ACCOMMODATION ET INERTIE
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ils atteindront la crête de la vague d'attention, non pas ensemble, mais successivement. Le stimulus qui s'adapte au courant général de la conscience devancera son rival. Nous parlons dans ce cas d'une prédisposition ou d'une accommodation de l'attention à une certaine impression.
Le fait de l'accommodation de l'attention peut être mis en lumière au moyen d'un dispositif que montre la figure 44. On adapte à un métronome à sonnerie un arc de cercle tracé sur du carton dont le rayon a la longueur du pendule. On marque des divisions de 5° le long de cet arc, en faisant correspondre le 0 à la position verticale du pendule. Une flèche de papier rouge sert d'index. Le métronome est mis en mouvement à la vitesse, par exemple, de 72 battements à la minute. La sonnerie retentit à chaque oscillation complète, Dans l'instrument qu'emploie l'auteur, la sonnerie retentit lorsque l'index est à 22°.
On lâche le pendule et l'on demande au sujet de dire quel point a atteint l'index lorsqu'il entend la sonnerie. Dans une première observation son attention est dirigée vers l'index en mouvement : le bruit de la sonnerie est secondaire, il flotte, pour ainsi dire, sur un courant de changements principalement visuels. Dans ces conditions, l'index l'emporte sur la sonnerie et le sujet n'entend celle-ci que lorsque le pendule a atteint, en moyenne, le 30e degré. Dans une seconde observation, l'attention est dirigée directement vers la sonnerie, et cette fois le déplacement de l'index est secondaire : le bruit attendu se détache sur un arrière-plan visuel devenu indifférent et, dans ces conditions, le sujet place la coïncidence des deux impressions entre le 10e et le 15e degré. Il est évident que lorsque l'index est le principal objet de l'attention, le bruit du timbre est en retard. Inversement, lorsque le bruit est le principal objet de l'attention, c'est au tour de l'index d'être en retard. Dans le premier cas, l'index arrive au 30e degré avant que la sonnerie
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(qui a retenti lorsqu'il passait au 22°) soit entendue. Dans le second cas, la sonnerie est entendue (alors qu'elle retentit encore au 22°) lorsque la position observée de l'index n'est encore qu'au 15°. C'est ainsi que l'accommodation spéciale de l'attention peut séparer les deux impressions d'au moins 10 degrés de l'échelle.
On obtient un résultat analogue même lorsqu'on ne dirige pas l'attention du sujet. On divise un cadran en degrés et l'on fait tourner une aiguille devant lui tout à fait comme l'aiguille tourne sur le cadran de l'horloge. A chaque révolution, quand l'aiguille a atteint une certaine gradation, un coup de timbre retentit. On demande au sujet de dire où est l'aiguille lorsque résonne le timbre : on ne lui donne aucune autre instruction. Aussi, il suit de l'œil la marche de l'aiguille et au premier tour, il localise le son dans une certaine région du cercle ; le deuxième tour rapproche les limites de cette région : la troisième la rétrécit encore ; à la fin, il n'y a plus qu'un tout petit nombre de divisions qui semblent coïncider avec le coup de timbre. Donc, entre temps, l'attention s'est mieux adaptée à l'impression auditive ; il y a eu une accommodation de l'attention ; le sujet est prédisposé à entendre le timbre à un certain moment. Le moment arrive : et le coup de timbre atteint aussitôt le plus haut niveau de la conscience et avec lui arrive non pas l'impression visuelle de la gradation à laquelle il est objectivement lié, mais celle d'une gradation que l'index a déjà dépassée quand le marteau a frappé le timbre. Tout se passe comme s'il y avait une course vers le sommet de la conscience et comme si le son, dépassant l'impression visuelle avec laquelle il s'est élancé du scratch, arrivait au but en même temps qu'une autre impression visuelle à laquelle on avait donné un certain handicap. L'avance de l'impression visuelle a été compensée par l'avantage que reçoit le son grâce à l'accommodation de l'attention.
Le temps requis pour l'accommodation de l'attention est d'environ une seconde et demie. Par suite, chaque fois qu'on a besoin d'une observation rapide et sûre au laboratoire de psychologie, on a coutume de donner le signal au sujet, un peu moins de deux secondes avant de lui pré-
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senter le stimulus. Telle est la règle lorsqu'on ne demande qu'une seule accommodation. Lorsque les stimuli se répètent assez vite, l'attention est capable, dans une sensible mesure, de s'adapter elle-même à la vitesse avec laquelle ils se succèdent. Elle peut ainsi discerner une forme rythmique dans une série de sons qui se succèdent, au minimum, à 1 /5 de seconde d'intervalle ; au maximum,, à 3 secondes (§ 80). L'attention peut s'accommoder à n'importe quelle vitesse entre ces limites extrêmes.
L'accommodation implique l'inertie : et, en fait, nous constatons qu'il est plus facile de laisser l'attention suivre une même direction que de la lancer sur une piste nouvelle. On peut plus aisément suivre la partie d'un seul instrument de l'orchestre lorsqu' auparavant cet instrument a exécuté un solo, que lorsque tous les musiciens commencent à jouer à la fois : on peut achever une conversation commencée à une distance qui empêcherait tout à fait d'entendre des mots absolument nouveaux : on peut suivre l'ascension d'un ballon d'artifices à un point où autrement il serait invisible. De même, il est difficile de se détacher d'un certain courant de pensée pour donner sa pleine attention à une lettre ou à un visiteur, et il est difficile de se remettre au travail après une longue interruption. Il nous faut malheureusement nous contenter de cette description générale de l'inertie de l'attention : on n'a pas encore cherché spécialement quelles pouvaient être ses lois.
§ 84. Les conditions corporelles de V attention. — Il y a bien autant de théories de l'attention qu'il y a de théories de l'affection. Certaines ont été construites avec une grande ingéniosité de détail. Mais comme elles sont toutes dans une large mesure de simples spéculations, nous nous contenterons d'indiquer ici à grands traits l'explication de la conscience attentive qui paraît la plus raisonnable.
Les neurologistes sont d'accord pour dire qu'une excitation nerveuse peut en influencer une autre de deux fa-
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çons opposées : elle peut la renforcer et l'arrêter, ou, en termes techniques, la faciliter ou l'inhiber. Prenons un exemple simple de chaque cas. Si l'on applique un faible stimulus cutané à une patte de derrière d'une grenouille décérébrée, il n'y a pas d'effet visible : le membre reste passif. Mais si, au même moment, un rayon lumineux est projeté sur l'œil, les muscles de la patte peuvent réagir par une forte contraction. Dans ce cas, nous devons supposer que les deux excitations : l'excitation cutanée et l'excitation visuelle se sont, en quelque sorte, renforcées l'une l'autre : il s'est produit une facilitation nerveuse. Autre cas : une pression sur une certaine partie du corps de la grenouille provoque un croassement : une forte pression sur une autre partie déclenche une contraction musculaire ; mais, si on exerce à la fois les deux pressions, la grenouille ne fait rien : il n'y a pas de réaction. Dans ce cas, il nous faut supposer que les deux stimuli interfèrent : il s'est produit une inhibition nerveuse.
Il semble évident que les conditions de la conscience attentive sont de ces deux sortes. Les processus clairs, situés à la crête de la vague d'attention sont des processus dont les excitations sous-jacentes ont été facilitées. De même, les processus obscurs, situés au niveau inférieur de la conscience, sont des processus dont les excitations sousjacentes ont été inhibées. La conscience attentive est ainsi conditionnée par l'interaction de la facilitation et de l'inhibition corticale.
Mais lorsque nous demandons plus de détails, lorsque nous essayons de nous représenter ce qui se passe réellement dans Técorce au moment où les excitations se renforcent ou s'inhibent, nous sommes ramenés à de pures hypothèses. Wundt, par exemple, croit qu'il y a un centre cortical spécial dans les lobes frontaux, d'où procèdent les inhibitions (1). Son opinion est d'un grand poids et
(1) Wundt explique l'attention par un mécanisme d'inhibitions mais n'attribue aucun rôle à des processus de facilitation.
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B'appuie sur un imposant ensemble de faits. Néanmoins, l'action de ce qu'il appelle le centre d'aperception est hypothétique, selon son propre aveu. D'autres psychologues pensent que les processus de facilitation et d'inhibition sont plus ou moins largement diffus sur toute la surface de l'écorce. Mais leur accord ne va pas plus loin. Une théorie récente assure, par exemple, que la clarté ou la vividité d'une sensation est due à la complexité de l'organisation corticale, aux nombreuses communications réciproques des éléments nerveux, à la variabilité extrême des résistances qu'ils offrent et au nombre des voies divergentes qui peuvent s'ouvrir tour à tour au processus d'excitation. Une autre théorie invoque également cette complexité d'organisation, mais l'emploie dans un sens justement opposé : une sensation est claire quand le processus d'excitation est strictement local, obscure quand il s'irradie dans de nombreuses directions et se transmet à de nombreux systèmes d'éléments nerveux. Personne ne peut dire laquelle a raison, laquelle a tort ; personne ne peut dire si l'une est dans le vrai ou si les deux sont fausses. Aussi devons-nous suspendre notre jugement jusqu'à ce qu'on connaisse mieux le mécanisme physiologique d'inhibition et de facilitation.
LECTURES COMPLÉMENTAIRES
§ 75 à 84. Les ouvrages spéciaux qui traitent de l'attention sont : W. B. Pillsbury, Attention, 1906 (trad. française, 1908) ; E. Durr, Die Lehre von der Aufmerkamseit, 1907 ; Th. Ribot, La psychologie de l'attention, 1880. Le premier de ces ouvrages montre la place de l'attention dans la vie mentale ; le second est orienté vers des buts pédagogiques ; le troisième offre une théorie motrice de l'attention, qui a été également développée sous une forme originale par J. M. Baldwin, Mental development in the Chili and the Race : Methods and Processes, 1906, ch. xv.
On trouvera une revue rapid° des recherches expérimentales
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dans le livre de l'auteur : Lectures on the Elementary Psychology of Feeling and Attention, 1908, lect. Y-VII.
La doctrine de Wundt sur l'attention est exposée dans ses Grundzûge der Physiologischen Psychologie, III. 1903, ch. xvm ; pour sa théorie d'un centre cortical spécial pour l'attention, voir la traduction anglaise Principes of Physiological Psychology (tr. par Titchener, Washburn, etc.), I, 1904, 315 sq. D'autres théories physiologiques sont présentées par H. Ebbinghaus, Grundziige der Psychologie, I, 1905, 628 sq. ; YY. Mac Dougall, The physiological Factors of the Attention- Process dans Mind, X-S, xi, 1902, 316 ; XII, 1903, 289, 473 '; XV, 1906, 329.
On trouvera également d'importantes contributions dans : G. T. Fechner, Elemente der Psychophysik, II (1860), 1907, ch. xi.ii ; G. E. Muller, Zur Théorie der Sinnlichen Aufmerksamkeit, 1878 ; T. Lipps, Grundtatsachen des Seelenlebens, 1883, 125, 151 ; W. James, Principles of Psychology, I, 1890, ch. \i ; W. Wirth, Die experimentelle Analyse der Bea-usstseinsphànomene, 1908.
Des travaux relativement récents semblent montrer qu'il y a deux types de conscience attentive. Pour certains, la conscience attentive n'a jamais que deux niveaux, comme ce qui a été décrit au cours du chapitre ; pour d'autres, au contraire, il est possible de distinguer aussi précisément, trois ou quatre degrés simultanés de clarté. Les résultats ont besoin d'être confirmés ; il semble, toutefois, que l'auteur qui appartient au type « à deux niveaux » a donné dans le § 77, dans la faute habituelle des psychologues qui consiste à généraliser son expérience propre. Ce qui le console un peu, c'est que les modes d'attention « à niveaux multiples » ont été observés expérimentalement dans son propre laboratoire, pour la première fois. Cf. L. R. Geissler, The Measurement of Attention dans American Journal of Psychology, XX, 1909, 524 sq.
Depuis que le § 82 a été écrit, un premier essai de mesure de l'attention par la méthode indiquée a été tenté avec succès par R. L. Geissler, op. cit., 475 sq.