LETTRE IX
MALADIES aÉNÉRALES*
Choléra. — Diphtérie»
Dans ma présente communication j'aurai à étudier le traitement de deux maladies, toutes deux «générales » dans l'invasion par elles de l'organisme entier, mais chacune localisée spécialement dans une portion seulement, qui, pour Tune, est le tube digestif; pour l'autre, la gorge. J'ai à vous parler du choléra et de la diphthérie. Par
CHOLiÉRA
j'entends la peste asiatique qui, endémique dans le delta du Gange, voyage de temps en temps et va désoler le monde occidental. Je n'y comprends pas la diarrhée et les vomissements d'automne, qu'on désigne quelquefois sous le nom de « choléra nostras, » et cette autre maladie qui, survenant chez les jeunes enfants, est tristement connue (en Amérique spécialement) sous celui de «choléra infantum. » Ces maladies seront étudiées ensuite; la première parmi les maladies des intestins, la dernière parmi celles des enfants. C'est du choléra asiatique que j'ai à parler ici.
L'histoire du traitement homœopathique de cette maladie est uae des pages les plus brillantes de nos annales. De la Russie, de l'Allemagne et de la Hongrie en 1831- 1832; de Liverpool et d'Edimbourg dans ce pays, et de France et d'Amérique au dehors en 1849 ; des Barbades et de Londres en 1854, et encore de Liverpool en 1866, nous avons des preuves évidentes de la valeur compara-
tive de notre méthode dans le traitement de ce terrible fléau. Laissez-moi vous indiquer avant d'aller plus loin les sources, et vous pourrez trouver les relations qui défendent ces preuves.
Pour Tépidémie de 1831-1832, notre principale source de renseignement est le Traitement homœopathique du choléra duD' Quin, lequel acquit sa propre expérience en Moravie. L'épidémie de 1848-1849 fut soigneusement observée par Tessier à Paris (1), et dans notre pays par le D' Russell à Edimbourg, et le D*" Drysdale à Liverpool, chacun de ces médecins ayant eu l'occasion d'étudier la maladie sur une grande échelle. Le D' Russell a publié la sienne dans le septième, et le D' Drysdale dans le huitième volume àMBritish Journal offfomeopathy, — le premier ayant par la suite transformé son essai en un Treatise on épidémie Choiera, Headland, 1849),
Les résultats obtenus à Londres et (par le Tf Goding et d'autres) aux Barbades pendant l'épidémie de 1853-1854, sont relatés dans le treizième volume du British Journal et dans une « lecture » par le D' Russell, « On Choiera : an historical sketch (croquis] with a practical application, > publiée dans le quatrième volume des Annals, L'expérience acquise à Liverpool, dans la dernière épidémie, a été rassemblée par le D' P. Procter dans le vingt-cinquième volume du British Journal^ et les observations américaines jusqu'à 1853 sont recueillies par le D' Joslin dans son Jlomœopathic treatment of choiera^ etc. (Walker, 1863.)
Trois choses, je pense, vous frapperont lorsque vous lirez ces observations.
En premier lieu, vous verrez que nos statistiques sont plus favorables que celles de la vieille école. Lorsque le chiffre de la mortalité chez cette dernière est rarement au-dessous de 50 pour 100, le nôtre atteint rare-
(1) Tessier, Recherches cliniques sur le traitement de la pneumonie et du choléra suivant la méthode de Hahnema/nn. Paris,
100 AIALAD1ES GÉNÉRALES.
ment 30. La seule exception notable est dans les cas de Tessier, traités à l'hôpital Sainte- Marguerite à Paris; même ici ses pertes furent de 10 pour 100 moindres que celles de ses collègues allopathes du même hôpital, et leur chiffre élevé peut être mis sur le compte à la fois de la proportion considérable de cas de la maladie, des variétés «ataxique » et «bleue, » et de sa propre inexpérience comparée à cette époque dans la thérapeutique homœopathique. Il ne ût, par exemple, pas usage du Cuprum et qu'un emploi insuffisant du Camphre. L'impression faite par nos succès comparatifs peut être estimée par les deux faits suivants. La pratique de l'homœopathie avait été défendue par une loi dans l'empire d'Autriche depuis 1819. Les résultats de la pratique du D*" Fleishmann, dans l'épidémie de Vienne en 1836, furent tels que la prohibition fut levée. Il pouvait difficilement en être autrement, car il sauva les deux tiers de ses malades (il en traita 732 cas), tandis que les praticiens ordinaires perdirent les deux tiers des leurs. Encore à Londres, dans l'épidéme de 1854, les rapports de l'hôpital Homœopathique furent exclus du rapport général présenté au Parlement par le Collège of Physicians. Ce (( compliment » leur fut fait parce qu'ils présentaient une mortalité de 16,4 pour 100 seulement, tandis que dans aucun autre hôpital de Londres elle ne fut au-dessous de 36 pour 100.
En second lieu, vous noterez que les praticiens de notre école ont acquis, dans le traitement du choléra, une confiance dans les moyens dont ils disposent qui est complètement absente de l'esprit de ceux qui suivent l'ancienne pratique. Lebert résume l'expérience de ces derniers en affirmant que le médecin, près du lit du malade, doit péniblement s'avouer ce fait scientifique, que le choléra indien, dans sa forme bien. prononcée, typique et parfaitement développée, tue la moitié de toutes les personnes qu'il attaque, et que des moyens certains et spécifiques de le guérir manquent entièrement. D'autre part (suivant l'expression du D*' Russell), « il règne dans, l'esprit de
ceux qui ont mis la méthode homœopathique à Tépreuve de leur expérience personnelle, une ferme conviction que cette méthode leur fournit certains remèdes qui, appliqués convenablement , arrêtent la maladie à sa première période, et d'autres remèdes qui, quoiqu'ils échouent dans la guérison de tous les cas, réduisent pourtant la mortalité de cette « pestilence » d'une manirère manifeste. »
En troisième lieu vous remarquerez avec satisfaction l'identité substantielle du traitement suivi dans chaque épidémie et dans chaque pays. Hahnemann, avant d'avoir vu un seul cas de la maladie, indiqua le camphre comme son antidote spécifique, suggérant en même temps le Veratrum et le Cuprum comme pouvant aussi être utiles. A ces derniers, l'expérience, plus spécialement en Angleterre, a ajouté Arsenicum ; et avec les quatre médicaments que nous venons de nommer on a pu faire presque tout le traitement homœopathique du choléra. Permettez-moi d'essayer de définir leurs sphères distinctes d'action.
1. En parlant du Camphre dans mes leçons, j'ai avancé que son action physiologique est (selon Trousseau et Pidoux) réfrigérante et sédative, produisant dans ses effets toxiques un état de collapsus avec refroidissement. Il est ainsi parfaitement homœopathique au choléra dans sa période d'invasion ; et le D' Russell dit avec raison qu' « il existe la plus parfaite unanimité chez tous les praticiens homœopathes quant à son efficacité pour guérir le choléra dans sa première période » . Il relate un cas frappant, comme exemple de <( ses effets instantanés et presque magiques ». Il « vit une fois une 'petite fille prendre le choléra. Elle était dans une chambre où se trouvaient plusieurs mauvais cas ; et cette enfant présenta subitement l'aspect étrange et contre nature caractéristique de la maladie, et parut diminuer de grandeur en même temps qu'elle devenait froide et livide. Il lui donna immédiatement cinq ou six gouttes de teinture de Camphre, et au bout de dix minutes l'expression anxieuse de la figure et le froid disparurent ; il survint en place une poussée de
chaleur: et le pouls, qui était devenu très petit, rapide, irrégulier, reprit son chiffre et son volume normaux. Elle se rétablit, mais eut la diarrhée pendant quelques jours. » C'est une question encore discutée de savoir si nous devrions compter sur le Camphre dans les périodes plus avancées de la maladie ; car il n'est en effet pas homœopathique aux crampes, ni à la diarrhée ni aux vomissements. Mais puisque Tétat de cyanose et d'algidité auquel il correspond persiste quand ces autres accidents ont lieu, et constitae le péril réel dans le cas, il n'y a dans nos principes rien qui en contre-indique l'emploi à quelque période que ce soit de l'attaque. J'ai raconté les résultats obtenus de son usage continu parle D'^Rubini, de Naples, dans l'épidémie de 1854-55. Dans une publication récente datée de 1866 (1), il a ajouté son expérience acquise dans rinvasion du fléau qui eut lieu en 1865-66, laquelle expérience fut également satisfaisante ; il n'eut encore cette fois aucun cas de mort quoiqu'il ait eu 123 malades à traiter. U y relate quelques-uns de ces cas, dont la gravité est hors de doute.
2. Veratrum Album arrive de suite après le Camphre pour la certitude de son action dans le choléra, lorsque ce dernier est restreint dans sa propre sphère. De l'avis général, celle-ci est dans les cas marqués par des vomissements et des selles abondantes, avec refroidissement il est vrai, mais sans collapsus mortel ni lividité. Son action physiologique correspond justement à un état semblable; et étant capable de l'améliorer rapidement, il présenta un champ dans lequel le médicament a produit de brillants effets, même à haute dilution.
3. Le Cuprum est, de l'aveu de tout le monde, le meilleur médicament des crampes des cholériques, et aussi des vomissements, quand ceux- ci sont le trait dominant de l'attaque. Sa puissance prophylactique non douteuse contre la maladie, démontrée surtout par l'immunité dont
(1) Statistica dei GoleriH curati colla sola Canfora in Napoli negli annû 1854, 1855, 1865, 3" édition, ampliata. Napoli, 1866.
jouissent les ouvriers qui travaillent ce métal, fait penser qu'il y a une relation encore plus intime entre lui et le processus morbide tout entier. J*ai déjà dit comment dans rorigineHahnemann le conseillait comme étant supérieur même au Veràtrum pour la maladie développée, et comment M. Procter, dans Tépidémie de Liverpool en 1866, « se vit peu à peu compter surtout sur lui dans la période de collapsus, » avec cette impression très forte dans son esprit que là c'est celui de nos médicaments dans lequel il faut avoir le plus de confiance.
4. Ceci, pourtant, n'est pas l'impression générale, le médicament le plus accrédité dans le collapsus étant VArsenicum, Le D' Drysdale et le D' Russell s'accordent à dire que son tour vient quand l'époque pour administrer le Camphre est passée, et lorsque le danger existe moins du fait des évacuations que de la dépression générale des forces vitales., Tessier adhère à ce jugement. J'ai démontré que l'Arsenic est le véritable simile pathologique du processus «holérique, quoique la symptomatologie minutieuse de la maladie et du médicament puisse ne pas concorder complètement. La brûlure àl'épigastre, cependant, dont se plaignent si souvent les malades, devrait conduire ceux qui prescrivent symptomatiquement à y bien penser; et ceux qui attachent plus d'importance au rapport pathologique l'estimeront spécialement pour son pouvoir de causer, et de guérir, cet état des reins qui, dans le choléra, détermine la suppression des urines.
Tout précieux cependant que soient le Cuprum et l'Arsenicum dans le collapsus du choléra, je pense que nous avons besoin pour lui d'un médicament encore plus énergique et efficace; et comme je l'ai suggéré, nous pouvons trouver cela dans V Aconit, Qu'on lise quelques cas d'empoisonnement avec cette plante avec la pensée du cho • léra présente à l'esprit, et on trouvera la ressemblance frappante (1). Nous avons le froid intense, même la langue
(1) Voyez ceux du D' Hempel dans sa Materia Tnedicay et dans sa traduction de Bâhr (II, 622). Dans tous, la ressemblance au choléra est notée par les observateurs.
froide, la cyanose, la difficulté de la respiration, le pouls presque imperceptible, et les crampes. Après la mort, le système artériel se trouve plein et le système veineux est vide. C'est au D' Hempel que Ton devrait rapporter l'honneur d'avoir le premier découvert cette analogie, sur laquelle il appela l'attention il y a à peu près trente ans. Le D' Cramoisy, de Paris, est le seul (à ma connaissance) qui l'a mise à profit dans la pratique ; et ses succès ont été très encourageants pour l'emploi du médicament. Si maintenant par quelques-uns de ces moyens vous avez amené votre malade hors du stade de froid de son accès de fièvre intermittente (je soutiens que c'en est un), il a deux périls devant lui. Le premier est que son urine continuera d'être supprimée, et qu'il s'ensuivra une intoxication urémique. Il a été affirmé que dans ces cas il existe une hyperémie aiguë des reins, analogue à celle de l'hydrôpisie post scarlatinale. Il est évident^ue, théoriquement et pratiquement,' il ne peut y avoir ici de meilleur médicament à employer que l'Arsenic ; et à moins qu'il n'ait déjà été administré largement, vous ferez bien d'y avoir recours. Son action, cependant, a-t-elle déjà été épuisée, nous avons encore à essayer Terebenthina et Cantharis, et aussi Kali bichromicum. Ce dernier a été employé par le D' Drysdale (à la deuxième trituration) dans douze cas dans lesquels l'ischurie persista après l'emploi de l'Arsenic; et dans onze, l'urine reparut. Le second danger vient de la fièvre consécutive, qui affecte en général le type typhoïde. Elle paraît survenir comparativement peu souvent avec le traitement homœopathique, probablement à cause de l'absence des opiacés et des stimulants dans la médication antérieure. Lorsqu'elle paraît, elle doit être traitée au moyen de l'un ou l'autre de nos antipyrétiques, suivant les symptômes. Le docteur Drysdale a trouvé le plus souvent indiqué le Phosphori acidum.
Il me faut dire quelques mots sur d'autres médicaments qui à l'occasion ont comblé des lacunes dans le traitement du choléra.
Acidum hydrocyanicum fut trouvé utile au moins temporairement par le D"^ Russell dans quelques cas où il y avait grande oppression des poumons et du cœur. Le D' Sircar, d'après son expérience indienne, en parle encore plus favorablement : « L'Acide hydrocyanique, » écrit-il, « est utile, de fait, est même le seul remède lorsque, en même temps que le pouls disparaît, la respiration est lente, profonde, pénible, ou difficile et spasmodique, séparée par de longs intervalles, pendant lesquels le malade paraît mort. Si quelque médicament mérite qu'on en parle comme d'un charme, c'est bien lui. Il semble parfois ressusciter un cadavre,
Secale est hautement recommandé, à la fois par Drysdale et Russell, lorsque des selles aqueuses abondantes et sans douleur ont besoin d'un remède pour elles-mêmes ; il semble agir bien conjointementavecTArsenic. M. Procter a trouvé Phosphorus d'une grande utilité lorsqu'un semblable état persiste après la disparition des autres symptômes.
Cicuta a rendu des services dans le hoquet spasmodique ou les éructations qui ont lieu dans le choléra.
Carbo vegetabilù a été très employé par Tessier pour combattre la prostration ultime du choléra, et le D"^ Sircar paraît le regarder comme précieux. Mais j'ai de la peine à distinguer son appropriation à l'état en question ; et l'expérience anglaise est contre son efficacité.
Dans tout ce qui précède on doit comprendre que j'ai parlé du vrai choléra, c'est-à-dire de ces cas où, en plus des vomissements et des selles rizacées, des crampes et de la suppression des urines, il existe un certain degré d'algidité et de cyanose. Mais il est bien connu que le même poison peut produire des formes moin8 graves de la maladie, lesquelles sont appelées diarrhée cholériforme et cholérine. Pour la première, le Camphre est le meilleur remède domestique et de routine, quoique le praticien préférera souvent le Veratrum ou le Croton . (( La cholérine » me semble être le choléra nostras, modifié par l'influence épidémique; car, difiéremment de la
diarrhée cholériforme, elle se montre rarement comme précurseur de la maladie entièrement développée.
Ipecactianha et Phosphori acidum ont été en général ses remèdes favoris.. Mais je vous recommande tout particulièrement /m, avec Veratrum en réserve pour le cas où les symptômes prendraient la forme asiatique.
Quant à ce qui est de la dose dans le choléra, le Cam«phre s'administre toujours en solution primaire, celle saturée du D' Rubini (Esprit de Camphre). L*Aconit, aussi, a été employé par ceux qui le préconisent, à la teinture mère ; mais l'Arsenic, le Veratrum et le Cuprum ont été donnés aux hautes (6 à 30) aussi bien qu'aux basses atténuations, et avec succès dans un cas comme dans l'autre. L'Arsenic a été administré par le D' Drysdale sous la forme d'inhalations d'hydrogène arsénié. On peut trouver les instructions pour la préparation et l'emploi de ce gaz dans le septième volume du British Journal of homœcypathy (p. 559).
J'ai actuellement à parler de la
Je pense qu'il est tout à fait aussi juste de placer cette maladie parmi les maladies générales que paimi celles de la gorge. C'est incontestablement une toxémie spéciale, distincte de la scarlatine, et (je crois) du croup; et son virus est capable de s'introduire dans l'économie par d'autres portes que la gorge, aussi bien que de se manifester dans n'importe quelle partie une fois introduit.
Le traitement de la diphthérie montre bien les conditions nécessaires à Tapplication heureuse de la loi homœopathique. Lorsque le choléra parut pour la première fois en Europe, Hahnemenn (comme je l'ai dit plus haut) fut en état, par ses profondes connaissances en pathogénésie, d'indiquer le Camphre, le Veratrum et le Cuprum comme ses remèdes spécifiques. Nous n'avons fait qu'y ajouter Arsenicum depuis, et presque tous les homœopa-
-TTïnii
DIPHTHÉRIE. 107
thes dans le monde entier traitent le choléra avec ces médicaments et avec un succès comparé pins que satisfaisant. Il en est tout autrement avec lu. diphthérie. Si vous voulez parcourir nos journaux depuis 1858, vous trouverez une variété infinie de médicaments en usage, et aucun d'eux capable de se vanter d'un grand succès. Ce n'a pas été, d'après mon expérience, une de ces malar dies qui donnent beaucoup de satisfactions à celui qui est appelé à la traiter. Néanmoins, parmi la masse flottante de relations qui s'est accumulée actuellement, il semble que l'on aperçoive certains morceaux de terrains fermes sur lesquels nous pouvons prendre pied et nous appuyer pour établir, provisoirement, le meilleur traitement homœopathique de cette maladie. Je pense, aussi, que par un emploi plus simple et plus persistant des médicaments qui sont arrivés à être connus comme adaptés spéciflquement à cette maladie, notre thérapeutique de la diphthérie a été dans ces dernières années progressivement satisfaisante (1).
Pour la littérature homœopathique de la diphthérie je puis vous renvoyer, en outre des nombreux articles écrits sur elle dans les journaux de tous les pays, aux trois monographies américaines des D^' Helmuth, Ludlam et Neidhard. Ma propre expérience dans cette maladie est résumée dans un mémoire intitulé <( An account of flfty cases of diphtheria, » lu devant la Société homœopathi<^ que anglaise en 1870, et publiée dans le vingt-huitième volume du Bn'tish Journal of homœopatky. Le peu que j'ai vu depuis sur ce sujet n'a fait que confirmer les conclusions auxquelles j'étais arrivé alors.
Anciennement la diphthérie se divisait en trois variétés, la simple, la croupale et la maligne. Oertel, dont la monographie sur la maladie en question parue dans la Cyclopxdia de Ziemssen est excellente, entend tout à fait
(1) Le D^^ Œhme nous a donne dernièrement une « Compilation and critical Review » des littératures Allemandes et Américaines sur ce sujet, laquelle est bien faite et très utile pour les recherches*
108 MALADIES fiÊNÉRALES.
la même chose par ses formes catarrhale, croupale et septique. Je parlerai séparément de la thérapeutique de chacune de ces formes.
1. Dans le traitement de la diphthérie simple, dans laquelle l'angine catarrhale est le seul méfait commis par le poison, Belladonna et Phytolacca me paraissent être les seuls médicaments nécessaires.
Belladonna mérite, je pense, un emploi plus étendu que celui qu'on en a encore fait. Elle est précisément homœopathique à l'état pathologique delà gorge tel qu'Oertel le décrit, et à Tétat fébrile général; je commence toujours le traitement avec ce médicament à la première dilution, et j'ai vu sous son influence les symptômes légers disparaître immédiatement, et ceux d'une intensité plus grande, rapidement. Si cependant une amélioration décisive n'est pas résultée de son emploi dans les vingthuit heures, il n'y a aucun avantage à le continuer. Si, de plus (comme cela arrive quelquefois), l'exsudation disparaît d'abord sous l'influence du médicament, mais reparaît ensuite, on doit cesser de le donner.
Phytolacca est une addition d'une valeur réelle, tirée de la flore indigène d'Amérique, à notre stock de remèdes antidiphthéritiques. En écrivant déjà sur ce médicament (1), j'ai essayé d'établir son vrai rang dans le traitement de la maladie. Il est indiqué lorsque l'inflammation locale n'est pas aussi aiguë que dans les cas à Belladonna, mais lorsque la fièvre générale est plus forte, et accompagnée de violentes douleurs dans la tête, le dos et les membres. Dans ces circonstances, il agira d'une manière véritablement spécifique.
2. Le terme <( croupale » fut donné à la seconde variété de diphthérie pour signifier l'invasion du larynx par elle. Oertel, cependant, entend par « croupale » une inflammation plus intense de la gorge que celle qui a lieu dans la forme catarrhale, dont l'exsudation fibrineuse peut envahir et envahit souvent les voies aériennes, mais qui
(1) Hughes. Action des médicaments ou Éléments de Pharmaco^ dynamique f trad. par Guérin-Méneville. Paris, 1874.
DIPHTHERIE.
même sans cela est un état morbide d'une importance très sérieuse. Les médicaments pour cette variété de diphthérie sont Apis, Cantharis, certaines préparations mercurielles, Kali bichromicum etBromum.
A'pis, — Un type plus bas d'inflammation (démontré par une couleur plus pourpre des parties) et un œdème beaucoup plus prononcé sont les premiers signes du passage de la diphthérie de la forme catarrhale à la forme croupale, ou de son apparition primitive; Apis prend ainsi naturellement la place de la Belladonna dans son traitement, et de tous côtés il est venu pendant ces dix dernières années des témoignages en faveur de sa grande efficacité. J'ai moi-même vu des résultats frappants de son emploi, et je puis hautement le recommander.
Cantharis, — La comparaison faite par Bretonneau de la diphthérie avec les effets de la mouche espagnole a conduit naturellement les praticiens homœopathes à l'employer comme un médicament de cette maladie, l'albuminurie faisant entre les deux la ressemblance plus parfaite. C'est à peine si elle répondit à leur attente, quoique les D""* Drysdale, Neidhart et Okie en aient retiré quelques succès, et les D" Ludlam et Laurence Newton en ont parlé favorablement pour la prostration consécutive. Je ne l'ai jamais employé si ce n'est l'année dernière, où je rencontrai successivement deux cas dans lesquels la gorge avait exactement l'apparence d'avoir été lotionnée avec un liquide vésicant, et la douleur en avalant était excessive. Là je compris que Cantharis était indiqué et il me rendit service.
Mercurius. — Il n'était que naturel, au premier regard jeté sur les phénomènes de la diphthérie, de la traiter avec ce métal sous diverses formes. On ne retira cependant aucun bénéfice des préparations ordinaires telles que Mercurius solubilis et corrosivus, non plus que de l'oxyde rouge . Mais ce fut un autre langage lorsque les lodures de mercure arrivèrent en ligne. Dans ce pays, le D"" Black avec le protoiodure, et le D' Madden avec le biiodure, ont obtenu des résultats très encou-
HUGUES. — Thérap. Homœop. 1
rageants; et nos collègues transatlantiques ont suivi leur exemple. C'est avec les plus basses triturations de Tun ou Tautre de ces sels que peut-être la majorité des homœopathes Anglais et Américains traitent la diphthérie. Pour ma part, et comme les D'' Meyhoffer, Drysdale et Neidhart, je n'ai trouvé rien de décisif dans leur action; mais je ne saurais ignorer les résultats obtenus par mes collègues. Pour obtenir Teffét complet des lodures mercuriels les triturations doivent être de préparation récente, et on doit placer les doses à sec sur la langue. La présence d'un engorgement glandulaire notable est nécessairement leur indicationla plus significative.
Une préparation mercurielle encore plus importante a été dernièrement introduite dans le traitement de la diphthérie : c'est le Cyanure. Ce fut le D' Beck, de Monthey-en- Valais, en France, qui découvrit le premier son homœopathicité à la maladie. Il le recommanda au D' Villers, de Saint-Pétersbourg, dont le propre fils était atteint d'une façon désespérée de diphthérie. Le résultat curatif étonnant qui s'ensuivit décida le B"* Villers à faire un usage plus étendu de ce médicament, et il nous dit qu'il a traité, pendant dix ans, près de cent cas sans en perdre un seul, en ne donnant que le Cyanure de mercure. Il commença par la 6* délution, mais il finit par préférer la 30« ; il pense que là où il a échoué, cela fut plutôt à la suite des basses atténuations. Ces résultats (que l'on peut lire dans la compilation du D*^ Oehme) sont très importants, et ce médicament mérite des recherches plus étendues.
Kali bîchromicum. — C'est la présence d'une exsudation fibrineuse qui, ici comme ailleurs, indique ce médicament, et dans les cas où l'épaisseur et la ténacité de la fausse membrane sont des symptômes proéminents, il agit extrêmement bien. Les D»"' Dowling et Josïin, de Nev^r-York (1), en font grand cas lorsque la gorge ellemême est très affectée ; mais sa grande importance lui
(1) Voy. American Observer^ XIII, 234, et United States med. Tnvestigator, IV, 120.
biPHTHERlE. ili
vient de ce qu'il poursuit la maladie dans le nez et le larynx où elle échappe aux autres médicaments. Dans la dlphtliérie nasale, je le trouve spécifique; dans la diphthérie laryngée, il fait tout ce qu'un médicament peut faire, ce qui malheureusement n'est pas beaucoup. Le D*" Lord a obtenu de bons résultats ici en administrant des inhalations d'une faible solution, « toutes les fois que la toux devenait sèche et la respiration sifflante en même temps que la suffocation semblait imminente, n
Le Brome est le seul rival du Kali bichromicum lorsque la diphthérie envahit le larynx. J'ai dit, en écrivant sur ce médicament, combien en général les D'« Ozanam et Meyhoffer, deux excellentes autorités, l'apprécient pour ses propriétés anti diphthéritiques, à tel point qu'avalé ou inhalé il peut être utile aussi dans ce sens. Les expériences faites par le D^'Neidhardavec ce médicament dans la diphthérie laryngée n'ont pas été heureuses et j'en puis dire autant des miennes.
Je regarde comme un conseil très important du médecin nommé en dernier, celui-ci : qu'il est nécessaire d'attaquer le poison dans le sang, tout en combattant ses manifestations locales dangereuses par des médicaments ayant une action spécifique sur les voies aériennes. Il administre d'habitude la première trituration de bichromate de potasse alternée avec le chlorure de chaux, et il a relaté deux exemples dans lesquels ce traitement a bien réussi. De même vous pourriez donner le permanganate de potasse avec le brome.
3. J'ai à vous parler maintenant de la diphthérie maligne ou septique, celle dans laquelle la vie est menacée par l'intoxication du sang. Aucun des médicaments mentionnés jusqu'à présent n'est applicable ici, à moins que ce ne soit le cyanure de mercure. Si nous regardons audelà nous trouvons dans le vieux stock médicamenteux l'acide Muriatique et le Lachesis, et comme antidiphthéritiques nouveaux et spéciaux, le permanganate de potasse et le chlorure de chaux.
Muriatis acidum, ainsi que je l'ai dit 'quand j'ai traité
des médicaments, a en sa faveur beaucoup d'analogies et des témoignages nombreux (1). Je l'ai trouvé d'une efficacité non douteuse dans les degrés moindres de toxémie que nous rencontrons quelquefois.
Lachesis est indiqué lorsqu'il existe une prostration générale tout à fait hors de proportion avec la lésion locale et que les symptômes subjectifs l'emportent sur les objectifs. Les joues sont pâles ou livides ; j'ai cité l'expérience favorable du D"^ Carroll Dunham dans des cas pareils, et la collection du D*" Oehme vous montrera qu'il n'est pas le seul à en avoir.
Mais il nous vint un armamentarium entièrement neuf contre la diphthérie lorsque les antiseptiques commencèrent à être employés, non comme applications locales, mais comme remèdes internes. Le premier fut :
Kalipermanganicum, — J'ai dit comment l'expérimentation héroïque du D"" H. C. Allen sur ce médicament montra son efficacité élective pour la gorge et avec quel succès il l'employa, à doses de 1/12 de grain environ dans les cas malins qu'il eut à traiter par la suite. D'autres praticiens, comme le démontre le D"* Neidhard, ont eu des succès semblables (2). Comme c'est aussi un dissolvant de la fausse membrane, et qu'il en détruit l'odeur, il promet beaucoup en tant que remède pour les formes septiques de la maladie.
Calcarea chlorinata, — Nous devons ce médicament, purement empirique, il est vrai, jusqu'à présent, ail D"" Neidhard. Son ouvrage nous indique comment il fut amené à l'employer. Ses raisons ne me semblent pas très concluantes, mais ses résultats sont tout à fait satisfaisants. Il établit qu' « il a fait un usage presque exclusif
(1) A ceux que j'ai cités dans ma Pharmacodynamique, je puis ajouter celui du D' Neidhard, qui, citant la recommandation qu'en fait le D' Borchers, de Brème, écrit : « Ceci correspond à ma propre expérience, après Cale, chîor. et Kali hichrom. j'ai obtenu des effets plus bienfaisants de Vacide Muriatique dilué que de tout autre médicament.
(2) Voy. aussi le United States jonedical Investigator, II, 18.
DIPHTHÊRIE. 113
de ce médicament dans la diphthérie pendant les cinq années (1) précédentes et dans au moins 300 cas, » et que pendant tout ce temps il n'a eu que deux morts par cette maladie. Il met de cinq à quinze gouttes deLiquor calcis chlorinatsB dans la moitié d'un verre d'eau, et il en donne des cuillerées à thé aussi fréquemment que Turgence des symptômes le demande (2).
Carbolic acid est très recommandé (ainsi que le fait remarquer le D' Oehme) par Davidson et Bàhr (3). Pendant ces deux dernières années ce dernier n'a employé que ce médicament dans plus de vingt-huit cas (tous ayant l'odeur fétide), et il n'en a perdu aucun.
C'est tout ce que j*ai à dire sur la médication spécifique de la diphthérie. Mais j'ai à peine besoin d'ajouter qu'avec elle comme avec le traitement plus grossier de la vieille école les soins généraux du malade sont d'une immense importance. Entre autres choses, j'ai souvent vérifié celle de la recommandation que je tiens du D' Hilbers, le premier, d'enlever le malade de la maison où la maladie a éclaté ; et le D"* Bryce, d'Edimbourg, a dernièrement témoigné en faveur de cette pratique (4). Pour les adultes et les enfants déjà âgés la glace est très utile, mais le froid extrême répugne beaucoup aux jeunes enfants. Quant aux applications locales, j'ai rencontré trois degrés d'opinions. D'abord, je les employais en toute occasion; mais quand je vis tous les cas très mauvais succomber en dépit de ces moyens, et que j'eus observé combien ils ajoutaient aux souffrances des malades, je les ai abandonnées entièrement. Actuellement j'emploie un moyen terme. Dans les cas àBelladone elles sont inutiles. Dans ceux indiquant Phytolacca, un gargarisme avec le
(1) Son livre fut publié en 1867.
(2) Le D' Fontaine, de Bar-sur-Seine, a traité avec succès une épidémie de diphthérie meurtrière, à l'aide de granules de sulfiire de calcium, notre Hepar sulfuris, administrés suivant la méthode dosimétrique du D* Burggraeve.) I. G. M.
(3) (C'est le traitement du D' Declat ) I. b. M.
(4) Voy. Monthly Homœop, Review, XIX, 692.
même médicament est utile lorsque Texsudat est abondant, mais seulement je crois pour le nettoyer plus tôt. Dans la diphthérie laryngée les gargarismes et les badigeonnages de la gorge sont nécessairement futiles ; mais le Brome ou le Kali bichromicum peuvent être adressés à la membrane laryngo-trachéale sous forme d'inhalation ou (mieux) de pulvérisation. La seule valeur incontestable des applications locales me paraît sensible quand les fausses membranes sont très fétides, et spécialement si elles sont en même temps très abondantes. Ici, il est évident que l'économie est infectée secondairement par les productions de la gorge, et il n'est pas douteux qu'un grand soulagement temporaire suit leur enlèvement. Vous pouvez effectuer ce dernier, si vous voulez, par un dissolvant de la membrane, comme l'eau de chaux ou la glycérine; ou vous pouvez suivre l'exemple de Oertel, d'imiter le moyen qu'emploie la nature pour détacher l'exsudat, et provoquer la suppuration au-dessous de lui par l'inhalation fréquente de vapeur chaude. Mais en voyant qu'il n'existe pas de plus puissants dissolvants et désinfectants de l'exsudat diphthéritique que les trois antiseptiques que j'ai nommés plus haut, je recommande que, dans tous les cas où ils sont indiqués comme remèdes constitutionnels, on s'en serve aussi en gargarismes ou sous forme de pulvérisation. Le D*" Oehme est porté à expliquer, par leur action locale, la plus grande partie des bienfaits qu'ils ont produits, car on les a toujours donnés aux atténuations les plus basses.
La paralysie post diphthéritique tend toujours à une guérison spontanée dans un air pur et par un régime généreux. Je pense cependant que le Gelseminum est décidément le médicament qui peut le mieux y aider. Dans un cas de longue durée et progressif de paralysie spinale et d'anesthésie de cette cause, Cocculus, dans les mains du D' Trinks, fut le médicament curatif (1).
(1) Voy. British Jov/rnal of Ilomœopathy, XIX, 312.