CHAPITRE IX
Les procédés que nous venons de décrire ont pour but d’isoler les éléments les uns des autres ; mais, si l’on se contentait de ces résultats, on n’aurait qu’une faible idée de la structure de la pièce étudiée. Il faut, pour que l’examen soit complet, connaître les rapports mutuels de ces divers éléments. On a recours alors aux sections minces qui permettent de les voir en place, et de suivre leur groupement dans toute l’épaisseur du tissu.
Nous ne saurions trop insister sur l’importance des coupes en histologie. Les commençants devront porter tous leurs efforts et toute leur attention de ce côté. Ce n’est que lorsqu’ils seront arrivés îi de bons résultats, dans ce sens, qu’ils pourront réellement étudier une structure, et pénétrer la constitution d’un tissu. On nous pardonnera donc d’insister beaucoup sur des détails qui pourront, d’abord, paraître oiseux, mais dont on reconnaîtra, plus lard, toute l’importance.
Nous nous proposons de pratiquer des coupes dans la peau d’un doigt, il nous faudra passer par un certain nombre d’opérations que nous allons décrire successivement.
1° Durcissement de la pièce. — On conçoit que si, avec un rasoir, on voulait enlever une fine lamelle de peau, comme la pièce est molle, elle fuirait devant le tranchant, et on n’obtiendrait qu’une section plus ou moins mince, et surtout d’épaisseur variable, selon les points. 11 est donc nécessaire, avant tout, de donner à la pièce nue consistance plus ferme. Pour cela, divers procédés sont en usage.
a. Durcissement par talcool absolu. — Ce moyen est bon, surtout si l’on est pressé. On commence par couper la pièce en petits fragments d’un centimètre cube environ, et aussi réguliers que possible; puis on les plonge dans un tube contenant de l’alcool à 36° ; on laisse cet alcool pénétrer les tissus et se substituer à l’eau de combinaison, ce qui demande une heure environ ; après quoi, on l’enlève et on le remplace par de l’alcool complètement absolu. La pièce séjourne dans ce dernier liquide jusqu’à ce qu’elle ait atteint la dureté convenable; il faut, en général, plusieurs heures.
Nous avons dit, plus haut, qu’il fallait éviter que la pièce vînt reposer sur le fond du vase, parce que les matières, déplacées par l’alcool, s’accumulant autour d’elle, formaient une sorte de bain qui l’empêchait de durcir ; on remédie facilement à cet inconvénient, en portant le flacon dans sa poche. L’alcool est ainsi toujours secoué, et la pièce durcit plus vite.
Par ce procédé, on arrive à faire de bonnes coupes, mais les tissus ne sont jamais aussi durs que par les manipulations suivantes :
b. Durcissement par l'acide chromique. — Nous avons donné, plus haut, les détails relatifs à ce mode de
durcissement. Nous insisterons de nouveau sur les soins minutieux que l’on doit apporter au dosage de l’acide et sur la nécessité d’employer de grandes quantités de liquide.
c. Durcissement par la gomme , l’acide picrigue et Falcool. — C’est le procédé le plus employé. Nous allons le décrire en détail. La pièce à durcir étant coupée en petits fragments, aussi réguliers que possible, et ne dépassant pas un ou deux centimètres cubes au plus, on les plonge, pour commencer, dans un bain d’alcool ordinaire, où on les laisse environ vingt-quatre heures. Cette première opération a pour objet d’enlever l’eau de combinaison et de fixer dans leur forme les éléments histologiques. Puis, on les retire, et on les fait macérer de nouveau, pendant le même temps, dans une solution concentrée d’acide picrique. Il est bon, pour être sûr de la concentration absolue, de laisser au fond du vase des cristaux en excès. Cet acide agit là dans un double but; il enlève l’alcool, absorbé par la pièce, et par sa propriété spéciale, contribue à la durcir encore.
L’expérience nous a montré que ce deuxième temps de l’opération n’est pas indispensable. Nous le supprimons donc complètement maintenant, ce qui simplifie la durée totale de la manipulation.
C’est alors qu’intervient une troisième opération. On fait une dissolution de gomme arabique, jusqu’à consistance sirupeuse, et on y ajoute une forte proportion d’acide picrique. Les pièces, retirées du second bain, y sont plongées et y demeurent quelques jours. Il est préférable de prolonger l’opération; elles se gorgent de gomme qui s’infiltre entre toutes les mailles et dans toutes les anfractuosités.
Quand on juge que l’imbibition est complète, on les retire de la gomme, on les laisse égoutter, puis on les plonge dans un quatrième bain d’alcool absolu, où on les laisse jusqu’à ce qu’elles aient atteint la consistance voulue. Le phénomène, qui se passe en ce cas, est fort simple : la gomme se coagule sous l’influence de l’alcool, et forme, en quelque sorte, une charpente inlérieure qui donne de la fermeté aux tissus.
Une fois durcies, les pièces peuvent être conservées, pour les besoins, dans un flacon rempli d’alcool.
d. Durcissement par la dessiccation. — Si l’on se propose seulement de voir les relations mutuelles des divers éléments d’un tissu, on peut employer un moyen expéditif qui suffit dans ce cas. Après avoir laissé la pièce macérer, quelques heures, dans l’alcool ordinaire, on la retire du bain, et on l’expose à l’air libre, où elle ne tarde pas à se durcir et à acquérir une solidité suffisante pour permettre d’y faire des coupes; mais il ne faut pas chercher, dans ces pièces, de fins détails de structure, les éléments étant plus ou moins altérés. On aura soin, si l’on adopte ce procédé, de ne point trop faire durcir les pièces, et de faire les coupes aussi minces que possible ; il faut viser à obtenir une fermeté analogue à celle de la cire.
Depuis plusieurs années, nous employons un procédé qui donne, dans beaucoup de cas, d’excellents résultats. On commence par faire la solution suivante :
Eau 100 gr.
Glycérine 50
Solution de gomme fortement sirupeuse 200
Sirop de glucose 100
Acide phénique 1
Le mélange étant bien opéré, on ajoute 100 grammes d’alcool ordinaire. La liqueur est d’abord trouble, mais elle ne tarde pas i\ devenir limpide. On filtre, alors, à travers une flanelle, et on fait macérer dans ce bain les pièces pendant deux ou trois jours. Au bout de ce temps, on les retire et on les suspend à l’air libre, dans un courant d’air chaud ou dans une étuve.
Elles acquièrent une consistance onctueuse et se coupent en sections extrêmement minces. De plus, elles se conservent indéfiniment, sans jamais changer de consistance, et sont toujours prêtes au moment du besoin ; on peut les garder dans des boîtes. Nous possédons de la sorte une série de pièces injectées (moelles, cerveaux, langues, etc.), conservées depuis plusieurs années, et aussi bonnes, pour l’étude, que le premier jour.
Les pièces étant suffisamment durcies, étudions les instruments dont on se sert pour y pratiquer des coupes fines.
2° Instruments destinés a faire les coupes ou microtomes. — Dans certains cas, s’il s’agit d’un examen superficiel, on peut faire, h. main-levée, des coupes dans la pièce durcie. Pour cela, on la serre entre le pouce et l’index de la main gauche, appuyée sur une table, et, avec un rasoir tenu de la main droite, également appuyée, on cherche à opérer une section aussi fine que possible. Au bout de quelque temps d’exercice, on acquiert une sûreté de main suffisante pour obtenir des sections passables ; mais on n’est jamais sûr de réussir une coupe du premier coup, et il peut se faire ainsi qu’on anéantisse un point intéressant à étudier. On a donc cherché, par des procédés
mécaniques, à remédier à cette lacune, et on se sert, dans ce but, d’instruments spéciaux appelés microtomes, qui fixent solidement la pièce à étudier, et, au moyen d’une vis, la font dépasser, à volonté, d’une faible épaisseur au-dessus d’une platine parfaitement polie. On conçoit alors, qu’avec une lame de rasoir, il devient facile de couper la portion qui dépasse, et d’obtenir, de la sorte, de fines lamelles de tissus.
Pour ne pas compliquer les détails, et, fidèle au principe que nous avons adopté de ne parler que des choses indispensables, nous décrirons seulement le microtome que fabrique M. Nachet, et qui joint à une grande simplicité le mérite de donner d’excellentes coupes. Son prix est des plus modérés.
Cet appareil consiste en deux tubes rentrant l’un dans l’autre. Le tube intérieur plein monte dans l’extérieur de quantités très faibles, au moyen d’un pas de vis que l’on tourne, plus ou moins, au moyen d’un boulon. Le tube extérieur est muni d’une plate-forme ou platine parfaitement plane que rase l’instrument tranchant chaque fois que l’on veut opérer une coupe. C’est dans la cavité tubulaire, laissée entre les deux tubes, que se fixe l’objet à couper avec certaines précautions que nous indiquerons bientôt.
Ce modèle est le plus simple. Il en existe d’autres plus complexes, mais, nous le répétons, ils ne donnent pas de résultats supérieurs, et, avec celui-ci, on peut obtenir facilement des coupes d’un centimètre carré, qui sont parfaitement suffisantes dans le plus grand nombre des cas.
Quant aux instruments dont on se sert pour couper, on choisira de bons rasoirs à lame large et épaisse, un peu excavée en dessous. On en trouvera d’excellents
chez Favre, fabricant d’instruments de chirurgie, rue de l’Ecole-de-Médecine, n° 1.
Fig. 28.
3° Procédés pour fixer les pièces a couper dans les microtomes. — Il existe plusieurs procédés ; le plus employé est le suivant :
Prenons comme exemple un morceau d’une tumeur quelconque amené par les procédés précédemment décrits au degré de durcissement convenable. Avec un bon rasoir, on régularise autant que possible sa forme, de façon à le rendre cubique. (Il est préférable de ne pas dépasser un centimètre en tous sens, les coupes étant d’autant plus difficiles à obtenir minces que le volume de la pièce est plus considérable.)
Alors, on se procure de la moelle de sureau bien blanche (1) et qu’on a soin de choisir bien homogène.
(1) Chez Daussy, fabricant d’instruments d’horlogerie, rue de Valois, n° 2’
Les bâtons sont d’une longueur telle qu’on les divise d’abord en quatre parties égales, puis chacune de ces dernières en deux autres. On obtient ainsi huit fragments que l’on comprime avec les doigts de façon à les aplatir.
Pour couper la moelle, on pourrait employer n’importe quel instrument tranchant, mais l’usage de la scie est préférable.
Cela fait, on prend le microtome et en montant ou abaissant le tube intérieur, on aménage une cavité suffisante où l’on dépose le petit cube de l’objet à couper. Il reste alors à le fixer de façon qu’il soit solidement maintenu. On prend les pelits morceaux de sureau comprimé et on s’en sert pour caler la pièce dans la cavité de l’instrument. Quand elle commence à ne plus remuer, on peut, en glissant un scalpel parallèlement à la paroi interne du microtome, comprimer encore la moelle et profiter de l’espace obtenu pour glisser un nouveau coin. On arrive de la sorte à avoir une fixité relative, mais qui serait cependant encore incomplète. C’est alors que l’on termine l’opération en plongeant l’appareil dans une soucoupe contenant de l’alcool qui gonfle la moelle et fixe l’objet aussi solidement que s’il était pris dans un moule fait exprès. On conçoit qu’en faisant monter le tube intérieur, on fera saillir plus ou moins tout ce système au-dessus de la platine.
Si l’on a affaire à un corps cylindrique, la moelle épinière par exemple, on peut pour la fixer dans le microtome user du procédé suivant : on choisit un morceau de sureau d’un diamètre légèrement supérieur à celui du tube du microtome, et avec une lime dite queue de rat » on pratique un trou cylindrique tel que le cordon médullaire ne puisse s’y in-
troduire. Alors, au moyen d’un tube de verre que l'on passe à l’intérieur, on comprime le sureau en roulant le tout sur une table. Le trou s’élargit et permet l’introduction de la moelle. On place le morceau de sureau contenant la pièce dans le microtome et on fait gonfler comme précédemment. L’objet se trouve en quelque sorte serti et parfaitement immobilisé.
On peut enfin dans certains cas enfermer la pièce dans de la paraffine qu’on coule dans la cavité du microtome ; mais cette substance a l’inconvénient de laisser des débris dans les coupes, et pour que le petit bloc à couper soit maintenu solidement, il est nécessaire que sa surface soit sèche, autrement elle ne mord pas sur lui. C’est d’ailleurs un procédé plus long que le précédent et qu’on emploiera rarement quand on aura pris l’habitude du premier.
4° Manière d’effectuer les coupes. — L’objet étant solidement fixé dans le microtome, on soulève légèrement la vis, de façon à le faire dépasser légèrement au-dessus de la platine ; puis, tenant l’appareil de la main gauche et de façon qu’il soit bien vertical, on enlève tout ce qui dépasse au moyen d’un rasoir. Cette première section a pour but d’égaliser la surface de la pièce, de façon à obtenir ensuite des coupes parallèles et régulières.
On place alors à sa gauche un cristallisoir rempli d’eau pour recevoir les coupes au fur et à mesure, et à droite, une soucoupe remplie d’alcool ordinaire, destiné à mouiller à chaque section la lame du rasoir. On doit avoir également à sa portée un petit pinceau et une aiguille pour enlever, si besoin est, les coupes qui resteraient adhérentes à la lame du rasoir.
Cela fait, on donne un petit tour de vis et on fait
monter l’objet. Prenant alors le rasoir, on le plonge dans l’alcool et on le relève doucement de façon qu’il reste une certaine couche de ce liquide àia surface de la lame. Puis, rasant la platine, on enlève tout ce qui dépasse par une section franche et d’un mouvement régulier et sans secousse. La coupe à mesure qu’elle se produit nage dans l’alcool resté sur la lame et évite ainsi de se briser, ce qui arriverait, si le rasoir était sec. 11 ne reste plus qu’il le plonger dans le cristallisoir pour que la coupe se sépare aussitôt et nage dans le liquide.
Pour obtenir les coupes, la lame du rasoir doit être tenue bien horizontalement et avancer non pas perpendiculairement à la pièce, mais bien obliquement. Dans le premier cas, le rasoir relèverait l’objet sans le couper. On doit opérer un mouvement de faux en faisant avancer vers sôi le talon de l’instrument tranchant.
Les pièces une fois reçues dans l’eau y sont abandonnées quelque temps pour donner à la gomme dont elles sont imbibées le temps de se dissoudre. Puis on les reprend alors pour les examiner et les soumettre i\ tel ou tel réactif que l’on désire.
Pour éviter de les briser en les maniant on plonge dans le cristallisoir la lame de verre qui servira de porte-objet et, au moyen d’un pinceau ou d’une aiguille, on amène à son centre la coupe que l’on a choisie. On l’y maintient appuyée, et, relevant doucement le verre, elle flotte un moment et s’étale à mesure qu’on le retire de l’eau. C’est sur le porte-objet, qu’on pourra faire le plus souvent l’essai des teintures ou des réactifs.
Nous avons supposé jusqu’ici que nous avons affaire à des corps trop mous pour être coupés, mais le
contraire peut se présenter. Si nous voulons, par exemple, faire des sections d’os, il faudra naturellement recourir à d’autres procédés que nous allons indiquer :
L’os étant bien desséché et débarrassé de toute matière graisseuse, on commence à l’aide de la scie par en détacher une lamelle aussi mince que possible.
Pour l’amener au degré de transparence nécessaire à l’examen microscopique, on l’use en la frottant sur diverses pierres.
On se sert d’abord d’un grès ordinaire, puis on continue sur un morceau de pierre ponce et on termine sur une pierre d’Amérique.
Le plus simple est de maintenir la lamelle osseuse avec la pulpe du doigt et de la retourner de temps en temps pour l’examiner également.
Quand elle est arrivée au degré de transparence voulue, on termine l’opération en la polissant sur ses deux faces avec une agate emmanchée sur une armature spéciale.
Nous reviendrons, au chapitre suivant, sur la manière de monter et d’observer ces sortes de coupes.
Enfin, il peut arriver qu’on ait affaire à des tissus naturellement assez durs pour être coupés, tels que les cartilages. Dans ce cas, les pièces n’ont aucune préparation à subir et les sections se font très facilement. Les manipulations sont les mêmes, que pour les objets durcis.