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CHAPITRE III

Au moyen âge on prenait les précautions les plus minutieuses pour assurer la conservation des sceaux, car, comme je Tai dit plus haut, toute charte de laquelle ils avaient disparu était, jusqu'à preuve du contraire, considérée comme suspecte.

Les sceaux les plus anciens, qu'ils soient rivés à l'acte ou suspendus, sont entourés d'un rebord extrêmement épais et saillant qui protège le t^-pe contre les chocs et les frottements. Jusqu'au xiv*^ siècle, on donna à la plupart des sceaux unifaces une forme ovoïde qui les fait ressembler à la moitié d'un œuf coupé dans sa longueur, alin que leur masse homogène résistât mieux. La cire fut durcie par l'addition d'une substance crayeuse ou de cendres fines qu'on triturait avec elle. On alla jusqu'à enduire le sceau d'un vernis noirâtre pour soustraire l'empreinte à l'influence de l'humidité et de la chaleur '.

1. Laudrue De), Introduction à l'Inventaire des sceaux des Archives de l Empire par Douct d'Arcq, t. I, p. l à 48.

2. Un frrand sceau de Philippe-Auj^uste, en cire verte, est recouvert d'un vernis qui le fait paraître noir (Archives nationales, K 27, n» 36). Un autre sce.iu d'un abbé de Saint-Denis a reçu, vers 1155, un traitement semblalile {Comité archéologique de Sentis, 1N91).

On les revêtit même de chemises feutrées, de bourses de parchemin bourrées d'étoupes, de sachets d'étoffes précieuses. Quand, par accident, le sceau venait à être brisé, on en rassemblait les fragments dans un sachet où quelquefois on les retrouve encore. Les chartriers des abbayes de Froidmont, du Jard et de Vaucelles, sont remarquables par la richesse des étoffes orientales dont on a revêtu les sceaux qui s y trouvent. Au xv^ siècle, on remplaça ces sachets par des boîtes en bois «t au XVI*' par des boîtes en fer-blanc.

Les sceaux plaqués furent l'objet de précautions d'un autre genre. Aux xiv*' et xv'^ siècles, les signets appliqués sur les actes sont souvent entourés d'une couronne faite de brins de roseau ou de filets de parchemin artistement tressés et incrustés dans la cire pour éviter l'écrasement du type. A partir de 1450 environ, on les recouvrit de papier qu'on interposa entre la cire et la matrice de sceau, et qui reçut directement l'empreinte ; on espérait que le papier, matière homogène, et non sujette k se briser, protégerait la cire sur laquelle il était posé.

Aucun de ces palliatifs n'a été absolument efficace ; les sceaux qui ont le mieux résisté, ce sont les plus anciens, épais, globuleux, rendus extrêmement durs par une addition de craie ou de cendres pétries avec la cire, et rivés à l'acte ou suspendus par de fortes ficelles. Les autres, surtout ceux en cire mince ou plaquée, ont en grande partie disparu et disparaissent tous les jours.

Heureusement les scribes du moyen âge ont eu soin, ■lorsqu'ils ont fait des copies ou des vidiinus de chartes, de décrire les sceaux qui y étaient apposés ; ces descript ions, généralement exactes, nous sont d'un très grand

secours pour compléter les types ou les légendes des sceaux détériorés.

Jusqu'au xvii^ siècle, on ne s'occupa des sceaux qu'au point de vue de leur importance comme témoignage d'authenticité des chartes ; à partir du xvii" siècle, on commença à envisager aussi leur valeur historique, mais ce fut beaucoup plus tard que l'on comprit que la sigillographie est une science à part, distincte de la diplomatique, et que les sceaux, même détachés des actes, ont une valeur qui leur est propre.

DomMabillon, Dom Toustainet Dom Tassin, dans leurs célèbres traités de diplomatique ', traitent assez longuement des sceaux, mais ils les envisagent surtout au point de vue de leur authenticité, laissant volontairement dans l'ombre le côté historique et artistique. Ils donnent les moyens les plus sûrs pour reconnaître les falsifications qu'on peut leur avoir fait subir, ou la transposition frauduleuse d'un sceau authentique à un acte faux, mais ils ne vont pas au delà ; tout un côté de la question, et non le moins intéressant, leur échappe.

Aux xvii'' et xviii'' siècles les historiens provinciaux et les généalogistes, André Duchesne, Dom Lobineau, Valbonnais, Baluze, Montfaucon, Dom Vaissette, Dom

1. Mabillox (Dom). De Re diploinatica. L'édition citée au cours de ce Manuel est celle de Paris, 1709-1714, in-fol., 2 vol. — Tassi> ^Dom) UT TousTAiN (Dom). Nouveau Iraité de diplomatique. Paris, 1750-1765, 6 vol. in-i".

Plancher, Dom Morice. Dom Calmet, etc. ', utilisent les sceaux dans une mesure très restreinte et en font graver, en général fort inexactement, quelques planches. En résumé, on passe alors à côté d une mine précieuse sans songer à l'exploiter méthodiquement, et sans même soupçonner les richesses qu'elle renferme.

Gaignères (-J- 1715) le premier, comprit l'importance des sceaux comme auxiliaires indispensables des études historiques. Alors que bien peu de personnes s'intéressaient à ces frai^riles monuments, il avait réuni trente mille pièces scellées réparties aujourd'hui dans le fonds Clairambault, dans celui des Pièces originales du Cabinet des Titres et dans quelques autres fonds de la Bibliothèque nationale. Bien plus, il fit dessiner avec soin plus de quatre mille sceaux qu'il ne pouvait se procurer en original, sceaux généralement fort anciens, et pour la plupart aujourd'hui disparus. Ces recueils de Gaignères, quoique misérablement dépecés maintenant, sont extrêmement précieux -.

1. DicHESxE (AxDRÉ). Ilistoire de la maison de ChAlillon-sur-Marne. Pans, 1621, in-fol. — Histoire de la maison de Montmorency et Laval. Paris, 1624, in-fol. — Histoire généalogique de la maison de Vergy. Paris, 1625, in-fol. — Louineau (Dom . Histoire de Bretagne. Paris, 1707, 2 vol. in-fol. — Morice (Dom). Mémoires pour servir à l'histoire de Bretagne. Paris. 1742-1746. 3 vol. in-fol. — Balize. Histoire généalogique de la maison dWuvergne. Paris, 1708. 2 vol. in-fol. — ValnoN.N.vis. Histoire de Dauphiné et des princes qui ont porté le nom de Dauphins. Genève. 1722,2 vol. in-fol. — Moxtfaucox. Les Monuments de la Monarchie française. Paris, 1729-1733, 5 vol. in-foL — Vaissette 'Dom). Histoire générale de Languedoc. Paris, 1730-1745. 5 vol. in-fol. — Plancher (Dom). Histoire générale et particulière de Bourgogne. Dijon, 1739-1781, 4 vol. in-fol. — Calmet (Dom). Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine. Nancy, 1745-1757,7 vol. in-fol.

2. Roman-. Les dessins de sceaux de la collection Gaignères à la Bibliothèque nationale {Mémoire des Antiquaires de France. 1909, p. 42 àl58j. Inventaire de 3.340 dessins de sceaux.

ÉTUDE ET CONSERVATION DES SCEAUX lo

A la fin du xyiii*^ siècle, quelques essais, sans faraude valeur, de descriptions d'ensemble commencèrent à se produire •. Puis éclatèrent les troubles révolutionnaires pendant lesquels on ne prit, naturellement, aucune précaution pour protég-er les sceaux contre la destruction et beaucoup se perdirent. De 1800 à 1830, ce qui n'avait été que de l'incurie se transforma en système ; les archivistes inexpérimentés de cette époque n'attachaient généralement aucune importance aux sceaux, ils les coupaient et les faisaient fondre, sous prétexte qu'ils empêchaient les chartes de se tasser uniformément dans les cartons. C'est par milliers qu'ils disparurent pendant ce tiers de siècle.

En Angleterre, on attribuait alors plus d'importance aux sceaux qu'en France. En 1835, Doubleday, antiquaire anglais, obtint l'autorisation de procéder au moulage de dix-neuf cents sceaux du Trésor des Chartes ; ce fut une révélation et, en 1843, on songea en France à entrer dans la même voie. Lallemand qui avait été le collaborateur de Doubleday, commença à cette époque, par ordre du Garde général des archives royales, le moulage de tous les sceaux de ce dépôt. Quand Demay lui succéda en 1852, plus de huit mille sceaux étaient moulés; en 1856, le chiffre des moulag-es s'élevait à quinze mille cinq cent quarante-sept .

Le public érndit commençait alors k s'intéresser à l'étude de la sigillographie ; une Société de sphragistique s'était fondée en 1850 et, de 1851 à 1855, elle publia

1. Par exemple : Recueil de sceaux du moyen Age dits sceaux gothiques, par liî m'" keMigiei' (Paris, 17'9, in-4'', 30 planches), ouvrage du reste médiocre.

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quatre volumes de travaux de valeur fort inégale, mais renfermant beaucoup de recherches utiles. En 1860, M. Blancard, archiviste des Bouches-du-Rhône, publia le premier travail d'ensemble sur les sceaux, à savoir l'inventaire de tous ceux qui existaient dans le dépôt dont il avait la direction '.

Presque en même temps Douët d'Arcq, le véritable créateur de la science sigillographique en France, entreprend son monumental ouvrage sur les sceaux des Archives impériales dont le premier volunie paraît en 1863 et le dernier en 1869 *. Après sa mort, Demay lui succède et fait paraître successivement les Inventaires des sceaux de Flandre (1873), de Picardie (1875), d'Artois (1877), de Normandie (1881) et enfin de la collection Clairambault (1885) '^. M. de Bosredon, ancien conseiller d'Etat, utilise, à la même époque, les loisirs que lui a créés la politique, en publiant les sceaux de lAngoumois (1872), du Périgord (1880), du Limousin (1886-1892) et de l'Auvergne (1895) 4.

1. Blancard. Iconographie des sceaux et huiles des Archives départementales des Bouches-du-Hhone. Marseille, 1860. 2 vol. in-fol.

2. Douët d'Arcq. Collection de sceaux des Archives de l'Empire. Paris, 1.S63-1868, 3 vol. in-4°.

3. Dem.w. Inventaire des sceaux de Flandre. Paris, 1873, 2 vol. in-fol. — Inventaire des sceaux de Picardie (1875 , et d'Artois 1877), Paris, iii-4". — Inventaire des sceaux de Normandie. Paris, 1881, in-4». — Inventaire des sceaux de la collection Clairambault. Paris. 1885-1886, 2 vol. in-4'>.

4. Bosredon (De;. Sigillographie de lAngoumois. Périgueux, 1872, in-i" (avec J. Mallatj. — Sigillographie du Périgord. Périfrueu.x, 1880, in-4''. Supplément, 1S82. Deuxième édition, Brive, 1891, 111-4°. — Sigillographie du Bas-Limousin. Brive, 1886, in-4" (avec E. Rupin,. Supplément, 1896. — Aotes pour servir à la sigillographie de la Haute- Vienne. Limoges, 1892, in-S". — Sigillographie de l'ancienne Auvergne. Brive. 1S95. in-4".

Toute une pléiade de savants, Charles Robert, d'Arbois de Jubainville, Hermand, Deschamps de Pas, Hucher, Jules Gauthier, Bertrand de Broussillon, de Farcy, abbé Albànès, Dag-uin, etc., ont, depuis cinquante ans, consacré des ouvrages remarquables aux sceaux de Lorraine, de Franche-Comté, d'Artois, de Provence, de Champagne, du Maine. J'ose à peine, à la suite de ces noms, inscrire le mien et rappeler mes travaux sur la sigillographie de Dauphiné et des Pièces originales du Cabinet des Titres de la Bibliothèque nationale ^

Maintenant il n'est plus permis d'écrire l'histoire d'une ville, d'une province, d'une race chevaleresque, sans consacrer un chapitre à 1 étude des sceaux ; c'est de leur examen que Demay a tiré tous les éléments de son excellente Histoire du costume au moyen âge ; le musée des moulages aux Archives nationales s'enrichit tous les jours ; à la mort de Douët d'Arcq, il comprenait vingt mille numéros, ce nombre est quadruplé aujourd'hui et on peut s y procurer des empreintes excellentes.

1. ALBANÈs(ABtîÉ). Armoria.1 el sUfillographie des évèques de Marseille. Marseille, 18Si, in-4". — Annois he Jubainville (D). Essai sur les sceauxdes comtes et comtesses de Champagne. Paris, 1836, in-4°. — Hertrano i>e Broussillon et de Farcy. Sigillographie des seigneurs de Laval. Paris, 1888, in-8°. — La maison de Craon. Paris, 1893, 2 vol in-8°. — Daguin. Les éueques de Lan^res. Nojïent, 1S80-1883, in-4"'. — Deschamps de Pas. Sceaux des comtes d'Artois. Paris, 1837, in-4°. — ^ Hermam> et Deschamps de Pas. Histoire sigillaire de la ville de Saint- Omer. Paris, 1860, in-4°. — La Plagne-Barris. Sceaux gascons du moyen âge. Paris, 1888-1892, in-S», 3 vol. Robert. Sigillographie de Toul. Paris, 1868, in-4°. — Roman. Sceaux des familles seigneuriales de Dauphiné. Paris, 1906. in-8". — Inventaire des sceaux des Pièces originales du Cabinet des Titres. Paris, 1910, {11-4°.

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Les sceaux-matrices ont participé à la même évolution. Autrefois, sauf quand ils avaient appartenu k des personnages illustres, on n'v attachait quune importance secondaire : on faisait un tout autre cas des monnaies et des médailles. Maintenant ces petits bijoux uniques et parfois d un travail exquis, sont appréciés à leur valeur véritable et on les recherche avidement.

Le Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale, le Musée des Archives nationales, ceux de Nîmes, de Troyes, de Grenoble, d'Arras, d'Avignon, etc., en possèdent de superbes séries et il n'est pas de musée de province qui n'en puisse montrer un certain nombre.

Depuis un demi-siècle les collectionneurs s'y sont vivement intéressés; M. le comte de l'Espine, MM. Cartier, de Tours; Hucher, du Mans : Preux, de Douai : Lormier, de Rouen ; Bouchage et M"'^ Febvre, de Màcon ', en avaient réuni un grand nombre choisis avec goût et discernement. La collection Charvet les a presque tous absorbés.

Charvet publia, en 1872. sous le titre fallacieux de Collection Doncfc, six cent trente-huit sceaux-matrices qui lui appartenaient ^ . En réalité il en possédait plus

1. Catalogue de la collection de sceaux-matrices de M. E. Hacher. Paris et Cacn, 1863, in-s°. — Catalogue de la collection du c" de L'Espine, Paris, 1867, in-S". — Soultiiait C'' de . yotices sur les sceaux, de iV°" Febvre de .iV.-icon (Paris, 183 î, et de feu M. Bouchage (Paris, 1853).

2. Charvet. Description des collections de sceaux-matrices de M. E. Dongé. Paris, 1872, in-S".

du double et cet ensemble merveilleux, qui n'a jamais été dépassé, fut vendu aux enchères le 7 mai 1883 K

En 1897 (24 avril- 1*"" mai) passa en vente publique la collection d'objets d'art du baron Pichon, dans laquelle se trouvaient deux cent cinquante matrices de sceaux ou de sig-nets, la plupart admirables ~.

Enfin ce fut en 1909 (5-7 avril) le tour de la collection Schuermans qui s'était enrichie de quelques belles pièces dans les ventes précédentes, et qui comprenait huit cent quarante matrices de sceaux, sig-nets ou cachets 3.

Actuellement il n'est pas de musée, pas d'amateur d'objets d'art qui ne tienne à honneur d'exposer dans ses vitrines quelque belle matrice de sceau, et la valeur de ces monuments, nécessairement uniques, ira toujours en progressant. On ne peut plus s'occuper de l'histoire du moyen â^e, on ne peut plus s'intéresser à l'art subtil de cette époque, sans étudier les monuments sigillog'raphiques qui en sont l'une des expressions les plus délicates et les plus authentiques,

1. Collection Charvet. Médailles, antiquités, sceaux-matrices. Vente aux enchères publiques, le lundi 7 mai et jours suivants. Paris, 1883, in-8", 9 planches.

2. Collections de feu M. le baron Pichon. Objets antiques, du moyenâge, de la Renaissance. Paris, 1897, in-8'',16 planches.

3. Collection de feu M. Henri Schuermans. Sceaux-matrices. Paris [1909J, in-4'',16 planches.

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