‹ Manuel de psychologieChapitre 9 sur 142 · SCIENCE ET EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

SCIENCE ET EXPÉRIENCE

il dut, pour se nourrir faire la chasse aux animaux ; se protéger, en s'hâbillant et en s'abritant, éviter les boissons et les aliments empoisonnés et corrompus. S'il s'aventurait sur les eaux, il devait diriger sa course d'après les étoiles, s'il s'unissait à ses semblables, il lui fallait obéir au code d'honneur de la tribu. 11 rêvait et racontait ses rêves : selon qu'il était joyeux ou courroucé, affamé ou épouvanté, il révélait ses sentiments par ses gestes et l'expression de son visage. Sans aucun doute, s'il y avait réfléchi, son expérience quotidienne lui aurait semblé aussi chaotique que la nôtre pouvait tout à l'heure nous apparaître. Mais comme nous avons une vision plus large de l'expérience humaine, nous pouvons voir qu'elle enferme les germes naturels de sciences multiples : mécanique, zoologie, physiologie, astronomie, éthique et psychologie.

Nous sommes ainsi amenés à conclure que le monde de l'expérience humaine n'est pas tout à fait confus et désordonné. 11 se révèle en lui de lignes de clivage : jusqu'à un certain point, il s'ordonne lui-même pour notre usage : les germes naturels de ce qui, dans les formes plus évoluées de la civilisation, deviendra l'objet des diverses sciences, se détachent et se distinguent à l'examen attentif. Mais nous n'avons encore que des matériaux bruts : la science paraît seulement lorsque l'homme, mettant à profit cette suggestion de la nature, s'engage délibérément dans une voie de recherches et l'explore d'un bout à l'autre du monde de l'expérience. Les ponts, les habitations, les armes, le mobilier, les outils et les ustensiles existaient bien avant qu'il y eût une science de la mécanique. La science commence lorsque l'homme en vient à interpréter l'univers en termes de mouvements et lorsqu'il considère le monde dans son ensemble comme un immense mécanisme qui travaille exactement comme le fait un outil ou une machine. Les rêves et les phénomènes hypnotiques, les mouvements qui expriment les émotions avaient été observés bien avant que la psychologie existât. La science commence lorsque l'homme se met à interpréter l'univers en termes psychologiques, lors-

qu'il considère le monde dans son ensemble sous son aspect mental, comme un système d'expériences soumis à des lois psychologiques. En un mot, chaque science adopte une certaine attitude vis-à-vis du monde de l'expérience humaine, le regarde d'un point de vue défini, et c'est ensuite le rôle de la science de décrire le monde tel qu'il apparaît quand cette attitude a été prise, quand ce point de vue a été adopté. Ce qui différencie les sciences, c'est justement la diversité des intérêts humains : et ce qui maintient l'unité d'une science et établit des relations entre ses diverses observations, c'est justement le fait que tout le travail y a été guidé par les mêmes principes et conduit du même point de vue.

Nous avons dès lors répondu à quelques-unes de nos questions générales. L'expérience, nous l'avons vu,se présente elle-même sous des aspects divers. Ces différences sont grossièrement esquissées, mais ces indications sont suffisantes pour servir de point de départ. Les multiples aspects de cette expérience attirent diversement l'attention des hommes : une division du travail est alors nécessaire si l'on veut faire entrer la totalité de l'expérience dans les cadres de la science et les intérêts que les hommes prennent aux choses sont si variés, que chaque aspect de l'univers trouve certainement, un jour ou l'autre, des esprits qui se plaisent à l'étudier. A mesure que s'avance la recherche scientifique et que s'accroît le nombre des savants, les aspects de la réalité se révèlent de plus en plus nombreux et le nombre des sciences se multiplie. Celles-ci n'existent pas côte à côte comme les descriptions de secteurs séparés du monde ou de régions distinctes de l'expérience. Elles se recouvrent et coïncident parce qu'elles décrivent un seul et même monde tel qu'il apparaît de leurs points de vue propres. Elles ne sont pas comme des blocs de connaissances qui, taillés selon des dimensions données et convenablement ajustés ensemble.donneraient une carte de l'univers : elles sont bien plutôt les chapitres successifs d'un livre qui présenterait un vaste sujet de tous les points de

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