LA PERCEPTION
Les perceptions spatiales
§ 85. L'attribut sensoriel d'étendue. — Nous avons dit au § 12 que les sensations visuelles et cutanées s'étalent, d'une façon irréelle, en longueur et en largeur : elles apparaissent comme spatialement étendues. Ce caractère élémentaire d'étalement ou d'expansion est la base sur laquelle toutes les formes de la conscience d'espace, si délicates et si épurées qu'elles soient, se sont développées. Pour bien saisir ce caractère, il nous faut remonter par delà nos modes adultes de perception d'espace. Les mots « surface » et « étendue » nous suggèrent naturellement quelque surface connue, un champ, un mur, une table : cette surface a une forme définie, une grandeur donnée, elle est à telle distance, elle a telle position dans le champ spatial : bref, sa perception implique toute une psychologie de l'espace. Nous avons maintenant affaire à une étendue d'espèce plus primitive : une étendue qui est simplement expansion, sans forme particulière, sans grandeur reconnue, sans rapports avec d'autres étendues, proches ou lointaines, une étendue qui se présente comme étendue, sans rien de plus. Nous pouvons peut-être en avoir la meilleure idée en fermant les yeux et en observant le champ visuel sombre : c'est un étalement de noir ou de rouge sombre, mais un étalement sans grandeur ni forme déterminées et qui ne s'étend ni sur les globes oculaires, ni au dehors dans l'espace. Nous en avons une impression approximative quand nous ouvrons les yeux dans une pièce complètement obscure ou que nous regardons une traînée de brouillard dense, ou enfin que nous fixons le ciel bleu à travers les paupières à demi-closes, bien que
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dans ce cas, l'effort pour faire abstraction de ce que nous savons de l'espace soit plus grand et réussisse parfois moins bien.
Nous pouvons alors imaginer que l'œil non exercé voit le paysage comme nous voyons le champ de nos yeux clos. Mais le paysage n'est pas uniforme : il présente, d'ordinaire, une différence marquée entre ce qui est au-dessus et ce qui est au-dessous de la ligne d'horizon : et la partie d'en bas est bigarrée, faite de tâches de couleurs qui, au moins en beaucoup de cas, tranchent les unes sur les autres. Le paysage est aussi, jusqu'à un certain point, mobile : des nuages traversent le ciel, des êtres vivants se meuvent çà et là sous le ciel. L'expansion visuelle, telle que la constitue le monde des stimuli étendus, contient ainsi en elle-même les premiers indices d'une localisation : les couleurs ne sont pas seulement étalées, mais elles sont étalées ici et là, tantôt ici, tantôt là. Les perceptions de forme et de grandeur, de place ou de position, ont donc leur racine dans une seule et même donnée d'étendue {extent).
Malheureusement, la psychologie s'est plus occupée de construire des théories sur l'origine et l'évolution de la perception d'espace que d'étudier par l'introspection l'espace psychologique lui-même. Aussi, les auteurs nous offrent le spectacle d'un complet désaccord. Voici quelles sont les opinions les plusradicales-.: d'un côté, l'on affirme qu'une certaine extension, une certaine voluminosité « peut être discernée dans toutes les sensations, bien que plus développée dans certaines d'entre elles » (1), et que « l'accompagnement d'un signe local ou d'une caractéristique locale est commun à toutes les sensations » (2) ; de l'autre côté, l'on affirme que la spatialité « ne peut être un attribut original des éléments eux-mêmes, dans le même sens que l'intensité et la qualité des sensations sont des attributs
(1) W. James, Principles of Psychology, II, 1890, 135. Nous reviendrons au § 86 à la question de la troisième dimension ; cf. supra, § 11 et 23.
(2) M. von Frey. Die Gefuhle und ihr Verhaltniss zu den Empfin dungen, 1894, 12.
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•originaux » ; l'espace implique « l'arrangement des sensations » de sorte qu'une sensation douée d'un attribut spatial est « psychologiquement impossible » (1). La position prise dans -cet ouvrage est entre ces deux extrêmes. Elle attribue à quelques sensations un caractère original d'extension spatiale et voit dans la localisation de ces sensations une conséquence nécessaire des différences qualitatives dans le champ total à deux •dimensions.
Mais quelles sensations possèdent l'attribut d'extension ? S'il en croyait sa propre introspection, Hauteur répondrait, sans hésiter, que les sensations visuelles et les sensations de pression cutanée sont spatiales, tandis que les sensations auditives et olfactives ne le sont pas. 11 incline à croire, de plus, que les autres sensations cutanées (chaleur, froid, douleur), les pressions et les douleurs organiques et toutes les sensations des sens kinesthésiques sont douées de l'attribut spatial bien qu'elles jouent des rôles d'importance très diverse dans la perception de l'espace. On a grandement besoin d'expériences à ce sujet : en particulier, il semble impossible de dire d'après l'observation pure et simple, si les qualités gustatives sont étendues ou si leur apparence spatiale est due à la pression concomitante.
Un champ psychologique d'espace, une expansion mentale variée qui détermine la localisation est fourni en premier lieu par l'œil et la peau (§ 39 et 50), les deux organes dont l'étendue physique s'offre à l'action simultanée d'un grand nombre de stimuli spatialement distincts. Comment se fait-il que les sensations qui proviennent de ces surfaces sensibles soient ordonnées et arrangées de façon à correspondre à leurs stimuli externes, nous n'en savons rien. On a suggéré l'idée que cet arrangement est, en dernière analyse, une sorte d'habitude : les impressions semblables viennent habituellement ensemble et sont ainsi voisines dans la perception ; les impressions dissemblables
(1) W. Wundt, Grundriss der Psychologie, §. 10, 1.
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sont séparées les unes des autres et se distinguent ainsii dans la perception. Ce n'est donc pas seulement des différences qualitatives dans le champ total de la perception qui fournissent le premier indice de la localisation, mais l'union des qualités semblables et la séparation des qualités dissemblables contribuent également à une première ébauche de localisation primitive. Quoi qu'il en soit, les champs psychologiques originaux sont ceux de la vue et de la pression. Le champ visuel est le plus homogène : par contre, on s'est demandé si la peau ne fournit qu'un seul champ ou si elle n'offre pas plutôt un certain nombre de champs hétérogènes, partiels qui se recouvrent pourtant en partie. Cependant, si vous vous observez, sans trop vous analyser, tandis que vous reposez, à votre aise, dans votre lit, respirant facilement et libre de tout malaise organique, vous pouvez avoir l'impression d'un champ de pression aplati, à deux dimensions, étonnamment indéfini dans sa forme et sa grandeur, mais cependant formant un tout et unique (1).
§ 86. La troisième dimension. — Comment acquéronsnous la perception de la profondeur, de la distance, c'està-dire de la troisième dimension ? On doit poser la question et y répondre séparément par les deux grands groupes de sensations spatiales, cutanées et visuelles.
1° Espace tactile. — Le problème se pose alors sous cette première forme : un organisme, dont l'origine et la descendance seraient semblables à celles de l'homme, mais
(1) Stumpf soulève la question suivante : (Ueber den psychologischen Ursprung der Raumvorstellung, 1873, 282) un observateur parfaitement naïf en ce qui concerne la perception de l'espace, par exemple un nouveau-né, percevrait-il la pression d'un doigt qui fait le tour de son corps comme une ligne droite ou comme un anneau. Stumpf pense qu'il la percevrait comme un anneau de pression à 3 dimensions ; Ebbinghaus. {Grund. derPsy.,l, 1905, 543), qu'il aurait l'impression d'un large anneau à 2 dimensions. L'auteur, à la lumière de sa propre expérience d'un champ unitaire de pression, est disposé à croire que la perception serait celle de deux lignes apposées et très rapprochées (qui peut-être se confondraient à leurs extrémités), ou encore celle d'une seule ligne traversée dans des directions opposées.
LA TROISIÈME DIMENSION 3ll
qui n'aurait pas d'yeux, percevrait-il les trois dimensions de l'espace ? La réponse semble devoir être affirmative. Tout d'abord, parce que la peau peut se déplacer dans les trois dimensions objectives, à la fois sur les objets extérieurs et sur elle-même. L'organisme aveugle dont nous parlons est, par hypothèse, un organisme qui peut se déplacer. Par suite, le champ de pression à deux dimensions qui forme le fond fixe de la conscience spatiale, se transformera en un champ bidimensionnel de toucher actif : certaines parties privilégiées de la peau (la main, le bout des doigts) serviront à explorer les objets extérieurs ; et comme dans tous les mouvements analogues, l'impression cutanée est liée à des complexes de sensations articulaires, la dimension gauche-droite et bas-haut se réduiront dans la conscience à un dénominateur spatial commun et seront représentées en termes de sensations provoquées par le mouvement. Mais l'organisme peut aussi se mouvoir dans la troisième dimension, c'est-à-dire d'avant en arrière. Ainsi, il se forme une troisième série de sensations de la même espèce que les deux autres et pourtant distinctes de celles-ci : c'est ainsi que cet organisme apprend à percevoir la profondeur ou la distance.
La perception de l'espace cesse donc d'avoir surtout pour siège la peau et se transporte aux articulations : elle utilise désormais moins la pression cutanée que la pression articulaire. Ce transfert serait à peine possible si nous ne supposons que les sensations articulaires ont elles-mêmes un caractère spatial. Le passage général de l'espace bidimensionnel à l'espace tridimensionnel doit être favorisé par l'habileté de l'organisme à déplacer la peau et à l'appliquer sur elle-même : les bras et les jambes peuvent être croisés : on peut se passer la main sur la tête, sur le bras, sur la jambe : on peut également la faire tourner autour de la tête, du bras ou de la jambe ; une main peut encore explorer, dans n'importe quelle direction, un objet que l'autre main retient contre le corps. De plus, les déplacements de l'organisme entier (mouvements de locomotion)
supposent la troisième dimension de l'espace objectif : et leur représentation consciente peut être dérivée, non seulement de la peau et de l'ensemble complexe des articulations, des muscles et des tendons, mais aussi des organes kinesthésiques de l'oreille interne.
Nous avons traité la question comme si les trois dimensions de l'espace étaient, dans le monde des stimuli, nettement distinctes. En réalité, ces dimensions sont conventionnelles. On ne peut tirer, en partant d'un point donné que trois droites qui se coupent à angles droits : et il a été jugé commode de construire la géométrie en partant de ce triple S}rstème de coordonnées. De même, il est commode, quand nous avons affaire à la perception de l'espace, de considérer l'organisme comme situé dans un espace à trois dimensions : il est tout naturel de considérer deux de ces dimensions — la dimension verticale et la dimension horizontale (haut-bas et droite-gauche) comme si elles s'étendaient dans un plan frontal, tandis que la troisième dimension (avant-arrière) s'étendrait dans le plan sagittal. Mais l'organisme n'a pas besoin de connaître la géométrie : percevoir la troisième dimension c'est tout simplement percevoir les objets comme proches ou lointains. Et l'on doit se rappeler que les dimensions changent, au point de vue psychologique, avec chaque changement de front exécuté par l'organisme : tournez à gauche et ce qui était longueur, devient distance : couchez- vous sur le dos et ce qui était hauteur devient distance. Ces changements continuels des dimensions objectives ont sans aucun doute facilité la perception de l'espace tridimensionnel.
En tout cas, notre opinion est que la perception de la troisième dimension est due à l'analogie. Les deux dimensions originales de l'espace cutané sont traduites en complexes caractéristiques de sensations articulaires, et un troisième complexe caractéristique de sensations articulaires donne naissance, grâce aux mouvements de la peau sur elle-même, à la perception de la troisième dimension. C'est d'une façon analogue que les aveugles-ncs construisent leur perception directe de l'espace tridimensionnel (§ 90). Cependant, ils sont désavantagés par rapport à notre organisme imaginaire, car le mécanisme nerveux cortical qui, chez l'homme soutient la percep-