THÉORIES DE LA PERCEPTION D'ESPACE 3/J
correspond, quelle qu'elle soit, un signe local qualitatif et celuici fusionne avec les sensations de mouvement graduées en intensités, qui servent à amener les stimuli sur la fovea ; il en résulte un espace visuel bidimensionnel. La perception de la profondeur ne demande pas de nouveaux facteurs. Car, si les yeux se déplacent de a à b dans un même plan transversal, le changement en signe local et la sensation de mouvement sont les mêmes pour les deux yeux ; tandis que, s'ils se meuvent d'un point éloigné a à un point plus proche b, les images rétiniennes de a se déplacent vers la droite, dans l'œil gauche, vers la gauche dans l'œil droit et l'oeil droit lui-même tourne vers la gauche, l'œil gauche vers la droite. Les éléments de la perception d'espace sont donc les mêmes, mais leur mode spécial d'union est entièrement différent dans la vision bidimensionnelle et la vision tridimensionnelle.
Comme exemple des théories du deuxième type, les théories nativistes, nous pouvons prendre celle de Hering. Chaque point rétinien selon Hering, fournit, en plus de ses sensations de lumière et de couleur, trois sensations spatiales, celles de hauteur, de largeur, de profondeur. Les deux premières sont identiques aux points rétiniens correspondants ; prises ensemble, elles nous donnent la perception de direction. Les sensations de profondeur sont aussi identiques aux points correspondants mais elles sont de signe opposé (positives dans un œil, négatives dans l'autre) ; elles sont identiques et de même signe aux points rétiniens situés symétriquement : elles sont, en fait, positives (signifient une plus grande distance) sur les moitiés externes des rétines, négatives (signifient une moindre distance), sur les moitiés internes. Chaque perception binoculaire d'un objet dont les images se forment sur des points correspondants a donc la direction moyenne et la valeur de profondeur moyenne de toutes ces sensations d'espace. Mais la valeur moyenne de profondeur est 0 : les sensations de profondeur sont de signes contraires : de telle sorte que toutes les perceptions de ce genre sont localisées par un simple acte de sensation dans un plan, le plan nucléaire (nuclear plane) de Hering, qui n'a aucune valeur de profondeur. Faisons, du point de ce plan qui correspond aux deux foveas l'origine d'un système de coordonnées de telle sorte que les coordonnées hauteur et longueur se situent dans le plan lui-même et que la coor-
Z\l\ PERCEPTIONS SPATIALES
donnée profondeur la coupe à angle droit, nous aurons ainsi une construction géométrique, qui, sujette à une correction empirique, est adéquate à la perception d'espace. Puisque le corps de l'observateur est compris dans cet espace tridimensionnel la distance des objets à l'œil est prise en considération dans la construction.
Quelle critique peut-on adresser à ces théories ? Contre Wundt, on dira surtout ceci : que sa théorie n'explique rien. Dire que l'espace résulte de la fusion d'une qualité et d'une intensité, bien que le fait soit plausible, c'est nous laisser en plein mystère : nulle part ailleurs, dans toute l'étendue de la psychologie, le concours de plusieurs attributs (p. 52) ne donne naissance à une forme de conscience absolument nouvelle. Contre Hering, nous dirons que psychologiquement, sa théorie est impossible à admettre. Les sensations de hauteur et de largeur peuvent être admises, si par ces mots nous entendons désigner des signes locaux, mais une sensation de profondeur est une impossibilité : la profondeur n'a pas de qualité spécifique que nous puissions voir et si elle en avait, nous n'aurions aucun organe sensoriel pour la percevoir. C'est là, sans doute, une simple esquisse des critiques possibles : nous ne pouvons ici entrer dans plus de détails. Il faut cependant ajouter que les aveuglesnés à qui une opération fait recouvrer la vue, voient aussitôt le monde comme une bigarrure à deux dimensions : ainsi la surface n'est pas plus engendrée par les mouvements de l'œil que la perception de profondeur n'est primitive.
LECTURES COMPLÉMENTAIRES
§§ 85-92. Les références sont : H. L. F. von Helmholtz, Handbuch der physiologischen Optik, 1896, 613 sq. ; B. Bourdon, La perception visuelle de V espace, 1902 ; 0. Zoth, Augenbewegungen und Gesichtswahrnehmungen dans le Handbuch de Nagel III, 1905, 432 sq. ; II, 1908, 37 sq ; W. Wundt Grundzuge der phys. Psychologie, II, 1910, ch. xm et xiv.
§ 27. On trouvera un aperçu historique au sujet du stéréoscope et du pseudoscope dans l'ouvrage de l'auteur : Expérimental Psychologie, I, n, 1901, 257 sq.
§ 90. D. Starch, Perimetry oj the Localisation of Sound, dans
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University of Iowa Studies in Psychology, IV, 1905 ; V, 1908 (Psychological Review Monograpk Suppléments, 28-38). Sur le sens avertisseur de l'aveugle, voir une série d'articles dans Zeits. /. experiment. Paedagogik, III, 1906 sq. ; et aussi L. Truschel, Das Problem des sogenanntcn sechsten Sinns der Blinden, dans Arch. /. d. gesamte Psychol., XIV, 1909, 133.
§ 91. W. Wundt, Die geomelrish-optischen Tàuschungen, 1898 ; T. Lipps, Raumaesthetik und geometriscli-optischen Tàuschungen, 1897 — ; V. Benussi, Zur Psychologie des Gestalterfassens, dans A. Meinong, Untersuchungen zur Gegenstandstheorie und Psychologie, 1904, 303 sq..
Une bibliographie choisie d'ouvrages sur les illusions d'optique est donnée par l'auteur : Exper. Psychol., I, 11, 1901, 305 sq. ; une autre, plus courte est donnée par Ebbinghaus, Psychol., II, 1908, 51 sq. Pour les mouvements de l'œil voir C. H. Judd et les autres auteurs, dans Y aie Psychological Studies, N. S., 1, 1905 {Psychological Review Monograph Supplément, 29), sur les illusions de perspective (J.E.W.W'allin, Optical Illusions of réversible Perspective, 1905).
§ 92. On trouve un bref compte-rendu de la théorie de VYundt, Grundriss des Psych., 1905, § 10 et de celle de Hering, dans Beitrage zur Psychologie, Heft 5, 1864, § 124.
Les^Jperceptions temporelles
§ 93. L'attribut sensoriel de durée. — Toutes les sensations possèdent l'attribut de durée ; toutes, même les plus courtes, apparaissent comme des courants de conscience, comme des processus mentaux. Et toutes les sensations peuvent être localisées dans le temps, comme arrivant avant ou après une sensation donnée. L'attribut de durée est, selon nous, primitif et ultime, tout comme celui d'extension spatiale ; il correspond, dans la conscience, au déroulement du processus nerveux excitateur dont la courbe monte, et, après un plateau, redescend. La localisation dans le temps peut aussi, probablement, être considérée comme analogue à la localisation dans l'espace. Le présent conscient (p. 18) varie beaucoup dans sa durée
objective ; mais, sans aucun doute, il peut durer un temps considérable : on peut dire « maintenant » de l'heure entière que nous passons dans le fauteuil du dentiste ou de toute la matinée que nous consacrons à résoudre un problème déroutant. Pendant ces longs présents psychologiques, du reste, il peut arriver que les impressions qualitatives semblables s'unissent, que les dissemblables se séparent ; et cette union et cette séparation conscientes peuvent, non seulement fournir le premier indice pour une localisation temporelle, mais être, en eux-mêmes, une localisation grossière. La durée, l'extension mouvante d'un « champ de temps » (time-field) apparaît ainsi comme la base sur laquelle toutes les formes de la conscience temporelle sont construites.
On considère d'ordinaire le temps comme une extension linéaire, une multiplicité à une dimension. Il semble plutôt à l'auteur que le temps psychologique est une surface, une multiplicité bidimensionnelle et que les deux dimensions sont la simultanéité et la succession. Il est vrai que les sensations simultanées arrivent « en même temps » ; mais ce même temps, auquel elles se produisent, est le temps physique; psychologiquement, chacune d'entre elles arrive à son moment propre. Il y a ainsi un certain nombre de temps linéaires qui se déroulent côte à côte ; et ces lignes engendrent une surface. La grande différence entre le temps bidimensionnel et l'espace tridimensionnel est que ce dernier est donné une fois pour toutes et tout bonnement articulé au cours de notre expérience, pendant que le temps se fait pendant que nous vivons : le champ du temps s'étend constamment.
L'existence d'un champ temporel conscient, d'un présent étendu, est attestée par notre perception de la mélodie, du rythme (p. 203), du mot polysyllabique. Dans les conditions expérimentales, ce présent mental se réduit à une période de 2 secondes : l'estimation est la plus exacte pour les durées d'environ 0",6 ; l'unité rythmique naturelle occupe 1' ; l'accommodation de l'attention (p. 297), demande 1",5 ; l'exactitude avec laquelle on peut comparer deux stimuli successifs augmente jusqu'à un intervalle de 2" après la présentation du second sti-
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mulus. Néanmoins, comme le montreront les chiffres suivants, même le plus petit de ces champs permet la localisation temporelle ; et l'on peut ajouter que certaines expériences semblent témoigner en faveur d'un présent mental d'une durée de 6".
Quelle est donc la limite inférieure de localisation temporelle ? Si des stimuli se suivent très rapidement, on a une sensation continue et uniforme ; si la rapidité de leur succession est moindre, on a une continuité sans uniformité, par exemple, pour la vue, le tremblotement ou le papillotement ; pour les tons, la rudesse ; pour les bruits, le crépitement ou le bruissement ; pour le toucher, la rugosité. Si l'on réduit encore la vitesse de succession, on obtient une véritable discontinuité temporelle, avec la distinction de l'avant et de l'après ; cela apparaît, approximativement, pour la vue, à un intervalle objectif de 1 /10 à 1 /20 de seconde (adaptation à l'obscurité et à la lumière), pour le toucher à un intervalle de 1 /40 de seconde et pour l'audition peut-être à 1 /100 de seconde (pour le bruit). Aussi, est-il évident qu'un présent conscient d'au moins 0,6" permet encore une localisation complète.
Mais, bien que ces résultats aient leur importance, pour montrer que le présent conscient est toujours « un champ de temps », et non pas un « point de temps », c'est dans les présents plus longs de la vie quotidienne qu'il faut chercher les indices d'une localisation temporelle. Les deux ou trois heures d'attention soutenue (p. 297), l'heure entière durant laquelle un jeune enfant s'amuse avec un nouveau jouet, la soirée consacrée à une récapitulation hâtive avant l'examen, des périodes de ce genre, avec leur diversité qualitative de contenu et leur succession d'expériences focales, représentent les champs de temps à l'intérieur desquels chaque événement est daté.
La discrimination temporelle. On a beaucoup travaillé à comparer les durées. Malheureusement on a supposé, dès l'abord, que la plus simple expérience de temps était l'intervalle du temps « vide » entre les deux stimuli qui le limitaient. En fait, un temps mental vide n'existe pas ; l'intervalle qui sépare deux bruits de déclic (elicks) ou deux coups (tops) est la durée de quelque chose, par exemple, de quelque sensation organique ; et la plus simple expérience de temps est le temps « rempli », la durée d'un ton, d'une couleur ou d'une pression, d'un contenu mental évident et manifeste. On a trouvé, en conséquence, que
la comparaison des intervalles est chose difficile ; son principe est différent selon qu'il s'agit d'intervalles inférieurs à 0",6, d'intervalles compris entre 0,6 et 4 ou 5", ou d'intervalles d'une durée supérieure. Les intervalles courts ne sont pas comparés, pas comme des espaces de temps limités par les deux stimuli, mais ils sont rapportés aux stimuli eux-mêmes : chaque stimulus a sa durée propre, son halo de temps ; et la comparaison est alors basée sur l'impression totale de temps que donnent les deux couples de stimuli. Au contraire, les intervalles longs sont comparés indirectement, au moyen de critères secondaires et principalement d'après le nombre des processus mentaux qui se déroulent pendant les deux périodes. Les intervalles moyens, de 0,5 à 5", sont comparés comme durées, comme espaces de temps. Puisque le seuil différentiel est approximativement constant (de sorte que la comparaison des intervalles tombe sous la loi de Weber) il est naturel de supposer que les sensations internes qui ici, soutiennent le temps, sont qualitativement constantes et intensivement variables ; et l'introspection indique les sensations d'effort, qu'elles soient dues à l'attitude expectante du corps entier, ou, plus particulièrement, à l'ajustement de l'organe sensoriel intéressé par les stimuli, limites et l'intervalle, comme les véhicules du jugement temporel.
Illusions temporelles. Nous sommes sujets à de grossières illusions, en ce qui concerne la vitesse avec laquelle le temps s'écoule (p. 7). Une période riche en expériences paraît courte lorsqu'on la vit, longue quand on se la rappelle ; pendant qu'elle s'écoule, nous n'avons pas le temps de faire attention à sa valeur temporelle ; quand elle s'est écoulée, nous jugeons qu'elle a été longue d'après le nombre d'expériences qu'elle a embrassées. Il y a aussi des moments durant lesquels le temps semble s'arrêter ; en d'autres occasions, si l'auteur en croit ses propres observations, il paraît revenir en arrière : lorsque, par exemple, nous reconstituons, dans un état de concentration complète, les démarches d'un raisonnement qui nous a conduits à une conclusion que nous désirons expliquer ou justifier. Ces illusions qui arrivent quotidiennement sont dues à une grande complication de conditions. Mais on constate également des illusions dans les épreuves expérimentales strictement contrôlées.
Ainsi, dans certaines limites, un intervalle qui est rempli par une série discontinue de sensations apparaît plus long qu'un