MAIS DEL
à l'esprit de Jésus-Christ et de l'Évangile. Jésus-Christ et le monde se condamnent, se réprouvent réciproquement. Jésus-Christ, dans sa prière pour ses élus, déclare qu'il ne prie pas pour le monde ; il annonce à ses Apôtres, et, dans leur personne, à tous les chrétiens, que le monde les haïra, les persécutera, comme il l'a haï et persécuté lui-même. Il veut qu'à leur tour ils fassent une guerre continuelle au monde.
Dans les premiers siècles de l'Église, où presque tous les chrétiens étaient des saints, et le reste des hommes plongés dans l'idolâtrie, il était aisé de faire le discernement du monde, et de. connaître ceux qu'on pouvait fréquenter et ceux qu'on devait éviter. Le monde, ouvertement déchaîné alors contre Jésus-Christ, se distinguait à des marques non équivoques. Depuis que des nations entières ont embrassé l'Evangile, et que le relâchement s'est introduit parmi les chrétiens, il s'est formé peu à peu au milieu d'eux un monde où régnent tous les vices de l'idolâtrie, un monde avide d'honneurs, de plaisirs, de richesses, un monde dont les maximes combattent directemen^t les maximes de Jésus-Christ. Mais, comme ce monde professe extérieurement le christianisme, le discernement en est devenu plus difficile. Le commerce en est devenu aussi plus dangereux, parce qu'il déguise sa mauvaise doctrine avec plus d'adresse, qu'il la sème avec plus de ménagement, qu'il met en usage toute sa subtilité pour la concilier avec la doctrine chrétienne, et que, dans ce dessein, il affaiblit, il adoucit tant qu'il peut la sainte rigueur de l'Evangile; et, d'un autre côté, il cache avec soin tout le venin de sa morale. De là un danger de séduction d'autant plus grand qu'on ne l'aperçoit pas, et qu'on n'est pas en
garde contre lui ; de là un certain esprit de composition et d'accommodement, par lequel on tâche d'accorder la sévérité chrétienne avec les maximes du siècle sur l'ambition, sur la cupidité, sur la jouissance des plaisirs : accord impossible, tempéraments qui aboutissent à flatter la nature, à altérer la sainteté chrétienne, et à former de fausses consciences. On ne saurait croire jusqu'où va ce désordre, même parmi les personnes qui se piquent de piété et de dévotion : désordre en un sens plus difficile à corriger que celui qui résulte d'une conduite ouvertement mondaine et criminelle, parce qu'on n'en veut pas convenir et qu'on se fait illusion sur ce point.
Si l'on veut vivre ici-bas sans participer à la corruption du siècle, il n'y a qu'un parti à prendre, qui est de rompre absolument avec le monde par le cœur, et d'entrer dans les sentiments de saint Paul qui disait : Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde. Oh ! les belles paroles ! et que le sens qu'elles renferment est profond ! La croix était autrefois le supplice le plus infâme, le supplice des esclaves. Lors donc que l'Apôtre dit que le monde est crucifié pour lui, c'est comme s'il disait : J'ai pour le monde le même mépris, la même aversion, la même horreur que pour un vil esclave mis en croix pour ses crimes : je ne puis en soutenir la vue, il est pour moi un objet de malédiction, avec lequel toute liaison, tout commerce, tout rapport me sont interdits.
Il n'y a rien d'outré, rien que de juste et de légitime dans ce sentiment de saint Paul, qui doit être celui de tout chrétien ; et la raison en est évidente : le monde a crucifié Jésus-Christ, après l'avoir calomnié, insulté.
lis MANUEL
outragé ; il le crucifie encore tous les jours : il est donc juste que le monde, A son tour, soit crucifié pour le disciple de Jésus-Christ; il est juste que le disciple ait en horreur l'ennemi capital de son maître, de son Sauveur, de son Dieu. Aussi le renoncement au mènde est-il une <les promesses les plus solennelles du baptême, une condition essentielle sans laquelle l'Église ne nous eût pas admis parmi ses enfants. Pense-t-on à cette promesse? Pense-t-on aux obligations qu'elle renferme? Examine-t-on jusqu'où doit aller ce renoncement? Le renoncement du chrétien à l'égard du monde doit aller aussi loin que le renoncement du monde à l'égard de Jésus-Christ. Cette règle est claire, et l'on ne saurait se tromper à cette mesure. Il n'y a plus qu'à faire l'application, et à la faire dans toute son étendue. Le monde a son évangile; il n'y a qu'à le prendre d'une main et l'Évangile de Jésus-Christ de l'autre ; il n'y a qu'à comparer sur les mêmes objets leur doctrine et leurs exemples ; il n'y a qu'à opposer Jésus-Christ en croix, dans la souffrance, dans l'opprobre, dans la nudité, au monde entouré et enivré d'honneurs, de richesses et de plaisirs et se dire à soi-même : A qui suis-je ? à qui veux-je être ? Voilà deux ennemis irréconciliables qui se font la plus cruelle guerre, Pour qui veux-je me déclarer? Il m'est impossible d'être neutre ou de prendre parti pour tous les deux. Si je choisis Jésus-Christ et sa croix, le monde me réprouve; si je m'attache au monde et à ses pompes, Jésus-Christ me rejette et me condamne: y a-t-il à balancer? Est-on chrétien si l'on hésite un instant? Mais si l'on s'est rangé une fois sous l'étendard de la croix, n'esl-il pas évident que le monde devient, dès ce moment, un ennemi avec lequel il ne
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faut plus faire ni paix ni trêve? Que cela va loin, encore une fois 1 et que les chrétiens seraient saints s'ils étaient bien pénétrés de la grandeur de leurs engagements!
Il ne suffit pas que le monde soit crucifié poumons^ il faut consentir encore à être nous-mêmes crucifiés pour le monde, c'est-à-dire que le monde nous crucifie comme il a crucifié Jésus-Christ, qu'il nous fasse la même guerre qu'il a faite à Jésus-Christ; qu'il nous poursuive, qu'il nous calomnie, qu'il nous outrage avec la même fureur; qu'il nous ravisse [enfin les biens, l'honneur, la vie même. Et non-seulement il faut consentir à tous ces sacrifices plutôt que de renoncer à la sainteté chrétienne, mais il faut s'en faire un sujet de joie et de triomphe» Il faut que le disciple se glorifie d'être traité comme son maître : S'ils m'ont persécuté, disait Jésus-Christ à se» Apôtres, ils vous persécuteront aussi : la chose est immanquable. Le monde ne serait pas ce qu'il est, ou les chrétiens ne seraient pas ce qu'ils doivent être s'ils échappaient à la persécution du monde.
Nous cherchons souvent à nous rassurer sur notre état; nous voudrions savoir si nous sommes agréables à Dieu, si Jésus-Christ nous reconnaît pour les sieus. Voici un moyen bien propre à nous éclairer et à fixer toutes nos inquiétudes : voyons si le monde nous estime, nous considère, s'il parle bien de nous, s'il nous recherche. Si cela est, nous ne sommes point à Jésus-Christ. Au contraire, s'il nous censure, s'il nous raille, s'il nous calomnie, s'il nous fuit, s'il nous méprise et nous hait; oh! le grand motif de consolation, oh ! la grande raison de croire que nous appartenons à Jésus-Christ!
Voyous donc une bonne fuis devant Dieu ce que le monde est par rapport à nous, et ce que nous sommes
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par rapport au monde. Sondons nos dispositions intérieures, étudions les sentiments les plus profonds de notre cœur : nous y trouverons sûrement de quoi nous humilier et nous confondre ; nous trouverons que les maximes du monde ont laissé de profondes traces dans notre esprit ; et qu'en bien des rencontres délicates nos jugements se rapprochent encore des siens; nous trouverons que nous sommes jaloux de son estime, et que nous redoutons ses mépris; que nous sommes bien aises de cultiver et d'entretenir certaines liaisons, et que nous verrions avec peine qu'on se retirât de nous; que nous avons, en plusieurs occasions, des ménagements, des égards, des respects humains qui nous gênent, nous resserrent et nous tiennent dans une espèce de contrainte et de dissimulation. Nous trouverons, en un mot, que nous ne sommes pas assez déclarés pour Jésus-Christ et contre le monde.
Mais ne nous décourageons pas : triompher pleinement du monde, le braver, le mépriser, trouver bon qu'à son tour il nous brave et nous méprise, n'est pas l'ouvrage d'un moment. Exerçons-nous dans les petites occasions qui se présentent : si Dieu nous aime, il ne nous en laissera jamais manquer; et par les petites victoires préparons-nous aux grands combats, iîappelons-nous, au besoin, ces paroles de Jésus-Christ : Ayez confiance^ j'ai vaincu le monde. Prions-le qu'il nous aide à le vaincre, ou plutôt qu'il le vainque lui-même en nous, et qu'il détruise dans notre cœur le règne du monde, pour y établir le sieu.
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Digfnité de l'homme.
Lia dignité de l'homme est toute comprise dans cette maxime : Tout ce qui n'est pas Dieu est indigne de V homme. Il ne faudrait que cette maxime bien approfondie pour retirer du vice les pécheurs, et pour élever les bons à la plus haute perfection. Nous croyons que, pour convertir les âmes ou pour les porter à la plus sublime vertu, il n'est pas besoin d'une multitude de considérations : il n'en faut qu'une seule, pourvu qu'on la médite, qu'on s'en pénètre, qu'on l'applique à sa conduite, et qu'on la suive en pratique jusque dans les dernières conséquences. Telle est la maxime que je propose ici. Convainquons-nous de sa vérité, et prenons ensuite le parti de la pratiquer avec la plus grande fidélité.
Tout ce qui n'est pas Dieu est indigne de l'homme, indigne d'occuper son esprit, indigne d'occuper son cœur, indigne d'être le motif ou l'objet principal de ses actions. Pouvons-nous en douter, pour peu que nous réfléchissions sur ce que nous sommes, sur l'intention que Dieu a eue en nous créant et en nous rachetant, sur ce que les autres créatures, soit qu'elles nous soient supérieures, égales ou inférieures, sont par rapport à nous? Pouvons-nous en douter si nous considérons que notre esprit est fait pour connaître Dieu, notre cœur pour l'aimer; que notre destination est de le posséder éternellement, et que la vie présente ne nous est donnée que pour mériter ce bonheur? Pouvons-nous en douter si nous jetons les yeux sur les biens d'ici- bas; et si nous les comparons avec la nature de notre âme, la grandeur
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de ses idées et l'immensité de ses désirs? Ces biens sont ou corporels, et n'ont par conséquent aucune proportion avec une substance spirituelle, ou fondés uniquement sur l'opinion des hommes, et par conséquent sont faux et illusoires. Ils sont d'ailleurs bornés en euxmêmes, fragiles, passagers, périssables. Pouvons-nous en douter si nous consultons notre cœur, et si nous faisons attention que, tant qu'il se fixe aux objets créés, il n'est heureux qu'en espérance, en idée, et jamais en réalité ; toujours avide, toujours inquiet, toujours tourmenté par la crainte ou par le désir : au lieu qu'il commence à être en repos et en paix du moment qu'il s'est donné à Dieu, et qu'il sent que nul homme, nul événement ne peut lui ravir sa paix, à moins que lui-même n'y consente ?
Si toutes ces raisons concourent à nous prouver la vérité de cette maxime, il n'est plus question que d'en faire la règle de notre vie, et d'en tirer toutes les conséquences. Car de la croire vraie et de n'en faire aucun usage dans sa conduite, de la violer même en toute rencontre, c'est agir en insensé, c'est prononcer sa propre condamnation.
Tout ce qui n'est pas Dieu est indigne de moi, dois-je me dire à moi-même : je ne dois donc accorder mon estime, je ne dois donc attacher mon affection à rien de ce qui passe avec le temps, c'est-à-dire à aucune chose créée, sans exception : première conséquence qui doit régler mon esprit et mon cœur dans l'usage des choses de la vie. Toutes ces choses sont passagères, elles se dissipent comme l'ombre ; et il n'y a que ce qui est éternel qui soit digne de moi. Dieu m'a assujetti à user de ces choses pour un temps; mais il ne veut pas que j'en fasse cas; il
DES AMES INTÉRIEUUES. 1S»-
ne veut pas que j'y mette mon bonheur : il en a fait un^ moyen d'épreuve pour juger de mon amour et de ma fidélité, il me punira ou me récompensera suivant l'usage que j'en aurai fait.
Que dois-je donc penser de toutes les choses dont le» hommes s'enorgueillissent, et pour lesquelles ils se passionnent? Quel jugement dois-je porter de l'avantage de la naissance, du rang que j'occupe dans le monde de la considération dont j'y jouis, des honneurs qu'on m'y rend? Tout cela est-il digne de moi? Tout cela raérite-t-il de ma part la moindre attention, le moindre regard? Ai-je raison, pour ce sujet, de me préférer à quelque autre homme que ce soit ?
Quel jugement dois-je porter des avantages de l'esprit et de ceux du corps? Qu'est-ce encore que toutes cesmisères dont on tire tant de vanité ? Que m'importe d'avoir un peu plus ou un peu moins d'esprit, un peu plus ou un peu moins de talents ou de connaissances, un peu plus ou un peu moins de beauté? Tout cela me relèvet-il aux yeux de Dieu? Tout cela doit-il me relever âmes propres yeux? Dois-je m'affliger si j'en suis mal partagé? Si j'ai quelque supériorité sur les autres, dois-je m'en estimer davantage? Que ces avantages naturels sont audessous de moi, et que je me rends petit quand je m'en fais un litre pour m'exhausser !
Et les biens de la fortune, qui me procurent les plaisirs et les commodités de la vie, sont-ils dignes de moiT Tout ce qui va eu ce genre au delà du nécessaire méritet-il mes désirs, mes empressements ? Les richesses, après tout, n'ont pour objet que le corps et le bienêtre du corps; n'est-ce pas me ravaler jusqu'à la condition des animaux, que de faire de mon corps moD
MiNUKL DES ^MES INT. •
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dieu, mon idole, et de donner tous mes soins à une masse de chair qui sert de cachot à mon âme?
Mais la santé, mais la vie elle-même, envisagée par rapport au temps, est-ce un bien digne de moi? Et dois-je si fort m'inquiéter pour la conserver? Dois-je avoir tant d'appréhension de la perdre? Si cette vie ne se rapporte point à Dieu, si elle n'est pas employée tout entière à son service, est-ce un bien? n'est-ce pas plutôt un mal, et un grand mal pour moi, puisque les années ne font que multiplier mes peines et mes péchés?
L'honneur, du moins, la réputation, l'estime des hommes, ne sont-ils pas un bien qui mérite nos empressements? Ne doit-on pas craindre tout ce qui peut nous faire perdre cette estime, et rechercher tout ce qui peut nous la procurer? Je conviens qu'il faut vivre d'une manière qui ne donne aucune prise à la médisance, mais en vue de Dieu, et non pas en vue des hommes. Si la conscience ne nous reproche rien, pourquoi nous alarmer, nous chagriner, nous tourmenter des faux jugements et des vains discours des hommes? Leurs jugements et leurs discours sont-ils la règle du vrai? Est-ce là-dessus que Dieu nous jugera? Et si j'ai pour moi Dieu et ma conscience, quel autre suffrage ai-je à désirer? Mais je passe pour ce que je ne suis pas ; je ne puis me montrer nulle part ; on répand, on publie de xnoi des choses qui me couvrent de honte, de mépris ou de ridicule. A parler humainement, c'est un mal sans doute, et même le plus grand ma! de la vie. Mais est-ce un mal dans les idées de la religion? Est-ce un mal dans les vues de Dieu, si vous faites le sacrifice de votre réputation? N'est-ce pas un bien et un trèsgrand bien, si votre vertu, votre piété , sont l'occasion
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des censures, des mépris et des railleries du monde T Quand les choses iraient jusqu'à la persécution, jusqu'à la mort et aux supplices les plus infâmes, Jésus- Christ, la vérité éternelle, prononce que vous êtes bienheureux; et il a choisi pour lui-même ce genre de bonheur.
Si Dieu seul est digne de moi, ce que Dieu aime et estime est uniquement ce qui mérite mon estime et mon amour. Or, qu'est-ce que Dieu estime? Précisément tout ce que le monde méprise ; et réciproquement tout ce gui est grand, éievé, honorable, aux yeux des hommes, est une abomination devant Dieu : ce sont les propres paroles de l'Évangile. La raison de cette différence est que Dieu envisage les choses par rapport à lui, à sa gloire et à ses desseins éternels sur nous, au lieu que les hommes les regardent par rapport à eux et à la vie présente. Laquelle de ces deux règles dois-je suivre dans mes jugements ? Qu'est-ce que Dieu aime ? Précisément tout ce que le monde abhorre. Dieu aime la pauvreté, les croix, les humiliations, les souffrances, tout ce qui nous détache des biens présents, et porte nos pensées et nos désirs vers les biens à venir. Le monde, au contraire, aime tout ce qui l'attache à la terre, tout ce qui lui fait perdre la vue et le désir da ciel. Qui des deux juge mieux de la grandeur et de la dignité de l'homme? qui juge mieux de son bonheur et de ce qui en doit être l'objet ?
Que faut-il donc pour faire de nous des saints ? Une seule chose : appliquer continuellement à notre conduite et à nos aclions cette maxime : Tout ce qui n'est pas Dieu, tout ce qui n'est pas infini, éternel, immense comme lui, n'est pas digne de moi. Je suis fait pour
Dieu seul. Je ne dois aimer,estimer, rechercher que ce qui m'approche de Dieu, ce qui m'en procure ici-bas la jouissance par la foi, et ce qui m'en assurera un jour la possession éternelle. Je dois mépriser, haïr, éviter tout ce qui m'éloigne de lui, tout ce qui le chasse de mon âme, tout ce qui m'expose à le perdre éternellement. Et où trouverai-je le juste et l'infaillible discernement de ces objets ? Dans l'Évangile, dans la doctrine et les exemples de Jésus-Christ. Dieu s'est fait homme, il a conversé parmi les hommes, pour nous apprendre quelle est notre dignité, notre véritable grandeur. Ce n'est que dans l'Évangile que l'homme est grand, parce qu'on y voit son rapport intime avec Dieu. Partout ailleurs, même dans les écrits des plus sublimes philosophes, il est petit, parce qu'on n'y voit pas que Dieu seul est son objet, son centre et sa fin.
0 mon Dieu 1 pénétrez-moi de cette vérité qui fait de moi un être si noble et si élevé à vos yeux : pénétrezmoi de l'idée de ma dignité. Ne souffrez pas que je me rabaisse et me ravale à rien de ce qui est moindre que vous. Soyez désormais le seul objet de mes pensées et de mes affections; que je rapporte tout à vous; que les leçons, que les exemples de Jésus-Christ soient l'unique règle de ma conduite; et que je foule aux pieds toutes les créatures, mon orgueil et mon amour-propre, pour m'élever par la mort à toutes choses et à moi-même, jusqu'à vous qui êtes mon principe et ma fin, et l'unique source de mon bonheur. Aiuoi soit-il.
DES IMES INTERIEDKES. t$T
Du cœur humain.
Le cœur humain est impénétrable J qui le connaîtra?
JÉRÉUIB.
Dfeir le cœur humain il faut entendre ce fonds de mai Ugnité, de perversité, d'amour-propre qui est en nous, et qui répand son venin sur toutes nos actions, même les meilleures ; car il n'est presque pas une action que l'amour-propre ne souille, et dont il ne diminue la bonté.
Ce fonds pervers et corrompu est une suite du péché originel, qui a faussé la droiture primitive de notre cœur, et qui a concentré en nous-mêmes nos affections, dont la tendance naturelle devait être vers Dieu. Si nous y prenons garde, nous aimoHS tout par rapport à nous, nous jugeons de tout selon notre propre esprit, et relativement à nos intérêts; au lieu que l'ordre demande que nous aimions tout, et que nous nous aimions nousmêmes par rapport à Dieu, et que nous jugions de tout selon l'esprit de Dieu, et conformément aux intérêts de Dieu. Ce renversement de l'ordre est la source de nés vices, soit ceux de l'esprit, soit ceux du cœur; il est le principe de nos péchés et la cause unique de notre perte éternelle.
Pour peu qu'on étudie les enfants, on voit en eux les premières semences de ce désordre et le germe de toutes les passions. C© germe se développe de jour en jour, et il a déjà 'ait bien du progrès avant que la raison et la religion puissent y apporter du remède. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que le propre de ce désordre est de oous aveugler sur nous-mêmes ; nous voyons très-bien les défauts des autres, mais nous ne voyons pas les
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nôtres : nous nous fâchons contre ceux qui nous les fon« apercevoir^, nous n'en voulons pas convenir; et la principale peine que nous causent les fautes qui nous arrivent est un dépit secret de l'orgueil, irrité de l'aveu qu'il est forcé de s'en faire à lui-môme. Toute notre application va à déguiser notre propre cœur à nous-mêmes et aux autres. Nous n'y réussissons pas toujours pour les autres, qui ont intérêt à nous connaître, mais nous n'y réussissons que trop malheureusement pour nousmêmes ; et la connaissance de soi, qui de toutes est la plus nécessaire, est la plus rare et celle qu'on cherche le moins à se procurer. On vit et l'on meurt sans s'être connu, sans avoir rien fait pour se connaître, et presque toujours après avoir travaillé toute sa vie à se rendre méconnaissable à soi-même. Quel mécompte lorsqu'il faudra paraître devant le Dieu de vérité, et se voir enfin tel que l'on est ! Il est trop tard alors : il n'y a plus de ressource. On se connaît, mais pour son malheur et son désespoir élernel.
Il faut donc s'appliquer, dès cette vie, à se bien connaître, à se rendre justice à soi-même; et, avant tout, il faut s'appliquer à se bien pénétrer, non-seulement de l'importance, mais de la nécessité de cette connaissance, et en même temps de son extrême difficulté. Mais comment s'y prendre, puisque, dès l'enfance, nous sommes plongés à cet égard dans de profondes ténèbres qui n'ont fait qu'augmenter avec l'âge ? Il faut recourir à celui qui seul nous connaît parfaitement, qui sonde le» plus secrets replis de nos cœurs, qui a compté et suivi tous nos pas. Il faut implorer la lumière de sa grâce, et, à la faveur de cette lumière, étudier sans cesse toutes noa démarches et les motifs secrets qui nous font agir,'* no»
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penchants, nos affections, nos passions, celles surtouî qui sont les plus délicates et les plus spirituelles. Il faut être inexorable à se condamner en toutes les choses où l'on se reconnaît coupable, et ne chercher jamais à s'excuser à ses propres yeux ni à ceux d'autrui.
Lorsqu'on est dans cette disposition de droiture et de sincérité, lorsqu'on reconnaît humblement devant Dieu son aveuglement sur soi-même, il nous éclaire infailliblement; et si nous savons bien user de ce premier rayon de lumière, nous verrons clair de plus en plus chaque jour dans notre cœur ; nous démêlerons jusqu'à nos défauts les plus imperceptibles ; les plus subtiles ruses de l'amour-propre n'échapperont pas à notre vue; et, aidés du secours divin, nous poursuivrons sans relâche cet ennemi jusqu'à ce que nous l'ayons enfin banni de notre cœur.
Au reste. Dieu, qui est infiniment sage, ne nous donne que par dégrés la connaissance de nous-mêmes ; il ne nous montre pas à la fois toutes nos misères ; cette vue nous désespérerait, et nous n'aurions pas la force de la porter , mais il nous découvre d'abord ce qu'il y a de plus grossier ; et, à mesure que nous nous corrigeons, il nous fait voir des défauts plus subtils et plus délicats; il en vient enfin jusqu'aux moindres atomes. Cela dure toute la vie ; trop heureux encore si nous parvenons avant la mort à la pleine connaissance et à l'entière guérison de nos maux ! Celte grâce ne s'accorde qu'aux âmes les plus saintes, les plus fidèles, les plus généreuses à ne se rien pardonner.
Le point capital est donc de marcher toujours à la faveur de la lumière divine ; d'être bien convaincu que, pour peu qu'on s'en écarte, on s'égarera ; de se défie:^
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de son propre esprit, de son propre jugement, de ses réflexions, et de se conduire en tout par l'esprit de Dieu; d'attendre son jugement, et de tenir le nôtre suspendu jusqu'à ce qu'il l'applique et le dirige. Oh ! que cette pratique est rare, et qu'elle demande une grande fidélité à mourir à soi-même ! Mais aussi que d'erreurs on «vite, que de fautes on s'épargne, que de progrès on fait dans la perfection !
Que d'erreurs on évite ! Il est certain que tous les jugements que nous portons de nous-mêmes sur les cho- •ses de Dieu sont fautifs ; que nous nous trompons en ce qui regarde la nature de la sainteté et les moyens d'y parvenir; que nous sommes incapables de prononcer sur nos actions, sur nos motifs, sur nos dispositions, ainsi que sur les actions et les dispositions du prochain ; qu'en lui comme en nous, nous condamnons ou nous approuvons mal à propos, à la légère et sans connaissance de cause. Et comme nos jugements par rapport à -ces objets sont les principes de notre conduite, dans •quels écarts ne se précipite-t-on pas lorsqu'on prend pour guide son propre esprit I On se fait des idées de •sainteté à sa manière ; on s'en entête, et l'on ne veut iplus rien écouter. On se juge, ou juge les autres selon ces idées, et l'on donne dans des travers dont on est le ■seul à ne se pas apercevoir.
Que de fautes on s'épargne ! Toutes nos fautes viennent de ce qu'on quitte l'esprit de Dieu pour suivre son propre esprit. On n'y prend pas assez garde au commencement; on ne se délie pas assez de soi-même, on ne consulte pas toujours Dieu avec humilité ; on s'appuie sur son propre esprit, il prend insensiblement la place de l'esprit de Dieu ; on ne s'en aperçoit pas ; on en
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vient jusqu'à se séduire et tomber dans l'illusion ; on croit suivre la lumière divine, et l'on suit son imaginalion, ses passions; l'aveuglement augmente chaque jour; les plus sages conseils ne sauraient nous ramener; on n'est plus même en état de les entendre. Je ne crains pas de le dire : avec les meilleures vues du monde, avec les intentions les plus droites, on se trouve sans cesse exposé à commettre des fautes considérables, si l'on n'est véritablement intérieur, et toujours attentif à ne point se laisser surprendre par l'amour-propre.
Il n'y a qu'un seul moyen d'avancer : c'est de ne jamais se conduire par soi-même, de prendre toujours Dieu pour guide, de se renoncer en tout, de mourir en tout au jugement propre, à la volonté propre. Quelque chemin qu'on ait lait, du moment qu'on se reprend, on recule. Plus on avance, plus la lumière divine devient nécessaire; et si le plus grand saint qui soit sur la terre se croyait un seul instant en état de se guider lui-même, à cet instant il serait dans le plus grand danger de se perdre.
Puisqu'il nous est donc impossible de connaître notre propre cœur; puisque l'amour-propre peut toujours nous séduire et nous aveugler; puisque l'orgueil, principe de tout péché, est d'autant plus à craindre que nous sommes plus avancés dans les voies de Dieu, ne comptons jamais sur nous-mêmes ; tenons-nous toujours sous la main de Dieu ; prions-le de nous éclairer sans cesse. La vraie connaissance de nous-mêmes consiste à croire que, quelque élevés que nous soyons dans iu |)erfeclion, nous sommes toujours incapables par nous-mêmes de bien penser, de bien juger, de bien agir, et capables, au contraire, de tomber dans les plus grands péchés et
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de nous perdre sans ressource si nous nous détournons de Dieu le moins du monde. Quiconque se connaît de la sorte et se conduit en conséquence ne s'égarera pas. Or, pour se connaître et se conduire ainsi, il faut être intérieur, abandonné au recueillement, à l'oraison, à l'exercice de la présence de Dieu.
Des tentations.
Parce que vous étiez agréable à Dieu, il a fallu que la tentation vous éprouvât. {^L'ange Raphaël à Tobie.)
Ceux qui s'adonnent à la vie spirituelle n'ont pas de peine à se persuader qu'ils sont agréables à Dieu, lorsqu'il leur fait sentir les douceurs de sa présence et qu'il les comble de caresses, lorsqu'ils jouissent d'une paix que rien ne trouble, et qu'ils n'éprouvent rien de fâcheux ni de la part du démon ni de la part des hommes. Mais quand Dieu leur relire ses consolations, quand il permet que le démon les tente et que les hommes mettent leur vertu à l'épreuve, si l'on venait leur dire que cela est une marque certaine qu'ils sont agréables à Dieu, il ne serait pas aisé de le leur persuader : au contraire, ils croient que Dieu les a délaissés, qu'ils ne lui plaisent plus comme autrefois, et ils cherchent avec inquiétude dans leur conduite ce qui a pu donner à Dieu sujet de les traiter avec tant de rigueur.
Cependant voici un ange qui révèle à Tobie que, parce qu'il était agréable à Dieu, il a été nécessaire que la tentation l'éprouvât. Remarquons cette liaison : Dieu, le démon, les hommes, vous exercent. Quelle est la cause et
la cause nécessaire de ce traitement? C'est que vous étiez agréables à Dieu. Les tentations sont donc la récompense de votre fidélité précédente; et Dieu les veut ou les permet pour nous rendre encore plus agréables à ses yeux, par conséquent encore plus saints et plus parfaits. Toutes les pages de l'Ancien Testament et du Nouveau contiennent des preuves et des exemples de cette vérité. El c'est sans contredit le plus puissant motif de consolation que les serviteurs de Dieu puissent avoir dans leurs peines.
Ainsi, quand ils commencent à se donner à Dieu, la première chose à laquelle ils doivent s'attendre infailliblement, c'est que, s'ils le servent de tout cœur, s'ils sont fidèles à ses grâces, s'ils ne négligent rien pour se rendre agréables à ses yeux, il les éprouvera par différents genres d'affliction, il permettra au démon de les tenter, il leur procurera des humiliations et des persécutions; et ils doivent s'y préparer par l'abandon à la volonté de Dieu. Mais si, après plusieurs années passées dans son service, leur paix intérieure n'était traversée par aucune espèce d'épreuve ; si le démon, si les hommes les laissaient tranquilles, ce serait alors qu'ils devraient sedéiier de leur vertu, et croire qu'ils ne sont pas aussi agréables à Dieu qu'ils le pensent.
Il est donc nécessaire que la tentation éprouve les vrais serviteurs de Dieu. Qu'est-ce à dire, éprouver? C'est-àdire premièrement qu'elle mette au jour la vérité, la solidité de leur vertu. Car qu'est-ce qu'une vertu qui n'a pas été exercée? C'est une vertu faible, une vertu douteuse sur laquelle on ne peut faire aucun fond. En coùlet-il beaucoup pour marcher, lorsque Dieu nous porte? pour fairfe oraison, lorsqu'on y est inc'udé de consolalions? pour se vaincre, lorsque l'attrait de la grâce ait
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triomphant^ et laisse à peine lieu à la plus petite résistance de la nature? Est-ce une chose pénible de reposer paisiblement dans le sein de Dieu, de s'y voir à l'abri des vents et des tempêtes? d'être craint du démon, qui se tient à l'écart; et respecté des hommes, qui rendent en notre personne hommage à la piété? Certes, la sainteté ne serait ni difficile, ni rare, ni redoutable à la nature corrompue, si elle s'acquérait sans effort, sans combat, sans traverse, et ce serait contre toute raison que saint Paul aurait comparé les chrétiens aux athlètes qui, après de longs et pénibles exercices, venaient lutter dans l'arène, et à qui la victoire coûtait tant de sueurs et souvent tant de sang. Une vertu qui n'a pas été éprouvée ne mérite donc pas le nom de vertu.
Qu'est-ce encore à dire, éprouver? C'est purifier. De même qu'on éprouve les métaux et qu'on les purifie de tout alliage en les mettant dans le creuset, de même la vertu s'épure dans le creuset de la tentation. Et de quoi s'épure-t-elle? De l'alliage de l'esprit d'intérêt qui l'avilit, de l'amour-propre qui la corrompt, de l'orgueil qui la tourne en poison. Il est impossible que la vertu soit ce qu'elle doit être, désintéressée, désappropriée, exempte de tout retour, de toute vaine complaisance, si elle n'a passé par le creuset de diverses tentations. L'effet de chaque tentation contre la pureté, par exemple, contre la Coi, contre l'espérance, est de fortifier en nous ces vertus et de les porter au plus haut degré. L'effet des recherches, des ennuis, des dégoûts, des répugnances violentes, de la soustraction de toute grâce sensible et d'une espèce d'abandon de la part de Dieu, est d'épurer notre amoui , d'augmenter notre courage, notre fidélité, notre constance. L'effet des calomnies, des vexations,
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des persécutions, est de nous élever au-dessus de tout ■ ( spect humain, et en même temps de nous dépouiller (i'iiiie certaine bonne opinion de nous-mêmes, que les apfilaudissements humains entretiennent sans qu'on s'en apeiçoive. Enfin, l'effet général de toutes les tentations est de nous détacher des choses d'ici-bas, de nous humilier à nos propres yeux, de nous inspirer plus de conliance en Dieu, plus d'union avec lui.
Les tentations sont donc tout à fait, dans les desseins <!e Dieu, la récompense, la preuve, la consommation de lu vertu. Gomment après cela pourrait-on les craindre? Si l'humililé ne permet pas de les désirer, [)arce que ce serait présumer de ses forces, le zèle de notre perfection ne nous permet pas non plus de les appréhender ; encore moins de nous désoler quand elles arrivent, et de <;roire que tout est perdu. Mais, dira-t-on, je crains de jiécher, je crains de perdre la grâce, je crains de me damner, et je me vois par la tentation sans cesse exposé à ce malheur. Dites donc aussi que vous craignez de combattre, de remporter la victoire et d'être couronné ; car la couronne de gloire n'est destinée, selon l'Apôtre, qu'à celui qui aura combattu selon les règles. Ne voyez-vuus pas que cette crainte de pécher, qui vous rend lâeht^ et pusillanime, vient de ce que vous ne consultez que vos propres forces, et que vous ne coniplez pus assez sur le secours de Dieu, qui vous rendrait invincible? J'uvoue qu'à ne regarder que votre faiblesse, la moindre leuLalion sulRt pour vous renverser. Aussi ne devez -voub la regarder que pour ne pas vous appuyer sur vous-même, ei pour vous jeter entre les bras de Dieu, afin qu'il soit votre appui et votre soutien. Pensez-vous craiulre de pécher quand le bras du Tout-Puissant vous suulieulî
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Que peuvent contre lui tous les hommes et tous îes démons? Vous arracheront-ils malgré vous d'entre ses bras? Son secours ne vous est-il pas assuré dans une tentation qu'il permet, que vous n'avez pas recherchée, oti vous vous défiez de vous-même, et à laquelle vous ne vous exposez que par son ordre?
Écoutez saint Paul, c'est à vous qu'il parle : Dieu est fidèle, dit-il ; il ne permettra pas que vous soyez tenté au delà de vos forces, mais il augmentera le secours avec la tentation, afin que vous puissiez la soutenir (I Cor., X, 43). Pesez ces paroles, qui sont capables de vous remplir de consolation et de confiance au milieu des plus rades épreuves. Dieu est fidèle ; il se doit à luimême, il doit à ses promesses, il doit à son amour pour vous de vous secourir dans un danger qui menace votre âme. Sa gloire y est intéressée, puisque le péché est son olfense. Il sait que vous ne pouvez rien sans lui, et que vous tomberez s'il vous abandonne. S'il vous manquait dans ces moments critiques il se manquerait à lui-même
// ne souffrira pas que vous soyez tenté au delà de vos forces. La fidélité de Dieu à notre égard ne consiste pas à nous soustraire à la tentation, puisque ce serait se priirer de sa gloire de nous priver nous-mêmes des mérites attachés à la victoire, mais elle consiste à ne pas souffrir que la tentation aille au delà de nos forces. Dieu connaît parfaitement et infiniment mieux que nous nos forces, puisq ufc aous les tirons uniquement de lui et de sa grâce. Il modère donc l'action du tentateur, action dont il est toujours le maître suprême ; et il ne souffrira pas qu'il ait plus de force pour attaquer que nous pour résister.
Ce n'est pas assez : il augmente le secours avec la tentation, de sorte que nous puissions la soutenir et en sortir
vainqueurs. Ainsi il nous donne plus de force pour résister qu'il n'en reste au démon pour attaquer. La grandeur des secours croît à proportion de la violence de la tentation. Nous combattons sous les yeux de Dieu avec ses propres armes, et il est de foi que ce n'est jamais par le défaut du secours divin, mais par notre propre faute, que nous serons vaincus. C'est qu'il voudra punir, ou nos infidélités précédentes, ou notre présomption, ou notre défaut de confiance en lui. En supposant donc que nous ne donnions aucune occasion à notre défaite, la victoire nous est assurée de la part de Dieu.
Mais je ne sens pas ce secours. Qu'importe que vous le sentiez ou non, pourvu qu'il soit réel? Dieu en exerce d'autant plus votre foi. Est-il étonnant que, tandis que le démon excite des tempêtes dans votre imagination, qu'il soulève vos passions, qu'il obscurcit votre entendement, qu'il ébranle votre volonté, qu'il vous remplit de trouble, vous ne sentiez pas un secours tout spirituel qui agit dans le plus intime de votre âme?
Mais je crois avoir consenti; j'en suis sûr. Ne jugez pas cela de vous-même; Dieu ne le veut pas; vous vous tromperiez, et vous donneriez par là prise sur vous au démon, qui vous jetterait dans le désespoir. Rapportezvous là-dessus à la décision de votre père spirituel, et soumettez humblement votre jugement au sien. Quoi ! sur ce qui se passe en moi, sur ce qui intéresse ma conscience et le salut de mon âme? Oui, votre père spirituel a des lumières et des règles sûres pour juger si vous avez consenti ou non, et vous n'avez ni ces règles ni ces lumières pour vous-même. Dieu qui veut que vous soyez conduit par la foi et par l'obéissance, que vous mouriez à votre jugement propre, ne permet pas que vous voyiez
clairement ce qui se passe en votre intérieur, surtout *\" ces moments de trouble et de ténèbres.
Conduite à tenir à l^ég^ard des ientationir
Après avoir parlé de l'utilité et même de la nécessité des tentations, il faut dire quelque chose de la manière dont on doit se conduire à l'égard des tentations. Ce point, qui est tout pratique, n'est pas un des moins importants de la vie spirituelle. On en a fait des traités entiers, je me bornerai à l'essentiel.
Les tentations sont différentes selon l'état des personnes, et c'est à quoi il faut faire une grande attention pour apprendre à les bien discerner. Les tentations du commun des chrétiens les portent au mal sous l'apparence de quelque bien sensible. Celles-là sont aisées à reconnaître ; et, comme elles ne regardent pas les personnes qui se sont données tout à fait à Dieu, pour lesquelles j'écris, je n'en dirai autre chose, sinon que Tunique moyen de se mettre à l'abri de ces tentations est de se proposer fermement d'être attentif et fidèle à la grâce jusque dans les moindres choses, d'éviter non-seulement le péché mortel et les occasions qui nous y portent, mais encore le péché véniel et jusqu'à la plus légère apparence du péché. Quiconque a pris généreusement ce parti, et s'est mis en devoir de l'exécuter, n'est plus exposé à ce genre de tentations, qui n'a d'autre fondcaieut que l'indétermination de la volonté, flottante entre la vertu et le vice.
Lors(ju'on s'est donné pleinement et efficacement à Dieu, il nous laisse pour l'ordinaire jouir assez long-
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temps d'un certain calme, et il ne permet pas au démon de nous troubler, voulant nous donner le temps de prendre des forces et nous mettre en état de résister aux attaques. Mais, comme la vertu a besoin d'exercice pour s'affermir, les tentations viennent quand Dieu le juge à propiis, et l'âme y donne occasion, parce qu'elle écoute son propre esprit et qu'elle réfléchit trop sur ellemême.
L'objet de ces tentations est 1° de nous retirer du bien sous l'apparence du mal. Par exemple, le démon essayera d'éloigner une âme de la communion par la crainte de communier indignement, ou sous prétexte qu'on n'en profite pas. Cette crainte n'est qu'une crainte vngue qu'il imprime dans l'imagination, et l'on doit la mépriser. Ce prétexte n'a lieu que parce qu'on veut juger par soi-même du profit de ses communions, et c'est ce qu'on ne doit jamais faire.
2" De nous détourner du bien, sous prétexte de perte de temps et d'oisiveté. Cela arrive surtout à l'égard de l'oraison, lorsqu'on n'y a plus ni bonnes pensées ni affection, et qu'on y est assiégé de distractions. On croit alors ne rien faire, et l'on est tenté ou de quitter l'oraison, ou de revenir à la méditation. C'est une illusion qu'il faut combattre. L'oraison est la mort de l 'amourpropre, et elle ne commence à produire cet effet que quand elle est sèche, distraite, sans goût ni consolation.
3° De nous proposer un autre bien que celui que Dieu veut de nous. Par exemple, Dieu nous porte à la retraite, à la solitude, à jouir de lui dans le repos et le silence. Et, sous prétexte de zèle, de charité, d'édification du prochain, on voudra se jeter dans les bonnes œuvres, dans les rapports au dehors; on voudra même se mêler
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de gagner des âmes à Dieu. Tentation fréquente, à laquelle il faut résister en attendant que Dieu lui-même nous fournisse les occasions de servir le prochain, et en ne s'y ingérant jamais de son chef.
4° Le démon tente encore ces âmes du côté de l'obéissance, soit en leur donnant de fâcheuses impressions sur leur directeur, soit en leur persuadant qu'il se trompe ou qu'il excède srn autorité. Sur cela, je n'ai qu'une chose à dire : quand on a eu des preuves suffisantes (et on les a toujours au commencement) que le directeur est un homme de bien, éclairé, conduit par l'esprit de Dieu, il faut lui obéir en tout comme à Dieu même, ne se permettre jamais de le juger, et ne rien écouter qui puisse affaiblir la bonne opinion qu'on a de lui. J'excepte les cas oti il serait d'une évidence palpable et notoire qu'il se conduit mal, et ces cas sont aisés à reconnaître.
Les tentations des âmes plus avancées sont d'un autre ordre, et ce sont plutôt des épreuves que des tentations. Dieu, qui veut les humilier, les purifier, les anéantir, permet au démon de les tenter violemment sur la pureté, sur la foi, sur l'espérance et sur la charité, soit de Dieu, soit du prochain ; il permet un soulèvement et un déchaînement universels; il permet même des fautes extérieures et apparentes, auxquelles l'âme croit avoir consenti, quoiqu'elle soit très-éloignée de le faire.
C'est surtout dans ces tentations que la conduite d'un directeur habile est nécessaire, et qu'on a besoin d'une parfaite obéissance de jugement et de volonté ; car l'âme alors est tellement troublée, l'entendement tellement obscurci, ({u'elle est incapable déjuger sainement de ce qui se passe en elle, et il faut absolument qu'elle s'en rapporte au jugement d'autrui. Ce qu'elle a donc à faire,
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et ceci est essentiel, c'est de ne rien cacher à son directeur, mais de lui dire fidèlement, sans crainte, sans honte, avec simplicité, tout ce qu'elle éprouve ; de lai en laisser le jugement sans interposer le sien, sans contester avec lui ; de s'en tenir sans examen ni réflexion à ce qu'il aura décidé, et de faire ensuite sans hésiter tout ce qu'il aura ordonné ; nonobstant toute crainte, toute assurance même prétendue qu'on a offensé ou qu'on va offenser Dieu. Ces états sont étranges sans doute, et la conscience y souffre de terribles perplexités. Mais Dieu ne les permet que pour faire mourir Vàme à tout esprit propre, à toute volonté propre, à tout intérêt propre; et il n'y a pas d'autre moyen de les passer qu'une obéissance aveugle, une fidélité, un désintéressement à toute épreuve.
Outre ce que je viens de dire sur la manière dont on doit se comporter dans les diverses tentations, il y a quelques règles générales à observer avant, pendant ou après les tentations.
Avant la tentation, il ne faut ni la craindre, ni même y penser, ni prendre aucune mesure pour la prévenir et l'empêcher : j'entends les tentations d'épreuve, oh l'âme est purement passive ; mais se tenir comme un enfant entre les bras de Dieu, mettant en lui toute sa confiance et attendant tout de son secours. La grande préparation est une fidélité inviolable à la grâce, un courage généreux à se combattre et à se surmonter en toutes choses ; car plus la nature est domptée, moins la tentation a de prise sur nous; le démon n'est fort contre nous que par notre amour-propre.
Dans le temps môme de la tentation il faut la laisser passercomme un nuage orageux, se tenir bien attaché à
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Dieu, et ne se relâcher en rien de ses exercices ordinaires. Ainsi, fût-on assailli des pensées les plus horribles à l'oraison, il ne faut point la quitter que le temps ne soit rempli ; encore moins faut-il renoncer à la communion, sous prétexte de pensées impures on blasphématoires qui viennent nous assaillir à ce moment. C'est d'ordinaire ce temps que le démon choisit pour nous tourmenter. Faisons - nous une loi de ne jamais lui céder, avec quelque violence qu'il nous presse. Résistez au diable, dit saint Jacques, et il s'enfuira de vous ; il ne tient pas contre une âme qu'il voit ferme et inébranlable; et il se retire chargé de confusion. Si le directeur a prescrit quelque pratique pour le temps delà tentation, il faut y être fidèle, parce que Dieu bénit toujours l'obéissance.
Quand le moment de la tentation est passé, il faut jouir du calme qu'elle nous laisse, sans examiner si l'on a consenti ou non : cela ne servirait qu'à nous troubler et à nous décourager, car il est certain que ce n'est point par la manière dont l'âme est affectée dans la tentation, qu'elle peut juger si elle y a résisté ou succombé intérieurement. Elle est trop agitée alors pour pouvoir discerner ce qui est libre ou ce qui ne l'est pas. C'est la conduite habituelle qu'elle tient lors de la tentation quj peut seule décider infailliblement de sa victoire ou de sa chute. Si elle est humble, docile, obéissante, exacte à toutes ses pratiques, fidèle à se renoncer. Dieu ne permettra jamais qu'elle succombe^ et c'est sur cette règle que le confesseur doit prononcer et rassurer l'âme, s'il est à propos de le faire. Il faut donc qu'elle lui rende un compte fidèle de ce qu'elle a éprouvé, n'ajoutant ni ne diminuant rien, donnant pour certain ce qu'elle croit
certain, pour douteux ce qu'elle croit douteux. Le reste regarde le directeur.
Ce qu'elle doit s'interdire par-dessus tout, ce sont Jes raisonnements et les réflexions sur la tentation et ses circonstances. Elle ne doit y penser que pour en parler au directeur, et hors de là ne s'en occuper jamais volontairement.
Du mol humain.
Dieu seul a proprement le droit de dire moi et de rapporter tout à lui, d'être la règle, la mesure, le centre de tout parce que Dieu seul est, et que le reste n'est que par sa volonté, n'est que pour lui, n'a de prix que celui qu'il lui donne, et, pris en lui-même, n'est rien, ne vaut rien, ne mérite rien. Cela est vrai dans l'ordre de la nature, et encore plus dans celui de la grâce.
Ce fondement posé, il est aisé do sentir toute l'injustice du moi humain. Celte injustice consiste en ce que l'homme, se considérant en lui-même, s'estime, s'aime et se croit digne d'estime et d'amour; en ce qu'il s'établit centre de tout, et qu'il rapporte tout à lui; en ce que l'amour qu'il a pour lui-même et pour ses intérêts est le motif secret de ses pensées, de ses discours, de toute sa conduite. Il s'envisage en tout, il se cherche en tout; il semble que tout l'univers, que tous les homnies, que Dieu lui-même, ne soient que pour lui ; il n'estime les autres, il ne les aime qu'à proportion de l'estime et de l'amitié qu'ils lui portent : s'il les prévient, s'il les oblige, s'il les sert, c'est pour
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l'ordinaire son propre intérêt qu'il a en vue, et, si ce n'est pas ^intérêt, c'est la vaine gloire. Cette estime, cet amour de soi-même, se glissent partout, jusque dans le service de Dieu, et sont la source de tontes les imperfections, de toutes les fautes oii l'on tombe.
Le moi humain est le principe de l'orgueil, et par conséquent de tout péché. Il est l'ennemi de Dieu, qu'il attaque dans son domaine universel et absolu. Il est l'ennemi des hommes, qu'il tourne les uns contre les autres à cause de l'opposition de leurs intérêts. Il est l'ennemi de tout homme, parce qu'il l'éloigné de son vrai bien, parce qu'il le porte au mal, et qu'il lui ôte la paix et le repos.
Anéantissez le moi humain, tous les crimes disparaissent de dessus la terre, tous les hommes vivent entre eux comme frères, partagent sans envie les biens d'icibas, se soulagent mutuellement dans leurs maux, et chacun d'eux regarde dans autrui un autre soi-même. Anéantissez le moi humain, et toutes les pensées de l'homme, tous ses désirs, toutes ses actions, se porteront vers Dieu sans aucun retour sur soi ; Dieu sera aimé, adoré, servi pour lui-même à cause de ses infinies perfections, à cause de ses bienfaits ; il sera aimé, soit qu'il console l'homme, soit qu'il l'afflige; soit qu'il le caresse, soit qu'il l'éprouve; soit qu'il l'attire avec douceur, soit qu'il paraisse le rejeter et le rebuter, Anéantissez le moi humain, et l'homme toujours innocent coulera ses jours dans une paix inaltérable, parce que, ni au dedans ni au dehors, rien ne pourra le troubler.
Il y a deux sortes de moi humain : le moi humain grossier, animal, terrestre, qui n'a pour objet que les
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choses d'ici-bas; c'est celui des mondains, toujours occupés d'eux-mêmes dans la recherche, dans la jouissance ou dans le regret des honneurs, des richesses, des plaisirs de la terre ; c'est celui des prétendus sages, qui par un orgueil raffiné, et pour se singulariser, affectent d'être indépendants des préjugés et des opinions vulgaires, et recherchent la gloire par le mépris même qu'ils paraissent en faire. Tous les vices qui avilissent l'homme et qui désolent l'univers sont les enfants de ce moi grossier, qui fait le malheur de la plupart des humains dans cette vie et dans l'autre.
L'autre moi, plus subtil et plus dél: jat, est le moi spirituel, le moi des personnes adonnées à la piété. Qui pourrait dire combien ce moi est nuisible à la dévotion, combien il la rétrécit et la rapetisse ; à combien de travers et d'illusions il l'expose; combien il la rend ridicule et méprisable aux yeux du monde, censeur malin et impitoyable de tous les serviteurs de Dieu ? Qui pourrait dire encore de combien de misères, de faiblesses, de chutes il est la source ? Comment il rend les dévots minutieux, scrupuleux, inquiets, empressés, inconstants, bizarres, jaloux, critiques, médisants, fâcheux, insupportables à eux-mêmes et aux autres ? Qui pourrait dire combien il traverse et arrête les opérations de la grâce ; combien il favorise les ruses et les embûches du démon; combien il nous rend faibles dans les tentations, lâches dans les épreuves, réservés dans les sacrifices; combien de desseins généreux il fait avorter; combien de bonnes actions il infecte de son poison ; combien de défauts il déguise et travestit en vertus ?
Le propre du moi humain, quel qu'il soit, sensuel ou spirituel, est de nous plonger dans le plus pitoyable
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aveuglement. On ne se voit pas, on ne se connaît pas, et l'on croit se voir et se connaître. Bien ne peut nous ouvrir les yeux, et l'on se fàclie contre quiconque entreprend de le faire. On impute à mauvaise volonté, ou du moins à erreur, les avis et les corrections. On a beau nous ménager, et nous dire les choses avec toute la douceur et la circonspection possible, l'amour-propre blessé s'offense, se révolte et ne pardonne pas un discours inspiré par le zèle et la charilé.
Par le même principe on se croit en état de se conduire et de se juger soi-même ; on veut même diriger ceux qui sont préposés pour nous gouverner, et leur apprendre comment ils doivent s'y prendre avec nous: on ne se croit bien conduit que par ceux qui nous flattent et qui donnent dans notre sens. Le vrai directeur, celui qui exige la soumission de notre jugement et de notre volonté, qui nous prêche la foi nue et l'obéissance aveugle, est bientôt abandonné comme un tyrai. des consciences. Quand on nous parle de combattre* l'amour-propre, de forcer nos répugnances, de surmonter nos aversions ; quand on nous ouvre les yeux sur do certains défauts chéris ; quand on nous fait toucher au doigi l'imperfection et l'impureté de nos motifs ; quand on nous demande de certains sacrifices, c'est un langagi; qu'on ne veut point entendre, c'est un joug intolérable qu'on nous impose ; on nous connaît mal, on se trompe, on exagère , on va au delà de la loi, ou môme à'i conseil.
Cependant il est vrai que toute la sainteté consisti'dans la destructioi; du moi humain. Il est vrai que \<( morale chrétienne n'a point d'autre but ; que l'objet ô<^ toutes les opérations de la grâce est de nous humilier,,
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et d'anéantir l'amour de nous-mêmes. Il est vrai que l'amour ' de Dieu et l'amour-propre sont comme les deux poids d'une balance, dont l'un ne peut baisser que l'autre ne hausse. Ainsi l'unique moyen de perfection, la grande pratique qui embrasse toutes les autres, est de travailler à mourir à soi-même en toutes choses, de se combattre, de se faire violence en tout et toujours, et, comme nous ne sommes ni assez clairvoyants, ni assez désintéressés, ni assez habiles dans le choix des moyens, pour entreprendre et pour conduire avec succès une guerre de cette importance, dont notre propre cœur est le champ de bataille, nous n'avons qu'un parti à prendre, qui est de nous donner franchement à Dieu, de nous reposer sur lui du soin de cette guerre, et de le seconder de tout notre pouvoir.
Mon grand ennemi, celui par lequel nos autres ennemis, le démon et le monde, peuvent tout contre moi, c'est moi-même, c'est ce vieil homme, ce funeste rejeton d'Adam pécheur; c'est cet amour-propre né avec moi, développé en moi avant l'usage de ma raison, fortifié par mes passions, par les ténèbres de mon enteiidement, par la faiblesse de ma volonté, par l'abus que j'ai fait de ma liberté, par mes péchés et mes mauvaises habitudes. Gomment combattre, comment vaincre ce terrible ennemi? Comment m'y prendre, et par où commencer? Hélas 1 il renaîtra des coups mêmes que je lui porterai ; il s'applaudira de mes victoires, et se les attribuera comme l'effet de ses propres forces. Il se contemplera et s'admirera dans les vertus que j'aurai acquises, dans les défauts que j'aurai corrigés : il s'enivrera des louanges que les autres donneront à ma piété, il s'eûorgueillira même des actes d'humililé que j'auras
faits. Il s'appropriera votre ouvrage, ô mon Dieu ! et vous dérobera la gloire qui vous appartient. Comment ferai-je, encore un coup? Comment terrasser un ennemi qui dans sa propre défaite trouve le sujet de son triomphe ?
Ah ! Seigneur, chargez-vous vous-même de cette guerre. L'amour-propre n'est mon ennemi que parce qu'il est le vôtre : attaquez-le, domptez-le, écrasez-le; poursuivez-le jusqu'à entière destruction. Je me livre et m'abandonne à vous dans ce dessein : vous êtes toutpuissant; ne souffrez pas que je vous résiste; punissezmoi de la moindre infidélité ; ne me permettez pas le moindre regard sur moi-même, Ja moindre complaisance du bien qu'il vous plaira de faire en moi, la moindre attache à vos dons, le moindre esprit de propriété. Ne me relâchez pas, ô mon Dieu, que le vieil Adam ne soit tout à fait détruit en moi, et que le nouvel Adam, qui est Jésus-Christ, ne règne à sa place, et ne m'ait rendu saint de sa propre sainteté 1 Ainsi soit-il.
De Panéanlissement.
Mon être est devant vous comme co qui n'est pas.
David.
Quand on nous parle de mourir à nous-mêmes, de nous anéantir; quand on nous dit que c'est là le fond de la morale chrétienne, qu'en cela consiste l'adoration en esprit et en vérité, cette parole nous paraît dure et même injuste : nous ne voulons pas la recevoir, et nous repousoons ceux qui nous l'annoncent de la part de Dieu. Coû-
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vainquons-nous une bonne fois que cette parole n'a rien que de juste en elle-même, et que dans la pratique elle est plus douce qu'on ne pense. Après cela humilionsnous si nous n'avons pas le courage de la mettre en pratique, et, au lieu de la condamner, condamnons-nous nous-mêmes.
Que nous demande Dieu lorsqu'il nous ordonne de nous anéantir et de nous renoncer ? Il nous demande de nous rendre justice, de nous mettre à notre place, et de nous reconnaître pour ce que nous sommes. Quand même nous serions nés et que nous aurions toujours vécu dans l'innocence, quand nous n'aurions jamais perdu la grâce originelle, nous ne serions autre chose que néant par notre fond ; nous ne pourrions nous regarder autrement sans nous méconnaître, et nous serions injustes de prétendre que Dieu ou les hommes nous traitassent sur un autre pied. Que peut-on devoir à ce qui n'est rien? que peut exiger ce qui n'est rien? Si l'être même qu'il a est une grâce, tout le reste à plus forte raison en est une. Il y a donc une injustice formelle de notre part à refuser d'être traités et de nous traiter nous-mêmes comme de vrais néants.
On dit que cet aveu ne coûte rien à faire à l'égard de Dieu, et qu'il est juste par rapport à lui ; mais qu'il n'en est pas de même à l'égard des hommes, qui, n'étant rien ainsi que nous, n'ont aucun titre pour nous obliger à un tel aveu et à ses suites. Cet aveu ne coûte rien à l'égard de Dieu si l'on se borne à le faire de bouche; mais, lorsqu'il faut se conduire en conséquence, lui laisser prendre et exercer sur nous tous les droits qui lui appartiennent, consentir qu'il dispose à son gré de notre esprit, de notre coeur, de tout notre être, il nous
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en coûte infiniment, et nous avons bien de la peine à no pas crier à l'injustice. Encore ménage-t-il notre faiblesse, n'use-t-il point de ses droits en toute rigueur, ne nous met-il jamais à de certaines épreuves anéantissantes, sans avoir tiré de nous notre consentement.
Pour ce qui est des hommes, je conviens qu'ils n'ont par eux-mêmes aucun domaine sur nous, et que tout mépris, toute humiliation, tout outrage est injuste de leur part. Mais nous n'avons pas pour cela droit de nous plaindre de cette injustice, parce qu'au fond ce n'est point une injustice pour nous, qui ne sommes rien, à qui rien n'est dû ; mais par rapport à Dieu, dont on viole le commandement en nous méprisant, en nous humiliant, en nous outrageant. C'est donc Dieu qui doit se ressentir de l'injure qu'on lui fait en nous maltraitant, et non pas nous, qui, dans tout ce qui nous arrive, ne devons être sensibles qu'à l'injure de Dieu. Mon prochain me méprise ; il a tort, parce qu'il n'est pas plus que moi, et que Dieu le lui défend. Mais a-t-il tort parce que je suis véritablement estimable, parce qu'il n'y a rien en moi qui soit digne de mépris ? Non, il me ravit mes biens, il noircit ma réputation, il attente à ma vie, il est coupable et très-coupable envers Dieu ; mais l'esl-il envers moi? Suis-je autorisé à lui vouloir du mal, à m'en venger? Non: parce que tout ce que je possède, tout ce que je suis, n'est pas proprement à moi, qui n'ai en propre que le néant, et à qui l'on ne peut rien ôter. Si l'on envisageait toujours la chose ainsi du côté de Dieu, et jamais du nôtre, on ne serait pas si délicat, si sensible, si sujet à se plaindre et à s'emporter. Tout le désordre vient toujours 'le ce qu'on se croit quelque chose, de ce qu'on s'attribue des droits qu'on n'a pas, de ce qu'en tout on com-
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mence toujours par se regarder directement, et qu'on ne fait pas attention aux droits et aux intérêts de Dieu, qui sont les seuls lésés en ce qui nous concerne.
J'avoue que cela est d'une pratique très-difficile, et que, pour en venir là, il faut être mort à soi-même. Mais enfin cela est-il juste, et la raison a-t-elle quelque chose à y opposer? Non. Dieu n'exige donc de nous rien que de raisonnable, lorsqu'à son égard et à l'égard du prochain il veut que nous nous comportions comme n'étant rien, n'ayant rien, ne prétendant rien.
La chose, comme j'ai dit, serait juste, quand même nous aurions conservé notre première innocence. Miii* si nous naissons coupables, si nous sommes tout couveiis de péchés personnels, si nous avons contracté des dettes infinies envers la justice divine, si nous avons mérité je ne sais combien de fois la damnation éternelle, n'est-ce pas un châtiment trop doux pour nous de n'être traités que comme des néants; et le pécheur ne doit-il pas se mettre infiniment au-dessous de ce qui n'est rien? Quelque épreuve qu'il souffre de la part de Dieu, quelque mauvais traitements qu'il essuie de la part du prochain, a-t-il droit de se plaindre? Peut-il accuser Dieu de rigueur, ou les hommes d'injustice? Ne doit-il pas s'estimer trop heureux de racheter par quelque peine temporelle des tourments éternels? Si la religion n'est pas une illusion, si ce que la foi nous apprend du péché et dos supplices qui lui sont réservés est vérii;ibic, commeut peul-il venir à l'esprit d'un pécheur à qui Dieu veut bien pardonner, qu'il ne mérite point tout ce qu'on peut endurer de maux ici-bas, sa vie durât-elle des millions de siècles? Oui, c'est une souveraine injustice, c'est une monstrueuse ingratitude à quiconque a offensé Dieu (e;