LETTRE XVI
Maladies affectant le cerveau (suite).
Ayant terminé actuellement avec les maladies substantielles du cerveau, je dois, avant de passer en revue celles de la moelle épinière, parler de certains phénomènes, approximativement cérébraux,mais d'origine très variée, qui s'offrent souvent à nous pour être traités. Ce sont la Céphalalgie, le Vertige, et les dérangements auxquels le sommeil est sujet.
C'est une des gloires de l'homœopathie d'avoir fait bénéficier du traitement curatif une multitude de petits maux jugés indignes jusque-là de l'attention du praticien. Qui a jamais eu l'idée de communiquer au Journal The Lancet et à ses confrères un cas de Céphalalgie chronique ou récurrente traité avec succès? C'est une des affections dont on se plaint le plus souvent, surtout les femmes ; mais on en est venu à la regarder comme un mal nécessaire, et ni les médecins ni les malades ne la croient curable. C^est tout le contraire avec l'homœopathie. Notre littérature abonde en cas de guérison de Céphalalgies (Le D*" Peters a réuni 169 de ces cas dans son traité sur le sujet); et le rapport de beaucoup de nos médicaments à cette forme de douleur est fixé avec soin. Pour avoir des détails complets, je vous renvoie au Treatise on Headaches par le D"^ Peters, que j'ai cité ; aux admirables mémoires. « On Headaches » par le D'' Black dans le cin-
quième volume du British journal of ffomœopathy; et l'ébauche demi-populaire mais réellement excellente sur ce sujet par le D'' Schuldham intitulée Headaches, their causes and treatment. Je veux essayer pour ma part de vous esquisser le traitement des principales formes de la maladie.
Je n'ai pas besoin de vous parler d'une façon particulière des Céphalalgies toxémiques (syphilitiques, goutteuses, rhumatismales) et sympathiques. Leur traitement doit être celui approprié à l'altération du sang où de l'organe dont elles dépendent. Les trois grands types de céphalalgie que nous avons à étudier sont la nerveuse, la congestive et la gastrique (Sick" Headache).
1. Par(( céphalalgie nerveuse, «j'entends une hyperesthésie du cerveau lui-même ou de quelques-uns des nerfs qui en sortent, dépendant d'un état morbidement excitable de la substance cérébrale. Nous avons deux excellents médicaments pour cette affection, Belladonna et Nuj: vomica. Comme règle, le premier convient mieux aux femmes et aux enfants; le dernier aux hommes. Ils ne soulagent pas seulement au moment même ; mais dans beaucoup de cas leur usage continu finira par amoindrir beaucoup la susceptibilité morbide d'où proviennent les souffrances. Lorsque la douleur prend la forme de « clavus, » Nux vomica est souvent remplacé avec avantage par Ignatia, lorsque le tempérament et la constitution du malade sont en rapport avec ce dernier médicament.
La céphalalgie nerveuse dont j'ai parlé jusqu'ici survient à n'importe quel moment, et n'a aucun caractère typique. Mais il existe une variété importante de cette forme de céphalalgie qui, d'après son siège ordinairement semi-latéral, a été connue sous le nom d'hémicranie (migraine, en français; megrim, en anglais). Elle a la forme du a mal de tête avec vomissements » (sickheadache), lequel est primitivement cérébral, et dans lequel le vomissement n'est que secondaire et sympathique. Cette affection revient périodiquement. Dans ces derniers temps, on y a donné, dans ce pays, beaucoup d'attention ; il existe
un bon résumé de sa littérature récente dans le premier volume du London Médical Record, Parmi les écrivains homœopathes, Clotar MùUer et Trinks (1) ont discouru avec une certaine abondance sur Taffection et ses remèdes, et Bâhr a fait sur le même sujet un article que Ton peut consulter avec avantage.
L'hémicranie est une maladie qui demande à être soigneusement individualisée. Lorsque vous avez choisi le médicament qui paraît en être le simillimum, administrez-le à doses fréquemment répétées pendant Taccès, plus rarement dans l'intervalle, et faites-en un essai complet avant d'en changer. Dans les cas chroniques, on ne devrait pas le faire moins de trois mois. Ne donnez pas un médicament dans l'intervalle et un autre pendant les accès, et surtout, aussi longtemps que vous conservez quelque espoir de guérir votre malade, n'ayez pas recours aux palliatifs, tels que le café, le guarana et le chloral. Il est évident que le traitement de la vieille école dans cette maladie se résume à l'emploi de ces derniers ; quant aux mesures curatives à prendre entre les accès, ses auteurs sont vagues et brefs.
Les médicaments sur lesquels reposera communément votre choix sont ceux-ci ; Belladone, Calcarea, Ignatia, Nux vomica, Sepia, Silicea et Stannûm.
Belladone est, en général, le meilleur médicament que nous puissions prescrire si la céphalalgie est d'origine récente, et se montre chez déjeunes sujets délicats, d'un tempérament nerveux sanguin » et autrement d'une bonne santé habituelle. Les complications vaso-motrices confirment votre choix, et la tendance de la migraine à passer à l'état d'une véritable névralgie (comme l'a démontré le D^ Anstie), confirme encore votre choix. Je pense comme le D' Mûller, que les dilutions moyennes (3.-6.) sont préférables aux plus basses pour remplir le but.
Calcarea rivalise avec Sepia comme remède radical pour les cas chroniques et obstinés. Chez les sujets lym-
(1) Brit Jouim. of Hom., XXÎ, 1, 276.
phatiques, spécialement sous l'influence de la diathèse scrofuleuse, et chez qui (en particulier les mâles) il y a un état malsain des organes reproducteurs, il est indiqué. Les symptômes de l'accès qui l'indiquent sont le froid de la tête et beaucoup d'acidités dans les éructations et les vomissements. L'acétate paraît être la meilleure forme à administrer.
Ignatia est recommandée ici lorsque la douleur revêt la forme de « clou. » Elle est indiquée chez les malades nerveux, hystériques et lorsque des émotions déprimantes ont amené à quelque moment que ce soit les accès ; la face •est pâle pendant ceux-ci (à l'opposé de celle de Belladone ou de Nux vomica) ; des spasmes cloniques l'accompagnent fréquemment et la diarrhée en est souvent la crise finale (1).
NiLx vomica ne saurait manquer de faire quelque chose pour la migraine. Lorsque la constitution bien connue, le tempérament et les conditions caractéristiques de ce médicament existent, et lorsque des écarta de régime déterminent rapidement les accès. Mais ni elle, ni l'Ignatia n'ont obtenu le premier rang parmi ces i^emèdes de nos auteurs.
Sepia possède en sa faveur les témoignages les plus hauts et les plus unanimes comme étant un médicament radical pour cette affection. Elle a sa sphère dans les cas chroniques, survenant surtout chez les femmes dont la fonction sexuelle est désordonnée, ayant beaucoup de leucorrhée, et sujettes aux affections hépathiques et aux congestions abdominales ; un teint coloré, tendant au jaune, l'indique, comme aussi la soi-disant « sueur hystérique » dans les plantes des pieds et les aisselles..
Silicea n'est [préconisé que par Bâhr, mais ses indications sont précises. Ce sont : «afflux du sang à la tête, grande sensibilité du cuir chevelu, chute des cheveux.
(1) Voyez un bon mémoire sur « the Ignatia Headache », par le D' Shuldham, dans le 15« volume du Monthly Homœopathio Review. Dans son traité, son étude du sujet est moins détaiUée.
beaucoup de transpiration à la tête. » A ces caractères, je voudrais ajouter une douleur remontant de la nuque dans la tête.
Stannum n*est mentionné par aucun des trois auteurs que j*ai cités, mais c'est un de mes médicaments favoris. Le caractère crescendo, decrescendo de ses douleurs dirige d'abord mon attention vers lui dans la migraine, dans laquelle ce trait est souvent fort marqué. Son action n'est pas si profonde que celle de Calcarea et de Sepia. Mais, après ces derniers, je suis disposé à réclamer le plus haut rang pour lui.
D'autres médicaments peuvent être consultés, tels que Arsenicum (Shuldham), Ipécacuanha (Mùller), Mercurius corrosivus (Trinks), Sanguinaria (Hering et Jousset\ Verbascum (Millier), Veratrum (Jousset), et Zincum sulfuricum (Gr. Clifton) (1) ; peut-être aussi Colocynthis et Spigelia.
Mais je pense que la migraine mérite une étude entièrement nouvelle quant aux médicaments qui lui conviennent, à la lumière des recherches récentes sur sa symptomatologie et son histoire clinique. Le D'Liveing, dans un excellent traité qu'il a écrit sur elle (2), démontre que c'est une «névrose» vraie et indépendante, analogue à Tépilepsie, à l'asthme et à l'angine de poitrine, que, comme ces dernières, elle est héréditaire', paroxistique, presque périodique, violente en proportion de la longueur de l'intervalle qui sépare une attaque de l'autre, et pouvant alterner avec d'autres formes d'affections nerveuses. Il la trouve a passant de la plus simple douleur hémicranienne à la demi-vision passagère, ou au vertige à stomaco laeso, jusqu'aux cas présentant un assemblage complet de phénomènes et un degré étendu de troubles sensitifs. » Dans la forme complètement développée, l'enchaînement des symptômes est : premièrement, les troubles de la vision, ensuite la dysœsthésie des autres
(1) Voy. British Journ. ofHom., XXIV, 108.
(2) On Megrimetc, 1873.