LA GRANDEUR
indirecte : il serait, en fait, difficile de dire combien on peut distinguer d'espaces psychologiques. En tout cas, il n'est paa difficile de trouver des cas de « conflit spatial ». La cavité d'une dent creuse semble plus grande à la langue qui l'explore qu'au doigt qui la presse passivement : à l'un et à l'autre de ces organes elle paraît plus grande qu'à l'œil. Si on se mord assez avant la lèvre inférieure, la mâchoire supérieure semble étroite et petit»'. comparée à ce qu'elle paraît à la langue. La vue dans un miroir du derrière de la tête est, au moins pour un homme, tout à fait déconcertante tant la grandeur visuelle est différente de celle qu'enregistre le creux de la main.
Aussi, faut-il une sorte de réconciliation ou de compromis entre les différentes formes d'espaces. Ce compromis est possible parce que l'attribut d'extension sensorielle, la donnée spatiale fondamentale, est identique pour tous les espaces. Pratiquement un premier pas vers ce compromis est franchi lorsqu'on donne la préférence aux endroits où la vue et le toucher ont leur maximum de clarté, la fovea et le bout des doigts : on ignore, d'ordinaire, les autres espaces. Mais ces deux derniers types d'espace ne sont pas eux-mêmes en harmonie. Lequel prend le pas sur l'autre ?
Pour Helmholtz, c'est le toucher : « Nous contrôlons et nous corrigeons continuellement les notions de localité dérivées de l'œil au moyen du sens du toucher et nous acceptons toujours les impressions de ce dernier sens comme décisifs ». Si l'auteur était forcé de faire un choix, c'est en faveur de la vue qu'il se prononcerait, malgré l'autorité de Helmholtz. Pendant le jour, notre monde spatial est certainement, pour toutes les fins pratiques, un monde d'espace vu : et, même dans l'obscurité, la plupart d'entre nous visualisent sans doute leur chemin. Mais, en réalité, ce n'est pas de cette façon qu'il faut donner la solution. Nous construisons, avec le temps, une idée composite d'espace, en partie d'après les données visuelles, en partie d'après les données tactiles, mais plus spécialement d'après ce que nous apprenons de l'espace mesuré, physique ou mathématique. Cette idée composite apparaît rarement dans la conscience comme un tout, clair et bien défini : souvent, en fait, le mécanisme nerveux hérité ou acquis joue automatiquement et d'une façon parfaitement inconsciente ; mais souvent, peut-être même est-ce la règle générale, nos expériences spatiales gêné-
ralisées et unifiées se révèlent comme une attitude consciente globale (§ 138). Alors, dans chaque cas donné, cette attitude prend la l'orme particulière que déterminent les circonstances ; nous adoptons telle ou telle attitude partielle et temporaire : tantôt nous pouvons agir comme si c'était dans la vue qu'il faut avoir confiance, tantôt au contraire comme si les apparences visuelles étaient décevantes ; nous faisons confiance, tantôt à nos yeux, tantôt à nos doigts, tantôt aux deux organes, tantôt à aucun. Nous suivons la voie que trace, non pas notre vue ou notre toucher, mais le penchant actuel ou la tendance présente de l'écorce.
§ 90. Perceptions spatiales secondaires. — Bien qu'ils ne possèdent pas l'attribut d'extension, les odeurs et les sons peuvent cependant être localisés. Ils ont leur origine physique en un certain point de l'espace objectif et si nous pouvons avoir quelque indice sur ce point d'origine, nous pouvons loger les sensations dans le champ visuel ou tactil.'.
Les odeurs peuvent parfois être localisées dans une certaine direction de l'espace par un processus d'élimination : nous sentons un parfum lorsque nous plaçons Ja tête dans un certain sens et il nous échappe si nous tournons la tête dans toute autre direction. Lorsque cet indice direct nous fait défaut, nous nous en remettons à l'intensité ; nous nous déplaçons, çà et là, en reniflant, dans l'espoir qu'une bouffée particulièrement forte de l'odeur nous mettra sur la bonne voie. Mais l'issue de cette recherche est incertaine : en effet, l'organe sensoriel s'adapte rapidement (p. 123) et si l'odeur est faible, ou si le >timulus a le temps de se diffuser, toute localisation devient impossible.
D'autre part, on localise, d'ordinaire, les sons avec aisance et avec une exactitude remarquable. Dans les conditions expérimentales, il semble que la localisation» dépend de l;i coopération de trois facteurs. Le premier est l'intensité relative du son, tel qu'il est entendu par chacun'' «!• s deux oreilles : il est difficile de distinguer l'avant et
PERCEPTIONS SPATIALES SECONDAIRES 33y
l'arrière, dans le plan médian, et la localisation est médiocre lorsque les changements dans le rapport binaural sont légers, par exemple, aux côtés, dans la région de l'axe des oreilles. Le second facteur est l'intensité absolue : il y a des différences caractéristiques d'intensité lorsque le son vient de différentes directions. Et le troisième facteur est la complexité : les tons musicaux, la voix humaine, les bruits complexes peuvent être localisés avec beaucoup plus d'exactitude que les tons purs. En même temps, il n'est pas difficile d'arranger des conditions soit pour l'audition monaurale, soit pour l'audition binaurale, pour lesquelles toute localisation du stimulus auditif est impossible.
Nous avons vu, au § 86, que les aveugles-nés pouvaient acquérir la perception directe de l'espace tridimensionnel. Cependant, ils vivent, sans aucun doute, dans une large mesure, dans l'espace secondaire de l'audition. Nous avons le témoignage d'un auteur aveugle selon lequel, pour l'aveugle l'idée d'espace a dépend beaucoup plus de l'ouïe que du toucher » et l'idée tactile de plasticité, de solidité est seulement un facteur occasionnel dans la conscience que l'aveugle a de l'espace.
On a émis l'idée que ce qu'on appelle le « sens avertisseur » (warning sensé) des aveugles, c'est-à-dire la perception d'un objet solide dans leur voisinage immédiat, peut aussi être dû, directement ou indirectement à l'audition. La perception peut être éveillée directement par la réflexion des ondes sonores sur la surface de l'objet : ou les stimuli auditifs peuvent réagir sur les organes kinesthésiques de l'oreille interne et la perception peut être basée sur les sensations vestibulaires qui, chez le clairvoyant, passent inaperçues (§ 54). Cependant, comme le « sens avertisseur » existe chez des malades sourds et chez des malades à l'audition normale qui momentanément n'entendent pas, il semble que dans ces cas, c'est à un changement de la température ou de la pression de l'air qu'il faut attribuer cette perception : en fait, ce sens est rapporté chez les aveugles à leur figure. Il n'y a, naturellement, aucune raison de penser que le « sens avertisseur t est limité à un seul organe sensoriel : le limaçon, le vestibule, les points de pression et de température peuvent tous, à l'occasion, être amenés à servir à la perception de l'espace.
Titchener. 22
§ 91. Perceptions spatiales illusoires. — En un certain sens, beaucoup de nos perceptions spatiales sont illusoires. La distance, par exemple, semble très vite se ramasser sur elle-même : si nous essayons d'arrêter à mi-chemin un ami qui descend un long corridor, nous l'interpellerons vraisemblablement avant qu'il ait fait le tiers du chemin : à une petite distance des yeux, l'espace tridimensionnel est perçu comme un relief léger. De même, la grandeur est l'occasion de fréquentes illusions : la grandeur de la lune dans le ciel est celle d'un pois tenu contre les yeux. La forme aussi a ses illusions : combien de fois nous arrive-t-il de voir carrée une table carrée ? Seule, la direction est perçue d'une façon adéquate. Pourtant nous ne regardons pas ces perceptions comme illusoires : elles représentent la façon normale et naturelle dont nous percevons l'espace : nous nous en servons, nous faisons la part de ces erreurs et nous les corrigeons.
Il y a, d'autre part, certains arrangements simples de points et de lignes qui donnent à la perception des résultats nettement différents de ceux que leur mesure permettrait d'espérer. Ces figures, qu'on réunit sous le nom purement descriptif d'illusions géométriques de la vue, ont, depuis un certain nombre d'années, été l'objet d'études détaillées : notre première figure 1 (p. 7) a, en particulier, été l'objet de nombreuses discuss:ons et d'explications diverses, et l'on ne peut encore espérer que les savants se mettent d'accord à ce sujet. Trois types de théories se dégagent de la discussion : nous pouvons les illustrer en nous reportant à la figure 1.
Les théories du premier type expliquent les illusions par le mécanisme physiologique de la perception. 11 est possible, par exemple, d'expliquer l'illusion de la fig. 1 par les mouvements de l'œil. Nous avons à comparer les lignes principales de la figure et nous les parcourons des yeux en vue de les comparer. Mais dans la partie supérieure de la figure les yeux ont la tentation de continuer leur mouvement au delà du point qui termine la ligne