste à faire, on n'en peut douter : en principe, chaque problème particulier qu'il est posible de poser en psychologie,peut se poser sous une forme quantitative. Les manuels psychologiques du siècle prochain seront aussi remplis de formules que les manuels de physique aujourd'hui.

La loi de Weber a aussi une grande importance dans la vie de chaque jour, puisque partout où elle a de la valeur, nous sommes sensibles non aux différences mais aux quotients des stimuli intensifs qui nous affectent. C'est parce que la loi de Weber vaut pour une étendue moyenne d'intensités lumineuses que nous ignorons les multiples changements d'éclairement auxquels nous sommes exposés au cours de la journée. C'est pour la même raison que le peintre, qui ne peut, avec ses couleurs, reproduire les intensités absolues que la lumière possède dans la nature, peut pourtant nous donner une copie reconnaissable de n'importe quelle scène naturelle. De même, c'est parce que la loi de Weber vaut pour l'étendue moyenne des intensités sonores qu'un grand nombre de places dans une salle de concert, situées à une distance moyenne de la scène, peuvent être louées au même prix, car elles permettent d'entendre aussi bien les unes que les autres.

LECTURES COMPLÉMENTAIRES

§ 62-67 : On trouvera une revue générale des problèmes de la mesure mentale dans Y Expérimental Psychology de l'auteur, II, i, 1905, introduction ; ainsi qu'une esquisse historique sur le développement de l'expérience. Id., II, II, 1905, Introd. : The Rise and Progress of Quantitative Psychology. On peut citer comme

LECTURES COMPLEMENTAIRES 220

spécialement importants les ouvrages suivants : E. \Y. Weber, Der Tasisinn und dus Gemeingefiïhl, article dans le Handwôrterbuch des Physiologie de R. 'Wagner, III, 2, 1846, 481 (publié séparément en 1849 et 1851) ; G. T. Fechner, Elemente der Psychophysik, 2 vol., 1860 (1889-1907), spécialement I, ch. vi-x ; G. E. Miiller, Zur Grundlegung der Psychophysilc, 1878 ; Die Gcsichlspunkte und die Tatsachen der psychophysischrn Methodik, 1904 (également dans Ergebnisse der Physiologie de L. Ascher et K. Spiro, II, n, 266) ; J. Delbœuf, Eléments de psychophysique générale et spéciale, 1883 ; Examen critique de la loi psychophysique, sa base et sa signification, 1883 ; H. Ebbinghaus, Ueber négative Empfindungswerte, Zeits. f. Psych. u. Physiol. d. Sinnesorgane, I, 1890, 320, 463 ; W. Wundt, Grundziige d. phys. Psychologie, I, 1908, 525.

Titchener. 15

L'AFFECTION

§ 68. Sentiment et affection. — Les mots « sentir » et « sentiment » ont un grand nombre d'acceptions différentes. Nous sentons qu'une chose est rugueuse ou polie, dure ou molle, acérée ou émoussée, immobile ou branlante, chaude ou froide, élastique ou cassante, épaisse ou mince, gluante ou huileuse. Nous-mêmes, nous nous sentons altérés ou affamés, dispos ou fatigués, énergiques ou paresseux, forts ou faibles, en bonne santé ou malades. Nous sentons aussi une impression de bien-être ou de gêne, nous nous sentons chez nous ou nous nous sentons dépaysés, à l'aise ou mal à l'aise, naturels ou contraints : nous nous sentons heureux, joyeux, agités, irrités, en colère, impatients ou calmes. Nous nous sentons pleins d'espoir, déprimés, peines, blessés, offensés, soulagés, satisfaits, sombres, inquiets, ennuyés. Nous nous sentons indifférents ou nous éprouvons des sentiments de sympathie. Nous sentons les difficultés d'une objection, la vérité d'un argument, la noblesse d'un cœur, le caractère sacré d'une croyance. « Sentir » et « sentiment » semblent, en vérité, les bonnes à tout faire de la psychologie : on leur demande pratiquement tous les services qu'on peut attendre d'un verbe et d'un substantif. Il n'est guère facile, pensera-t-on, d'en rendre compte d'une façon psychologiquement exacte, et de leur donner une place dans le vocabulaire technique.

Pourtant, voyons ce qui arrive lorsqu'on compare le sentiment et la sensation. Supposez que je vous dise : non seulement l'organisme éprouve des sensations, mais aussi des sentiments ; la conscience n'est pas faite seulement de

SENTIMENT ET AFFECTION I'l~

sensations, mais de sensations et de sentiments. Ces propositions nous suggèrent certainement, si vague que soit cette suggestion, la vraie signification psychologique des mots sentir et sentiment. Vous comprenez bien que les stimuli font autre chose que de provoquer des sensations : qu'ils donnent naissance à des processus d'une autre espèce, aux « sentiments » dans un sens spécial : vous ne recevez pas simplement les impressions telles qu'elles vous arrivent, mais vous êtes affectés par elles, vous les ressentez et ce que vous ressentez, c'est leur caractère agréable ou désagréable, plaisant ou déplaisant. Les couleurs et les tons, les goûts et les odeurs peuvent être plaisants ou déplaisants, aussi évidemment et aussi directement qu'ils sont couleur rouge ou ton d'ut, goût d'amer ou odeur de musc : et c'est ce caractère plaisant ou déplaisant qui est l'objet du sentiment.

Nous sommes donc arrivés à ce résultat, en confrontant sentiment et sensation, de trouver au mot sentiment une signification assez bien définie et nous avons ainsi délimité dans la vie mentale un nouveau champ d'études psychologiques. ^Malheureusement, dès ce point de départ, les opinions des psychologues modernes commencent à s'opposer : on peut dire que, dans une large mesure, la psychologie du sentiment est encore une psychologie d'opinions et de croyances personnelles. L'auteur croit qu'il existe un processus affectif simple, un « élément-sentiment » qui, dans notre vie mentale est coordonné avec la sensation, et bien que distincte de celle-ci, est cependant de la même famille, dérive de la même source, est taillé, pourrait-on dire, dans la même matière originelle : nous appellerons ce processus élémentaire Y affection. De plus, nous croyons qu'il n'y a que deux espèces d'affections ou deux qualités effectives : plaisir et déplaisir. Arguments et objections seront exposés aux paragraphes suivants.

Si nous examinons de près une liste de « sentiments » comme celle que nous donnions au début de ce paragraphe, nous voyons

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qu'on peut répartir ces processus en trois grands groupes. D'abord, nous avons certaines perceptions de toucher (dureté, rugosité, solidité, etc.). En second lieu, nous trouvons certains complexes de sensations organiques : faim, fatigue, etc. Et enfin, nous avons un certain nombre de processus mentaux qui, sans doute, diffèrent profondément les uns des autres par plusieurs de leurs qualités, mais qui sont tous caractérisés par une prédominance de plaisir ou de déplaisir : joie, chagrin, colère, embarras, etc. Dans le langage ordinaire, nous opposons sentiment à intelligence : l'homme qui se laisse diriger par le sentiment est opposé à celui dont les actes froids et délibérés sont dictés par la raison. Cet emploi du mot sentiment est si naturel et si ordinaire que nous ferons bien de le conserver. Nous désignerons alors par le terme général de sentiment (feeling) tous les états de plaisir et de déplaisir, c'est-à-dire toutes les formes d'émotion, d'humeur, de sentiment (au sens étroit : sentiment) et de passion. Ainsi, tous les cas cités dans le troisième groupe de notre liste se rangeront sous cette rubrique.

Mais, en psychologie, on emploie également le mot sentiment dans un sens plus étroit et plus technique. Il désigne alors simplement un mélange de sensations et d'affections dans lequel dominent ces derniers éléments. La faim, par exemple, est une sensation : pourtant lorsque nous avons un bel appétit, ou une faim dévorante, nous pouvons l'appeler un sentiment : nous voulons par là dire qu'elle contient, dans le premier cas une stimulation agréable, dans le second une insistance désagréable. De même, la douleur est une sensation : et c'est une sensation qui, selon son intensité et les circonstances diverses, peut être agréable, indifférente ou pénible. Habituellement, sans doute, elle est pénible et même fortement pénible. Dans ce cas nous parlons, en psychologie,d'un sentiment de douleur. Et, de même, nous pouvons parler d'un sentiment de fatigue, de nausée, d'assoupissement, de fraîcheur, de force physique. Tous les exemples du deuxième groupe de notre liste seront ainsi appelés, à bon droit, des sentiments,en ce sens que la qualité sensorielle y est accompagnée d'un état affectif intense, agréable ou désagréable. Ils sont ainsi des sentiments proprement dits ou des sentiments sensoriels.

Les exemples de la première catégorie ne sont à aucun titre des sentiments mais des perceptions : le langage courant les

A.FFÉCTIOM II SENSATION 22Q

appelle indifféremment des sentiments ou des perceptions, mais la psychologie n'a pas à hésiter et doit refuser à ces états le nom de sentiments. Pourtant nous aurons quelques remarques à ce sujet au § 69.

En résumé, nous avons donc les termes suivants : U affection est un processus mental simple : il est ce qui caractérise rémotion, la haine ou l'amour, la joie ou le chagrin, tout comme la sensation est l'élément caractéristique de la perception et l'image l'élément caractéristique de l'idée (§ 10). Le mot senti" (fecling) dans son acception étroite, désignera une certaine combinaison d'affections et d'états sensoriels dans laquell • prédomine l'affection : c'est en ce sens que nous disons que nous nous sentons fatigués, ensommeillés, affamés, reposés. Dans une acception plus large, le mot sentiment servira à désigner tout le côté affectif de notre vie mentale : c'est en ce sens que nous parlerons d'un sentiment de joie ou de chagrin, d'accablement ou d'espoir, d'orgueil ou de honte. Il n'y a aucune raison pour que cette double signification prête à confusion : nous aurons d'ailleurs soin de ne pas les confondre au cours du livre.

§ 69. L'affection et la sensation. — Nous avons maintenant à pénétrer la nature de l'affection, considérée comme un élément de l'esprit, à nous demander en quoi elle ressemble à la sensation, en quoi elle en diffère. Etudions d'abord les ressemblances.

Au § 12, nous avons défini la sensation un processus mental élémentaire qui comprend au moins quatre attributs : la qualité, l'intensité, la clarté et la durée. L'affection possède trois de ces attributs, la qualité, l'intensité et la durée : elle apparaît donc comme un processus de la même espèce et on peut la définir de la même façon en se servant des attributs communs aux deux processus. L'affection a des qualités : elle en possède au moins deux : le plaisir et le déplaisir et (comme nous le verrons au § 72), elle en aurait même davantage selon certains psychologues. L'affection présente différents degrés d'intensité : un processus peut être assez ou très agréable, légèrement désagréable ou réellement insupportable. L'affection,

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enfin, dure plus ou moins longtemps : il y a des plaisirs momentanés, d'autres durables, et le déplaisir se comporte de la même façon. Jusqu'ici donc, nous voyons que l'affection ressemble à la sensation.

De plus, nous avons vu certaines sensations présenter le phénomène d'adaptation. Nombre de sensations (pression, température, odorat, goût) disparaissent, deviennent inconscientes lorsque l'excitation se prolonge suffisamment. La vue obéit également à la loi d'adaptation. Sans doute, une excitation visuelle prolongée ne nous rend pas aveugles, mais notre vision se réduit à un gris neutre, qualité qui correspond à. l'excitation constante d'origine centrale (§ 18). Nous constatons précisément des phénomènes d'adaptation semblables dans la vie affective. Lorsque nous sommes soumis assez longtemps à l'action d'un même stimulus, nous pouvons cesser d'être affectés par celui-ci. Quand nous faisons connaissance avec la cuisine d'un pays étranger, elle nous paraît, au début, nettement agréable ou désagréable, puis elle nous devient bientôt indifférente. Les habitants des campagnes n'ont pas le même plaisir que les citadins à regarder les couleurs ou à respirer les odeurs des champs, parce qu'ils sont habitués à les voir et à les sentir autour d'eux. Le tic-tac d'une machine à coudre dans la pièce qui se trouve au-dessous de notre cabinet de travail, peut être les premiers jours vraiment exaspérant : nous nous y habituons pourtant et son caractère désagréable finit par disparaître. Dans tous les aspects de la vie mentale, cette loi d'adaptation affective joue son rôle. Les premières semaines de notre séjour dans une région superbe, nous pouvons être sans cesse charmés par les couleurs et les lignes du paysage. Mais, bientôt, nous y devenons indifférents : les < hamps, les collines, les cours d'eau sont perçus aussi distinctement qu'auparavant, mais ils cessent d'exciter en nous du plaisir. D'un autre côté, un trait de vulgarité qui nous choque au premier abord finit par nous sembler tout naturel lorsqu'il se répète chez ceux parmi lesquels

nous sommes amenés à vivre. Voilà un second point de ressemblance entre la sensation et l'affection.

Le fait d'adaptation effective semble se manifester aussi clairement dans les exemples ci-dessus que le fait d'adaptation olfactive décrit au § 32. Néanmoins, son existence a été contestée : des psychologues expliquent le phénomène par une adaptation sensorielle. Ce à quoi nous nous habituons, disent-ils, c'est à la cuisine ou au paysage, et non pas au caractère désagréable des plats ou à la beauté des sites. Il y a, en fait, autant d'adaptations possibles qu'il y a d'attributs dans la sensation : nous pouvons être adaptés à l'intensité, à la clarté, à la durée, tout comme à la qualité. Si un ami nous demande : « Est-ce que cette machine à coudre ne vous ennuie pas ? » Nous lui répondrons sans doute : « Non, elle m'ennuierait si je l'entendais, mais je ne l'entends plus. » Et cette réponse, disent ces psychologues, est correcte : nous sommes adaptés non pas à la qualité du bruit, mais à son intensité et à sa clarté : nous avons cessé d'y faire attention : il n'agit plus comme stimulus et c'est pourquoi son caractère originellement désagréable s'est évanoui et le bruit est devenu, en conséquence de cette adaptation, à la fois faible et obscur.

Dans le cas de la machine à coudre, cette explication est possible, mais elle n'est pas convaincante, car nous pouvons aussi aussi bien être adaptés à la fois à la sensation et à l'affection : les deux adaptations ont très bien pu se produire parallèlement. Et, dans d'autres cas, dans lesquels le stimulus n'est pas continu mais intermittent (moments des repas, promenades à la campagne, façons de notre entourage, etc.), l'adaptation affective semble évidente. Je peux sentir une forte odeur d'ail tout en y étant parfaitement indifférent ; je peux remarquer qu'une personne avec qui je suis en conversation, commence à se curer les les dents, et n'éprouver aucun dégoût. Nous verrons au § 78, qu'il est possible de faire attention sans éprouver de sentiment, et, s'il en est ainsi, si la sensation qui occupe le foyer de la conscience peut être indifférente, c'est que le fait d'adaptation effective est réel. L'objection montre, toutefois (point sur lequel nous avons insisté) qu'il est à peine possible de faire un pas dans la psychologie de la vie affective sans rencontrer d'oppositions et de conflits d'opinions.

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En troisième lieu, les processus de plaisir et de déplaisir montrent à l'introspection une étrange ressemblance avec les sensations organiques. L'affection agréable semble avoir une certaine affinité avec la santé, l'assoupissement, le bien-être corporel, la réplétion ; l'état désagréable semble apparenté à la douleur, le malaise corporel, la fatigue excessive, la lassitude. Nul doute que ces différents processus, tels qu'ils se présentent dans notre vie de chaque jour, ne se laissent pas réduire à de simples sensations : ce sont des sentiments sensoriels, complexes de sensations et d'affections : la conscience globale que nous en prenons et que nous appelons, par exemple, la santé, contient une affection agréable en même temps que des processus sensoriels variés, kinesthésiques ou autres. Même si nous analysons la réplétion et la fatigue et si nous séparons autant qu'il est possible l'élément affectif des sensations qui constituent ces processus, la ressemblance semble persister. L'affection ressemble à la sensation organique à peu près comme les sensations gustatives ressemblent aux sensations olfactives (§29 et 36). En résumé, l'affection a certaines analogies avec la sensation en général, en ce qui concerne la nature de ses attributs et la façon dont elle se comporte lorsque l'action d'un stimulus se prolonge, tandis que les qualités mêmes de l'affection (caractère agréable et désagréable) ont une ressemblance intrinsèque avec celles de la sensation organique. Quelles sont maintenant les différences ?

La première est que l'attribut de clarté manque à l'affection. Plaisir et déplaisir peuvent avoir une forte intensité et durer longtemps, mais ils se sont jamais clairs, autrement dit, si nous employons le langage de la psychologie populaire, il est impossible de faire attention à une affection. Une sensation devient d'autant plus claire, son image se fixe pour d'autant plus de temps et avec d'autant plus de précision que nous y avons appliqué notre attention avec d'autant plus de soin. Mais nous ne pouvons aucunement fixer notre attention sur l'affec-

tion : si nous l'essayons, le plaisir ou le déplaisir nous échappe, s'évanouit et nous nous trouvons en train de contempler quelque sensation ou quelque image confuse que nous ne désirions pas observer. Si nous voulons prendre plaisir à écouter de la musique, à voir des tableaux, c'est à ce que nous voyons ou à ce que nous entendons qu'il nous faut faire attention, mais sitôt pue nous essayons de faire attention au plaisir en lui-même, celui-ci disparaît.

Ce défaut de l'attribut de clarté suffit, à luisseul, à différencier l'affection de la sensation : un processus qui ne peut être un objet d'attention est radicalement différent et doit jouer dans la conscience un rôle radicalement différent d'un processus qui est soutenu et renforcé par l'effort d'attention. Et l'on doit noter que ce défaut de clarté distingue l'affection delà sensation organique aussi bien que des sensations visuelles ou auditives, car nous n'éprouvons aucune difficulté à fixer notre attention sur les éléments sensoriels de la faim, de la soif ou de la fatigue.

11 y a cependant une autre différence : plaisir et déplaisir sont, comme leurs noms l'indiquent, des contraires. Leur opposition n'est pas un contraste au sens où nous avons employé ce mot dans la psychologie des sensations, bien qu'on en parle souvent comme d'un contraste : c'est plutôt une sorte d'incompatibilité dans la conscience. L'on ne trouve pas d'opposition de ce genre dans l'étude des qualités sensorielles.

Nous avons dit au § 26 que les tons sont intrinsèquement harmonieux, les couleurs intrinsèquement antagonistes : nous voulions dire par là que les processus nerveux qui sous-tendent les sensations visuelles sont antagonistes et que les couleurs se neutralisent et donnent naissance à une tout autre couleur, tandis que les processus nerveux éveillés par les vibrations symphatiques des fibres basilaires se composent synergiquement et que tous les tons ont en eux-mêmes une tendance à se mêler et

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à fusionner les uns avec les autres. Mais on doit comprendre que cet antagonisme des sensations visuelles n'est pas du tout la même chose que l'incompatibilité du plaisir et du déplaisir : en effet, tout d'abord, les qualités antagonistes du noir et du blanc sont, en fait, reliées par toute la gamme des gris, due au mélange de gris central, et nous pourrions, grâce à ce même gris central/obtenir toute une série de transitions entrele rouge et le vert, entre le bleu et le jaune. Au contraire, le plaisir ne peut s'accorder avec le déplaisir : l'expérience que nous en avons nous montre que leur opposition fait partie de leur essence même. En second lieu, il n'y a rien qui ressemble au contraste affectif, au sens strict du terme : le plaisir de la convalescence n'est pas renforcé par le déplaisir de la souffrance passée au même sens que le rouge est renforcé par le vert. Le bien-être du convalescent est, en lui-même, l'opposé, l'antithèse consciente du malaise de la maladie : mais il n'est pas influencé par ce malaise. Cependant, il est vrai que nous parlons en un sens large de contraste lorsque nous faisons allusion à une opposition affective. Un homme de taille ordinaire, vu à côté d'un nain, semble extraordinairement grand : le même homme vu à côté d'un géant,paraît extrêmement petit. Nous disons alors qu'il semble grand ou petit par contraste. Le fait est que nous ressentons une sorte de pitié méprisante pour le nain et d'étonnement admiratif pour l'homme qui le dépasse : et inversement, dans le second cas, une admiration pour le géant et du mépris pour l'homme de taille normale. Ce que nous attribuons ainsi au contraste spatial est, en réalité, dû à une opposition affective.

Il faut noter que cette opposition affective se reflète dans un certain nombre de nos perceptions cutanées que dans le langage courant nous appelons souvent des sentiments ( § 68). Nous opposons la chaleur et le froid, non pas en tant que qualités sensorielles puisqu'ils appartiennent à des sens différents, mais en tant qu'ils sont agréables ou désagréables. En gros, et d'une façon générale, les choses chaudes, molles et polies plaisent, de même que les choses froides, dures et rugueuses déplaisent au toucher : et, dans la mesure où nous opposons le chaud au froid, le poli au rugueux pour des raisons affectives, nous pouvons justifier leur appellation courante de sentiments.

Autres caractères distinctifs de V affection. Nous avons distingué l'affection de la sensation négativement par son manque

de clarté, positivement par son opposition qualitative. L'on a également avancé que les sensations sont les éléments objectifs de la conscience, tandis que les affections en sont les éléments subjectifs, mais personne n'a pu donner une définition satisfaisante de cette distinction. Peut-être pouvons-nous dire des sensations qu'elles sont objectives dans ce sens qu'elles peuvent exister seules dans la conscience sans accompagnement affectif : les affections seront alors subjectives en ce sens qu'elles se présentent toujours et nécessairement comme les compagnes de la sensation : mais cette affirmation est elle-même contestée.

On dit aussi que toutes les sensations sont localisées dans l'espace, tandis que l'affection n'est pas localisable : à cela l'on'a répondu que parfois les tons et les odeurs résistent à tout effort de localisation tandis que le plaisir d'un goût sucré, le déplaisir d'une douleur organique se localisent au même endroit que la sensation gustative ou douloureuse.

On a enfin affirmé que la sensation est normalement plus intense que l'image, la perception plus intense que l'idée, tandis qu'au contraire, l'affection qui accompagne l'idée est normalement plus intense que celle qui accompagne la perception. Mais si un psychologue nous apprend que « seules, les plus hautes intensités de plaisir et de déplaisir sensoriels peuvent l'emporter sur les sentiments élevés (higher seniime)its) » un autre affirme, d'une façon tout aussi catégorique que a les peines et les plaisirs idéaux ne sont pas comparables, quant à l'intensité, avec les peines et les plaisirs sensoriels ». La contradiction ne saurait être plus flagrante.

Dans toutes ces questions controversées, nous penchons vers la solution affirmative, celle qui établit une différence entre l'affection et la sensation. Nous ne croyons pas, par exemple, qu'un processus purement affectif puisse entrer dans la conscience, isolément, comme l'annonciateur de la sensation qui va se manifester ou qu'il puisse subsister seul dans la conscience, après que ses concomitants sensoriels ont disparu, bien qu'on fasse volontiers ces deux suppositions. Pour nous, l'affection a, dans sa structure, quelque chose de léger, de fragile, d'évanescent : qualitativement, elle ressemble à certaines sensations organiques, mais elle est moins solide, moins stable, moins consistante. Cette différence qu'il est malaisé d'exprimer dans le langage, est sans doute liée à la présence ou à l'absence de

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l'attribut de clarté : mais il n'y a aucune raison pour marquer cette différence par les termes d'objectif et de subjectif.

Nous croyons aussi que l'affection est toujours coextensive à la conscience, qu'elle se diffuse dans tous les contenus sensu, i ■ ls du moment : si le caractère agréable d'un goût se localise dans la bouche, c'est tout simplement parce que les conditions de l'expérience déterminent un rétrécissement du champ de la conscience, qui n'est plus alors que conscience gustative.

Enfin, très probablement, les sentiments idéaux de l'esprit humain adulte sont, d'ordinaire, plus forts que les sentiments sensoriels. Je tombe dans un chemin glissant et je me fais mal : mais ma première pensée est celle-ci : « Suis-je assez stupide de glisser ainsi ! » Je suis dans une salle de concert remplie de courants d'air, et je suis certain d'en revenir avec une névralgie : néanmoins je reste à ma place, par crainte du ridicule. Il fait froid ce soir et je suis un peu enrhumé : mais je vais voir mon ami pour ne pas lui causer de déception. Si cela en valait la peine, on pourrait donner une centaine de faits du même genre. Mais c'est tout à fait superflu, parce que la question en litige ne peut être tranchée par l'observation de cas particuliers. La divergence des opinions est inévitable tant que la méthode expérimentale ne sera pas employée, d'une façon systématique, à résoudre les problèmes du sentiment. En attendant, il nous faut nous contenter de distinguer l'affection de la sensation par les deux caractères frappants décrits ci-dessus.

La question des sentiments mélangés (mixed feelings). Puisque le plaisir et le déplaisir sont opposés et incompatibles, il semble qu'ils ne puissent coexister dans une même conscience et qu'il nous soit impossible de nous sentir au même moment dans une disposition à la fois agréable et désagréable. Pourtant, une conscience est une chose extrêmement complexe : elle est faite d'un grand nombre de processus élémentaires : et, sans aucun «Joute, le système nerveux peut être exposé, dans ses différentes parties, à des stimuli qui, pris en eux-mêmes, provoqueraient du plaisir, et à d'autres qui, considérés isolément, auraient un effet désagréable. De là cette question : ces divers stimuli se composent-ils de façon à donner une seule résultante, une affection globale, ou agréable, ou désagréable, ou bien, chaque stimulus donne-t-il naissance à une affection particulière, en

AFFECTION ET SENSATION 2.3y

sorte que la conscience serait une sorte de mosaïque d'expériences plaisantes et d'expérienci s pénibles ?

Le langage favorise cette seconde supposition. Nous revenons de vacances avec des sentiments mélangés (mùced) : nous visitons notre vieille demeure après une longue absence avec des sentiments mélangés : il y a bien peu de choses que nous puissions considérer, rappeler, prévoir sans éprouver de ces sentiments complexes. Juliette nous dit que la séparation est une douce peine, un plaisant déplaisir : le Geraint de Tennyson épie les moissonneurs dont il vient de manger le dîner avec une pitié amusée, c'est-à-dire avec un sentiment à la fois plaisant et déplaisant. Il n'y a pas de plaisir, nous dit-on, qui ne soit mêlé à de la souffrance ; il n'y a pas de désespoir assez sombre pour n'être pas traversé par un rayon d'espoir. La psychologie populaire ne se demande même pas si de tels sentiments mélangés peuvent exister : et un psychologue de renom écrit que « presque tous les états d'âme qui sont fortement colorés de sentiment, lorsqu'il s'agit d'esprits développés, sont des sentiments mélangés. »

D'un autre côté, nous savons combien un simple ennui, même superficiel, peut altérer l'humeur de l'âme entière. Quand Othello se comporte sans aménité vis-à-vis de Desdémone, celle-ci l'excuse et en attribue la cause aux tracas des fonctions publiques, car « que notre doigt nous fasse souffrir, dit-elle, et ce sont bientôt tous nos membres sains qui sentent la douleur ». Nous savons également que lorsque nous sommes dans une disposition heureuse, nous prenons toutes les choses par leur bon côté : pour un peu, nous demanderions pardon à l'homme qui marche sur nos cors. On ne peut, du reste, prouver que le plaisir et la peine des sentiments mélangés coexistent exactement. Juliette peut être alternativement joyeuse ou triste : triste maintenant du départ de Roméo, heureuse, un instant après, à la pensée de le revoir. Nous voyons avec quelle rapidité oscille le pendule du sentiment, dans le cas de l'enfant qui s'est fait mal et pleure amèrement, et qui, quelques secondes plus tard, sourit au morceau de sucre.

C'est à l'expérience qu'il faut avoir finalement recours : malheureusement, on a encore fait bien peu d'expériences et les résultats obtenus n'ont pas toujours été bien clairs. Il est certain, cependant, que les expériences nous inclinent vers une

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réponse négative : les mélanges de sentiments sont, au laboratoire, l'exception et non la règle : et les cas exceptionnels euxmêmes ne sont pas à l'abri de toute critique. L'auteur n'a jamais constaté, dans sa propre expérience, de cas bien défini et incontestable de sentiment mélangé.

§ 70. Autres opinions touchant les affections. — L'affection, telle que nous l'avons décrite, est un processus mental élémentaire, à la fois semblable à la sensation et différent d'elle. La ressemblance est si grande que les deux processus dérivent évidemment d'un élément ancestral commun : la différence est si grande que nous n'avons pu faire autrement que de donner, dans la psychologie humaine, une place distincte à l'affection comme représentant un second type mental élémentaire, irréductible à la sensation.

Partant, beaucoup de psychologues n'accepteraient pas ces deux affirmations. Certains voient dans l'affection un attribut de la sensation, au même titre que la qualité et l'intensité : ils parlent du ton affectif ou du ton sentimental de la sensation ; ils ne croient pas que l'affection soit un processus séparé. D'autres identifient l'affection avec une certaine espèce de sensation : le plaisir, disent-ils, est une sensation diffuse de chatouillement ou une faible sensation sexuelle (lust), le déplaisir est une faible intensité de douleur cutanée ou organique. D'autres, enfin, pensent que les mêmes processus peuvent, tantôt apparaître comme des sensations organiques, tantôt comme des affections selon qu'ils sont isolés dans la conscience, analysés par un effort d'attention ou, au contraire, qu'il sont donnés dans un état d'âme complexe et non analysés.

La première opinion, à savoir que l'affection est un attribut de la sensation, peut aisément être réfutée. En effet, l'affection a ses attributs propres : qualité, durée, intensité, tandis que les attributs de la sensation sont les aspects ultimes d'un processus mental élémentaire et

AUTRES OPINIONS TOUCHANT LES AFFECTIONS 23ç)

aucun effort d'abstraction ne peut y distinguer des composants plus simples encore. De plus, si un seul des attributs de la sensation est réduit à zéro, la sensation disparaît : une sensation qui n'a pas de qualité, ou pas d'intensité, ou pas de durée n'est plus une sensation ; ce n'est plus rien ; au contraire, une sensation peut être indifférente, n'avoir aucun accompagnement affectif sans disparaître le moins du monde pour cela. Ainsi cette opinion peut être écartée.

La seconde ne semble pas plus soutenable. Toutes ces sensations, chatouillement, sensation sexuelle, douleur peuvent devenir claires, c'est-à-dire être des objets d'attention : même elles sont, pourrait-on dire, naturellement claires car elles constituent une variété de sensations qui forcent notre attention bon gré mal gré. Nous n'en pouvons dire autant de l'affection à laquelle nous ne pouvons faire attention. D'ailleurs chacune de ces trois sensations a ses qualités propres en tant que sensations. Nous n'avons pas complètement décrit le chatouillement ou la sensation sexuelle quand nous avons dit qu'ils sont agréables : nous n'avons pas complètement décrit la douleur quand nous avons dit qu'elle est déplaisante. Le chatouillement a une qualité « chatouillante » (ticklish) qui lui est propre en tant que sensation ; la sensation sexuelle a elle aussi sa qualité spécifique qui la distingue du chatouillement ; la douleur a ses qualités propres : douleur pénétrante, ou continue, ou démangeaison, etc. Un fait de conscience qui est à la fois chatouillement et plaisir ou bien démangeaison et déplaisir ne peut être identifié avec le plaisir ou la peine : c'est en effet quelque chose de plus. Enfin chatouillement et sensation sexuelle peuvent, selon les circonstances, être tantôt agréables, tantôt pénibles et l'on peut en dire de même de la douleur : on peut éprouver de la douleur et en même temps un véritable plaisir à écorcher une surface irritée de la peau. Pourtant, bien qu'on ne semble pas pouvoir répondre à ces objections, il n'en est pas moins vrai que la théorie qu'elles

210 L AFFECTION

combattent est celle d'un grand nombre de psychologues modernes.

La troisième opinion est une tentative de conciliation entre celle qui fait de l'affection une seconde forme de processus élémentaire et celle pour laquelle l'affection est une certaine sorte de sensation. Nous passons, dit-elle, par des états d'âme variés à la fois obscurs et complexes que d'ordinaire nous éprouvons comme ils viennent, sans nous demander de quoi ils sont faits. Tant que nous nous en tenons à ces expériences globales, ces faits de conscience apparaissent comme plaisirs ou déplaisirs, mais, si nous les examinons de plus près, si nous les analysons en leurs éléments, ils se révèlent comme des combinaisons de sensations organiques. On peut, à coup sûr, répondre que les faits de conscience qu'on peut analyser en sensations organiques, sont des combinaisons de sensations organiques et rien de plus ni de moins : mais que, si un fait de conscience est plaisant ou déplaisant, il reste alors le plaisir ou le déplaisir, quel que soit le nombre des sensations organiques qui les accompagnent. A moins que l'affection soit une sensation organique (et nous avons montré qu'on ne peut assimiler l'affection à la sensation), cette troisième opinion ne peut se soutenir.

Il n'est pas possible de discuter ici ou même de mentionner toutes les opinions qu'ont soutenues les psychologues au sujet de la nature du fait affectif. On a, par exemple, décrit celui-ci comme une relation, soit entre des sensations, soit entre une sensation particulière et l'ensemble de la conscience. L'une et l'autre de ces théories s'appuient sur un certain nombre de faits ; en voici quelques-uns en faveur de la première théorie : certaines combinaisons de tons sont agréables, d'autres désagréables ; certaines proportions architecturales sont belles, d'autres laides. En voici d'autres en faveur de la deuxième théorie : quand une sensation arrive à la conscience, elle entre en relation avec tout le contenu de la conscience, elle doit, pour ainsi dire, s'arranger avec tous les autres éléments : si elle s'ajuste facilement parmi ceux-ci, elle paraîtra probablement agréable, si, au contraire,

MÉTHODES DE RECHERCHES l[\l

elle les bouleverse ou les refoule, elle paraîtra sans doute désagréable. Néanmoins il nous faut rejeter ces deux théories. Contre la première, nous ferons valoir le fait que l'affection ne dépend pas toujours d'une relation entre plusieurs sensations, mais qu'elle peut tout aussi bien accompagner une sensation unique ; en outre, l'affection, même si elle dépendait d'une relation entre sensations, ne serait pas nécessairement pour cela une relation. Contre la deuxième thèse, nous dirons, dans le même ordre d'idées, que l'ajustement (fitting-in) d'une sensation dans la conscience, ou, au contraire, sa non-adaptation dépend de la façon dont se comporte la sensation ; ce phénomène ne s'accompagne pas nécessairement d'une affection: à plus forte raison ne peut-on l'identifier avec l'affection elle-même.

On a également décrit l'affection en termes d'attitude mentale. Voici comment on définit cette attitude : l'expérience affective, nous dit-on, est faite des attitudes propres à chacun, tandis que l'expérience sensorielle est faite des impressions qu'elle reçoit : on peut ainsi définir le fait affectif comme un caractère de processus mental qui dépend des dispositions personnelles et les représente. La forme la plus grossière de cette théorie implique l'existence de cet esprit permanent, de ce moi substantiel que nous avons rejeté au § 3. Dans tous les cas, nous pouvons nous demander si cette théorie ne met pas la charrue avant les bœufs. Le sentiment représente-t-il notre attitude mentale ou notre attitude mentale est-elle l'expression du sentiment ?

§ 71. Les méthodes de recherches dans le domaine affectif. — Lorsqu'il s'agit d'étudier les affections, la méthode expérimentale rencontre deux grosses difficultés. Nous ne pouvons diriger notre attention sur le plaisir ou le déplaisir, et nous ne pouvons décrire nos affections que d'une façon détournée. Point n'est besoin de discuter davantage au sujet de la première de ces difficultés puisque nous avons vu que les affections n'ont pas l'attribut de clarté. La deuxième difficulté provient de ce fait que le langage courant est fait pour exprimer les idées et non les sentiments. Si je dis « je suis en colère » vous savez que je suis en colère : je vous ai donné une idée de ma colère, mais j'ai simplement indiqué quel était mon sentiment, je ne

Titchener. 16

24a l'affection

l'ai pas décrit. Et même si j'essayais d'en donner une description détaillée, mon compte rendu (en tant du moins qu'il aura rapport au caractère agréable ou pénible de la colère) serait encore un compte rendu de seconde main : je serais, en effet, forcé de traduire mon affection en une idée de cette affection. Il existe bien un langage du sentiment : c'est l'exclamation et le geste. Mais nous avons appris, au cours de la civilisation, à refouler nos émotions ; nous n'employons ce langage que rarement. Si, par hasard, nous voulons nous en servir, nous ne réussissions qu'à nous rendre ridicules ; d'ailleurs, le langage émotionnel est bien peu développé en comparaison du langage conceptuel.

C'est en partie à cause de ces difficultés, en partie pour d'autres raisons, en particulier, pour des raisons historiques, que la psychologie expérimentale a, jusqu'à ces derniers temps, négligé l'étude des faits affectifs. Les problèmes auxquels on s'est d'abord attaqué dans les laboratoires de psychologie ont été suggérés par la physique, la physiologie et l'astronomie : problèmes de la mensuration mentale (§ 63), du nombre et de la nature des qualités sensorielles et de leurs relations avec les organes des sens (§ 14 sq.), problèmes de la durée des processus mentaux. Le sentiment n'a pas de place dans ce programme. Mais maintenant que la psychologie a suffisamment employé l'expérience pour son propre compte, sans plus demander de suggestion aux sciences voisines, l'étude du sentiment a commencé. Il y a deux méthodes expérimentales en usage, la méthode d'impression et la méthode d'expression.

1° La méthode d'impression a pris plusieurs formes, parmi lesquelles la plus fertile en promesses est la méthode de comparaison par couples. Voici en quoi elle consiste : on dispose une série d'excitants semblables, qui sont présentés au sujet par couples successifs ; l'on prend bien soin à ce que chaque terme de la série soit accouplé avec chaque autre terme. Supposons, par exemple, une série de carrés de papiers de couleurs différentes, numérotés de 1 à 50. Nous pratiquons dans une feuille de carton d'un

MÉTHODES DE RECHERCHES 2/|3

gris neutre deux fenêtres carrées et nous exposons les couleurs à travers ces fenêtres : la série des observations est disposée de façon à ce que la couleur 1 soit montrée avec les couleurs 2, 3, 4, etc. jusqu'à la couleur 50 ; la couleur 2 avec les couleurs 3, 4, 5... et ainsi de suite. Dans une première séance, on demande au sujet de répondre, lorsqu'on lui montre les couples successifs, à cette question : Quelle est la couleur la plus agréable ? Dans la séance suivante, il devra choisir la couleur la plus désagréable. Et l'on répète les séries aussi souvent qu'il semble nécessaire. Le travail d'introspection est ici extrêmement simple : le sujet doit rester complètement passif, se laisser aller et permettre aux stimuli d'exercer librement leur influence affective sur lui. Il n'a même pas besoin de parler : il lui suffit d'indiquer la fenêtre où est exposée la couleur agréable ou désagréable et l'expérimentateur note le choix.

A la fin d'une expérience, chaque couleur a été l'objet d'un certain nombre de choix, nombre proportionnel à sa valeur affective ; une couleur très agréable ou une couleur très désagréable aura été choisie un grand nombre de fois, tandis qu'une couleur à peu près indifférente ne l'aura été que rarement. Si, maintenant, les couleurs sont disposées dans leur ordre initial de 1 à 50 le long d'une horizontale, et si le nombre des choix pour chaque couleur est marqué sur des verticales élevées sur cette horizontale, la courbe qui unira les sommets de ces verticales pourra être appelée la courbe affective pour l'individu qui a servi de sujet : et c'est une courbe qui exprime directement ses réactions affectives aux stimuli colorés.

Cette méthode peut servir à différentes fins : en voici un exemple : nous avons dit (§ 6J) que plaisir et déplaisir sont opposés et incompatibles Si nous avons recours à la méthode de comparaison par couples, nous pouvons prouver qu'ils sont opposés. Les expériences faites avec des séries de papiers colorés, des séries de tons musicaux et des séries de rythmes (différentes

nlxtx l'affection

vitesses de battements de métronome) donnent des courbes affectives pour le plaisir qui sont juste le contraire des courbes affectives données par le même sujet pour le déplaisir : les stimuli souvent choisis pour leur caractère agréable, le sont très peu lorsqu'il s'agit de caractère désagréable. Il semble, au premier abord, qu'il était bien inutile de prouver une chose aussi évidente. Pourtant, personne ne savait avec certitude, avant qu'on ait fait ces expériences, que plaisir et déplaisir étaient des contraires : les psychologues pouvaient le supposer, ils ne le savaient pas. En outre, ce sont souvent les choses qui paraissent évidentes qui, en science, ont besoin d'être prouvées. On peut également se servir de cette méthode pour mesurer les différences individuelles dans les réactions affectives aux stimuli. On a dit que des goûts on ne discute pas et nous avons tendance à penser que si les sensations sont éprouvées de la même façon par les personnes normales, les faits affectifs, au contraire, varient d'individu à individu. En réalité, les sensations sont moins stables, les faits affectifs plus stables qu'on ne le suppose. En effet, les sensations changent, se transforment quand varient les conditions d'adaptation, de contraste, d'attention ; tandis que les courbes affectives d'un certain nombre de sujets différents sont suffisamment semblables pour montrer que, dans les mêmes circonstances, toutes les personnes normales réagissent affectivement presque de la même façon.

La méthode d'impression peut nous rendre d'autres services. Le travail d'introspection simple qu'elle provoque est répété un grand nombre de fois ; l'expérience introspective acquise au cours d'une longue série s'enrichit, tout en restant homogène. Par suite, le sujet peut, dans les intervalles qui séparent les séries successives, faire un rapport complet sur sa conscience affective. 11 peut décrire le cours du sentiment sensoriel, noter ce qui ressemble à un sentiment mélangé, établir si le caractère agréable ou désagréable du stimulus était toujours de même espèce ou montrait des différences qualitatives et ainsi de suite. C'est en fait à cette méthode que nous devons principalement demander la solution des questions controversées de psychologie affective. La tâche est difficile et exige

MÉTHODES DE RECHERCHES 2/l5

beaucoup de temps, mais la méthode offre l'avantage d'un double contrôle : contrôle externe par la courbe affective, l'enregistrement objectif de la distribution des préférences, contrôle interne ou subjectif par l'introspection qui accompagne l'expérience.

2° La méthode d'expression cherche à déterminer les modifications corporelles qui accompagnent le passage d'un processus affectif dans la conscience. De même que nous exprimons nos émotions en souriant, en fronçant les sourcils, en riant ou en pleurant, en applaudissant ou en haussant les épaules, de même le plus simple fait affectif s'exprime en nous par une modification des différentes fonctions corporelles. On est arrivé à enregistrer le pouls, la respiration, le volume d'un membre, les mouvements involontaires, la force musculaire, et la réaction des tissus corporels au courant électrique.

La physiologie est depuis longtemps en possession des instruments qui fournissent les renseignements cherchés : la psychologie les lui a empruntés et les a adaptés à ses propres fins. Prenons, par exemple, le pouls. Nous savons qu'on peut aisément sentir le pouls au poignet sur l'artère radiale. Supposons maintenant un petit entonnoir de fer-blanc recouvert à son ouverture la plus large par une fine membrane de caoutchouc. Si l'on place cette membrane sur l'artère et si l'on attache l'entonnoir au poignet, à chaque battement de l'artère le caoutchouc sera soulevé et une petite bouffée d'air sera envoyée par l'extrémité étroite de l'entonnoir. Réunissons cette extrémité à l'aide d'un tube rigide de caoutchouc à la partie étroite d'un autre entonnoir dont l'ouverture large est également couverte d'une membrane de caoutchouc. Adaptons au bord du deuxième entonnoir une tige articulée faite d'un léger éclat de bambou, en ayant soin que la tige passe au-dessus de la membrane de caoutchouc et repose en son milieu sur un petit disque de liège collé au caoutchouc. Chaque fois qu'une poussée d'air est envoyée du premier entonnoir au second, le disque de liège se soulève et soulève avec lui la tige de bambou. Prenons maintenant une plaque de verre noircie à la fumée, plaçons la verticalement de

L AFFECTION

façon à ce que la pointe libre de la tige de bambou vienne l'effleurer. Il est clair que lorsque le pouls se soulève et s'abaisse, la pointe de bambou se soulève et s'abaisse sur le verre et trace une ligne dans la suie. Si maintenant l'on fait avancer douce-

Fig. ag. — Tambour de Marey f entonnoir recouvert de caoutchouc) avec levier inacripteur, tube de caoutchouc et robinet à air. Le tube est continu du robinet •u tambour placé sur le poignet.

ment la plaque de verre, avec une vitesse constante, une courbe du pouls sera tracée qui montrera la vitesse et la hauteur des

battements successifs. On peut ensuite vernir le verre. ce qui permettra de conserver le document.

Voilà une grossière indication de ce qu'on appelle méthode graphique.

En pratique, les instruments sont beaucoup plus compliqués et plus ingénieux. Les modifications corporelles peuvent être transmises au Btylet de bambou non pas par une poussée d'air, mais par un système de leviers rigides ou par un courant électrique. A la place de la plaque de verre,on emploie un kymographe, c'est-à-dire un cylindre de laiton recouvert de papier enfumé qui peut tourner à des vitesses variées. Pour assurer la précision dans l'interprétation de la courbe, on emploie des chronographes qui tracent la courbe du temps (en secondes, ou demi-secondes, en 1 /5 de seconde ou même en unités plus petites) au-dessous de la courbe du pouls ou de la respiration. En principe, cependant, les entonnoirs de fer et la glace enfumée représentent l'essentiel de la méthode.

Fig. 3o. — Kymographe à mouvement d'horlogerie.

MÉTHODES DE RECHERCHES

L'instrument qui enregistre la hauteur et la vitesse du pouls est appelé sphygmographe. Des instruments semblables attachés autour de la poitrine ou de l'abdomen enregistrent le cours de

Fig. 3i.

- Sphygmographe volumétrique de Franck (transmission mécanique au moyen d'un système de levier.)

la respiration thoracique ou abdominale : ce sont les pneumographes. On enregistre le volume à l'aide d'un pUthysmo graphe, vaste récipient de verre en partie rempli d'eau tiède, dans lequel le sujet plonge la main et l'avantbras. Un petit tube de verre met

Fig. 3a. — Pneumographe. Fig. 33. — Pléthysmographe de Franck.

en communication le récipient et l'entonnoir enregistreur ou tambour au moyen d'un tube de caoutchouc. Lorsque le bras augmente de volume, l'eau du récipient monte, comprime l'air au-dessus d'elle et le stylet se soulève. Les mouvements involontaires sont enregistrés par Y auiomato graphe, sorte de

L AFFECTION

planchette semblable au «ouija» qu'on emploie fréquemment dans les séances spirites. Une planche est suspendue au plafond de façon à ce qu'elle se maintienne horizontalement au-dessus d'une table. Un stylet de verre pointu est fixé verticalement dans un trou percé à son extrémité antérieure. Sur la table et sous la pointe de ce stylet est étendue une feuille de papier enfumé. Si le bras est soigneusement étendue sur la planchette abandonné à lui-même,la pointe de verre enregistre sur le papier ces mouvements involontaires. La force musculaire est enregistrée au moyen d'un dycmammèlre ou d'un ergographe : dans le premier instrument, la main serre un ressort dont la compression envoie une poussée d'air à travers un appareil transmetteur jusqu'au stylet : dans le second, le doigt exerce à plusieurs reprises une traction sur un ressort ou sur un fil auquel est suspendu un poids. Ce fil porte un stylet qui écrit directement sur

Fig. 34. — Automatogr»phe.

la surface d'un kymographe. Enfin, pour mesurer ce qu'on appelle le réflexe psycho-galvanique, deux électrodes réunis à une batterie qui donne un courant constant et à un galvanomètre sensible sont appliqués aux mains ou à tout autre surface cutanée. On soumet le sujet à un stimulus affectif et l'on enregistre la déviation de l'aiguille du galvanomètre qui se produit. Dans chacun de ces cas, la marche de l'expérience est la même : tout d'abord, on enregistre les réactions normales. L'ex-

METHODES DE RECHERCHES

périmentateur s'assure que le sujet est dans un état d'indillï'rence affective et, sans lui faire subir l'action d'un stimulus, prend sa courbe du pouls, de la respiration ou du volume ; ou bien il laisse le stylet de Pautomotographe enregistrer les tremblements normaux du bras ; ou bien il enregistre la force musculaire ou enfin note la position constante de l'aiguille du galvanomètre. Ensuite il fait subir au sujet une excitation agréable ou désagréable et il enregistre les phénomènes corporels pendant que le sentiment sensoriel suit son cours. On répète les expériences de nombreuses fois et finalement l'expérimentateur essaie de découvrir d'après ces tracés et ces notes la corrélation exacte entre la qualité affective et la modification corporelle qui l'exprime.

Lorsque la méthode d'expression fut introduite en psychologie, on en attendait beaucoup : et les résultats des

Fig. 3 :>. — Ergogra; he de Mosso.

premières expériences semblèrent clairs et précis. Toutes les fonctions corporelles étaient augmentées et renforcées par tous les stimuli agréables, toutes étaient affaiblies et déprimées par tous les stimuli pénibles. Un psychologue de marque comparait la méthode à « une réaction chimique extraordinairement délicate » pour déceler le plaisir et le déplaisir. Mais bientôt, ces rêves furent dissipés : les modifications des courbes, plus équivoques qu'on ne le supposait, ne sont pas uniquement corrélatives aux change-

L AFFECTION

ments d'ordre affectif : elles dépendent, en partie, de facteurs purement physiologiques, en partie d'autres phénomènes psychologiques,par exemple de l'attention. En fait, la simple application d'un stimulus même faible, a sa répercussion sur l'organisme entier : on ne peut montrer au sujet un échantillon de papier d'ameublement sans

Fig. 36. — Fragment d'un tracé obtenu avec le pléthysmographe de Franck, (réduit au i/3,. Les petites vagues marquent le pouls, les grandes, la respiration. Le changement de volume est indiqué par la hauteur variable au dessus de la ligne du temps, de l'ensemble du tracé Un stimulus désagréable a été appliqué à l'instant marqué par la croix de gauche et enlevé au moment marqué par la croix de droite. L'unité de temps est la seconde.

troubler par ce seul fait sa respiration et sa circulation. Si l'automatographe montre que le plaisir provoque dans l'organisme des mouvements involontaires d'extension, le déplaisir des mouvements de recul et de reploiement, il

Fig. 37. — Sphygmographe de Von Frey. L'appareil entier est fixé au poignet, le bouton qu'on voit à l'extrême droite posé sur l'artère. Les mouvements du levier inscripteur s'enregistrent sur un cylindre très petit et léger, mû par un mouvement d'horlogerie enfermé dans la boite carrée de gauche. Ce mécanisme met en marche un chronographe qu'on voit sur la figure au bord inférieur du cylindre.

montre aussi les mêmes mouvements d'extension lorsque le sujet pense au cheval qui court dans la rue et ces mêmes mouvements de reploiement sur soi lorsqu'il pense à la personne qui se tient derrière lui. En règle générale, le

METHODES DE RECHERCII1.S 201

plaisir peut être accompagné d'une respiration accélérée et superficielle et d'un pouls ralenti, le déplaisir d'une respiration lente et profonde et d'un pouls rapide ; un tel antagonisme exprimerait bien l'opposition des qualités affectives. Mais, il est certain que ces modifications du pouls et de la respiration peuvent avoir bien d'autres causes et que l'apparence de la corrélation affective dépend de conditions qui sont encore aujourd'hui mal comprises. On a pu trouver, par exemple, que le pouls est accéléré lorsque le stimulus est un goût agréable, ralenti lorsqu'il est une couleur ou un ton agréable : la respiration semble se comporter différemment selon les individus.

Aussi jusqu'à présent avons-nous retiré peu de profits de la méthode, excepté une quantité de résultats divergents et la conviction que, avant de pouvoir interpréter psychologiquement ces résultats, il nous faut connaître bien mieux que nous ne le pouvons aujourd'hui, les fonctions corporelles intéressées.

On a récemment suggéré l'idée qu'il serait profitable de combiner les méthodes d'impression et d'expression : l'enregistrement de l'expression physique servirait à confirmer le compte-rendu de l'observation introspective et l'introspection, le son côté, servirait à interpréter les documents objectifs. Il ist évidemment possible d'enregistrer le cours du pouls et de la 'espiration pendant une série entière d'expériences par la méthode de comparaison par couples. Mais cet enregistrement ne serait guère utile à moins que la tâche introspective donnée au sujet soit très compliquée et alors nous perdrions l'un des avantages principaux de la méthode. Il semble donc préférable ie continuer le travail avec la forme actuelle de la méthode et d'attendre patiemment le moment où notre savoir sera suffisant pour nous permettre l'interprétation désirée des processus physiologiques.

On peut ajouter que la méthode psycho-galvanique dont le principe remonte à 1888, n'a guère été introduite dans les laboratoires de psychologie que depuis quelques années. Par suite, m peut difficilement apprécier ses mentes et ses promesses comme moyen de recherches dans le domaine affectif, bien qu'il

L AFFECTION

soit probable qu'elle offre les mêmes difficultés que les autres formes de la méthode d'expression.

§ 72. La théorie tridimensionnelle du sentiment. — En 1896, Wundt proposa une théorie du sentiment qui diffère radicalement des opinions adoptées dans ce livre. Plaisir et déplaisir, selon lui, ne sont pas des qualités affectives simples, mais des noms généraux qui désignent un grand nombre de qualités différentes. Et même pris ainsi, les termes plaisant et déplaisant ne sont pas adéquats à ce que nous révèle l'introspection sur nos états affectifs.

Fig. 38. — Diagramme représentant le cours d'un sentiment sensoriel typique, selon la théorie de Wundt. Le sentiment se présente comme un mélange d'excitation et de déplaisir, auquel s'ajoute bientôt de la tension. Ensuite, il entre dans la région du plaisir et du calme, se teint de relâchement et finit ainsi au point d'indifférence d'où il était parti.

Ceux-ci, peut-on dire, ont trois dimensions : le sentiment oscille d'abord entre les pôles opposés du plaisir et du déplaisir ; en second lieu, entre l'excitation et la dépression ; et, en troisième lieu, entre la tension et le relâchement. Excitation et dépression, tension et relâchement sont, de plus, des noms généraux qui englobent un Iris grand nombre d'affections élémentaires. En fait, la liste

complète des qualités affectives qu'on peut répartir sous ces trois rubriques, est beaucoup plus longue que la liste totale des sensations.

Cette théorie a trouvé maint partisan et a naturellement suscité une abondante controverse qu'il nous faut aborder si nous devons maintenir notre théorie de la double qualité de la vie affective. Voyons donc ce qu'on peut dire pour ou contre la théorie tridimensionnelle.

La première condition que doit remplir une théorie scientifique est d'être logiquement construite. Wundt attribue trois catégories ou trois dimensions au sentiment. Le plaisir et le déplaisir dépendent, dit-il, de l'intensité des stimuli qui nous affectent : un stimulus d'intensité moyenne est agréable, un stimulus trop intense ou trop faible est désagréable. De même, l'excitation et la dépression dépendent de la qualité du stimulus. Enfin, la tension et le relâchement sont en relation avec le temps, dépendent des aspects temporels du stimulus : tant que nous attendons, que nous sommes sur le qui-vive, nous éprouvons un sentiment de tension ; lorsqu'arrive l'événement attendu, le relâchement se produit. En d'autres termes, nos états sensoriels varient en degré, en espèce et selon le temps, et chaque variation correspond à une catégorie distincte de la vie affective. Mais aussitôt se pose la question. Notre expérience affective ne connaît-elle pas de variation d'( /dre spatial ? Nos perceptions et nos idées d'espace ne jouent-elles pas un rôle aussi important dans la conscience que celles d'intensité, de qualité ou de temps ? Le monde de l'espace n'est-il pas aussi naturel et aussi important pour nous que le monde du temps ? Et, s'il en est ainsi (or il n'y a aucui, Ueu d'en douter), la théorie de Wundt est illogique. Les uimensions affectives devraient être au nombre de quatre et non de trois, et la quatrième catégorie de sentiments devrait dépendre de l'aspect spatial du stimulus. L'objection est, à dire vrai, plus qu'une objection logique : elle est aussi psychologique, car une théorie du sentiment qui ignore le rôle joué par

s54 l'affection

l'espace dans notre vie mentale, doit être incomplète au point de vue psychologique.

Considérons maintenant un second point : plaisir et déplaisir sont opposés dans les termes qui les désignent aussi bien que dans leur nature même. Mais on peut difficilement considérer le relâchement comme le contraire de la tension, du moins dans le même sens. Le relâchement est bien plutôt un minimum, une absence de tension. Enfin quel est le contraire de l'excitation ? Parfois Wundt emploie le mot dépression, parfois le mot calme, parfois le mot arrêt. Mais assurément, ces trois sentiments doivent être distingués : se sentir déprimé n'est pas la même chose que de se sentir calme et se sentir calme n'est pas la même chose que d'être retenu ou arrêté. Logiquement les deux couples excitation-dépression et tension-relâchement ne sont pas du même ordre que le couple plaisir- déplaisir. Encore ici, l'objection n'est pas seulement d'ordre logique : car l'opposition directe que l'on ressent entre le plaisir et le déplaisir n'est pas éprouvée dans les deux autres cas.

Il semble donc que la théorie de Wundt n'est pas logiquement construite. De plus, sa faiblesse logique révèle clairement ses défauts psychologiques. Mais la psychologie peut maintenant parler en son nom propre : et la première chose qu'elle doit dire, c'est que l'excitation et la dépression, la tension et le relâchement ne sont jamais des processus simples, élémentaires : ce sont, au contraire, des états assez complexes qui contiennent invariablement des sensations organiques (en particulier des sensations kinesthésiques). Du côté sensoriel, ils représentent, à parler grosso modo, des attitudes musculaires différentes : du côté affectif, ils peuvent être plaisir ou déplaisir. Une excitation agréable peut être le contraire d'une mélancolie déprimante tout comme un espoir ardent peut être le contraire d'un sentiment de lamentable échec : une excitation anxieuse est le contraire d'un calme apaisement. De même, une tension pénible s'oppose à un agréable relâchement, mais le sentiment d'une activité qui se sent bien

préparée s'oppose également à l'impression d'un laisseraller plein de découragement. Les différences sensorielles peuvent, grâce au concours du plaisir et du déplaisir, se transformer en oppositions affectives : mais sans le couple plaisir-déplaisir, il n'y a pas d'opposition affective. Il est à remarquer que Wundt, dans ses ouvrages de psychologie, néglige les sensations organiques d'une étrange façon : dans le cas qui nous occupe, cette négligence l'a amené à transformer en affections simples des faits de conscience qui sont, de toute évidence, des complexes de sensations organiques.

En dernier ressort, la théorie de Wundt doit subir l'épreuve de l'expérience. Wundt, lui-même, fait appel aux résultats des deux méthodes expérimentales. La méthode d'expression a semblé, nous devons le reconnaître, confirmer la théorie dans un petit nombre de cas. C'est ainsi qu'une série de recherches publiées en 1907 établit dans le tableau ci-dessous la corrélation trouvée entre les catégories wundtiennes, d'une part, et les modifications respiratoires et circulatoires de l'autre :

Pouls

Ralenti

Accéléré

Renforcé

Affaibli Renforcé

Affaibli

Plaisir Tension Calme Excitation Relâchement Déplaisir

Accélérée

Ralentie Accélérée

Ralentie

Affaiblie

Renforcée

Respiration

Toux ce que nous pouvons dire, c'est que ces résultats

L AFFECTION

d'un caractère si précis sont complètement contredits par ceux qu'ont obtenus des expérimentateurs aussi scrupuleux. Nous avons vu, au § 71, qu'on a souvent constaté dans le plaisir un ralentissement du pouls (mais non un renforcement), mais cette modification varie selon les organes sensoriels excités. Nous avons vu également que la respiration devient souvent rapide et superficielle dans le plaisir, mais que cette modification varie d'individu à individu : la respiration peut ainsi devenir plus rapide et plus profonde comme elle peut devenir plus lente et plus superficielle. Il est donc, de toute évidence, prématuré d'inférer des conclusions positives des résultats de la méthode d'expression.

Si nous en venons à la méthode d'impression, nous trouvons des résultats qui contredisent très nettement la

Fiç. 3f). — Courbes de tension (Tj et de déplaisir (U) montrent que la distribution selon les deux rubriques est pratiquement identique. Le3 stimuli étaient dei battements de métronome dont les vitesses sont indiquées U long de la ligne horizontale &(, 5o,... à la minute. Les chiffres de la ligne verticale indiquent le nombre de choix. On constatera que les stimuli qui provoqnent un minimum de tension sont également les moins déplaisants (76, 9a.} tandis que ceux qui provoquent un maximum de tension sont les plus désagréables (176, 19a, ao8).

théorie. On présente les stimuli, couleurs, tons ou rythmes, par couples, selon les procédés habituels et l'on demande au sujet de dire, dans des séries successives, quel est des

deux stimuli le plus agréable ou le plus désagréable, le plus excitant et le plus déprimant, celui enfin qui provoque en lui le plus de tension ou le plus de relâchement. Or, en premier lieu, les courbes affectives de l'excitation, de la dépression, de la tension et du relâchement sont toujours identiques à la courbe du plaisir et du déplaisir ; il n'y a donc pas de courbe spéciale, pas de distribution propre des préférences correspondant à l'excitation, à la dépression, etc. De plus, les différents sujets interprètent les termes diversement : si le mot excitation est pris dans le sens d'excitation inquiète, nerveuse, sa courbe se confond avec celle du déplaisir : s'il est pris dans le sens d'excitation ardente, expectante, sa courbe s'identifie avec celle du plaisir. De même, lorsque le terme relâchement signifie pour le sujet un confortable état de repos, sa courbe est celle du plaisir ; s'il veut dire un sentiment d'abandon désespéré, sa courbe est celle du déplaisir, Objectivement, donc, d'après l'examen des courbes, il n'y a rien qui prouve Pexistence de nouvelles catégories affectives. En seconp lieu, les comptes-rendus introspectifs des sujets viennent fortifier encore le témoignage objectif des courbes : e citation-dépression, tension-relâchement sont toujours décrits comme des complexes d'affections (plaisir-déplaisir) et de sensations organiques. Ainsi, Wundt ne peut faire appel qu'aune observation fortuite et personnelle : l'emploi systématique de la méthode de comparaison par couples ne lui apporte aucun secours.

Jusqu'ici nous nous sommes contentés de discuter les trois grandes catégories ou dimensions du sentiment. Wundt, on doit se le rappeler, croit que chacune de ces trois dimensions comprend un très grand nombre de qualités affectives élémentaires. Nous n'avons à nous occuper que du plaisir et du déplaisir. Une question reste à poser : y a-t-il une seule sorte de plaisir, une seule sorte de déplaisir ou bien comprend-on sous le terme plaisir toute une variété d'états agréables, sous le terme déplaisir toute une variété d'états désagréables ?

Titchener. 17

258 l'affection

A cette question, on ne peut donner de réponse définitive. Les indications d'ordre expérimental sont encore insuffisantes et contradictoires. On a, par exemple, établie une distinction entre le plaisir localisé d'un goût lorsque la substance sucrée est dans la bouche, et le plaisir diffus qui reste lorsqu'on l'a avalée. Mais, dans le premier cas,, la conscience globale s'est rétrécie jusqu'à ne plus être qu'un goût-dans-la-bouche (§ 69) et le plaisir est diffus dans cette étroite conscience tout comme, un moment après, il le sera dans une conscience plus large. De plus, lorsqu'on dit au sujet qu'il peut garder la substance sucrée dans la bouche si cela lui est commode, mais qu'il doit observer son affection aussitôt qu'il a senti le goût, sans avoir à fixer continuellement son attention sur le développement de la sensation gustative, il lui semble que le plaisir n'est pas localisé, mais vaguement diffus dans toute sa conscience. Et en tout cas, un plaisir localisé n'est pas forcément différent en espèce ou en qualité d'un plaisir diffus : il faudrait encore prouver que cette différence existe. L'auteur n'a jamais constaté, dans sa propre expérience, les différences qualitatives dont Wundt affirme l'existence.

En plus d'une occasion, Wundt a appelé l'attention en faveur Je sa théorie, sur le sentiment que provoque l'accord do- mi-sol. Les tons, d'après lui, font naître des processus affectifs de deux dimensions : plaisir- déplaisir, excitation-dépression. Chacun des trois tons do, mi et sol donne naissance à ce que nous pouvons appeler une joie paisible d'une certaine espèce définie : il y aura ainsi six états affectifs pour les trois sensations. Mais, d'autre part, une qualité affective simple peut accompagner un complexe de sensations de telle sorte que nous avons trois affections de plus pour les complexes do-mi, mi-sol, do-sol, et enfin, un dernier sentiment (celui qui est vraisemblablement le plus important) par l'accord complet do-mi-sol. En résumé, notre expérience affective de l'accord serait la résultante de dix qualités affectives élémentaires. Rien, si l'auteur en croit sa propre introspection, ne permet de supposer l'existence de telles combi-

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