FACTEURS KINESTHÉSIQUES ET AFFECTIFS
blables les animaux qui épient, qui écoutent et qui sont effrayés. A ce stade, la nouvelle distribution des processus sensoriels qui se produit dans la conscience (passage au loyer de certains contenus, refoulement des autres contenus dans la zone marginale) était accompagnée à la fois d'affections et de sensations kinesthésiques dues aux modification organiques internes et à l'attitude musculaire.
L'attention secondaire doit son origine à un conflit d'actes primaires d'attention, c'est-à-dire à la rivalité de perceptions claires et à la lutte d'attitudes motrices incompatibles. Les perceptions peuvent être agréables ou désagréables : l'inquiétude motrice sera déplaisante et se reflétera dans un malaise affectif. 11 nous reste comme une survivance de cet état de choses primitif dans l'effort dont s'accompagne l'attention secondaire. Nous avons une tendance naturelle à ne point aimer le travail : tout travail implique effort. Et l'effort lui-même est un sentiment sensoriel fait de déplaisir et d'un complexe de sensations kinesthésiques et organiques. Les expériences faites selon la méthode d'expression montrent que la respiration durant l'attention secondaire tend à être inhibée et à devenir superficielle : il y a encore d'autres changements corporels liés en partie à l'affection de déplaisir, en partie à l'inquiétude motrice.
A mesure que le système nerveux se développe, l'image s'ajoute à la sensation et le conflit, la rivalité se transporte surtout dans le domaine des idées. L'accord avec le contenu de la conscience prend alors place parmi les conditions qui déterminent l'attention primaire. 11 s'est, dès lors, produit un changement radical dans la formation de la conscience : et un aspect de ce changement a été l'affaiblissement des facteurs affectifs et kinesthésiques de l'attention. L'effort que nous faisons pour nous asseoir à notre table de travail et la difficulté que nous ressentons au début de notre labeur, sont les descendants directs du malaise ancestral et de l'ancienne inquiétude motrice, mais ce sont des descendants dégénérés, échos affaiblis des expé-
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riences primitives. Ils sont même si dégénérés que certains psychologues refusent de voir dans l'effort un sentiment sensoriel : "Wundt fait de la tension une affection simple,, d'autres voient en elle une nouvelle espèce d'élément mental, l'élément « conatif » ou processus élémentaire de volonté. Mais l'introspection ne donne aucune garantie à cette opinion. L'effort, dans quelque expérience complexe que nous le saisissions, peut toujours être analysé, et il se réduit alors à des affections et à des sensations.
Le dernier stade de ce développement est celui du passage de l'attention secondaire à l'attention primaire dérivée. Nous avons commencé par une réaction sensorimotrice et affective, réaction de tout l'organisme à un seul 6timulus ; nous avons ensuite passé à des conflits sensorimoteurs, encore fortement affectifs ; c'est alors qu'arrivent les images qui séparent la partie sensorielle de la partie motrice, la réception du stimulus du mouvement de réaction. Désormais, l'attention secondaire peut avoir affaire surtout à des stimuli {attention réceptive) ou surtout à des idées {attention d'élaboration) ou surtout à des mouvements {attention oV exécution) , mais puisqu'elle est secondaire, c'est-à-dire qu'elle contient des oppositions, des conflits, elle est toujours teintée d'effort. Enfin, l'attention secondaire devient l'attention primaire dérivée et, quand elle en est là, l'affection et la sensation kinesthésique cessent d'être des facteurs nécessaires à la conscience attentive. Ainsi, pour commencer avec l'attention réceptive, nous pouvons ouvrir notre courrier avec une ardeur empressée ou nous pouvons y faire attention sans qu'il se produise en nous de changements d'ordre affectifs ou kinesthésique. Nous pouvons, dans le cas de l'attention d'élaboration, être captivés par l'intérêt d'un raisonnement, au point de laisser l'engourdissement ou les crampes nous gagner, mais nous pouvons aussi l'écouter tranquillement et avec indifférence. Nous pouvons enfin, dans le cas d'attention d'exécution, concentrer toute la force de notre attention sur l'accomplissement heureux
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d'une action difficile, et nous épuiser en nous y essayant, ou bien, nous pouvons exécuter les mouvements avec aisance, et comme une chose toute naturelle. Ce que nous appelons l'attention habituelle, mécanique, indifférente, implique les deux niveaux de conscience : clarté et obscurité, mais n'enveloppe ni affections, ni kinesthésie.
Il faut se rappeler que l'attention n'est pas, dans h vie mentale, un fait rare et accidentel : c'est au contraire l'état normal de notre conscience. Quand nous reprochons à d'autres personnes d'être inattentives, nous ne voulons pas dire qu'elles soient littéralement « non-attentives a) nous leur reprochons leur inattention à un certain objet, et cette inattention signifie simplement qu'elles font attention à quelque autre chose. Une conscience dans laquelle tous les processus seraient absolument au même niveau, serait assurément une conscience anormale ; et il est vraisemblable que cela n'arrive jamais dans l'état normal de veille ; cet état pourtant peut se réaliser, au moins approximativement, dans l'idiotie (niveau inférieur), et dans le sommeil hypnotique profond (niveau supérieur). Mais si l'attention est ainsi la règle, et non l'exception, il n'y a rien de surprenant à ce qu'elle donne prise à l'habitude, et à ce qu'elle finisse par ne plus éveiller en nous ni affectivité, ni kinesthésie.
11 faut naturellement distinguer avec soin les sensations kinesthésiques qui sont l'objet d'attention (par exemple, dans les cas d'attention d'exécution) de celles qu'éveille l'attitude motrice de l'organisme dans l'attention. C'est l' affaiblissement et la disparition de ces dernières que nous venons de signaler.
§ 79. Les recherches expérimentales sur V attention. — Lorsqu'elle a entrepris l'étude de la sensation, la psychologie expérimentale a été grandement aidée par la physique et la physiologie. Les instruments et les méthodes de recherches étaient tout prêts ; de légères modifications suffisaient à les rendre utilisables pour de nouvelles fins. De très nombreuses observations, glanées dans les jour-
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naux do physique et de physiologie, pouvaient par ailleurs, transportées directement dans la science nouvelle, y trouver leur place légitime. C'est pourquoi, dès le début, on s'attaqua aux problèmes de la qualité et de l'intensité de la sensation avec grand espoir de succès. Et bien que, comme cela se produit toujours, toutes sortes de difficultés imprévues aient surgi, notre connaissance de ces attributs a progressé régulièrement.
L'étude expérimentale des affections a commencé beaucoup plus tard. Aussi devons-nous ici tenir compte du temps perdu. Encore avons-nous abordé le travail à la lumière de toute l'expérience déjà acquise avec les sensations : la physiologie, de son côté, est encore ici venue à notre secours, avec les instruments dont avait besoin la méthode d'expression. Une dizaine d'années suffiront vraisemblablement à établir les fondations d'une psychologie affective solide.
On a commencé bien auparavant à s'intéresser à la psychologie de l'attention. Dès que les recherches sur les sensations ont été en bonne voie, la psychologie expérimentale s'est tournée vers la psychologie de l'attention. .Mais ici il n'y avait plus de secours à attendre du dehors : ni la physique ni la physiologie ne pouvaient offrir leur aide, on ne pouvait partir que d'une psychologie populaire. Et c'est ainsi que les expérimentateurs commirent la faute (naturelle et presque inévitable, mais faute cependant) de s'attaquer immédiatement à la conscience attentive considérée dans son ensemble, au lieu de commencer par une psychologie de la clarté, et de la poursuivre en suivant les mêmes directions que pour la psychologie de l'intensité et celle de la qualité. Le résultat est que nous savons beaucoup moins de choses sur l'attention que nous ne devrions en savoir ; nombre des premières recherches doivent être entièrement reprises petit à petit : les problèmes doivent être décomposés en problèmes plus simples, plus accessibles. .Mais, même dans ces conditions, l'expérimentateur est encore aujourd'hui embarrassé par la tradition, il dé-
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sire conserver tous les résultats des travaux antérieurs qui peuvent être conservés. C'est pourquoi, tout en limitant et en définissant autant que possible l'objet de ses propres recherches, il leur donne une forme en harmonie avec la tradition psychologique. Mais la science doit partir du simple, et s'avancer par degrés vers le complexe. Une conscience globale est l'objet le plus compliqué auquel puisse avoir affaire la psychologie ; et ce n'est qu'à la fin des recherches qu'on pourra s'en occuper. Si nous voulons vraiment comprendre ce qu'est l'attention, il nous faudra commencer, contrairement à ce qui a été fait, par une étude exhaustive de l'attribut sensoriel de clarté.
Quelques noms et quelques dates serviront à préciser ces notions historiques. La psychologie de l'intensité est spécialement liée au nom de Fechner, qui publia, en 1860, ses Elemente der Psychophysik. La psychologie de la qualité est, de même, liée au nom de Helmholtz, qui publia, de 1856 à 1867, le Handbuch der Physiologischen Optik, et, en 1863 son ouvrage Zur lehre von den Tonempfindungen. On peut faire remonter l'étude expérimentale de l'attention à 1861, époque vers laquelle Wundt (Beitrage zur Théorie der Sinneswahrnehmung, 1862. — Vorlesungen iiber die Menschen und Thierseele, 1863) commença la série de recherches qui ont abouti à la théorie de l'aperception. L'étude expérimentale de l'affection commence, en gros, en 1892, avec le livre de Lehmann, Die Hauptgesetze des menschlichen Gefiihlslebens,qui remporta le prix fondé en 1887 par l'Académie royale des Sciences de Danemark pour un ouvrage scientifique sur les sentiments.
Cependant, un coup d'œil à la figure 40 montrera que la conscience attentive pose toute une série de problèmes expérimentaux. Il y a, par exemple, le problème de l'étendue de la vague d'attention, ou du champ de l'attention : on s'est souvent posé la question : à combien de choses peut-on faire attention à la fois ? Des réponses variées ont été faites. Un homme occupé vous dira, si vous le dérangez, qu'il ne peut faire attention à plus d'une chose
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à la fois. D'un autre côté, on raconte que Jules César, que Napoléon Ier pouvaient garder dans leur pensée le sujet d'une douzaine de lettres, et qu'ils pouvaient les dicter à la fois à autant de secrétaires sans se tromper. Il y a encore le problème de la longueur de la vague d'attention, ou de la durée de l'attention. Pendant combien de temps l'attention peut-elle se maintenir ? Dans la vie quotidienne, l'objet de l'attention change continuellement. Y a-t-il une chute de l'attention quand nous passons d'un objet à l'autre ? Ensuite il y a le problème de la hauteur de la vague d'attention, ou celui du degré de l'attention. Combien de degrés pouvons-nous distinguer ? Comment pouvons-nous les mesurer ? Nous parlons vaguement d'attention appliquée, captivée, absorbée, concentrée, que nous opposons à l'attention vagabonde, relâchée ou divisée. Lorsque nous disons que nos sensations de lumière sont noires, grises et blanches, nous employons un langage du même genre. Mais ce qu'il nous faut, c'est une description beaucoup plus précise, et, autant que possible, réductible à une expression quantitative. Nous allons, dans les paragraphes suivants, indiquer brièvement où en sont nos connaissances sur ces sujets et les sujets voisins.
§ 80. Le champ de Vattention. — Il s'agit de déterminer le nombre des impressions auxquelles on peut faire attention à la fois sans que diminue pour cela la clarté que chacune d'elles posséderait, si l'attention se concentrait tout entière sur elle seule. Nous pouvons aborder le problème de deux façons, avec la méthode des impressions simultanées, et la méthode des impressions successives. Ainsi, nous pouvons présenter un certain nombre de stimuli à un organe sensoriel au même instant, et augmenter graduellement ce nombre jusqu'à ce qu'il devienne impossible de faire attention à tous les stimuli à la fois. Lorsqu'il s'agit de la vue, par exemple, nous pouvons montrer au sujet un certain nombre de points, de lignes, de lettres, de chiffres, de figures géométriques simples, de bandes