‹ Manuel des âmes intérieuresChapitre 9 sur 15 · MAIS DEL · texte numérisé non relu

MAIS DEL

Mais à ces pratiques extérieures, Jésus-Christ en a substitué d'intérieures, qui sont sans comparaison plus pénibles. Il n'est pas venu, dit-il, apporter la paix, mais le glaive. 11 met ce glaive à la main de ses serviteurs, et il veut qu'ils s'en servent contre eux-mêmes pour circonscrire leur cœur, pour retrancher sans pitié tous les penchants de la nature corrompue, pour se donner la mort, et ne laisser en eux aucun vestige du vieil Adam.

Que cela est dur, encore une fois, et difficile à entendre ! Tant qu'il ne s'agit que de faire quelques prières réglées, de visiter les églises, de pratiquer les œuvres do charité, on trouve assez de personnes qui embrassent le parti delà dévotion. Un directeur qui n'en demande pas davantage est écouté ; c'est un homme de Dieu, c'est un saint. Mais parle-t-il de se corriger de certains défauts, de vaincre le respect humain, deré former son humeur, de tenir en bride fous les sentimenis naturels, et de suivre en tout l'esprit de la grâce, il n'est plus écoulé ; il exagère, il outre les choses.

Il est certain toutefois que c'est en cela que consiste l'esprit du christianisme, qu'un vrai chrétien se regarde comme son plus grand ennemi ; qu'il se fait une guerre continuelle; qu'il ne s'épargne sur rien, et qu'il met tout son progrès dans les victoires qu'il remporte contre lui-même.

Lorsque l'on commence à se donner à Dieu, il nous traite d'abord avec beaucoup de douceur pour nous gagner; il répand dans l'âme une paix, une joie ineffaLle; il nous fait trouver du goût à la retraite, au recueillement, aux exercices de piété ; il nous facilite la pratique de la vertu ; rien ne coûte, on se croit capable de tout.

Mais dès qu'il s'est une fois bien astuié d'une âme,

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il ne tarde point à l'éclairer sur ses défauts ; il lève par degré le voile qui les lui cachait, et il lui inspire un forte volonté de les combattre. De ce moment elle se tourne contre elle-même; elle entreprend la défaite de son amour- propre; elle le poursuit sans relâche partout où elle l'aperçoit; et, à la faveur de la lumière divine, où ne l'apercoit-elle pas? Elle ne voit en elle que misères, qu'imperfections, que recherches de soi-même, qu'attache à son propre sens ; sa dévotion même lui paraît pleine de défauts. Elle croyait aimer Dieu, et elle trouve qu'elle rapporte à soi l'amour qu'elle a pour Dieu; qu'elle s'approprie ses dons; qu'elle le sert dans cette vue, qu'elle s'en estime davantage, et qu'elle conçoit un secret mépris des autres qui n'ont pas reçu les mêmes grâces.

Dieu lui montre tout cela successivement : car si tout lui était montré à la fois, elle ne pourrait en soutenir la vue, et tomberait dans le découragement. Mais le peu qu'elle en découvre suflît pour lui faire connaître qu'elle n'est pas encore entrée dans le chemin de la perfection, et qu'elle a bien des combats à se livrer avant que d'arriver au terme.

Si elle est courageuse et fidèle, que fait-elle alors? Elle s'humilie sans se désespérer; elle met en Dieu sa confiance, elle le conjure de la seconder dans la guerre qu'elle va entreprendre. Ensuite elle se met bien avant dans l'esprit et dans le cœur cette maxime du livre de l'Imitation : Vous ne profiterez qu'à mesure que vous vous ferez violence; maxime qui contient le plus pur esprit de TÉvangile, et sur laquelle se sont gouvernés tous les saints.

A leur exemple, elle déclare la guerre à la nature, à son esprit, à son cœur, à son caractère, et, puur ne rien

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donner ici à l'imagination et à une ardeur indiscrète, elle prie Dieu de la diriger dans celte guerre, de l'éclairer à mesure sur les ennemis qu'elle doit combattre, de ne lui rien passer, mais de l'avertir de tout ce qui se passe en elle, afin qu'elle y mette ordre avec le secours de la grâce. Elle forme la généreuse résolution de se contrarier en tout et de ne rien souffrir en elle qui puisse blesser la sainteté infinie de Dieu.

La voilà donc devenue soldat de Jésus-Christ; la voilà enrôlée sous ses étendards. Jusqu'alors Dieu l'avait préparée et disposée ; mais à ce moment elle se revêt des armes de la foi, et elle entre dans le champ de bataille.

Combien durera ce combat? Il durera tant qu'il restera un ennemi à vaincre, tant que la nature conservera un souffle de vie, tant que le vieil Adam ne sera pas détruit. Un bon chrétien ne met jamais les armes bas, et tout n'est pas encore fini pour lui lorsqu'il a combattu jusqu'à l'extinction de ses forces. Que veut dire cela? Que peut-il lui rester à faire quand il est épuisé par ses propres victoires et qu'il a poussé la violence contre lui-même aussi loin qu'elle pouvait aller? Il ne lui reste plus rien à faire, mais il lui reste à souffrir l'action de Dieu qui, désormais, veut faire seul ce qui est au-dessus des forces de l'homme.

La sainteté se commence par nos efforts soutenus de la grâce, et elle s'achève et se consomme par l'opération divine. L'homme élève l'édifice tant qu'il peut, mais parce qu'il y a de l'humain dans cet édifice. Dieu renverse tout l'ouvrage de l'homme, et il y substitue le sien, où la créature n'a d'autre part que de le laisser faire. Elle n'agit plus, mais elle pâtit, parce que c'est sur elle que Dieu opère ; elle ne se fait plus violence, mais elle la

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souffre: et cet état purement passif est incomparablement plus pénible. Tant que l'âme agit, elle se sent de la force, et sa propre action la soutient. Or, dans ce sentiment de sa force il entre toujours quelque peu d'amour-propre, et elle s'attribue quelque part de la victoire, parce qu'en effet elle y a contribué.

Mais lorsque Dieu agit seul, toute faculté d'agir est ôtée à l'âme. Elle voit bien ce que Dieu fait en elle; mais elle ne peut le seconder; et elle n'a garde de s'attribuer rien, puisqu'elle n'y a nulle part. D'ailleurs, toute l'opération de Dieu consiste alors à détruire, à renverser, à dépouiller l'âme, et à la réduire à une parfaite nudité ; et il n'exige d'elle d'autre correspondance, sinon qu'elle se laisse comme enlever sans regret tous les dons, toutes les grâces, toutes les vertus dont Dieu l'avait ornée et qu'elle s'était appropriés.

Oh! que cette destruction, cet anéantissement delà créature est une œuvre grande et difficile! Que de combats il faut se livrer pendant une longue suite d'années! Et quand on croit que tout est fini, que de nouveaux assauts bien plus terribles il faut essuyer de la part de Dieu, qui agit sur sa créature en maître souverain et qui exerce sur elle tout le domaine qu'elle lui a cédé par le don de sa liberté! Quel courage ne faut-il pas pour entreprendre et pousser jusqu'au bout la guerre contre soi-même! Mais quel courage incomparablement plus grand pour soutenir la guerre que fait ensuite Dieu luimême, et pour se laisser écraser sous les coups de sa main toute-puissante !

Omon Dieu! je commence à connaître quelle violence doit se faire et éprouver celui que vous appelez à la perfection de votre Évangile. Mais grâces vous en

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soient rendues ; cette vue ne m'effraye point. Si je comptais sur moi, j'abandonnerais tout, ne me sentant capable de rien. Mais je ne compte que sur vous seul, et je puis tout en celui qui me fortifie. Vous avez commencé l'œuvre ; j'espère que vous la continuerez et que vous l'achèverez. Je n'y veux d'autre part que celle de vous seconder tant que je pourrai, et ensuite de vous laisser faire seul tout ce qu'il vous plaira.

Sur la croix.

Celui qui ne porte pas sa croix tous les jours n'est pas digne de moi. (Jésus-Christ.)

La croix est le sommaire de l'Évangile et l'étendard du chrétien. Par la croix, Jésus-Christ a réparé la gloire de son Père, il a apaisé sa colère, et a réconcilié le monde avec lui. Mais la croix par laquelle Jésus-Christ nous a rachetés ne nous dispense pas de porter la nôtre; au contraire, elle est pour nous un engagement indispensable à marcher sur les traces de notre divin maître. Sa croix a sanctifié la nôtre ; elle lui a donné du prix et l'a rendue méritoire du salut éternel ! Sans la croix de Jésus-Christ toutes nos peines, toutes nos souffrances n'auraient pu satisfaire à Dieu pour le moindre péché, et le ciel nous aurait toujours été fermé. Nous savons assez cela; mais ce que nous ne savons pas, ou plutôt ce que nous ne pouvons nous résoudre à pratiquer, c'est que, pour nous rendre la croix de Jésus-Christ salutaire, il faut renoncer à nous-mêmes, mourir à nous-mêmes, et cela tous les jours et continuellement. Sans cela nous ne sommes pas chrétiens : Jésus-Christ nous désavoue.

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nous renonce. Ses paroles sont formelles sur ce point. Pour peu que nous aimions Dieu, pour peu que nous nous aimions nous-mêmes, il n'y a plus à balancer.

Voyons donc en quoi consiste la nécessité de porter sa croix, et si cette nécessité est aussi dure qu'elle le semble à la nature.

La nécessité de porter sa croix consiste premièrement et principalement à éviter le péché et toutes les occasions du péché. La chose est juste : tout chrétien en convient; mais cela va loin dans la pratique. Le péché a ses attraits ; il a ses avantages temporels ; les occasions en sont fréquentes et même journalières; elles nous sollicitent puissamment, et le commun des chrétiens qui s'y trouvent sans cesse exposés ont besoin de se faire une violence continuelle pour n'y pas succomber.

Elle consiste, en second lieu, à mortifier ses passions, à modérer ses désirs, à tenir la chair assujettie à l'esprit, à veiller sur ses sens, à garder exactement toutes les avenues de son cœur; car le foyer du péché est en nous-mêmes et dans notre concupiscence. Nous sommes portés au mal ; nous ne l'ignorons pas, et une funeste expérience nous apprend qu'à moins d'une vigilance continuelle, nos chutes sont inévitables.

Elle consiste, en troisième lieu, à nous séparer d'esprit et de cœur de tous les objets terrestres, charnels, temporels, pour occuper notre pensée et notre affection des objets célestes, spirituels, éternels ; ce qui demande que nous luttions sans cesse contre le poids de la nature corrompue, qui nous entraîne vers la terre. Si nous y prenons garde, nous nous surprendrons à chaque moment dans des pensées et des désirs qui nous attachent à la terre comme les animaux, et qui nous ramènent sans

cesse aux besoins, au bien-être, aux commodités du corps et aux moyens de nous les procurer. Le physique nous occupe plus que le moral, à moins que nous ne fassions de continuels efforts pour nous élever au-dessus de nous-mêmes.

Elle consiste, en quatrième lieu, à recevoir, comme autant de dispositions de la Providence, tous les événements fâcheux qui nous arrivent, soit par des causes naturelles, soit par la malice des hommes, soit par notre propre faute. Ces croix de Pro\ndence sont fréquentes; plus Dieu nous aime, plus il nous en envoie, parce qu'elles tendent à nous détacher de la terre et à nous attacher à lui ; elles sont les plus propres à nous sanctifier, parce qu'elles ne sont pas de notre choix, et que, pour cette raison, elles en sont plus mortifiantes.

Elle consiste, en cinquième lieu, à embrasser toutes les épreuves, toutes les peines dont la vie spirituelle n'est qu'un tissu : ceci regarde les âmes intérieures qui marchent plus spécialement sur les traces de Jésus-Christ. Ce divin Sauveur, en les acceptant pour ses épouses, les charge de sa croix, de la croix qu'il a lui-môme portée; croix formée de deux branches, qui sont les souffrances et les humiliations intérieures et extérieures; croix dont le démon, les hommes et Dieu lui-même s'accordent à les accabler ; croix intime, et qui pénètre jusqu'au fond de l'âme ; croix auprès de laquelle toutes les croix précédentes ne sont rien ; croix, enfin, qui aboutit à l'extinction totale de l'amour-propre et au sacrifice de nos plus chers intérêts. ,

Cette dernière croix n'est îe partage que d'un petit nombre d'âmes favorites : ce n'est pas une croix de nécessité, mais une croix d'amour; c'est aussi pour cela

qu'elle est pins pesante, parce que le motif de Tamour est incomparablement plus fort que celui du devoir. Il faut joindre à celte croix toutes celles que l'âme embrasse volontairement, comme les austérités, les vœux, l'état religieux.

Telles sont à peu près les croix auxquelles la vie du chrétien est plus ou moins sujette, et que les mécliants partagent en partie avec les bons; car ils ne sont |)as moins exposés que les autres à toutes les croix de Providence, sans parler de celles qui leur sont propres et qui sont la suite de leurs passions et de leurs crimes.

Examinons à présent si cette nécessité de porter sa croix est aussi dure qu'elle le parait à la nature. Sur cela, je dis d'abord en général, qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir sur la terre de véritable bonheur hors de la voie de la croix ; je dis qu'il en coûte plus pour se damner que pour se sauver; que les méchants ont en un sens plus à souffrir que les bons, et qu'ils souffrent sans consolation, sans espérance ; qu'ils sont dans un trouble, dans une agitation continuelle, toujours obligés de se fuir eux-mêmes, d'éviter leurs propres regards, toujours condamnés par les reproches secrets de leur conscience. Quand il n'y aurait que cette seule raison de porter sa croix en chrétien, pour se soustraire aux remords qut déchirent le libertin et l'impie, il n'en faudrait pas davantage pour disculper de dureté la doctrine de rÉvaugile. Mais reprenons en particulier chaque espèce de croix, et voyons les adouci^isenicnts que la grâce y attache.

La première croix consiste à éviter le péché et toutes les occasions du péché. Cela est pénible pour la nature, et il en coûte souvent bien des sacrifices. Mais n'en coûte-,

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t-il rien à la conscience et à la raison pour offenser Dieu? Ne paye-t-on pas bien cher un moment de plaisir, suivi de repentirs inévitables, lorsqu'on a encore de la religion ? Quelle plus douce paix, au contraire, que la paix de la conscience? N'est-elle pas préférable à un instant d'ivresse? Quelle joie de s'être vaincu soi-même et d'a^ voir résisté à une tentation où l'on était près de succomber! Avec quelle satisfaction et quelle confiance on s'approche de Dieu, on s'unit à lui par la prière et la participation des sacrements, tandis que celui qui se sent coupable n'ose paraître devant lui, et que les devoirs de piété sont pour lui une gêne et un supplice !

La seconde croix consiste dans la mortification des passions. Mais n'est-il pas plus pénible de s'y livrer que de les dompter? Toutes les passions ne sont-elles pas autant de tyrans et de bourreaux? N'excitent-elles pas dans l'âme une faim insatiable ! On apaise cette faim par intervalles; mais ne renaît-elle pas avec une nouvelle violence? L'ambitieux, l'avare, le voluptueux, lors même que rien ne s'oppose à leurs désirs, ce qui n'arrive presque jamais, sont-ils heureux, peuvent-ils l'être? Les suites des passions ne sont-elles pas presque toujours affreuses, même selon le monde ? Comparez en toute manière, soit du côté de la religion, soit du côté de la vie présente, l'état d'un homme esclave de ses passions, a' cc celui d'un chrétien qui leur fait la guerre, et qui vient enfin à bout de les assujettir, et vous avouerez que l'Évangile, en nous ordonnant cette guerre, travaille pour notre bonheur, même temporel.

La troisième croix est la séparation violente de l'âme d'avec elle-même, de sa partie basse et animale d'avec la partie supérieure et spirituelle. Cette séparation est très-

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pénible, parce que le corps nous ramène sans cesse à lui. Mais est-il rien de plus assujettissant que ce misérable corps? Est-il jamais content? A mesure qu'on lui accorde une chose, n'en demande-t-il pas une autre? Et l'attention continuelle à le flatter, à écarter de lui tout ce qui le blesse, n'est-elie pas un tourment? Est-il, au contraire, un empire plus digne de l'homme et plus agréable pour lui que celui de maîtriser son corps, de le réduire à se contenter du nécessaire, de l'endurcir au travail et à la peine, de n'être presque point occupé de lai, et de pouvoir donner toute son attention aux choses dont la religion, dont notre condition, dont la société, nous font un devoir?

Les croix de Providence, qui sont la quatrième espèce, sont inévitables. Les méchants n'y sont pas moins exposés que les bons. Mais par leur résignation, leur patience, leur soumission à la volonté de Dieu, les bons chrétiens adoucissent tout ce que ces croix ont d'amer; la religion leur fournit des motifs et des moyens de les porter en paix et même avec joie. Il n'en est pas ainsi des autres, qui se livrent à la tristesse, à l'accablement, au désespoir, et qui, par leur disposition intérieure, rendent ces croix infiniment plus pesantes qu'elles ne sont.

Enfin, les croix spirituelles, les croix de pure épreuve, étant, comme je l'ai dit, des croix d'amour, sont les délices des âmes qui les portent. Elles les ont acceptées par choix; loin de demander à Dieu d'en être délivrées, elles le prient sans cesse d'y en ajouter de nouvelles, s'écriant avec un grand saint : Encore plus, Seigneur, encore plus; elles veulent y mourir attachées comme leur Sauveur. Ces croix, qui sont les plus terribles, sont aussi celles qu'on porte avec plus de courage, avec plus

d'amour, avec plus de paix intérieure, avec plus de force et de soutien d'en haut, et elles aboutissent toujours dans l'autre vie, et souvent dans celle-ci, à un bonheur ineffable. Il faut en croire ici les saints sur leur expérience. Or, ils n'ont pas deux langages à ce sujet, et on ne les soupçonnera pas d'avoir conspiré à nous tromper. Il est donc vrai, incontestablement vrai, que le bonheur même présent et temporel du chrétien est dans la croix, et qu'au contraire on se rend malheureux dès icibas par la fuite des croix et la recherche de tout ce qui peut contenter la nature.

De l.a liberté «les enfants de I^ieo.

C'est une chose qui paraît tenir du paradoxe, et qui est néanmoins vrai, de la plus exacte vérité, que, de tous ceux qui servent Dieu, ceux-là sont les plus libres, et même les seuls vraiment libres, qui se laissent conduire en tout par l'esprit de Dieu, et que saint Paul appelle parcelle raison les enfants de Dieu. Ceux^ ditil, qui sont conduits par l'esprit de Dieu sont les enfants de Dieu. Les mondains, qui vivent au gré de leurs désirs, qui ne se gênent sur rien, paraissent libres, et ne le sont pas. Ils deviennent bientôt esclaves de leurs passions, qui les tyrannisent avec la dernière violence. C'est une vérité à laquelle ils sont forcés eux-mêmes de reudre hommage; et quand ils ne l'avoueraient pas, leur conduite le dit assez; car ,1 n'est point d'homme livré à ses passions qu'elles w iuènent beaucoup plus loin qu'il ne veut, qu'elles ne tiennent comme enchaîné, et qu'elles ne forcent en quelque sorte à faire ce qu'il con-

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damne : tel est l'empire d'une malheureuse habitude,

La plupart de ceux qui sont sincèrement chrétiens, mais faibles et lâches dans la pratique de leur devoir, na sont pas libres non plus. Les occasions les entraînent; ils cèdent à la moindre tentation; le respect humain les subjugue; ils veulent le bien, et mille obstacles les em détournent ; ils détestent le péché, et ils n'ont pas la force de s'en éloigner. Or, ce n'est pas être libre, que de ne pas faire le bien qu'on aime, et de faire le mal qu'on n'aime pas.

Les dévots qui se conduisent par leur propre esprit ne sont pas libres non plus. Ils croient l'être parce qu'ils se sont fait un plan de dévotion à leur manière, et qu'ils suivent une certaine routine dont ils ne se départent pas. Mais au fond ils sont asservis à leur imagination,, pleins d'inconstance, d'inquiétude, de bizarreries, de caprices, ils cherchent la dévotion sensible, et lorsqu'ils ne la trouvent pas, ce qui arrive très-souvent, ils sont mécontents de Dieu et d'eux-mêmes. De plus, ils sont pour l'ordinaire scrupuleux, indécis, et ils éprouvent continuellement en eux-mêmes des agitations qu'ils ne sauraient calmer. L'amour-propre les domine, et ils n'ea sont pas moins les esclaves, que les mondains ne le sont de leurs passions.

Il faut donc dire, ou qu'il n'y a point de véritable liberté dans le service de Dieu, ce qui est une erreur eC une espèce de blasphème; ou que celte liberté est le partage de ceux qui se donnent à Dieu de tout leur cœur, et qui s'assujettissent à suivre en tout les mouvements de la grâce.

Mais, dira-t-on, comment peut-on être libre, et être assujetti en tout à l'esprit de Dieu? Ne sont-ce pas là des

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idées contradictoires ? Point du tout. La parfaite liberté de la créature raisonnable consiste dans cet assujettissement, et plus elle est assujettie en ce sens, plus elle est libre.

Pour bien comprendre cette vérité, il faut remarquer, en premier lieu, que la liberté est la principale perfection de l'homme, et que cette perfection est d'autant plus excellente en lui, qu'il en use toujours conformément à la raison et aux vues de Dieu ; car une liberté qui n'aurait pas de règle serait un vice et un libertinage.

Il faut remarquer, en second lieu, que la vraie liberté ne consiste pas dans le pouvoir de mal faire. Ce pouvoir est un défaut inhérent à la créature, qui est essentiellement faillible, parce qu'elle est tirée du néant. Mais un tel pouvoir est si peu un appendice de la liberté, que Dieu, qui est souverainement libre, est dans l'impossibilité absolue de faire le mal. II s'ensuivrait donc que l'homme est plus libre que Dieu, si la liberté consistait dans le pouvoir de se livrer au bien ou au mal.

L'homme a ce malheureux pouvoir, et c'est en lui une imperfection radicale, qui peut le conduire à sa perte éternelle. Que faut-il donc qu'il fasse pour corriger cette imperfection de sa liberté, et pour approcher, autant qu'il lui est possible, de la liberté de Dieu ? Il faut qu'il prie Dieu de le diriger lui-même dans le choix de ses actions, qu'il écoute au dedans de lui la voix de la grâce ; qu'il la suive et qu'il s'y abandonne. Par ce moyen il veut ce que Dieu veut; il fait ce que Dieu lui inspire défaire; il se garantit de tout mauvais usage de sa liberté; il s'élève, autant qu'il dépend de lui, à la perfection de la liberté divine ; la liberté de Dieu devient en quelque sorte la sienne*puisqu'il n'agit plus par son propre mouvement,

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mais par l'impression de la volonté de Dieu. Il est donc, par son assujettissement à Dieu, aussi parfaitement libre qu'il puisse être.

Mais cet assujettissement est bien gênant. D'oii vient cette gêne? De notre inclination au mal, de nos mauvaises habitudes, d'un certain esprit d'indépendance et d'orgueil qui a causé la chute des anges et du premier homme. Qui est-ce qui sent cette gêne et en murmure? Est-ce la raison de l'homme ? Est-ce sa conscience ? Non, c'est sa nature corrompue, ce sont ses passions. Mais la raison humaine, qui est un écoulement et vu. rayon de la raison divine, ne se plaindra jamais de la nécessité où elle est de s'y soumettre et de s'y conformer; la conscience, qui est cet instinct de droiture que Dieu a rais au fond de notre cœur, ne murmurera jamais contre un assujettissement qui est sa première loi, et elle ne donnera jamais l'odieux nom de gêne à la règle qui la dirige. Une gêne qui n'a lieu que pour nos passions effrénées, pour notre orgueil, pour notre amourpropre, est un frein salutaire, est un joug doux et agréable à la raison éclairée par la foi.

Cette gêne, au reste, ne dure que jusqu'à ce que les passions soient amorties, l'amour-propre dompté, l'orgueil foulé aux pieds; elle ne dure que jusqu'à ce que nos mauvais penchants soient changés, par l'habitude, en une incliuation vers le bien, et que la voix de la grâce soit plus forte que celle de la nature. Ce moment heureux arrive lorsqu'on a fait, pendant quelque temps, de généreux elforls sur soi-même, et qu'à l'aide de la grâce on a acquis de l'empire sur les sens, sur l'imagination, sur les premiers mouvements déréglés qui s'élèvent en nous malgré nous.'

A ors on se sent vraiment indépendant de tout ce qai n est pas D.eu, et Ton jouit délicieusement de la liberté de ses enfants On a pitié des misérables esclaves du «Donde; on se fe ,c,te dëtre affranchi de leurs chaînes Tra„qu,lles sur le rivage, on les voit entraînés au gri des flots de cette mer d'iniquités, agités de mille veMs contraires et toujours sur le point d'être abîmés par la empete. On jouit d'un calme profond, on es, m ît're de

«^sdesirs, on estmaître desesactions, parce que cequ'on feu, on veut le fa.re. Nul objet d'ambition" d'avarice de volupté ne nous lente; nul respect humain ne non îrrcte; les jugements des hommes, leurs critiques, leurs «.lier,es, leurs mépris, ne sont plus rien pour nous e I. on, pom la force de nous détourner de k voie droite Les advers,.cs, les souffrances, les humiliations, leserofx de tonte espèce n'ont plus rien d'affreux et de^edo" We. En un mot, on est élevé au-dessus du monde et de ses erreurs, et de ses attraits et de ses terreurs. Qu'est-ce donc qu'être libre, si ce n'est pas là l'être ' Il y a plus, on est libre à l'égard de soi-même • on ne

'avln.'^ o/ Tr ™^°"™'™ "' '' l'ineonstanceS L fixe d'an,.'?™';' '°'^''"''l'''>le dans sa résolulion, l^xe dans ses idées, décidé dans ses principes réelé dans toules ses actions. L'esprit de Dieu, que' '» suU «de lement, communique son immutabilité a' la crTature

«ableloZ™"''' ''u™ ^P™"^"' '^ ™'""'^ d^eure r en e d2 , ™ '■°"'""'- ^"'' "'' ""^ ''<'""o ^'expé-

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étaient auparavant. Cette différence est exactement celle qu'il y a entre une mer calme, paisible et maîtresse en quelque sorte du mouvement de ses eaux, et une mer en furie, agitée de tous les vents. Quelle liberté plus grande que cette possession de soi-même, cet empire sur tous les mouvements de l'âme à laquelle il échappe à peine, durant de très-courts instants, quelque chose d'indélibéré !

Y a-t-il quelque chose au delà, et la liberté des enfants de Dieu s'étend-elle plus loin? Oui. Ils sont libres à l'égard de Dieu même. Je veux dire que, quelque conduite que Dieu tienne à leur égard, soit qu'il les éprouve, soit qu'il les console, soit qu'il s'en approche, soit qu'il paraisse s'en éloigner, l'assiette de leur âme est toujours la môme. Ils sont élevés au-dessus de toutes les vicissitudes de la vie spirituelle ; la surface de leur intérieur peut être agitée ; mais le fond jouit de la plus grande paix. Leur liberté à l'égard de Dieu consiste en ce que, voulant tout ce que Dieu veut, sans pencher ni d'un côté ni de l'autre, sans aucun retour sur leurs propres intérêts, ils ont consenti d'avance à tout ce qui leur arrive, ils ont confondu leur choix avec celui de Dieu, ils ont librement accepté tout ce qui leur vient de sa part ; en sorte qu'ils peuvent toujours dire, qu'en quelque état qu'ils soient, ils n'y sont pas malgré eux, qu'ils sont contents de tout, et qu'ils ont tout ce qu'ils souhaitent. Oui, lors même qu'ils sont investis et comme accablés de croix; lorsqu'ils sont submergés dans un' océan de peines ; lorsque le démon, les hommes et Dieu lui-même s'accordent à leur faire la guerre ; lorsqu'ils n'ont absolument aucun appui ni intérieur ni extérieur, ils sont contents, leur joie est entière et surabondante, scion l'expres-

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sion de l'Apôtre; et ils se complaisent dans leur état, au point «qu'ils ne le changeraient pour aucun autre, et qu'ils ne se permettraient pas la plus légère démarche pour en sortir.

Telle et plus grande encore est la liberté des enfants de Dieu. Rien au monde ne peut leur arriver sur la terre contre leur gré ; ils ne désirent rien, ils ne regrettent rien ; rien ne les trouble, rien ne les affecte. Comparez cette situation, je ne dis pas seulement avec celle des mondains dans leurs joies, dans leurs chagrins, dans leurs projets, dans leurs craintes, dans leurs espérances, mais avec celle des dévots ordinaires, à qui leur amour-propre ne laisse jamais goûter une véritable paix, et vous conviendrez qu'il n'est point de sacrifice qu'on ne doive faire pour parvenir à un état si érainent.

De la force en soi-même et de la force en 9$iea.

Saint Paul a dit : Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. C'est-à-dire, lorsque j'ai le sentiment intime de ma faiblesse, lorsque j'en suis convaincu par mon expérience, lorsque, voyant que je ne puis rien, je m'en humilie et je mets en Dieu toute ma confiance ; c'est alors que je suis fort de la force de Dieu, qui se plaît à faire éclater sa puissance dans la faiblesse de sa créature ; c'est alors que je puis tout en celui qui me fortifie. Il n'est pas moins vrai que, lorsqu'op est fort en soi-même, c'est alors qu'on est faible. C'est-à-dire, lorsqu'on a le sentiment de sa force, lorsqu'on s'approprie cette lorce, lorqu'on en présume, qu'on s'en glo-

rifie, qu'on se croit capable de tout faire et de tout souffrir, c'est alors qu'on est véritablement faible, parce que Dieu retire sa force d'une créature présomptueuse, et qu'il l'abandonne à elle-même.

La force en soi est donc une faiblesse réelle et même une faiblesse extrême; elle est un principe inévitable de chutes et presque toujours des chutes les plus humiliantes. Au contraire, la faiblesse en soi, lorsqu'elle est accompagnée d'humilité et de confiance en Dieu, est une force réelle, une force toute-puissante, la force même de Dieu.

Mais pourquoi Dieu veut-il que nous soyons pénétrés de ce sentiment de notre faiblesse ? Pour faire éclater sa force en nous. C'est qu'il est iufiniment jaloux que tout le bien qui e^t en nous ne soit attribué qu'à lui seul ; c'est qu'il veut être reconnu comme le seul auteur et le seul consommatL-ur de la sainteté; c'est qu'il ne peut souffrir que, dans l'ordre de la grâce surtout, la créature croie pouvoir par elle-même la plus petite chose, qu'elle compte sur elle-même, sur ses résolutions, sur son courage, sur ses dispositions.

Le grand secret de la conduite de Dieu sur une âme qu'il veut sanctifier est donc de lui ôler toute espèce de confiance eu elle-même, et, pour cela, de la livrer à toute sa misère. Il permet que tous les arrangements qu'elle prend par son propre esprit trompent ses espérances, que ses propres vues, ses propres projets réussissent, mais que ses lumières l'égarent, que son jugem'jnt la séduise, que sa prévoyance soit vaine, que sa volonté chancelle, et qu'elle tombe à chaque pas. Il veut lui apprendre à ne pas compter du tout sur elle-même et à s'ap[)iiYcr uniquement sur lui.

Dans les commencements, lorsqu'on éprouve les effets sensibles de la grâce, que l'esprit se voit éclairé de grandes lumières, et que la volonté se sent transportée par de saints mouvemenls, il est naturel de se croire capable do tout faire et de tout souffrir pour Dieu; on îie s'imagine pas qu'il soit possible de lui rien refuser ni même d'hésiter tant soit peu dans les choses les plus difficiles. On va même quelquefois jusqu'à demander les plus grandes croix, les plus fortes humiliations, persuadé qu'on a assez de force pour les porter. Quand l'âme est droite et simple, cette espèce de présomption, qui naît du sentiment qu'on éprouve de la force de la grâce, ne vient que d'un défaut d'expérience, et ne déplaît pas à Dieu lorsqu'elle n'est pas accompagnée de réflexions et de vaine complaisance en soi-même.

Mais Dieu ne tarde pas à guérir l'âme de la bonne opinion qu'elle a d^elle-même. Il n'a qu'à retirer sa grâce sensible, qu'à laisser l'âme à elle-même, qu'à l'exposer à la plus légère tentation. Bientôt elle sent du dégoût, de la répugnance; elle voit partout des obstacles et des ditlicultés; elle succombe dans les plus petites occasions ; un regard, un geste, une parole, la déconcertent, elle qui se croyait snpérieure aux plus grands dangers. Elle passe à l'exliémité opposée : elle craint tout, elle désespère de tout, elle pense qu'elle ne pourra jamais se vaincre en rien ; elle est tentée de tout abandonner. Et, en effet, elle renoncerait à tout si Dieu ne venait bien vite à sou secours.

Dieu continue cette conduite à l'égard de l'âme jusqu'à ce que, par des expériences réitérées, il l'ait bien convaincue de son néant, de son incapacité à tout bien, et de la nécessité où elle est de ne s'appuyer que sur lui

seul. A cela servent les tentations où elle se voit cent fois prête à succomber, et où Dieu la soutient lorsqu'elle ne voit plus de ressource ; la révolte des passions qu'on croyait éteintes, et qui se soulèvent avec une violence extrême, jusqu'à obscurcir la raison, et mettre l'âme à deux doigts de sa perte; des fautes de fragilité de toute espèce, dans lesquelles Dieu laisse exprès tomber l'âme pour l'humilier; des dégoûts, des difficultés étranges dans la pratique de la vertu ; de fortes répugnances pour l'oraison et pour les autres exercices de piété; en un mot, le sentiment vif et profond de la malignité de la nature et de son aversion pour le bien : Dieu emploie tous ces moyens pour anéantir l'âme à ses propres yeux, pour lui inspirer de la haine et de l'horreur pour elle-même, pour la convaincre qu'il n'est pas de crime si horrible dont elle ne soit capable, pas la moindre bonne action, pas le moindre effort, pas le moindre bon désir ni la moindre bonne pensée qu'elle puisse produire d'elle-même.

Quand, après bien des coups, bien des chutes, bien des misères, l'ârne est enfin réduite à ne plus compter sur elle-même pour la plus petite chose, Dieu la revêt peu à peu de sa force, lui faisant toujours sentir que cette force ne lui vient pas d'elle, mais d'en haut. Et avec cette force elle entreprend tout, elle porte tout : souffrances, humiliations de toute espèce, travaux, faligues pour la gloire de Dieu et le bien des âmes; elle vient à bout de tout; nulle difficulté ne l'arrête, nul obstacle ne lui résiste, nul danger ne l'étonné, parce que ce n'est plus elle, mais Dieu qui souffre et qui agit en elle. Non-seulement elle rapporte à Dieu la gloire de tout, mais elle reconnaît, elle éprouve que c'est lui seul

qui peut et fait tout, et qu'elle n'est entre ses mains qu'un faible instrument qu'il meut à sa volonté, ou plutôt qu'un néant qu'il emploie à l'exécution de ses desseins. C'est ainsi que saint Paul, après avoir raconté les grandes choses qu'il avait faites et souffertes pour l'Évangile, ajoutait avec la plus intime conviction : Ce-' pendant je ne suis rien; ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi.

Un telle âme rend à Dieu toute la gloire qu'il peut attendre d'elle, et ne s'en réserve absolument rien pour elle-même, parce qu'elle se tient pour ce qu'elle est, pour un néant ; ainsi elle glorifie Dieu par tout ce qu'elle fait et souffre pour lui; et elle le glorifiie encore plus par cette disposition intérieure d'anéantissement. Oh ! combien ne faut-il pas être mort à soi-même, et par combien d'épreuves ne faut-il pas passer, pour en venir là ! Mais aussi, quand on y est venu, on chante à Dieu un cantique continuel de louange; ou plutôt Dieu lui-même se loue et se glorifie dans cette âme : tout y est pour lui, elle ne prend rien, et ne peut rien prendre pour elle.

Mais que faut-il faire pour parvenir à être ainsi fort de la force de Dieu ? Je suppose la détermination ferme et inébranlable de ne rien refuser à Dieu, et de ne rien faire avec vue qui puisse lui déplaire. Ce fondement posé, je dis qu'il faut s'humilier de ses fautes, et ne jamais s'en troubler, les regarder comme une épreuve de notre faiblesse, en tirer le fruit que Dieu veut que nous en tirions, qui est de ne plus compter pour rien sur nousmêmes, de ne nous confier qu'en Dieu. Il faut encore nous défier des bons sentiments qui nous viennent dans certains moments de ferveur, ne pas nous croire mcil-

DES AMES LMÉRIECRES. 43

leurs ni plus forts, pour ces mouvements passagers; mais juger de nous par ce que nous sommes dans l'absence de la grâce sensible. Il faut aussi ne jamais se décourager à la vue de sa propre misère, ni se dire : Non, jamais je ne pourrai faire ou souffrir telle et telle chose; mais, en reconnaissant qu'on est incapable du moindre effort de vertu, dire: Dieu est tout- puissant ; pourvu que je ne m'appuie que sur lui, il me rendra possible et facile ce qui passe mes forces. Il faut dire à Dieu comme saint Augustin : Donnez-moi ce que vous m'ordonnez de faire, et ordonnez-moi ce que vous voud}'ez. Il ne faut point s'étonner des répugnances qu'on éprouve, mais demander sans cesse à Dieu la grâce de nous élever au-dessus ; et, quand nous les avons surmontées, ne pas nous applaudir de cette victoire, mais en remercier Dieu. Enfin, il ne faut être ni présomptueux ni pusillanime : deux défauts qui viennent, l'un de ce que l'on compte trop sur soi-même ; l'autre de ce qu'on ne compte pas assez sur Dieu. La pusillanimité vient d'un manque de foi ; la présomption, de ce qu'on ne se connaît pas soi-même. Le remède à ces deux défauts est de regarder Dieu comme l'unique principe de notre force. Gomment serons-nous présomptueux si nous sommes convaincus que toute notre force nous vient d'ailleurs? Comment serons-nous pusillanimes si nous croyons, comme nous le devons, que notre force est la force môme du Tout-Puissant?

Coniluite de Eîieu sur l'âin«.

Je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix, et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui, et

44 MAPIUEL

je soupcmi avec lui, et lui avec moi. (Jésus-Christ, dans l'Apocalypse, chap. m, 20.)

Tandis que nous sommes ici-bas, l'unique désir de Dieu est d'entrer dans notre cœur et d'y régner, non pour faire son propre bonheur : qu'a-t-il besoin de nous pour être heureux? mais pour l'aire le nôtre, non-seulement dans l'éternité, mais dès cette vie; car il est certain, et par la raison, et par la foi et par l'expérience, qu'il n'y a point de félicité pour l'homme hors de Dieu.

Pour nous procurer ce bonheur, que fait Dieu? Il se lient sans cesse à la porte de notre cœur : il y frappe par les lumières, les bonnes inspirations, les remords, afin de nous porter à la recherche du bien, et à la fuite du mal. Si nous étions attentifs, si nous rentrions souvent dans notre cœur, nous remarquerions qu'il y frappe à tout instant, et que, si nous ne l'entendons pas, c'est que nous nous mettons hors d'état de l'entendre. Il y frappe sans se rebuter pendant une longue suite d'années, ou, pour mieux dire, pendant toute notre vie. Sa patience à nous attendre est inconcevable ; il souffre nos dédains, notre résistance, notre obstination avec une bonté, une persévérance qui passe toute expression.

Rappelez, Seigneur, à ma mémoire le temps où vous avez commencé de frapper à mon cœur, et le temps où ce cœur a commencé de vous être rebelle. Rappelezmoi toutes vos invitations et toutes mes résistances. Hélas ! elles sont innombrables les unes et les autres. S'estil passé un seul jour, durant tant d'années, où vous ne m'ayez appelé, et même plusieurs fois? S'en est-il passé un seul où je n'aie rejeté votre voix ? Quel excès de bonté de votre part! Quel excès d'ingratitude de la mienne I

DES AUES INTÉRIEURES. 45

Ah ! Seigneur, cette double vue me pénètre et me confond; elle excite en moi la plus vive horreur de moi- Tnême, et une reconnaissance sans bornes pour vos bienfaits. Que de péchés, que d'abus de vos grâces I Quelle ineffable patience à me souffrir, à m'altendre, vous qui dès le premier péché pouviez me précipiter pour jamais dans l'enfer! Combien d'âmes y sont et y seront toujours, qui vous ont moins offensé que moi ! Pourquoi n'y suisje pas comme elles ? C'est le secret de votre justice et de votre miséricorde. Je la bénirai, je la chanterai éternellement cette miséricorde, tandis qu'une foule d'âmes moins coupables seront éternellement les victimes de votre justice vengeresse.

Lorsqu'après avoir frappé plus ou moins longtemps, quelqu'un ouvre enfin la porte, Dieu entre; il prend possession du cœur: il y établit son empire, et il n'en sort plus, à moins qu'on ne l'en chasse. Il y entre avec empressement, avec une joie que rien n'égale: il y entre avec tous les trésors de ses grâces, résolu de les communiquer sansmesure à l'âme, si elle est aussi fidèle qu'il est libéral. Il pardonne, il oublie tout le passé; l'âme, surprise d'un si bon traitement, oublie presque elle-même qu'elle l'a longtemps et souvent offensé; et, si elle s'en souvient, c'est un souvenir qui n'a rien d'amer, et qui est dicté par l'amour et la reconnaissance. Il y fait couler un fleuve de paix, mais d'une paix intime, d'une paix délicieuse et au-dessus de tout sentiment. Si toutes les âmes n'éprouvent point ce que je viens de dire, c'est qu'elles reviennent à Dieu, plutôt par un sentiment de crainte que par un sentiment d'amour; c'est qu'elles se donnent à lui faiblement et avec réserve; c'est que leur fidélité ne répond point à ses bienfaits. Aussi retombent-

elles pour la plupart dans leurs péchés, et leur vie n'estelle qu'une vicissitude continuelle de chutes et de pénitence. Mais pour les âmes qui se donnent à Dieu pleinement, qui lui ouvrent leur cœur tout entier, eî qui sont plus touchées de son amour que de leur propre intérêt, ces âmes goûtent, dès les premiers intants de leur retour, combien Dieu est bon, et quel accueil il fait au pécheur sincèrement converti.

Ali! Seigneur, voilà ce que j'ai eu le bonheur d'éprouver, et je ne l'oublierai jamais. Oui, du moment que je me suis donné tout à fait à vous, vous avez effacé toutes mes iniquités ; vous avez lavé mon âme dans le sang de votre Fils ; vous avez éclairé mon esprit d'une lumière céleste ; vous avez versé dans mon sein une paix ravissante; j'ai connu, j'ai senti combien il est doux d'être à vous, et combien tout ce qui n'est pas vous est digne de mépris. Chaque jour vous me comblez de nouveaux bienfaits; chaque jour vous m'unissez plus intimement à vous, et vous me détachez des créatures et de moi-même. Donnez-moi donc la fidélité, ô mon Dieudonnez-moi la générosité. Que je regarde comme le plus grand des malheurs de vous refuser, de vous disputer même quelque chose. Quoi que ce soit que vous me demandiez, n'est-ce pas mon bien que vous consultez uniquement? Et puis-je mettre mon bonheur ailleurs qu'à vous sacrifier tout sans réserve? Vie d'amour, vie de sacrifice, vie d'holocauste, je commence à connaître tout votre prix ; je comprends que le vrai, le saint usage de ma liberté, ne peut et ne doit consister qu'à m'immoler moi-môme, et à me laisser immoler de /otre main.

Cette paix que l'âme goûte au commencement de sa

voie n'esi rieu en comparaison de celle que Jésus-Christ lui promet, même dès cette vie, si elle continue à être généreuse et fidèle. Le terme de la vie spirituelle est une union immédiate et centrale avec Dieu ; ce n'est plus union, c'est transformation, c'est unité; c'est l'expression de l'adorable unité qui règne entre les trois personnes divines. Jésus-Christ le dit expressément dans la dernière prière qu'il dit à son Père pour ses élus. Qu'ils soient un en nous, dit-il, comme vous, mon Père, êtes en moi, et comme je suis en vous. Et dans V Apocalypse^ pour exprimer l'intime familiarité de ce commerce entre Dieu et l'âme : Je souperai, dit-il, avec lui, et lui avec moi. D y aura une espèce d'égalité entre cette âme et moi; ma table sera la sienne, et la sienne sera la mienne ; notre nourriture sera commune, et quelle nourriture? Celle dont Dieu lui-même se sustente. Dieu passera donc dans sa créature, la créature passera en Dieu; ils auront une même vie et un même principe de vie. Voilà ce qui est promis dès ici-bas à l'âme, et ce dont elle commencera à jouir sous le voile de la foi. Il faut se taire là-dessus. Cette communication divine est telle que l'âme même qui l'éprouve ne la connaît pas, et ne saurait la concevoir.

Mais pour être un avec Jésus-Christ dans son état glorieux, il faut avoir été un avec lui dans ses opprobres et dans ses souffrances ; il faut être tout à fait mort à soi-même et à l'amour-propre dans ce qu'il a de plus intime. C'est à cette purification parfaite de l'âme que sont destinées toutes les épreuves par lesquelles Dieu la fait passer : épreuves nécessaires, parce qu'il est impossible qu'elle se dépouille autrement de sa propriété ; épreuves douloureuses, mais oti Dieu soutient puissam-

48 HâKUEL

ment, et où l'âme n'a qu'à s'abandonner à Dieu et à le laisser faire ; épreuves dont un seul moment est plus glorieux à Dieu et plus profitable à l'âme que toutes les bonnes œuvres et les saintes actions de la plus longue vie.

Ah ! mon Dieu si je m'aime moi-même, et si je vous aime plus que moi-même, puis-je me refuser à l'accomplissement de vos desseins sur moi, quelque rigoureux qu'ils puissent être pour la nature. Vous avez tout fait jusqu'ici pour moi, vous m'avez aimé lors même que je vous offensais. A présent que je suis à vous, que j'y veux être de toute la plénitude de mon cœur, ne devezvous pas m'aimer incomparablement plus ? Qu'ai-je donc à redouter de votre amour, et pourquoi craindrais-je d'en être la victime? Si cet amour me détruit et me consume, ce ne peut être que pour me faire renaître et revivre en vous. Je me livre donc et je m'abandonne sans réserve à tout ce qu'il vous plaira faire de moi. J'accepte d'une pleine et entière volonté toutes les croix que votre bonté m'a destinées, je les embrasse et les chéris dès ce moment comme les plus précieuses faveurs que je puisse recevoir de vous, et je n'en veux plus être séparé jusqu'à mon dernier soupir.

Ainsi soit-il.

E)e la crainte de Dîea.

Ln parfaite charité bannit la crainte. (Saint Jean.) Dieu veut être craint, sans doute; et ce n'est pas en vain que 'l'Écriture déclare, en mille endroits, qu'il est terri-

ble en ses jugements, et que saint Paul dit qu'il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant : aussi la crainte du Seigneur est-elle le commencement de la sagesse; mais elle n'en est que le commencement : l'amour en est le progrès et la consommation. La crainte est un don du Saint-Esprit; mais un don par lequel il veut nous préparer à d'autres dons plus excellents. Il est donc utile et même nécessaire d'avoir ce sentiment de crainte, et d'en être pénétré non-seulement dans l'âme, mais jusque dans notre chair. Mais il n'en faut pas demeurer là : il faut aspirer à cette parfaite charité qui bannit la crainte, ou plutôt qui l'épure, qui l'ennoblit, qui la change en une autre crainte, fille de l'amour.

Si nous avons à sortir de l'état du péché, livrons-nous à toute la terreur des jugements de Dieu ; craignons sa justice inexorable, craignons ses vengeances éternelles. Laissons agir ce sentiment dans toute sa force, et gardonsnous bien de chercher à l'affaiblir; c'est l'Esprit-Saint qui le met lui-môme dans nos cœurs, pour nous disposer à une sincère conversion.

Après la conversion, que la crainte nous soutienne encore dans la pratique de la pénitence, que la pensée du feu de l'enfer que nous avons si souvent mérité, et dont la pénitence, selon la pensée de Tertullicn, n'est qu'une compensation, anime notre courage, nous rende saintement ennemis de nous-mêmes, et nous fasse embrasser généreusement tout ce que la mortification chrétienne a de pénible pour la nature.

Craignons encore dans les occasions continuelles où nous-eommes de pécher, dans la vue de notre extrême faiblesse et de l'empu'e de l'habitude. Opposons à l'at-

trait du plaisir, aux suggestions du démon, à la violente impulsion de la concupiscence, la crainte de la justice divine et de ses menaces formidables contre les pécheurs qui retombent dans le crime après en avoir obtenu le pardon. La crainte est un contre-poids dont les âmes innocentes, aussi bien que les pécheurs réconciliés, ont besoin, en mille rencontres, pour se préserver du péché.

Mais après tout, le motif de la crainte n'est pas celui qui doit dominer dans la vie du chrétien ; ce n'est pas l'intention de Dieu , il mérite d'être servi par des motifs plus relevés, et le cœur humain est fait pour être conduit par l'amour. L'amour est le seul sentiment vraiment digne de Dieu ; il en a fait le premier et le plus grand de ses commandements; il mérite ce sentiment de notre part par ses perfections infinies, par les bienfaits dont il nous a comblés dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce, et par les biens éternels qu'il nous promet, et qui seront la récompense de l'amour. Ce sentiment est aussi le seul qui change véritablement le cœur, qui le tourne vers Dieu, et le dégoûte des créatures; qui l'amollit, qui l'élargit, qui l'élève, qui le rend capable de tout faire et de tout souffrir pour Dieu.

Deux choses sont commandées au chrétien : d'éviter le mal, et de faire le bien. La crainte peut bien nous faire éviter le mal ; mais elle ne nous portera jamais à la pratique du bien. L'amour, au contraire, produit excellemment l'un et l'autre effet ; il nous détourne efficacement du mal, et même de toute apparence de mal ; il nous porte au bien, et au bien le plus parfait, nonobstant tou'-es les difficultés et tous les sacrifices qu'il en peut coûter à la nature. La crainte, qui n'envisage que

notre intérêt, n'est pas généreuse, elle s'en lient à ce qui est de pure obligation, et croit encore beaucoup faire en l'accomplissant. Il n'en est pas ainsi de l'amour. Il est toujours au-dessus de ce qu'il donne, et il compte pour rien tout ce qu'il a fait lorsqu'il peut faire quelque chose au delà. Les délicatesses, les attentions, les prévenances de l'amour ne sont connues que de lui ; la crainte n'en donne pas même l'idée. Lors donc que Dieu a commencé à répandre dans nos cœurs sa charité, lorsque nous sentons que nous l'aimons, et que tout notre désir est de lui en donner des témoignages, il faut nous livrer tout entiers à ce sentiment, le nourrir avec le plus grand soin, et éloigner tout ce qui pourrait l'affaiblir. Dieu lui-même prend plaisir alors à se montrer à l'âme avec tous ses charmes ; il lui donne de si vives impressions de sa bonté, qu'elle s'étonne en quelque sorte qu'on puisse le craindre; elle s'approche de lui avec confiance; elle lui parle avec une sainte familiarité, elle ne lui parle que d'amour; les vérités terribles ne l'affectent plus, à peine y pense-t-elle ; la crainte fait place à un sentiment plus doux, et elle éprouve avec transport la vérité de ce qu'a dit saint Jean : La parfaite charité chasse la crainte. Elle craint pourtant encore, mais d'une crainte chaste, d'une crainte qui n'appartient qu'aux enfants. Ce n'est plus parce que Dieu est terrible en ses vengeances, qu'elle craint de l'offenser; mais parce qu'il est son père^ parce qu'elle l'aimo, parce qu'il est infiniment parfait, et que le péché lui déplaît souverainement. Elle a horreur non-seulement du péché mortel, mais du péché véniel, mais de la moindre faute, et elle n'en voudrait pas commettre une seule de propos délibéré. Elle sait que le péché

52 MÀKCEL

est le mal de Dieu; et le plus petit mal de Dieu, qu'elle aime uniquement, lui paraît plus grand que tous les autres maux, quels qu'ils puissent être. Quelle force cette crainte filiale ne lui donne-t-elle pas pour se combattre, pour résister aux tentations I Quelle attention, quelle vigilance continuelle sur ellemême ne lui inspire-t-elle pas! Quelles précautions elle lui suggère [)Our éviter tout ce qui peut déplaire à celui qu'elle aime ! Avec quelle facilité ne force-t-elle pas tous les obstacles, ne brise-t-elle pas tous les liens, ne triomphe-t-elle pas du monde et de ses plaisirs, de la chair et de la sensualité, du démon et de ses tentations! Quelle joie pour elle de se trouver affranchie de tout ce qui la captivait, et de pouvoir aimer de toute l'étendue de son affection celui qui seul mérite d'être aimé! La crainte des esclaves, cette crainte qui glace, qui rétrécit le cœur, produisit-elle jamais, peut-elle produire de semblables effets?

Si la crainte de déplaire à l'objet aimé détourne l'âme de tout mal, le désir de lui plaire l'excite à la pratique de tout le bien que Dieu peut désirer d'elle. Elle va au-devant des occasions, sans empressement pourtant ; elle saisit avec joie toutes celles qui se présentent; les travaux, les soutlrances, les sacrifices, ne lui coûtent rien. Pourvu qu'elle parvienne à contenter Dieu, elle est contente ;et sa plus grande douleur serait d'avoir à se reprocher quelque négligence, quelque lâcheté à cet égard. Comme elle sait que le plus grand ennemi qu'ait Dieu, c'est elle-même, c'est sa nature corrompue, c'est son amour-propre, elle se hait comme Dieu la hait ; elle se combat, se poursuit, se fait violence en tout; et parce qu'elle sent bien qu'il lui est impossible de se détruire,

DES AMES INTÊRIEDEES. 83

elle s'offre à Dieu et à ses coups, afin que lui-même détruise et anéantisse son ennemi.

Voilà ce que fait la parfaite charité ; lorsqu'elle s'est emparée d'un cœur, la crainte l'y a introduite ; mais, une fois qu'elle est entrée, elle chasse celte crainte et veut régner seule. En effet, ces deux sentiments sont incompatibles. La charité, qui n'envisage que Dieu, renonce à tout propre intérêt, et l'intérêt propre est au contraire l'unique chose que la crainte consulte, l'unique mobile de ses démarches. La charité ne sert pas Dieu parce qu'il est terrible, mais parce qu'il est bon ; elle ne le craint pas comme maître ; elle l'aime comme père ; elle ne fait attention ni au châtiment ni même à la récompense ; mais elle s'arrête à Dieu, qu'elle aime \)out lui-même sans aucun retour sur elle.

Quand donc une âme qui s'est donnée à Dieu, et qui l'aime de tout son cœur, est vivement frappée de la terreur de ses jugements, si ce sentiment vient de Dieu, c'est une épreuve, et elle la doit porter avec amour; si c'est un effet de l'imagination, il ne faut pas qu'elle s'y arrête, et elle doit éviter tout ce qui pourrait l'entretenir; s'il vient du démon, qui tâche de la porter au désespoir, elle doit ranimer sa confiance en Dieu, se jeter entre ses bras, s'abandonner à lui, et le prier de tirer sa gloire de cette tentation, en la faisant servir au triomphe de son pur amour. Car Dict. ne la permet que pour porter l'âme à l'aimer avec plus de pureté, pour^la détacher d'un reste d'intérêt propre, pour l'obliger à se renoncer en ce qu'elle a de plus intime. Quand elle a fait généreusement ce sacrifice, elle est tranquille ; le démon disparaît et perd tout pouvoir sur elle; le règne de l'amour s'établit et s'affermit en elle. C'est ainsi que

s 4 HÂNUEL

la crainte, même celle qui vient d'épreuve et de tentation, doit aboutir, dans les desseins de Dieu, à la charité parfaite. Tâchons avec le secours de la grâce d'en faire cet usage.

@ar la sainteté.

Soyez saints, pa7xe que je suis saint, dit Dieu aux enfants d'Israël. Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait^ dit Jésus-Christ à ses disciples. Ces paroles nous montrent en Dieu le motif et le modèle do notre sainteté. Si nous savons les comprendre, elles nous disent plus de choses que n'en ont jamais dit les pliilosophes les plus sages et les plus éclairés. Mais nous ne les comprendrons jamais qu'à la faveur de la lumière divine, et la pratique nous en développera le sens encore mieux que la spéculation.

Soyez saints, dit le Seigneur, parce que je suis saint. Qu'est-ce en Dieu que la sainteté? C'est l'amour de l'ordre. Dieu aime l'ordre essentiellement; il ne peut rien approuver, rien excuser, rien souffrir impuni qui y soit contraire. Il peut permettre le désordre dans sa créature, le souffrir pour un temps, le pardonner, si elle le désavoue et le répare; mais il le réprouve, il le poursuit, et il le punit partout où il le voit, lorsque le moment de sa justice est venu, et que celui de la miséricorde est passé. Pourquoi cela? Parce qu'il est saint. Il ne peut point ne pas prescrire l'amour de l'ordre à la créature intelligente et libre, ni la laisser sans récompense si elle l'observe. Il l'exercera pour un temps, il l'affligera, il la mettra à diverses épreuves, il paraî-

DES iMES INTERIEURES. HH

tra môme l'abandonner, pour mieux s'assurer de sa vertu; mais, si elle ne s'écarte point de l'ordre, et si elle y persévère constamment, il la rendra heureuse, parce qu'il est saint.

Cette sainteté essentielle de Dieu est sans contredit le premier et le plus grand motif de la nôtre. Nous sommes obligés d'aimer l'ordre, parce que Dieu l'aime ; nous n'avons la raison et la liberté que pour cela: la raison, pour connaître l'ordre ; la liberté, pour nous y soumettre.

En qualité de créatures raisonnables, nous sommes faits à l'image de Dieu, Dieu se connaît, Dieu s'aime comme source de la sainteté, comme la sainteté même. Nous qui sommes ses images, nous devons le connaître, l'aimer, lui obéir et l'imiter sous ce rapport. Il ne nous suffit pas d'être ses images par notre nature spirituelle, douée d'intelligence et de liberté ; il faut encore que nous le soyons par notre volonté et par notre choix. Je dois vouloir être saint, je dois travailler de tout mon pouvoir aie devenir, je dois rejeter avec horreur tout ce qui cbt contraire à la sainteté, parce que Dieu est saint, et ((ue j'ai l'avantage d'être créé à sa ressemblance.

Comment oserai-je m'approcher de Dieu, si je ne suis pas saint, ou du moins si je n'aspire pas à l'être? Je suis fait pour avoir un commerce intime avec lui ; commerce de reconnaissance : j'ai tout reçu de lui; commerce de prières ; j'ai un besoin coniinuel de lui ; commerce d'espérance : j'attends tout de lui; commerce d'amour : il est mon souverain bien, et je ne puis trouver de bonheur qu'en lui. Mais que deviendra ce commerce si je renonce à la sainteté? Il sera absolument rompu. Je m'éloignerai de Dieu à mesure que je m'éloignerai de la

t« MAKCEL

sainteté; Dieu, de son côté, s'éloignera aussi de moi. Je ne pourrai soutenir sa vue ; il me rejettera bien loin delà sienne; il me haïra, me réprouvera, me condamnera; je serai éternellement banni de sa présence.

Ce n'est pas tout : Dieu m'a approché de lui par sa grâce encore plus que je ne suis proche de lui par la nature ; il m'a élevé à un état surnaturel , il m'a destiné à le voir face à face, et à jouir de son propre bonheur pendant l'éternité. N'a-t-il pas incomparablement encore plus droit de me dire : Soyez saint, parce que je suis 5«tn^ / Puis-je prétendre à la jouissance éternelle de Dieu infiniment saint, puis-je lui être intimement uni, puis-je partager sa béatitude, si je ne suis saint, et d'une sainteté qui ne souffre absolument aucune tache? A quoi dois-je m'occuper continuellement ici-bas, sinon à me purifier de plus en plus, à détruire en moi tout ce qui est opposé à la sainteté, à acquérir toutes les vertus qui me peuvent rendre agréable à Dieu ? Et si je ne puis parvenir à cette parfaite pureté par mes efforts, que puis-je faire de mieux que de me livrer à Dieu, afin qu'il me sanctifie lui-même, et qu'il me rende tel qu'il veut que je sois pour paraître dignement en sa présence ? Quoi ! je dois posséder éternellement celui qui est saint par essence, celui dont la sainteté fait l'admiration, la joie, la félicité des esprits bienheureux; je suis destiné à dire un jour comme eux à jamais : Saint, saint, saint, est le Dieu tout-puissant ; et je ne travaillerais pas à devenir saint, et je n'emploierais pas à cela tous les moments de ma vie ! Pourquoi donc suis-je sur la terre? Quel autre objet est digne de m'occuper ?

Y a-t-il dans ce motif quelque chose de plus pressant? Ouij Dieu nous dit : Soyez saints, parce que je suis saint.

et que moi-même je me suis uni personnellement à votre nature pour la sanctifier. Le chrétien n'est pas simplement homme; il est devenu participant en Jésus-Ghrist de la nature divine ; il est devenu par adoption enfant de Dieu le Père, et le frère du Verbe incarné. Non-seulement son âme, mais son corps même a part à celte adoption. Ses membres sont les membres de Jésus-Ghrist ; c'est saint Paul qui le dit. A plus forte raison son âme et ses facultés appartiennent-elles à Jésus-Ghrist. Combien donc le chrétien, incorporé à la divinité, doit-il être saint de corps et d'àme ! 0 Dieu ! si nous étions pénétrés de cette vérité, quelle serait notre ardeur pour la sainteté ! Je ne suis pas surpris après cela que les apôtres ne donnassent point aux premiers chrétiens d'autre titre que celui de saints, et que cet usage ait subsisté longtemps dans l'Église. Aujourd'hui ne serait-ce pas une dérision de donner en général ce titre aux chrétiens? Et ne sont-ils pas la plupart dans leur conduite, et un grand nombre par principes, ennemis de la sainteté ? Quel affreux changement dans la face du christianisme !

Mais quelle est la sainteté qui est proposée aux chrétiens pour modèle ? Nulle autre que celle de Dieu môme : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait : c'est Jésus-Christ, c'est un Dieu fait homme pour nous enseigner la route de la sainteté, qui nous adresse ces paroles. Qu'est-ce donc à dire ? Pouvons-nous être saints comme Dieu est saint ? Non, il est impossible que nous soyons au.'-si saints (]ue lui, ni que nous approchions en rien de son intinie perfection. Mais, quelle que soit notre sainteté, il faut qu'elle soit moulée sur la sienne, qui est l'unique source, ruui(]ue exemplaire de toute sainteté.

Et parce que nos yeux sont trop faibles pour contempler la sainteté telle qu'elle est en Dieu même, et que nous sommes incapables d'en faire une juste application à notre conduite, Dieu s'est fait homme, il a conversé parmi les hommes, il les a instruits par ses discours, par ses exemples, par toute la suite de sa vie, et leur a proposé, dans notre nature unie à la sienne, un modèle de sainteté qu'ils pussent saisir et imiter. Il n'est donc plus question de dire : Qui montera au ciel pour y prendre, dans la vue de Dieu môme, le vrai caractère de la sainteté ? La sainteté en personne est descendue sur terre ; elle s'est montrée revêtue de notre chair ; elle a parlé, elle a agi en homme ; il ne reste plus qu'à étudier l'esprit de Jésus-Christ, qu'à nous conformer à ses maximes, qu'à marcher sur ses traces. Par ce moyen nous deviendrons parfaits, comme notre Père céleste est parfait.

Mais Jésus-Christ n'est pas seulement le modèle de notre sainteté, il en est encore le principe et la première cause efficiente. Nous ne pouvons rien que par sa grâce; £t il faut que cette grâce agisse sur notre liberté dans toute l'étendue de son pouvoir, pour que nous devenions saints comme lui. Il nous l'offre coniinuellement, et il nous promet de Taugmenter à mesure que nous en ferons bon usage. Mais ce bon usage dépend encore plus de lui que de nous ; et, si nous entendons bien nos intérêts, le plus sage et le plus sûr parti que nous puissions prendre, c'est de lui remettre, de lui consacrer notre liberté ; de le prier d'en disposer comme de son bien, et de lui protester que nous ne voulons nous conduire que par ses lumières et n'agir que sous sa direction. Heureux ceux qui se dévouent à lui de la

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sorte, et qui ne se reprennent jamais ! Leur sainteté sera l'œuvre de Jésus-Christ ; ils n'y prendront d'autre part que celle de le laisser opérer en eux selon son bon plaisir, de ne lui résister jamais, et de mourir de tout leur cœur à leur propre esprit, à leur propre volonté, pour vivre de la vie de Jésus-Christ.

Commerce : image de la Tie spirituelle.

La vie spirituelle n'est autre chose qu'un commerce, un échange entre Dieu et l'âme. Dieu donne pour recevoir, et reçoit pour donner ; l'âme de même. Dieu donne le premier ; il donne aussi le dernier. Il prévient l'âme par la grâce dans le temps ; il lui donne pour jamais la gloire dansTélernité. Cette grâce et cette gloire sont une communication plus ou moins parfaite de Dieu lui -même. L'âme, de son côté, se donne aussi à Dieu ; elle lui sacrifie ses goûts, ses penchants, ses volontés, ses intérêts; elle se remet, en un mot, tout entière à Dieu, pour qu'il dispose d'elle à chaque moment selon son bon plaisir. Voilà ce qu'elle fait, ou du moins ce qu'elle doit faire en cette vie. Dans l'autre vie elle ne fait plus rieii librement ; elle ne se donne pas, mais elle est ravie ; elle n'est plus à elle-même, mais au souverain bien qu'elle possède et qui la possède. Il n'y a donc entre Dieu et l'âme de commerce libre que dans le temps. Voyons quelles sont de la part de Dieu les lois de ce saint commerce, et celles que l'âme doit observer de son côté pour répondre aux bontés ineffables de Dieu.

Première loi. Dieu fait les avances; et il les fait toujours en toutes choses. Qui lui a donné le premier? s' (•■^

crie saint Paul. Cela est sensible dans l'ordre de la nature où nous tenons de lui l'êlre à tous les instants, et tout ce qui sert à le conserver. Cela n'est pas moins vrai dans l'ordre surnaturel : tout y commence par la grâce, soit justifiante, soit actuelle, qui est un don de Dieu, don purement gratuit qu'il nous est impossible de mériter. Si,après avoir perdu la grâce du baptême, nous la recouvrons par la pénitence, c'est Dieu qui fait les premières démarches pour nous rappeler à lui ; car, une fois éloignés de lui par le péché, nous ne pouvons jamais de nous-mêmes nous en rapprocher. Si nous conservons la grâce du baptême, c'est en vertu d'une suite de grâces actuelles que nous recevons à tout moment. Il est de foi que, pour chaque action surnaturelle, il nous faut une grâce qui prévienne et qui accompagne cette action ; et Dieu ne nous refuse jamais cette grâce qu'à titre de punition. Ainsi, il demeure incontestable que c'est toujours Dieu qui nous prévient, et cela doit être, puisqu'il est toujours et dans tous les cas la source de tout bien.

La loi de la créature ne peut être ici qu'une loi de correspondance et de fidélité. Dieu la prévient : elle doit suivre ; Dieu lui donne : elle doit conserver précieusement ; Dieu lui fait la grâce de lui demander : elle doit lui accorder généreusement tout ce qu'il lui demande. Gomment le commerce et l'échange auraient-ils lieu si elle recevait tout sans rien donner, ou si elle ne donnait pas à proportion de ce qu'elle reçoit? Loi de reconnaissance encore pour un Dieu dont les bienfaits la préviennent sans cesse ; mais d'une reconnaissance pleine d'humilité, en songeant qu'elle ne mériie rien et même qu* elle s'est mise souvent par sa faute dans le cas d'être abandonnée plutôt que recherchée.

DtS AMES IISTÉiUEDRES. 6(

Seconde loi. Les dons de Dieu sont parfaitement dé- Bintéressés ; il n'a rien à gagner pour lui-même dans tout le bien qu'il nous fait. S'il exige du retour de notre part, ce n'est pas pour son avantage, c'est pour le nôtre. Le bon usage que nous ferons de ses grâces n'est pas même le motif qui l'engage à nous les accorder. Combien nous en a-t-il donné jusqu'ici dont nous avons abusé et dont il a prévu que nous abuserions l Cette prévoyance de notre fidélité n'a pas arrêté le cours de ses bienfaits. Quelle bonté ! quel désintéressement 1

L'âme ne peut répondre à cette loi que bien imparfaitenibiit. Il est impossible qu'il n'y ait aucun gain pour elle en ce qu'elle donne à Dieu : aussi ne doit-elle ni ne peut-elle jamais renoncer parfaitement à son intérêt. Tout ce qu'elle doit faire, à mesure (jue la grâce l'en sollicite, c'est de ne pas envisager cet intérêt ; c'est de ne pas compter avec Dieu, c'est de ne pas s'imaginer (ju'elle eu fait trop ; c'est de ne rien refuser à Dieu, sous prétexte (pi'elle n'y est point obligée et qu'il ne l'exige pas absolument; c'est de ne point s'attacher à ses dons, de ne les point regretter lorsqu'il les retire, mais d'être toujours généreuse et fidèle lorsque Dieu met son amour à l'épreuve ; c'est, enfin, dans les grandes tentations où elle se croit perdue sans ressource, de continuer à servir Dieu et à faire tout ce qu'elle sait lui être agréable. Par ce désintéressement, elle imite eu quelque sorte celui dtiDieu; elle l'aime, elle le sert, elle lui donne pour lui-même, sans se recherclier en rieu ; et c'est ce qu'il y a de plus glorieux à Dieu dans le service que lui lend sa rréalure ; c'est aussi ce qu'il récompensera avec une li- .' 'ralité infinie. Mais il ôte quelquefois à l'âme la vue de I Aie récompense, afin de purifier ses motifs et i'aug-

■ ÀNDGL D£S iMÏS IXT. 4

menter son mérite. Admirable artifice de l'amour divin, dont le secret n'est connu que de bien peu de personnes.

Troisième loi. Les dons de Dieu sont sans repentir ; c'est l'Ecriture sainte qui le dit. Il ne regrette jamais, il ne reprend jamais ce qu'il a donné ; il ne le reproche pas même à l'âme lorsqu'elle en abuse ; mais il la reprend seulement de l'abus qu'elle en fait, disposé à la combler de plus grands biens si elle veut revenir sincèrement à lui. Voyez comme il traite David, saint Pierre et tant d'autres après leur conversion. Voyez quel accueil ce bon père fait à l'enfant prodigue à son retour ; comme il lui rend tout, et y ajoute encore de nouvelles faveurs. Les justes mêmes sont jaloux du bon traitement qu'il fait aux pécheurs pénitents.

C'est ici la grande loi pour la créature. Enfoncée qu'elle est dans l'amour-propre, basse, intéressée, lorsque Dieu ne lui paye pas comptant ses sacrifices souvent bien légers, lorsqu'elle ne voit pas en ses mains le salaire de ses bonnes œuvres, elle se plaint que Dieu manque de fidélité, elle regrette ce qu'elle lui a donné; elle va même quelquefois jusqu'à le reprendre. Ah I quelle indignité 1 Où en serions-nous si Dieu en usait de la sorte, et s'il retirait ses grâces lorsque nous n'y répondons pas, ou s'il nous les refusait parce qu'il en prévoit l'abus? Donnons comme lui, sans jamais noua en repenlir; donnons sans regarder ensuite à ce que BOUS avons donné ; oublions les dons déjà faits, et voyons ceux qui nous restent encore à faire ; regrettons de ne pas donner assez ; ne soyons pas contents que nous 'l'ayons tout donné effectivement et sans aucune réserve. Que nous importe comment Dieu paraît accepter nos

dons ? Que nous importe qu'il paraisse n'en faire nul cas, et après tous nos sacrifices nous traiter avec plus de rigueur ? Est-ce là ce qu'il nous faut considérer ? Désiret-il que nous lui fassions ce sacrifice? Le mérite-t-il? Oui, sans doute. Si cela est, tout est dit pour une âme généreuse.

Quatrième loi. Dieu n'abandonne jamais s'il n'est abandonné. Il est le premier à donner, mais il n'est pas le premier à abandonner. Au contraire, il recherche longtemps la créature après qu'elle l'a quitté . Sa patience ne se lasse point ; et, tant que le plus grand pécheur conserve un souffle de vie, il lui laisse toujours quelque grâce pour revenir à lui. Quelle fidélité !

Le beau modèle pour une âme qui s'est donnée à Dieu I Dieu ne m'abandonne jamais ; je ne dois donc jamais l'abandonner. Je suis sûre de lui; je ne dois donc rien négliger pour qu'il soit sûr de moi. Hélas ! je ne trouve aucune sûreté en moi-même; je ne puis répondre un seul instant de moi. Rien n'est plus inconstant, pins fragile que ma volonté. Je proteste aujourd'hui à Dieu que je lui serai toujours fidèle ; demain, peut-être, je le quitterai. Voilà ce qui doit me tenir dans une défiance continuelle de moi-même et ce qui doit me déterminer à remettre pour toujours entre les mains de Dieu cette liberté dont je puis abuser à toute heure. Voilà ce qui doit me rendre inviolablement fidèle aux moindres grâces. Si je manque volontairement et avec délibération à une seule, que n'ai-je pas à craindre et de Dieu et de moimême ! de Dieu, qui se refroidira à mon égard et qui me retirera ses grâces de choix pour me punir; de moimême, qui devientlrai plus faible, plus exposé à tomber de nouveau. Ah ! Seigneur, j'espère que votre bonté me

^4 MAISCEL

pardonnera toutes mes fautes de fragilité, d'inadvertance, de premier mouvement; mais je vous supplie de ne jamais permettre que j'en commette une seule de propos délibéré, que je résiste avec vue à aucune grâce, que je vous refuse quoi que ce soit que vous me demandiez. J'ai tout à craindre de moi ; et c'est pour cela aussi que je remets pleinement et de grand cœur ma liberté entre vos mains, afin que vous la gouverniez et que vous disposiez de moi en toutes choses. La grâce des grâces, c'est une constante fidélité ; je vous la demande, ô mon Dieu ! et, quoi qu'il puisse m'en coûter pour l'obtenir, je ne croirai jamais l'acheter trop cher. Ainsi, puissé-je garder exactement toutes les lois du saint commerce qui est entre vous et moi, comme vous observez inviolablement celles que votre bonté s'est imposées ! C'est tout ce que je demande, et j'abandonne mon sort à venir à votre infinie miséricorde !

lie tout lie ISien et le rien de la créature.

Qui pénétrerait bien ces deux idées comprendrait dans toute son étendue la vie spirituelle, dont tout le but est de rendre à Dieu et à la créature ce qui leur est dû ; tout à Dieu, tout sans réserve ; rien, absolument rien à la créature. Qui agirait en tout conformément à ces deux idées serait solidement humble et parfaitement soumis à la grâce. Dès que l'on commence à se donner à Dieu, on entre dans la connaisb„nce du tout de Dieu, et de son propre néant : je n'entends pas une connaissance purement spéculative et sans effet, telle que peut l'avoir tout homme qui réfléchit sur ce qu'est Dieu, et sur ce

DES ÂMES INTERIECRES. 6 S

qu'il est lui-même; mais j'entends une connaissance pratique qui influe sur notre conduite tant intérieure qu'extérieure. L'effet de cette connaissance est de nous vider peu à peu de nous-mêmes, de nous dépouiller de toutes nos usurpations, de nous réduire enfin à ce que nous sommes réellement, c'est-à-dire à rien ; et en même temps de nous remplir de Dieu, en sorte qu'il soit tout en nous, et nous tout en lui. Tant que nous nous croyons quelque chose, quoique nous ne soyons rien; tant que nous envisageons notre propre intérêt en quelque chose, tant que nous nous regardons comme notre fin en quoi que ce soit, nous ne nous tenons pas pour un pur néant, ni Dieu comme le tout unique de qui tout vient et à qui tout doit tendre.

Dieu est tout dans l'ordre de la nature. Tout le reste n'était rien avant que Dieu lui donnât l'existence : or, l'existence est un don qui renferme tous les autres. Je ne suis donc rien de mon fond, et je dois à Dieu tout ce que je suis ; mon intelligence, ma mémoire, ma volonté, l'exercice de ces facultés, tout cela est un don de Dieu. Si je me les approprie, si j'en lire vanité, si je me préfère à ceux qui sont ou que je crois être moins bien partagés que moi, je vole à Dieu son bien, je méconnais mon néant, je commets une injustice envers ceux à qui je me préfère, puisque je suis néant comme eux; et, par mon orgueil, je commence à être véritablement au-dessous du néant; je commence à devenir l'objet de la haine de Dieu, qui ne peut souffrir que ce qui n'est rien s'attribue quelque chose. Qu'avez-voiis, dit saint Paul, que vous n'ayez reçu? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous qlori fiez-vous comme si vous ne V aviez pas reçu?

Non-seulement Dieu est tout dans l'ordre de la nature, mais il a tout fait pour lui ; tout ce qui est se rapporte nécessairement à lui; il est la fin unique et nécessaire de tout. Dans un sens, il est vrai que cet univers est fait pour l'homme et pour son usage dans cette vie ; mais l'intention de Dieu est que l'homme lui rapporte toutes les autres créatures qui sont à son usage ; qu'il le glorifie par elles, puisque lui seul a en partage l'intelligence et la liberté, et qu'il n'en use que selon les vues de Dieu. Voici donc l'ordre : l'homme, étant capable de glorifier Dieu immédiatement par lui-même, doit lui rapporter tout son être, toutes ses puissances, toutes ses actions libres; il doit se soumettre en tout au domaine de Dieu, et parce que Dieu l'a établi ici-bas le maître des créatures, il doit les regarder comme autant de bienfaits de Dieu, et les faire servir à la gloire de son bienfaiteur. Si l'homme sort de cet ordre, s'il se regarde en quoi que ce soit comme indépendant, comme maître de sa volonté ; si, au préjudice du souverain domaine de Dieu, il rapporte à lui-même une seule pensée, une seule action; s'il use des créatures autrement que Dieu ne le veut ou le lui permet, s'il s'attache à ellesjusqu'à y établir son bonheur et sa fin, c'est un ingrat, un rebelle, un usurpateur du bien de Dieu.

Dieu est tout dans l'ordre de la grâce, et l'homme est, s'il se peut dire, encore plus néant dans cet ordre que dans celui de la nature. Qu'est-ce que l'ordre de la grâce? C'est un ordre par lequel la créature intelligente, néant de son fond, est destinée à l'éternelle possession de Dieu, de l'être qui est tout par lui-même. Or, cette destination est si sublime, si fort au-dessus de la capacité naturelle de la créature, qu'il y a moins loin du

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néant à la simple existence, que de l'existence à cette destination surnaturelle. Cette destination est donc une pure grâce du Créateur, mais une grâce si excellente, que Dieu, tout Dieu qu'il est, ne pouvait rien faire de plus grand pour l'homme. Ainsi, c'est principalement dans l'ordre de la grâce que l'homme doit regarder Dieu comme étant tout, et lui-même comme n'étant rien.

Dieu est tout dans l'ordre de la grâce : 1° En ce que lui seul nous a donné et a pu nous donner la connaissance de l'excellence de notre destination. L'homme n'en aurait jamais eu ni pu avoir par lui-même la moindre idée.

2" En ce que lui seul a pu nous prescrire et nous a prescrit les moyens nécessaires pour parvenir à celte fin surnaturelle. La religion, son culte, ses sacrements, ses préceptes, tout cela est absolument d'institution divine. La raison humaine, abandonnée à elle-même, ne peut connaître ses moyens, et elle n'a nulle autorité pour les établir.

3° En ce que l'homme, s'il n'est prévenu d'une lumière qui éclaire son esprit, et d'un bon mouvement qui excite sa volonté, ne peut former aucune bonne pensée, aucun bon désir, ni faire aucune action méritoire pour la vie éternelle. La liberté a besoin d'être continuellement prévenue et aidée de la grâce. Le consentement môme qu'elle y donne est tellement d'elle, qu'il est encore plus de Dieu. Excitée, mue par l'action de Dieu, tout son mérite est dans une fidèle et constante coopération, et elle doit à Dieu cette fidélité et cette constance.

Voilà ce que serait l'homme par rapport à la grâce,

telle serait sa dépendance, quand même il n'aurait pas péché. Mais depuis le péché originel, cette dépendance est bien plus grande. La concupiscence l'entraîne vers le mal, et lui inspire une secrète aversion du bien. Ses passions préviennent et obscurcissent sa raison; son ignorance et sa faiblesse sont extrêmes. Il a besoin, pour faire le bien et pour y persévérer, d'une grâce iDien plus forte; et cette grâce, il la doit à la pure bonté de Jésus-Christ, le réparateur de la nature humaine, tombée dans Adam.

Mais si au péché originel, qui a déjà si fort affaibli l'homme, il a ajouté souvent, pendant une longue suite d'années, un grand nombre de péchés actuels, s'il a contracté de funestes habitudes qui lui ont rendu le mal comme naturel et comme nécessaire, il n'est plus un simple néant dans l'ordre de la grâce: il y a une opposition formelle ; il y résiste, pour ainsi dire, de toute sa force, et il faut que Dieu lutte contre lui pour le rendre bon. C'est bien alors que Dieu est tout par rapport à la sanctification de cet homme, qui est non-seulement rien à cet égard, mais qui oppose les plus grands obstacles.

Voilà ce que nous avons été presques tous ; car combien sont rares ceux qui ont conservé l'innocence de leur baptême! Voilà ce que nous pouvons redevenir à chaque instant. Que faut-il pour cela? Une seule infidélité bien volontaire, une seule résistance à la grâce. Oui, pour une âme que Dieu a prévenue de ses dons, qu'il a retirée de ses égarements, qu'il a mise dans la voie de son pur amour, un manquement bien réfléchi, un refus formel et obstiné à la moindre chose que Dieu demande d'elle, peut avoir les plus terribles suites, et

causer sa perte éternelle. Que faut-il encore pour cela? Un simple regard de complaisauee sur soi-même -, un mouvement d'orgueil en pensant aux grâces qu'on a reçues, ou à ce qu'on a fiiit pour Dieu ; un sentiment de mépris pour le prochain, auquel on se prél'ère. Il n'en faut pas davantage pour nous précipiter, par degrés, dans un état plus funeste que celui dont Dieu nous a retirés. Hélas! hélas ! qui ne serait pas saisi d'une sainte frayeur à la vue de cet abîme où le péché l'a plongé, et où il peut le replonger à tout niomenl ? Qui se croira quelque chose lorsqu'il pense à ce quil a été, à ce qu'i^ serait si Dieu n'était venu à son secours, et à ce qu'il peut devenir d'un instant à l'autre, s'il se retire de la garde de Dieu pour s'appuyer sur lui-même?

0 mon Dieu ! soyez tout pour moi, tout dans l'ordre de la nature, tout dans l'ordre de la grâce. Apprenezmoi à vous sacrifier tout, à vous attribuer tout le bien que je fais, à tout attendre de vous. Apprenez -moi à me regarder toujours comme néant par mon fond, criminel par ma volonté, incapable du moindre bien, et capable des plus grands péchés si je me détourne un instant de vous. Détruisez en moi cet amour-propre que le péché a enfanté, et réduisez-moi à cet heureux anéantissement (jui ne met plus d'obstacle à votre souverain domaine, et qui rend à votre tout l'hommage que lui doit ie rien de la créature.

Ainsi soit-il.

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Ce que IDiea nous demande^ et ce qu'il faut demander à Oleu.

Il est très-important, et même absolument nécessaire dans la vie spirituelle, de bien distinguer, par rapport à nos dispositions intérieures sur tout ce que Dieu nous demande, et ce que nous devons demander à Dieu, ou ce qu'il a droit d'attendre de nous et ce qu'il veut que nous attendions de lui. Faute de bien discerner ces deux choses, on tombe mal à propos dans des doutes et des perplexités sur son état ; on est mécontent de soi lorsqu'on n'a pas sujet de l'être, et l'on s'applaudit comme si Dieu était content de nous, quoiqu'il ne le soit pas ; on se plaint de la Providence, on murmure contre elle injustement ; enfin on commet bien des fautes, et l'on s'expose à tout abandonner. Tâchons donc, à la lumière de la vérité, de bien fixer et démêler ces deux objets, et d'en faire ensuite la règle de nos jugements et de notre conduite.

Dieu ne demande de nous que ce qui dépend de nous. Ce principe est de toute évidence. Or, une seule chose dépend de nous, savoir : le bon usage de notre liberté, selon la mesure actuelle de la grâce qui éclaire notre esprit et qui excite notre volonté.

Dieu demande donc de nous, premièrement, une attention suivie à ce qui se passe dans notre cœur, et à sa voix qui s'y fait entendre. Cette attention n'est pas si gênante qu'on le pense, lorsqu'on aime sincèrement Dieu et qu'on est résolu de lui plaire en toutes choses.

Il demande qu'on ne se livre à rien qui puisse nous

D£S AMtS IJNTERIEDRES. ?1

détourner de cette attention, soit amusement extérieur, soit curiosité, soit attache à quelque objet, soit pensées inutiles, soit trouble et agitation volontaires, quelle qu'en soit la cause; et que, lorsqu'on remarque quelque chose qui nous distrait de l'attention à la grâce, on s'en éloigne promptement. 11 ne faut pas croire que ni les devoirs de notre état, ni les embarras domestiques, ui les événements de Providence, ni les devoirs el les bienséances do la société, nuisent par eux-mêmes à ce recueillement intérieur; on peut et l'on doit le conserver au milieu de tout cela. Au reste, après qu'on s'est gêné durant quelque temps, ce recueillement devient si naturel, qu'on ne s'en aperçoit plus, et qu'on n'en sort presque jamais.

Dieu demande une pleine, parfaite et fidèle correspondance à la grâce, pour les circonstances où nous nous trouvons. La grâce des commençants n'est pas la même que celle des personnes avancées, ni celle des personnes avancées la même que celle des personnes consommées eu perfection. Telle disposition qui est bonne dans un corar^ençant ne le serait pas dans quelqu'un de plus avancé . , Ile pratitjue convient dans un état, qui ne convient plus !ans un autre. Il faut donc savoir les prendre et les quitter, selon l'instinct de la grâce, et ne pas s'y attacher avec une espèce d'obstination. Il ne faut pas non plus vouloir s'élever au-dessus de son état présent, ni entreprendre ou désirer ce qui est au-dessus de nos fores, et qu'on admire dans les saints, ni se croire permises

îrtaines libertés que Dieu accorde aux âmes qui ont .laisé par toutes les épreuves.

Dieu demande que, quand on s'est donné tout à fait à iui, on ne se reprenne jamais en rien ; qu'on n'agisse jamais à sa tête, mais qu'on le consulte toujours, et ceux

qui sont préposés pour nous conduire, avant que de rien faire d'extraordinaire ; qu'on demeure soumis et abandonné à sa voionté dans tous les états oîi il lui plaît de nous mettre» et qu'on ne fasse rien de soi-même pour sortir de cet état, sous- prétexte qu'il est trop pénible pour la nature, et qu'on n'y peut pas durer plus longtemps. Il ne faut donc pas désirer qu'il nous délivre d'une tentation, ni d'une humiliation, ni d'une épreuve intérieure, destinée à nous purifier ; mais il faut lui demander le courage de supporter tout cela jusqu'au bout.

Ce que Dieu demande par-dessus tout, c'est l'abandon, l'abandon de tout sans exception, et pour toujours. Mais comme cet abandon a ses degrés, qui vont toujours croissant jusqu'à la perte entière de soi-même en lui, il faut se tenir simplement dans la disposition générale de lui sacrifier chaque chose à mesure qu'il la demandera, et, dans Toccasion, faire le sacrifice réel. Il n'est donc pas besoin de rien prévoir ni de se mettre en idée dans des circonstances où peut-être on ne se trouvera jamais, ni d'essayer ses forces en se demandant si l'on pourra porter telle ou telle épreuve. Tout cela est inutile et même dangereux : inutile, parce qu'on ne saurait prévoir l'avenir ni se former une juste idée de la situation intérieure ou extérieure dans laquelle on se trouvera ; dangereux, parce qu'on s'expose à la présomption ou au découragement. L'abandon laisse à Dieu le soin de disposer de tout, et ne s'occupe que du moment présent.

Dieu ne nous demande pas la dévotion sensible ni les grandes lumières et les beaux sentiments dont i'amourpropre ne se repaît que trop. Ces grâces dépendent de lui; il les donne et il les ôte quand il lui plaît. Il ne faut donc pas se désoler quand on n'a rien à l'oraison ni

DES AMES IMERIEIIRES. 71

à la communion, quand on est sec, stupide, engourdi, incapable de tout bon sentiment. Encore moins faut-j croire que des oraisons et des communions faites de la 5orte ne valent rien. C'est l'amour-propre qui en porte ce jugement, mais Dieu n'en juge pas de même.

Dieu ne demande pas que nous tenions notre imagination captive, au point que nous soyons absolument les maîtres de nos pensées. Cela ne dépend pas de nous; mais il dépend de nous de ne pas nous arrêter volontairement à ces pensées, de les mépriser, de ne pas nous en faire un sujet de peine et de tourment, et d'acquiescer aux décisions de notre directeur. Il ne dépend pas de nous non plus de ne point avoir de pensées contre la pureté, contre la foi, contre l'espérance. Ce sont des tenta lions que Dieu permet pour notre avancement. On peut demander avec soumission, comme saint Paul, d'en être délivré ; mais si Dieu nous répond comme à lui : Ma grâce te suffit, il faut les porter avec humilité, et les com- Jbattre par les moyens que l'obéissance nous prescrira.

Dans tous les événements qui dépendent de la Providence et de la volonté d'autrui. Dieu demande de nous Ja soumission, et d'en tirer le meilleur parti que nous pourrons pour sa gloire et notre sanctification, persuadés que, comme dit saint Paul, tout tourne à l'avantage de ceux qui aiment Dieu.

A l'égard des entreprises, même les plus saintes, où la volonté de Dieu nous engage. Dieu ne demande que notre travail, notre application et les moyens qui sont en notre pouvoir; mais il ne nous demande pas la réussite : elle ne dépend que de lui ; et quelquefois il permet, pour notre plus grand bien, que le succès ne réponde pas à notre intention.

NiKCFL Or^a ASES INT. t

Voilà à peu près et en gros ce que Dieu demande de nous, et ce qui dépend du bon usage de noire liberté. Quanta ce que nous devons demander à Dieu, il est certain que nous ne sommes pas juges de ce qui nous convient ou ne nous convient pas, et que nous ne pouvons rien faire de mieux que de nous en rapporter à Dieu. Le meilleur est donc de s'en tenir, en général, à ce que la loi nous apprend qu'il faut demander, et de s'établir dans une sainte indifférence par rapport aux objets qui n'ont pas une liaison nécessaire avec notre perfection.

Ce qu'il faut demander, c'est de connaître Dieu et de nous connaître nous-mêmes ; ce qu'il est et ce que nous sommes; ce qu'il a fait pour nous et ce que nous avons fait contre lui ; ce qu'il mérite et ce qu'il a le droit d'exiger de nous, le prix de sa grâce et l'importance d'en bien user.

Ce qu'il faut demander, c'est une parfaite confiance en lui, qui aille jusqu'à nous faire dire comme Job : Quand il me donnerait la mort, je ne cesserais d'espérer en lui.

Ce qu'il faut demander, c'est de l'aimer et de le servir en Dieu aux dépens de tout nous-même, sans aucune vue d'intérêt, uniquement pour sa gloire et l'accomplissement de son bon plaisir.

Ce qu'il faut demander, c'est l'esprit de foi, qui nous élève au-dessus de tout témoignage, au-dessus de toute assurance, au-dessus de toute raison; qui nous soutienne dans les ténèbres les plus obscures, dans le dénûment de tout appui sensible, et qui nous tienne en paix, quoique suspendus entre le ciel et l'enfer.

Ce qu'il faut demander, c'est une obéissance aveugle,

DES AMES iniÉBIEUllES. 75

qui nous fasse mourir à notre propre jugement, à notre propre volonté ; qui nous fasse agir contre nos lumières, contre nos répuguances ; qui ne nous permette ni réflexion ni raisonnement, parce qu'il est certain que les voies de Dieu sont au-dessus de toutes nos pensées, contraires à toutes nos inclinations naturelles; et que jamais nous n'y avancerons si nous ne nous jetons à corps perdu dans ce qui nous paraîtra un abîme sans fond et sans ressources.

De l'emploi do temps.

Le plus grand nombre des hommes emploient mal le temps ; beaucoup d'autres en sont embarrassés et ne savent comment l'employer, ou plutôt comment le perdre; tout leur objet est de passer le temps, de le passer agréablement, ou du moins sans ennui. Y réussissentils? Non. Il est d'expérience que les gens les plus avides de plaisirs en sont bientôt rassasiés, et que le dégoût, l'ennui, l'oisiveté, les rendent bientôt insupportables à eux-mêmes. Mais, par malheur, quand on acquiert cette expérience, il est rare qu'on en profite : les mauvaises habitudes sont formées, il en coiiterait trop d'en prendre de bonnes; on continue à vivre comme on a vécu, quoiqu'on ne se flatte plus de trouver le bonheur qu'on cherchait. Malheur à ceux qui abusent du temps ! Ils en regretteront un jour l'emploi , mais en vain.

Proposons ici aux chrétiens et aux âmes intérieures quelques réflexions salutaires.

Qu'est-ce que le temps par rapport à moi ? C'est mon

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existence présente et actuelle. Le temps passé, ou mon existence passée, n'est plus rien pour moi ; je ne puis ni le rappeler ni y rien changer. Le temps à venir, ot mon existence future, n'est point encore, et peut-êtr€ ne sera jamais. Il ne dépend pas de moi ; je n'y puis pa£ compter, et le plus puissant monarque du monde n€ * saurait se répondre d'un seul instant de vie. Ces deux vérités ne sont ignorées de personne, et très-peu en tirent les conséquences qu'ils en devraient tirer. Il est vrai et certain que je n'ai à moi que le moment présent, qui est indivisible, que rien ne peut fixer, non pas même la pensée, et qui s'échappe avec une rapidité que rien n'égale.

Ce moment présent ou cette existence actuelle, de qui latiens-je? De Dieu. C'est lui qui m'a fait passer du néant à l'être, il y a vingt ans, trente ans ; c'est lui qui m'a conservé l'existence à tous les instants, et qui me la conserve à l'instant présent. Me la conservera-t il à celui qui suit immédiatement? Je l'ignore, et rien au monde ne peut m'en donner l'assurance.

Pourquoi le temps m'est-il donné ? Pour mériter une heureuse éternité. Je subsisterai éiernellement, la foi me l'apprend ; la raison même m'assure d'une autre vie ; le désir de l'immortalité réside au fond de mrM cœur : et ce désir, que Dieu lui-même y a gravé, n& peut être frustré de son objet. Je suis donc né pour l'éLtmité ; mais cette élernité sera heureuse ou malheureuse. C^'est selon l'usage que je ferai du temps. Si je me repens d'en avoir mal usé, si je commence à en bien user, si je persévère jusqu'au moment on lo i'^n:ns rossera [«.lur moi, je serai éleriii;lleiiieiil hinacnx. Si j'en ..i ';iii, si j'en fais encore mauvais usage, t>ij'en use mai par la

DES AMES IMERIEDRES. 77

suite, et que la mort me surprenne dans cet état, j> serai éternellement malheureux.

Mon sort éternel est donc attaché à l'usage que je fais du temps; et puisque ni le passé ni l'avenir ne sont en mon pouvoir, il est vrai de dire que mon éternité dépend toujours du moment actuel. Or, à ce moment, quel est mon état ? Voudrais-je mourir tel que je suis ? Voudrais-je courir le risque de mon éternité ? Si je ne le veux pas, ne suis-je pas un insensé de rester dans l'état otije suis, de compter sur l'avenir, tandis que je ne suis pas sûr du moment qui suit, tandis qu'entre l'éternité et moi il n'y a peut-être qu'un instant.

Tous les événements de la vie, au péché près, peuvent contribuer à mon heureuse éternité. Il n'y a que ie péché seul qui puisse me la faire perdre. Et, qu'estce que le péché ? Une détermination d'un moment. Dès que le péché est formé dans ma volonté, soit que l'acte extérieur s'ensuive ou non, si je meurs en cet état, je suis perdu pour jamais et sans ressource ; et je n'ai nulle assurance de ne pas mourir sitôt que le péché sera formé dans mon cœur. Quelle folie donc de consentir à ce qui peut me perdre pour toujours, au moment mémo que j'y consens, et avant que j'aie passé à l'acte extérieur !

Tous les autres maux qui arrivent dans le temps ne sont que des maux du temps, des maux qui peuvent se convertir en biens pour l'éternité, si on les prend chrétiennement et si l'on en fait un saint usage. Ils ne sont donc pas si fort à craindre, et il ne faut pas tant se tourmenter pour les éviter ou pour y remédier. Le péché seul est le mal de l'éternité ; c'est un mal auquel on n'est pas silr de pouvoir remédier quand on le commet ;

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c'est un mal qui ne peut se guérir que par le repentir, mais un repentir qui peut-être ne sera pas en notre pouvoir, et qui n'y sera pas si Dieu même, en nous laissant le temps, ne nous accorde, par pure bonté, une grâce de conversion.

De ces réflexions bien approfondies, il m'est aisé de conclure quel emploi je dois faire du temps : 1° Ne jamais rien faire qui puisse m'exposer à perdre l'éternité bienheureuse; 2° faire de chaque moment l'usage que Dieu veut que j'en fasse pour mériter cette heureuse éternité; 3" ne remettre jamais à un moment qui peutêtre me manquera ce que je puis et dois faire au moment présent ; 4° ne donner à aucun amusement frivole, encore moins dangereux, à aucune occupation inutile, à l'oisiveté, un temps dont les moments sont si précieux ; o° enfin, me persuader qu'une vie qui peut finir à chaque instant, et qui m'est donnée pour mériter un bonheur éternel, doit être une vie très-sérieuse, une vie partagée entre ce que je dois à Dieu, à mon état, à la société ; une vie où je ne m'accorde d'autre délassement <jue celui que Dieu même autorise, en sorte que ce délassement ne soit pas perdu pour l'éternité. Quelle réforme ne ferait pas dans le monde cette morale si vraie, si solide, sur laquelle roule notre plus grand, notre unique intérêt ! Voilà pour le commun des chrétiens.

A l'égard des âmes intérieures, elles ne doivent plus regarder le temps comme étant à leur disposition ; elles ne doivent pas se croire maîtresses d'un seul moment. Puisqu'elles se sont données à Dieu, leur liberté et l'usage qu'elles en doivent faire lui appartiennent à tous les instants. C'est à lui de leur inspirer à chaque instant ce qu'elles ont à faire, à lui de régler tous leurs actes in-

DES AMES INTÉRIECRES. 7>

térieurs, toutes leurs actions extérieures, même leurs amusements innocents. Il est devenu le maître de tout cela par le don qu'elles lui ont fait d'elles-mêmes. Elles se reprendraient si elles faisaient un pas, si elles disaient une parole par leur propre mouvement, sans le consulter. Elles ne sont pas plus gênées pour cela, au contraire, Dieu les traite comme ses enfants ; et, tant que leur cœur est à lui, il les laisse jouir d'une liberté que les simples serviteurs ne connaissent point.

L'unique usage que ces âmes doivent faire du temps est d'être attentives à chaque moment à ce que Dieu demande d'elles, et d'être fidèles à l'accomplir. Moyennant cette attention et cette fidélité, qui passent bientôt en habitude, elles sont déchargées de tout autre soin; et Dieu, maître de leur temps, en dispose lui-même à son gré. Il n'est plus besoin qu'elles regardent à quoi Dieu les applique, ni qu'elles délibèrent, ni qu'elles forment aucun projet. Dieu pourvoit à tout cela ; il ne les laisse pas un moment oisives ; il arrange tout ; il règle tout; et, lors même qu'elles ne font aucune œuvre extérieure, il les tient toujours intérieurement occupées. Quand la vie intérieure n'aurait d'autre avantage que celui de nous mettre parfaitement en repos sur l'emploi du temps et de nous donner une pleine assurance que tous nos moments sont employés selon les vues de Dieu, c'est un avantage inestimable, et qu'on ne saurait jamais acheter trop cher.

L'unique objet de l'âme intérieure est de glorifier Dieu, d'aimer Dieu ; de le glorifier par des actions, des souffrances qui sont toutes du choix de Dieu, et oîi elle n'a d'autre part qu'une fidèle correspondance ; d'aimer Dieu, non par des actes formels ni par des sentiments

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affectueux, mais par un dévouement effectif et continuel, par une remise continuelle de sa vonloté entre les mains de Dieu.

Voilà à tout instant, et sans aucune interruption, son occupation intime. Sa situation extérieure change; elle passe du repos à l'action, de la santé à la maladie; elle éprouve bien des vicissitudes tant au dedans qu'au dehors. A cet égard, elle est soumise au temps. Mais le fond de son cœur est immobile comme Dieu même, et inaccessible au changement, sinon qu'elle s'unit toujours davantage à Dieu et qu'elle passe de plus «n plus en lui. A cet égard, elle ne dépend plus du temps; elle est, en quelque sorte, transportée dans l'éternité. Oui, dès l'instant qu'elle s'est donnée pleinement à Dieu, tant qu'elle ne révoque point ce don, tant qu'elle demeure dans la dépendance de Dieu, et qu'elle ne s'en retire point par quelque acte réfléchi, elle participe dans son fond à la manière d'être de Dieu, puisqu'elle est à tout instant ce qu'il veut qu'elle soit. Elle opère en créature; mais Dieu la meut en Créateur; et comme cette motion divine est continuelle, et qu'elle y est toujours docile, nonobstant les misères et les faiblesses qui lui échappent, elle est sur la terre dans une immobilité approchant de celle des bienheureux; et les vicissitudes du temps ne sont plus rien pour elle non plus que pour Dieu, parce qu'elles sont étrangères à la disposition permanente de son cœur.

Heureux ceux qui comprennent ceci ; plus heureux encore ceux qui le pratiquent !

DES AMES IMEniEUEES. %i

i&Teag^Iement de l'homme.

^e suis venu en ce monde, dit Jésus-Christ, pour exer^ cer un Jugement, en soi'te que ceux qui sont aveugles voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. Le Sauveur prononça ces paroles au suj et de l'aveugle-né à qui il avait donné la vue de l'âme après lui avoir rendu la vue du corps, en présence des pharisiens, que ce miracle aurait dû éclairer, et qu'il ne fit qu'aveugler davantage. Le sens de cette sentence de Jésus-Christ est très-profond, et il nous regarde tous : tâchons de le pénétrer, avec le secours de sa grâce.

Nous naissons tous aveugles, par une suite déplorable du péché originel. Nous ne connaissons ni Dieu ni nous-mêmes. Nous sommes dans une ignorance profonde sur notre destination, c'est-à-dire incontestablement sur la chose la plus inporlante, ou plutôt sur la seule chose qui nous intéresse véritablement. Nous ne savons en quoi consiste le vrai bonheur, ni quelle route il faut tenir pour y parvenir. Cette ignorance est un fait auquel l'univers entier rend témoignage. Rappelons-nous ce qu'étaient tous les peuples avant la venue de Jésus- Christ, et ce que sont encore les nations à qui il n'a pas été annoncé.

Mais ce n'est pas encore le plus grand mal. Nous sommes aveugles, e( nous ne savons pas que nous le sommes. N^s avec cette maladie, nous nous croyons en parfaite sainte; et jamais nous ne nous serions doutés de notre aveuglement, si un Dieu fait homme n'était venu nous en tirer.

8 s UiNUEL

Le comble du mal est de croire qu'on voit, quoiqu'on ne voie pas. Ce mal a été celui des prétendus sages du paganisme et, chez les Juifs, des orgueilleux pharisiens.

Quoique le christianisme nous ait éclairés sur les objets essentiels, il n'a pas entièrement dissipé notre aveuglement. Tant que le propre esprit, tant que l'amourpropre subsiste en nous, nous sommes aveugles à bien des égards, et sur Dieu et sur nous-mêmes. Sur Dieu : nous n'entendons rien à ses voies ; nous nous formons de fausses idées de la sainteté ; nous ne connaissons pas en quoi consiste la vraie vertu. Sur nous-mêmes : le fond intime de nos dispositions nous est inconnu : claivoyants sur les autres, nos propres défauts nous échappent ; nos jugements, en ce qui nous regarde, sont remplis d'illusion.

Comme cet aveuglement affecte l'âme, elle ne le connaît pas, et ne peut le connaître ; car comment verraitelle par elle-même ce qu'elle ne voit pas? Ce mal est grand, mais il n'est pas sans remède. La lumière divine dissipe sans peine l'aveuglement, lorsqu'il n'est pas volontaire. Mais comment dissiperait-elle un aveuglement dont on ne veut pas convenir ? Gomment éclairerait -elle des orgueilleux qui croient voir, et qui la rejettent, parce qu'ils pensent n'en avoir pas besoin? Quel moyen qu'elle pénètre dans les esprits prévenus, entêtés de mille préjugés, obstinés à ne pas voir ce qu'elle leur montre, ou à voiries choses sous un faux jour, qu'ils se sont fait à eux-mêmes? Cette maladie est bien commune chez les personnes de piété; et, parce que sa source est dans Torgueil, elle oppose à la grâce un obstacle que l'humiliation seule peut surmonter, et qu'elle ne surmonte pas toujours.

D£S AMES IJNTEBIEUBES. 8t

Jésus-Christ, la lumière du monde, est venu pour BOUS guérir de notre aveuglement. Mais il exerce, en cela, une espèce de jugement plein de bonté pour les uns, et de justice pour les autres. Il donne la vue à ceux qui ne voient pas, et il aveugle ceux qui voient. Que veulent dire ces paroles? Est-ce que parmi les hommes, avant qu'il les éclaire, il en est qui ne voient pas, et d'autres qui voient? Non; tous sont également aveugles. Mais les uns, instruits par sa grâce de leur triste état, reconnaissent humblement qu'ils le sont ; ils lui demandent avec instance leur guérison; et ceux-là il les éclaire, et ne cesse de les éclairer tant qu'ils usent bien de sa lumière et qui'ils se laissent absolument conduire par elle. Les autres ne veulent pas convenir qu'ils sont aveugles, et il les laisse dans leur aveuglement, qui devient incurable. Ou ils s'attribuent les lumières qu'ils reçoivent de lui, et se les approprient comme si elles venaient de leur fonds, et en punition il les leur retire; ou enfin ils usent mal des lumières qu'il leur donne ; ils les négligent; ils les redoutent et les fuient, et ils méritent justement d'en être privés.

De quel nombre sommes-nous et voulons-nous être ? Malheur à nous si nous adhérons à notre propre esprit, si nous voulons juger par nous-mêmes des voies de Dieu, €t nous rendre les arbitres de notre propre conduite 1 Dieu nous laissera à nous-mêmes 1 Et que peut-il arriver à un aveugle qui se conduit, sinon de tomber dans le précipice ! Malheur aussi à nous s'il nous arrive de nous approprier les lumières que Dieu nous envoie, -je les regarder comme notre bien, d'en tirer vanité, et de les faire servir à nourrir notre présomption ! Sa jalousie ne nous pardonnera pas ce larcin, et nous dépouillera

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d'un bien que nous usurpon?. Malheur enfin à nous si nous ne lirons pas des lumières que nous recevons tout le profit que Dieu a en vue, si nous craignons d'être éclairés sur ce qu'il demande de nous, parce que nous ne sommes pas déterminés à lui donner tout! Il donnera à d'autres les lumières qu'il nous destinait; et, au lieu d'avancer, nous reculerons.

Imitons donc l'aveugle de l'Évangile; persuadonsnous bien que nous sommes toujours investis de ténèbres, et que nous n'avons aucune ressource en nousmêmes pour en sortir. Disons continuellement à Jésus- Clu'ist : Seigneur, faites que je voie. Éclairez-moi, ou par vous-même ou par celui que vous m'avez donné pour guide. Si nous avons à délibérer sur quelque chose, craignons de nous décider nous-mêmes ; craignons d'agir par un instinct de nature, par un mouvement de passion,, par préjugé, par respect humain, mais demandons humblement à Dieu qu'il nous éclaire, qu'il nous montre la vérité, et qu'il nous donne le courage de la suivre. Tenons notre esprit dans une dépendance continuelle de la lumière divine, et soyons convaincus que, si elle nous quitte un seul instant, nous ferons un faux pas.

Ce n'est pas tout : rendons grâces à Dieu de ces lumières, reconnaissant que nous les tenons de lui. Ne comptons pas sur nos réflexions ni sur la pénétration de notre esprit. Les choses de Dieu ne s'entendent que par l'esprit de Dieu. Il se plaît à éclairer les âmes simples,, (jui sont pénétrées de leur ignorance, qui ne s'attribuent rien ; qui ne jugent de rien par elles-mêmes, et qui rapportent à Dieu, comme à la source, tout ce qu'elles ont de connaissances. Oh ! si nous savions combien le propre esprit est dangereux, combien Dieu est jaloux de l'hu-

DES AMES INTÉRIEUBES. 89

inilier, de l'abattre, de l'anéantir, nous n'aurions point de repos que nous ne l'ayons mis sous nos pieds, et nous en ferions le sacrifice avec la plus grande joie ; nous nous estimerions heureux d'être dans l'impuissance de rien prévoir, de réfléchir sur rien, de dire un seul mot, d'avoir une seule pensée, de former un seul jugement de nous-mêmes et de dépendre, en tout cela, de là motion divine ; nous nous appliquerions à tenir toujours notre esprit dans une espèce de vide, afin que Dieu pût le remplir à son gré, et nous étoufferions avec soin toute pensée que nous sentirions naître de notre propre fonds ! Heureuse l'oraison, heureux l'état où l'esprit n'agit plus que d'une manière directe et imperceptible; c'est une preuve que Dieu s'en est emparé, qu'il veut s'en rendre tout à fait le maître. Ne nous plaignons point de ce que cet état a de pénible. C'est une espèce d'aveuglement, mais qui est produit par la lumière divine; on' n'y voit rien de distinct; mais, à la faveur de cette lumière, on distingue très-clairement, au besoin, tout ce qu'on a à faire. Que faut-il davantage? Le repos de l'esprit en Dieu n'est-il pas préférable à l'exercice de l'esprit hors de Dieu?

Enfin, usons de la lumière que Dieu nous communique, soit pour connaître notre misère et nous en humilier, soit pour discerner ce que Dieu veut de nous et le pratiquer, soit pour apercevoir nos défauts et nous en corriger. Ne craignons pas certaines vues que Dieu nous donne, parce que ces vues nous contrarient, et que l'exécution coûte à notre lâcheté. Ne haïssons pas le miroir qui nous montre notre laideur; aimons la vérité qui nous reprend, et croyons qu'a{)rès la connaissance de Dieu, il n'est rien de plus utile pour nous que la con-

naissance de nous-mêmes. Bien plus, soyons presuadéa que nous ne nous élèverons à la connaissance de Dieu qu'à proportion que nous connaîtrons et que nous sentirons mieux notre néant. Ce sont deux abîmes dont l'un attire l'autre, selon l'expression de l'Écriture. Aveugles sur ces deux objets, qui comprennent tout pour nous, disons avec saint Augustin : Que je vous connaisse^ Sei' gneur^ et que je me connaisse!

Faiblesse et corruption du cœnr humain.

Après avoir considéré combien l'entendement de l'homme est aveugle, il faut voir combien son cœur est faible et corrompu. J'entends faible quand il s'agit du bien; car il n'est que trop fort quand il est question du mal.

Cette volonté que Dieu avait créée droite s'est pervertie par le péché originel, et nous naissons tous dans cette malheureuse perversité. L'ordre de la création a été renversé. Notre cœur avait une inclination naturelle à aimer Dieu par-dessus toutes choses. Depuis le péché, tout notre amour se porte vers nous-mêmes, et nous n'aimons rien que par rapport à nous. Encore, si l'amour que nous avons pour nous était raisonnable, si nous entendions nos véritables intérêts^ l'amour de nousmêmes nous ramènerait bien vite à Dieu, notre premier principe, notre dernière fin. Mais ce n'est plus la raison, ce ne sont point nos vrais intérêts qui règlent notre amour-propre. Cet amour est déréglé, parce qu'il nous constitue centre de tout ; il est contraire à nos vrais intérêts parce qu'il n'envisage que le bien présent, le

bien sensible, et qu'il perd absolument de vue le bien spirituel, le bien surnaturel.

Il arrive de là que, dès la plus tendre enfance, nous nous portons de toutes nos forces vers les objets terrestres ; que nous ne cherchons de bonheur que dans leur jouissance ; que les besoins du corps, que ses plaisirs nous entraînent et nous asservissent; que notre âme, enfoncée, pour ainsi dire, dans la matière, ou ne s'élève point, ou ne s'élève qu'avec les plus grands efforts vers les objets spirituels.

De là cette terrible concupiscence, source de presque tous nos péchés. Les saints la connaissent et en gémissent, parce qu'ils sentent combien elle est avilissante pour eux, à combien de tentations elle les expose, et combien elle est contraire à l'ordre primitif qui soumettait l'âme à Dieu, et le corps à l'âme. Mais la plupart des hommes, même des chrétiens, loin de gémir de cette cruelle maladie, la chérissent, s'en font gloire, et se croiraient malheureux s'ils n'y étaient sujets. L'homme sans passion leur paraît un être sans mouvement et sans vie. L'homme qui combat ses passions, au lieu de leur céder, passe, à leurs yeux, pour un insensé, pour un ennemi de son bonheur.

De là cette effroyable difficulté que l'on trouve à comprendre, à goûter, à pratiquer la morale chrétienne, dont le but est d'anéantir en nous le règne de la concupiscence. Si cette morale nous semble belle, raisonnable, digne de l'homme, il ne faut pas croire que nous en soyons redevables à nos lumières naturelles. Jamais elle ne n(>us paraîtrait telle si un rayon de la grâce ne nous éclairait. Mais qu'il y a loin de là à 1k pratifjue! Nous furuidus. à l'aide du la grâce, desriJsolmioiv^. ; nous

s 8 MAKUEL

protestons à Dieu de notre fidélité ; nous nous croyons fermes et inébranlables; mais, à la première occasion, nous succombons; la moindre difficulté nous épouvante; l'attrait du bien sensible nous fait tout oublier ; en un mot, nous tombons à chaque pas ; et il nous est impossible de nous-mêmes de nous relever. Quelle faiblesse ! qu'elle est humiliante ! Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas.

Encore, si je veux le bien, quoique faiblement, si je ne veux pas le mal, est-ce un bienfait de la grâce; car la corruption et la malignité de ma volonté sont telles, que ses premiers mouvements naturels l'éloignent du bien et la portent au mal. Il ne faut pas s'être étudié longtemps pour reconnaître en soi cette malheureuse disposition. Le cœur est presque toujours, chez nous, en guerre avec la raison. Celle-ci nous conseille une chose, la passion nous conseille le contraire. Nous voyons, nous approuvons le meilleur parti; nous suivons le plus mauvais. Un païen même l'a remarqué. Ce conflit de la raison et des passions tient l'âme dans une agitation continuelle.

Mais ce n'est là que le commencement de notre malignité. Elle s'irrite de la défense du mal : elle s'emporte contre Dieu, auteur de cette défense. Elle s'épuise en raisonnements, en subtilités, pour se persuader qu'une telle défense est injuste, tyrannique, et que l'homme 9 droit de se livrer, sans frein et sans mesure, à toutes ses passions. Écoutez l'amour-propre ; il veut être maî« tre de tout, il prétend que tout lui appartient; il ne respecte point le droit d"autrui. Toute résistance qu'on . oppose à ce \!z'il désire lui paraît une injustice. Il envie i aux autres tout ce qu'ils ont et qu'il n'a j as; et non-

DES AMES IJNTEBIEUIIES. 89

seulement il le leur envie, mais il tente tous les moyens pour le leur arracher. Et il est certain que la passion ne respecterait rien si elle était assez forte pour franchir toutes les barrières. Ce n'est jamais Dieu qui l'arrête ; c'est la crainte des hommes et des lois humaines : aussi substitue-t-elle, tant qu'elle peut, la fraude et la séduction à la violence. Au moins le crime est-il consommé dans le cœur, si l'on manque de courage ou des moyens pour l'exécuter. Il se commet bien des désordres dans le monde; mais il s'en commet incomparablement pins dans le secret du cœur, qui ne passent jamais à l'effet faute d'occasions et de ressources. Qui verrait à découvert tout ce que les hommes convoitent, résolvent, trament dans leur intérieur, les jugerait mille fois plus mauvais qu'ils ne le paraissent.

Non-seulement la défense du mal irrite l'homme, mais elle lui est un attrait pour le commettre. La loi, loin d'arrêter la volonté, l'excite; et le grand charme du péché est dans le péché même. Saint Paul l'a dit, l'expérience journalière nous l'apprend : il suffit qu'on nous défende une chose pour nous donner envie de la faire. Une lecture, un tableau, un spectacle qu'on nous interdit, piquent notre curiosité, et nous n'avons point de repos qu'elle ne soit satisfaite. Ce qu'on nous cache est ce que nous désirons le plus de savoir. Ce qu'on nous refuse est ce que nous désirons le plus d'avoir. Il semble que toute loi, toute gêne est un attentat contre notre liberté ; et que ni Dieu ni les hommes n'ont aucun droit sur nos désirs. Peut-on porter plus loin la corruption et la malignité !

Le comble est qu'au lieu de rougir de toutes ces misères, on s'en fait gloire; c'est qu'au lieu de les condam-

9 0 UâNUEL

ner, de les excuser du moins, on se les justifie ; on se vante et du mal qu'on a fait et de celui qu'on n'a pas fait ; on se donne pour plus méchant que l'on n'est. Le triomphe des libertins entre eux n'est-il pas d'enchérir ainsi les uns sur les autres? Et n'ont-ils pas honte lorsqu'ils se voient surpassés par d'autres dans l'art de la volupté et de la débauche?

Si nous ne nous sentons pas capables de tous ces excès, nous ne nous connaissons qu'imparfaitement. Le fonds de corruption est le même dans tous les cœurs ; et il ne faut qu'une seule passion à laquelle on se livre, pour le développer. Sondons un peu l'abîme de notre cœur ; rappelons-nous ce qui s'y est passé en telle et telle circonstance ; voyons où nous auraient conduits tels désir, tel penchant, tel mouvement, si l'éducation, si la crainte, si la religion ne les avaient pas réprimés, ou si l'occasion ne nous avait pas manqué. Rendons-nous justice, et soyons persuadés que, si Dieu n'avait veillé spécialement sur nous, il n'est pas de crime où notre corruption ne nous eût précipités. Remercions Dieu, et des péchés qu'il nous a pardonnes, et de ceux dont il nous a préservés. Et disons, avec saint Augustin, qu'il n'est pas de crime commis par un homme dont un autre homme ne soit capable, et qu'il ne commît, en effet, sans l'assistance divine.

Le fonds de notre misère est si grand, que nous ne sommes pas capables d'en soutenir la vue ; et si Dieu nous le découvrait à plein, lorsque nous commençons à nous donner à lui, cela nous jetterait dans le désespoir : aussi ne nous le montre-t-il que par degrés et avec une réserve pleine de sagesse. Mais comme cette connaissance est absolument nécessaire pour nous rendre hum-

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bles, vigilants, pleins de défiance de nous-mêmes et de confiance en Dieu, à mesure que nous nous fortifions et que nous avançons dans la vertu, il nous met sous les yeux notre corruption et notre faiblesse. Par la grandeur du mal, il nous fait juger du prix du remède; il nous app-oche de l'abîrae d'oti sa grâce nous a retirés, et nous en montre toute la profondeur. Ainsi fit-il Voir à sainte Thérèse la place qu'elle aurait occupée dans l'enfer s'il ne l'avait appelée à lui dans sa miséricorde. C'est ainsi que les péchés que nous avons commis, ou que nous aurions pu commettre, servent de base à notre humilité et à notre sainteté.

Mais Dieu ne s'en tient pas là pour les âmes qu'il destine à une haute perfection : il ne se borne pas à une connaissance spéculative de leur misère, il leur en donne une connaissance expérimentale. Pour cela, il attend que leur volonté soit assez confirmée dans le bien, pour qu'il ne soit plus à craindre qu'elles pèchent. Alors il leur fait éprouver le sentiment de leur corruption ; il permet que de mauvaises pensées et de mauvais désirs de toute espèce occupent leur esprit et leur cœur; toutes leurs passions se déchaînent; le démon joint ses noires suggestions aux penchants de la nature corrompue. Ces âmes si pures, si pleines d'aversion pour le mal, y sont plongées et 'enfoncées; elles croient s'y plonger et s'y enfoncer elles-mêmes; elles se voient toutes couvertes, en apparence, des péchés les plus horribles : elles s'imaginent y avoir consenti, quoiqu'elles en soient plus éloignées que jamais. Leur directeur, qui connaît à fond leurs dispositions intimes, ne saurait venir à bout de les rassurer. Dieu les tient eu cet état jusqu'à ce qu'elles aient acquis une humilité proportionnée au degré émi-

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nent de sainteté auquel il les destine. La vie d'un grand nombre de saints fait foi do la vérité de cet état, les mystiques ont donné des règles pour en faire le discernement, et pour conduire les âmes qui passent par cette épreuve. Saint Paul dit de lui-même que, pour l'empêcher de s'enorgueillir de la grandeur de ses révélations, Dieu lui faisait sentir l'aiguillon de la chair, et le livrait aux soufflets de l'ange de Satan. Il ajoute qu'ayant demandé trois fois à Dieu d'en être délivré, il lui avait répondu : Ma grâce te suffit ; car la vertu se perfectionne dans la faiblesse, c'est-à-dire que le sentiment de notre propre faiblesse sert à faire éclater la force de la grâce et à épurer la vertu de l'homme.

Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène ( fuyez, taisez-Tous, reposez-Tous.

Ces trois mots, qu'une voix du ciel fit entendre à saint Arsène, contiennent tout ce qu'il est nécessaire que nous fassions, de notre côté, pour répondre aux vues de Dieu sur nous. Il faut fuir tout ce qui peut nous détourner {!e Dieu; il faut nous établir dans le silence extérieur et intérieur, pour entendre la voix de Dieu; enfin il faut fixer en Dieu seul toutes les agitations de notre esprit et de notre cœur.

Toutes les âmes que Dieu destine à la vie intérieure ne sont pas appelées, comme saint Arsène, à fuir le monde pour se retirer dans la solitude ; mais toutes sont appelées à user de ce monde comme si elles n'en usaient pas, à s'en détacher d'esprit et de cœur, à n'avoir avec lai que les rapports indispensables; en un mot, à éviter

DES AMES INTERIECBES. 9 S

dans son commerce tout ce qui peut les éloigner de Dieu. Ce détachement va beaucoup plus loin, et est beaucoup plus difficile qu'on ne pense. Il ne su fil pas d'éviter tout ce qui est péché et tout ce qui porte au péché, il faut encore éviter tout ce qui peut satisfaire les sens, la curiosité, l'estime de soi-même, le désir d'être loué, approuvé, considéré ; tout ce qui est capable de nous dissiper, d'attirer l'âme vers les objets extérieurs, de la faire sortir d'elle-même et de ce centre où Dieu habite. On ne saurait s'observer de trop près là-dessus, parce que nos rapports extérieurs sont la principale source de nos fautes, et la cause la plus ordinaire de notre peu do progrès dans la vie spirituelle.

Ce qui fait la grande diificulté de ce paifait détachement, c'est la pente prodigieuse de notre âme à se répandre sur les objets créés, à s'en laisser séduire, à y chercher son repos, à y attacher une solidité, une réalité qu'ils n'ont pas. Triste effet du péché originel dans les âmes même les plus innocentes, à plus forte raison dans celles qui out eu le malheur d'offenser Dieu.

C'est encore l'amour de nous-mêmes et le désir que nous avons d'être aimés et estimés des autres. Pour en être aimé, il faut les aimer et aimer ce qu'ils aiment. Pour en être estimé, il faut les estimer; il faut penser, il faut parler, il faut agir comme eux. Voilà la loi qu'impose le monde, la loi dont l'amour- propre nous fait un devoir, et à laquelle on a sacrifié la loi de Dieu, les maximes de l'Évangile, les lumières de la raison et de la conscience.

Si l'on voit le monde autrement que par nécessité, j)ar une absolue bienséance, et en se prémunissant iniérieurement contre sa séduction, il est impossible que, soit

94 MAmiEL

' par complaisance, soit par respect humain, soit par entraînement, on ne se conforme à ses jugements, à ses idées toutes naturelles, tout humaines et charnelles ; qu'on n'approuve, ou du moins qu'on n'excuse dans autrui ce que Dieu condamne, parce qu'on se rendrait ridicule si l'on pensait autrement que les autres, et si l'on osait opposer l'Évangile aux maximes reçues dans le monde.

Que faire donc pour pratiquer cette fuite du monde, si nécessaire et si recommandée ? Il faut le regarder comme le plus grand ennemi de la foi chrétienne, comme le plus dangereux séducteur, parce qu'il s'entend toujours avec notre amour-propre. Il faut s'en retirer le plus qu'il est possible, rompre toutes liaisons inutiles, et qui n'ont pour objet que l'amusement ; il faut se taire beaucoup dans les compagnies, s'abstenir de dire son sentiment, et, lorsqu'on se croit obligé de le dire, le faire hautement et sans respect humain, se souvenant de cette parole de Jésus-Christ : Quiconque aura rougi de moi devant les hommes^ je rougirai de lui devant mon Père.

Garder le silence extérieur et intérieur. C'est un abus de croire que la pratique du silence ne convienne qu'aux âmes consacrées à Dieu dans le cloître : elle est nécessaire à quiconque veut devenir intérieur; et ce n'est pas pour les seuls religieux que Jésus-Christ a dit qu'au jour du jugement on rendra compte de toute parole oiseuse. La démangeaison de parler est la marque infaillible d'une âme légère et dissipée. Je défie qu'au sortir d'une conversation inutile, on rentre aisément dans le recueillement, on fasse l'oraison ou quelque lecture spirituelle, avec la paix et le calme requis pour en profiter.

DES AUES IfiTERIECRES. 9!»

Mais ce n'est pas assez de garder le silence avec les autres ; il faut le garder avec soi-même, ne point s'entretenir avec son imagination, ne point se rappeler ce qu'on a dit ou entendu, ne point s'occuper des pensées inutiles, qui roulent sur le passé ou sur l'avenir. Quel moyen que Dieu se fasse entendre à une âme au milieu d'une si grande dissipation intérieure ? Et si elle se permet de se promener ainsi sur toutes sortes d'objets, comment pourra-t-elle se recueillir pour prier ? Ce n'est pas une petite chose que de se rendre maître de son imagi-

, nation au point de la fixer sur le présent, sur ce qu'on fait actuellement, et de ne pas s'arrêter volontairement à cette foule de pensées qui nous passent continuellement dans l'esprit. Je sais qu'il ne nous est pas libre de ne point avoir ces sortes de pensées; mais il nous est libre de ne point y attacher notre cœur, de les mépriser di de n'en tenir aucun compte. Il nous est libre, lorsqu'elles sont la suite de quelque peine, de quelque ré-

j volte de l 'amour-propre, de quelque désir, de faire à

1 Dieu le sacrifice de cette peine, d'apaiser cette révolte, de réprimer ce désir. L'exercice de la mortification intérieure est un moyen efficace, mais unique, de parvenir à ce parfait silence de l'âme qui nous dispose à une intime communication avec Dieu.

Enfin, fixer en Dieu les agitations de son esprit et de son cœur. En vain chercherait-on le repos hors de Dieu ; il n'est et ne peut être qu'en Dieu et en Dieu seul. Ce n'est point en s'agitant, en s'empressant ni en agissant beaucoup, qu'on parvient à se reposer en Dieu, c'est en faisant tomber toute agitation, tout empressement, toute activité, pour donner lieu à l'action de Dieu. Dieu est

t toujours agissant et toujours tranquille. L'âme unie à

jft MANUEL

Dieu participe également à son action et à son repos. Elle agit toujours, lors même qu'elle ne s'en aperçoit 1 pas; mais elle agit avec une grande paix. Elle ne pré- ' vient point l'action de Dieu, mais elle attend que Dieu la prévienne ; elle se meut sous l'impression divine, comme la main d'un enfant qui apprend à écrire se meut sous l'impression de la main de son maître. Si cet enfant n'a pas la main souple et docile, s'il veut former les traits de lui-même, il écrira mal. Cet enfant agit sans doute en écrivant, mais sou action est dirigée par celle du maître. Le repos de cet enfant ne consiste pas à ne point mouvoir la main, mais à ne pas la mouvoir de lui-même, et à suivre l'impression qui lui est donnée.

Il en est ainsi de l'âme sous l'action de Dieu : elle n'est point oisive un seul instant, comme l'imaginent ceux qui n'ont pas une vraie idée du repos en Dieu ; mais Dieu lui donne le branle et gouverne son action. Il est vrai que l'action de Dieu, ainsi que celle de l'âme, est quelquefois imperceptible, mais elle est toujours réelle : seulement elle est alors plus directe, plus intime, plus spirituelle. Dans l'état même naturel, combien d'actes intérieurs que nous n'apercevons pas, et qui sont pourtant le principe de nos actions extérieures ? Je regarde, je parle, je marche, je détourne les yeux, je me tais, je m'arrête, parce que je le veux ; et habituellement je ne fais pas attention à cet exercice continuel de ma volonté. A plus forte raison cela a-t-il lieu dans l'état surnaturel. On prie sans penser que l'on prie ; le cœur est uni à Dieu, et il ne s'aperçoit pas de cette union. D ne faut donc pas dire qu'on ne fait rien et qu'on perd son temps dans l'oraisoa de repos; mais il faut dire qu'on y agit d'une manière très-reelle, quoique très-secrète,

DES AMES INTEaiEDRES. 97

OÙ l'amour-propre ne trouve rien qui le nourrisse, qui l'attache, qui le rassure. Et c'est en cela même que consiste l'avantage de cette oraison ; elle est la mort et la destruction de l'amour-propre ; elle est le principe de la perte de l'âme en Dieu. Tant que l'âme croit connaître son état, tant qu'elle croit savoir où elle en est, elle ne se perd pas : elle a des points d'appui. Quand est-ce qu'elle commence à se perdre en Dieu? C'est lorsqu'elle n'a plus rien de sensible, lorsqu'elle ne voit plus rien dans son intérieur, lorsqu'elle ne se permet plus d'y regarder, et que, ne faisant plus aucune reflexion sur elle-même, elle demeure abandonnée à la conduite de Dieu. Dieu la mène par degrés dans cette voie de perte, et la conduit par cette oraison insensible, jusqu'à ce que ne trouvant plus aucune ressource, ni en elle-même ni dans aucun homme, elle établisse uniquement sa confiance en Dieu, et qu'elle dise comme Jésus-Christ en croix, abandonné des hommes, et en apparence de son Père : Moti Père, je remets mon esprit entre vos mains; je le remets pour tout ce qu'il vous plaira faire de moi dans le temps et dans l'éternité.

C'est à ce grand acte si glorieux à Dieu, si utile à l'âme, que conduit l'oraison de repos, bien entendue et. bien pratiquée. De soi-même on ne peut s'y mettre, de soi-même on ne peut y avancer; mais lorsque Dieu vous y introduit, il faut avoir le courage de le suivre et de j)€rsévérer jusqu'au bout. Cela est donné à bien peu d'âmes; et sainte Thérèse se plaint que la plupart renoncent à l'oraison de repos, lorsqu'elle cesse d'être sensible et aperçue, c'est-à-dire lorsqu'elle commence à être très-|iioliiable à l'âme par la mortification de l'amour-propre.

MÀKOIL D£S AXKI IRT. 6

98 MÂI«iCEL

Ne soyons pas de ces âmes lâches et intéressées, qui dans le service de Dieu ne cherchent qu'elles-mêmes; mais n'y cherchons que Dieu, nous le trouverons, et avec lui la source de tous les biens.

De la fidélité aux petites choses.

L'Écriture dit à ce sujet deux choses bien propres à nous convaincre de son importance : Celui qui ne tient point compte des petites choses, dit-elle, décherra peu à peu. Celui, dit Jésus-Christ, qui est fidèle dans les petites choses le sera aussi dans les grandes.

Il résulte du premier passage, que la négligence des petites choses nous expose infailliblement à de grandes chutes; et du second, que la fidélité dans les petites choses assure notre fidélité dans les grandes, et, par conséquent, est un moyen nécessaire de mortification. Il ne faut que ces deux pensées bien comprises pour nous rendre inviolablement fidèles dans les moindres occasions.

Pour donner un peu de développement à cette matière, remarquons d'abord qu'à parler juste, il n'y a ni petites ni grandes choses par rapport à Dieu. Tout ce qui porte l'empreinte de sa volonté et de son bon plaisir est grand, quelque petit qu'il soit en soi. Ainsi, dès qu'on est assuré, par la voix intérieure, que Dieu désire une chose de nous, la grandeur infinie de Dieu ne nous permet pas de regarder comme petit et indifférent ce qui est l'objet de son désir. Au contraire, quelque grande que soit une chose, s'agît-il de la conversion de tout l'univers, si Dieu ne la demande pas de

DES AMES INTÉBIEUBES. 9f

nous, l'entreprise que nous en formerions ne serait d'aucun prix à ses yeux, et pourrait même lui déplaire. C'est donc uniquement la volonté de Dieu qui donne du prix aux choses.

De même, par rapport à notre sanctification, telle chose qui nous paraît petite en soi peut être d'une telle conséquence, que notre perfection et même notre salut en dépendent. Dieu attache ses grâces à ce qu'il lui plaît ; nous ne pouvons connaître par nous-mêmes les suites bonnes ou mauvaises de telle action qui nous paraît de peu de conséquence. De quelles grâces me privera-t-elle si je la néglige ? Quelles grâces me procurera-t-elle si je la fais ? C'est ce que nous ignorons ; et dans cette incertitude, l'exacte fidélité est le seul parti qu'il y ait à prendre.

Les grandes choses, les grandes occasions de vertu se présentent rarement. Les petites choses s'offrent à nous journellement. Quand prouverons-nous à Dieu notre amour si nous attendons des occasions d'éclat? Peutêtre ne s'en trouvera-t-il pas une dans toute notre vie.

De plus, les grandes choses demandent un grand courage. Comment pourrons-nous répondre de nos forces dans ces rencontres si nous n'en avons pas fait l'essai dans les petites, si nous ne sommes pas aguerris et préparés peu à peu aux choses plus difficiles par celles qui sont plus faciles ?

Les grandes choses supposent aussi de la part de Dieu des grâces proportionnées. Mais, pour mériter et obtenir ces grandes grâces, ces grâces spéciales, il faut avoir été fidèle aux petites.

L'humilité veut que nous regardions les grandes choses comme au-dessus de nous, et que jamais, de nous-

même, nous n'y portions nos désirs; elle veut que nous nous attachions aux petites choses, comme étant plus à notre poriée. Faisons donc les petites avec la grâce ordinaire, et croyons que Dieu fera pour nous les grandes quand l'occasion s'en présentera.

Le désir de faire et de souffrir de grandes choses est souvent et presque toujours une illusion de Tamourpropre, un effet de notre présomption. Je voudrais faire de grandes austérités, comme tel et tel saint ; je voudrais porter de grandes croix ; orgueil, fausse élévation. Les saints n'ont jamais formé de tels désirs. Qu'arrivet-il ? On essaye, par son propre mouvement, de faire des austérités, et l'on y renonce dès que l'imagination, refroidie, ne se soutient plus. Des croix tèrs-ordinaires se présentent, et cette âme qui désirait d'en porter de grandes succombe sous les petites. Ne désirons rien, ne choisissons rien, prenons les choses telles que Dieu nous les envoie et à mesure qu'il les envoie ; mettonsnous pour le courage et pour la force au-dessous des plus petites ; et croyons fermement que, si Dieu ne ménageait notre faiblesse et ne nous soutenait puissamment, nous ne ferions pas un seul pas.

Comme les petites choses reviennent continuellement, l'exacte fidélité en ces rencontres suppose plus de courage, plus de générosité, plus de constance qu'on ne croit. Cela ne demande pas moins qu'une vertu consommée ; car enfin, il s'agit de mourir à tout moment à soi-même, de suivre en tout l'impression de la grâce, de ne se permettre ni pensée, ni désir, ni parole, ni action qui déplaise le moins du monde à Dieu, et de faire chaque chose avec toute la perfection qu'il attend de nous ; et cela sans jamais se relâcher, sans jamais rien

DES AMES IMTÉRIECBES. {41

accorder à la naluie. J'avoue que dans la sainteté je ne vois rien do plus grand fjue cette fidélité, rien qui demande un elïort plus soutenu.

Il est à craindre que ramour-propre ne se mêle dans les grandes choses qu'on fait ou qu'on souffre pour Dieu; qu'on ne s'applaudisse de son courage, qu'on n'ait des retours de complaisance, qu'on ne se préfère aux autres. Les petites choses ne nous exposent pas aux mêmes dangers; il est plus aisé d'y conserver l'humilité, l'amourpropre ne saurait s'en glorifier ; on n'a pas lieu de se comparer et de se préférer aux autres. La pratique en est donc incomparablement plus sûre et plus propre à nous conduire à la perfection, qui consiste dans une mort entière à nous-même. Les petites choses ruinent et consument peu à peu l'amour-propre, sans qu'il s'aperçoive des coups qu'on lui porte. Ces coups sont petits; mais ils sont si fréquents ei si multipliés, qu'ils font l'effet des coups les plus violents. Si la mort de l'amour-propre est plus lente, elle n'en est que plus assurée, puisque la pratique constante des petites choses le met dans un état de dépérissement qui ne lui permet pas de se relever : aussi est-ce communément par là que Dieu achève de le faire mourir. 11 lui porte quelquefois de grands coups au commencement; mais c'est par des coups sourds et insensibles qu'il le réduit aux derniers abois. L'àme ne sait plus où se prendre; Dieu lui ôte tout, la réduit à une extrême nudité ; elle n'a plus de goiJt à rien ; elle ne fait presque plus rien; elle est dans une espèce d'anéantissement oii Dieu agit tellement en elle, qu'elle ne remarque ni l'action de Dieu ni la sienne propre.

Si l'amour de Dieu paraît avec plus de générosité dans les grands sacrifices, il montre dans les petits, con-

lOS MANUEL

tinuelleraent réitérés, plus d'attention et de délicatesse. Ce n'est pas aimer parfaitement que de négliger les moindres occasions de plaire à celui qu'on aime, et de ne pas craindre de le blesser dans la plus petite bagatelle. La jalousie de Dieu est infinie; elle s'étend à tout ; elle embrasse tout; et si l'amour humain est si délicat, si ombrageux, l'amour divin l'est infiniment davantage. Toute âme qui aime véritablement doit s'étudier à ne donner à cette jalousie infinie aucun sujet de l'offenser. Blesser le cœur infiniment sensible de Dieu dans la moindre chose doit être pour elle un attentat qui lui cause la plus grande horreur. Refuser à Dieu, avec vue et réflexion, une chose quelconque, sous prétexte que ce n'est rien, c'est manquer à l'amour dans un point essentiel; c'est renoncer à la familiarité, à l'union intime avec Dieu ; c'est le priver de sa plus grande gloire ; car c'est en cela même qu'il met sa gloire, en ce que la créature ne regarde jamais comme léger ce qui plaît ou déplaît à Dieu, et qu'elle soit toujours disposée à tout sacrifier au moindre bon plaisir de Dieu. Il est certain qu'on ne commence à l'aimer d'un amour vraiment digne de lui, que du moment qu'on entre dans cette disposition.

Je ne parle pas ici de notre propre intérêt. On voit assez qu'une âme qui est fidèle à la résolution de plaire à Dieu dans les plus petites choses gagne infailliblement le cœur de Dieu, qu'elle attire sur elle toute sa tendresse, toutes ses faveurs, toutes ses grâces ; qu'elle amasse par ]à, à chaque moment, des trésors inconcevables de mérite; qu'elle se rend capable, par sa fidélité, de faire pour Dieu les plus grandes choses, et par voie de disposition et par voie de récompense.

DES AMES I^TERIECBES. 103

Voilà, ce me semble, des motifs bien propres à nous faire prendre la grande et héroïque détermination de ne rien négliger dans le service de Dieu, mais, de nous appliquer à lui plaire en tout, sans distinction de grandes ni de petites choses. Prenons-la, cette détermination, et demandons à Dieu d'y être fidèlejusqu'au dernier soupir.

Il faut prendre garde cependant de ne mettre dans l'exécution ni chicane ni inquiétude. L'amour veut une sainte liberté ; tout consiste à ne point perdre Dieu de vue, à faire à chaque moment ce que sa grâce nous inspire, et à nous détourner de ce que nous voyons qui lui déplaît. Il ne manque jamais de nous donner, au besoin, des avertissements intérieurs. Quand il ne nous en donne point, c'est une marque assurée qu'il n'y a rien, dans ce qu'on fait ou dans ce qu'on dit, de contraire à son bon plaisir. Et, lorsqu'on ne se permet rien qui nous tire de notre recueillement, on ne peut ignorer si l'on a reçu ou non quelque avertissement intérieur, et si on l'a suivi. Ainsi, l'on ne peut jamais avoir aucun sujet de se tourmenter mal à propos.

Du profit qu'on doit tirer de ses fautes.

L'article que je vais traiter est un des plus importants de la vie spiritueJle. Il est certain que, dans les vues de Dieu, les fautes oti il permet que nous tombions doivent servir à notre sanctification, et qu'il ne tient qu'à nous d'en tirer cet avantage. Il arrive néanmoins, au contraire, que nos fautes nous nuisent moins par elles-mêmes que par le mauvais usage que nous en faisons.

104 âtA^UEL

Ce que j'ai à dire sur ce sujel ne regarde point ces âmes lâches et intéressées qui usent de réserve avec Dieu, et qui n-e veulent être à lui que jusqu'à un certain point. Elles font avec vue et réflexion mille fautes dont il est impossible qu'elles tirent aucun profit, vu la mauvaise disposition oii elles sont. Les personnes pour qui j'écris ceci sont uniquement celles qui sont déterminées à ne commettre délibérément aucune faute, et à qui pourtant il en échappe beaucoup, nonobstant leur résolution, par premier mouvement, par inadvertance, par faiblesse.

Il leur arrive, d'ordinaire, de s'étonner de leurs fautes, de s'en 'roubler, d'en avoir une mauvaise honte, de se laisser aller au dépit et au découragement. Ce sont là autant d'effets de l'amour-propre, effets plus pernicieu-x que ne le sont les fautes mêmes. On s'étonne d'être troublé ; on a grand t rt, et c'est une marque qu'on ne se connaît guère. On devrait, au contraire, être surpris de ne pas tomber plus souvent et en des fautes plus grièves, et rendre grâces à Dieu des chutes dont il nous préserve. On se trouble chaque fois qu'on se surprend dans quelque faute ; on en perd la paix intérieure; on est tout agité, et l'on s'en occupe des heures, des journées même entières. Il ne faut jamais se troubler; mais, quand on se voit à terre, il faut se relever tranquillement; se retourner vers Dieu avec amour, lui demander pardon, et ne plus penser à ce qui est arrivé que quand il faudra s'en accuser. Encore, si dans la confession même on vient à l'oublier, il ne faut pas s'en inquiéter. On a une mauvaise honte de ses fautes : à peine ose-t-on les d.; -larerau confesseur. Quelle idée aura-l-il de moi, apr j tant de promesses, tant de protestations

DES AMi:S IMEBIECnSS. lOB

que je lui ai faites? Si vous les lui déclarez naïvement et humblement, il vous en estimera davantage; si vous avez de la peine à les lui dire, il ne pourra s'empêcher intérieurement de vous taxer d'orgueil. Sa confiance en vous diminuera, voyant que vous n'avez pas assez d'ouverture pour lui. Mais voici le pire : on se dépite, on se fâche, comme dit saint François de Sales, de s'être fâché; on s'impatiente de s'être impatienté. Quelle misère 1 Ne dsvrail-on pas voir que c'est orgueil tout pur, qu'on est humilié de se trouver à l'épreuve moins fort, moins saint qu'on ne croyait, et qu'oa n'aspire à être exempt d'imperfection et de fautes, que pour s'en applaudir en soi-même, et se féliciter d'avoir passé un jour, une semaine, sans avoir rien à se reprocher? Enlî», on se décourage; on abandonne l'une après l'autre ses pratiques; on renonce à l'oraison, l'on regarde la perfection comme impossible, et Ion désespère d'y parvenir. Que me sert, dit-on, de me contraindre, de veiller continuellement sur moi-même, de m'abandonner au recueillement et à la mortification, puisque je ne me corrige de rien, que je t'^mbe toujours, et que je ne deviens pas meilleur? Voilà un des pièges les plus subtils du démon. Voulez-vcus vous en garantir? Ne vous découragez jamais quelque faute qu'il vous arrive, mais dites-vous à vous-même : Quand je tomberais vingt fois, cent fois le jour, je me relèverai à chaque fois, et je pouisuivrai ma route. Qu'importe, après tout, que vous soyez tombé en chemin, pourvu (jue vous arriviez au terme? Dieu ne vous le reprocliera pas. Souvent les chutes qu'on fait viennent de la rapidité de la course, et de ce que l'ardeur qui nous emporte ne nous permet pas de prendre certaines précautions. Les

âmes timides et cauteleuses qui veulent toujours voir où elles mettent le pied, qui se détournent à tout moment pour éviter les mauvais pas, qui craignent si fort de se salir, n'avancent passi vite que les autres, et la mort les surprend presque toujours au milieu de leur course. Ce ne sont pas ceux qui font le moins de fautes qui sont les plus saints, mais ceux qui ont plus de courage, plus de générosité, plus d'amour, qui font de plus grands efforts sur eux-mêmes, et qui n'appréhendent pas de broncher, de tomber même et de se salir un peu, pourvu qu'ils avancent.

Saint Paul a dit que tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu. Oui, tout tourne à leur bien, même leurs fautes, et quelquefois des fautes très-grièves. Dieu permet ces fautes pour nous guérir d'une vaine présomption, pour nous apprendre ce que nous sommes et de quoi nous sommes capables. David reconnut que l'adultère et l'homicide oti il était tombé avaient servi à le tenir dans une continuelle défiance de lui-même. Cest un bonheur pour moi, dit-il à Dieu, que vous m'ayez humilié; J'en ai été plus fidèle à observer vos commandements. La chute de saint Pierre fut pour lui la plus utile des leçons, et l'humilité qu'elle lui inspira le disposa à recevoir les dons du Saint-Esprit, à devenir le chef de l'Église, et le préserva des dangers d'une place si éminente. Saint Paul, dans les grands succès de son apostolat, se garantissait de l'enflure et de la vanité, en se rappelant qu'il avait été blasphémateur et persécuteur de l'Église de Dieu. Une tentation humiliante, dont Dieu ne voulut pas le délivrer, servait de contre-poids à la sublimité de ses révélations.

Si Dieu sait tirer un tel avantage même des plus

DES lUES INTÉaiEUBES. 107

grands pécliés, qui doute qu'il ue puisse faire servir à notre saiiclilicatiûii nos fautes journalières? C'est une remarque faite par les maîtres de la vie spirituelle, que souvent Dieu laisse aux âmes les plus saintes de certains défauts, dont, malgré tous leurs efforts, elles ne parj viennent point à se corriger, pour leur faire sentir leur faiblesse, et ce qu'elles seraient sans la grâce; pour empêcher qu'elles ne s'enorgueillissent des faveurs qu'il leur fait, pour les disposer à les revoir avec plus d'humilité ; en un mot, pour entretenir en elles une certaine déplaisance d'elles-mêmes, et les soustraire aux pièges de l'amour-propre ; pour soutenir leur ferveur, pour les maintenir dans la vigilance, dans la confiance en Dieu et le recours continuel à la prière. L'enfant qui tombe, lorsqu'il s'écarte un peu de sa mère et qu'il veut marcher seul, revient à elle avec plus de tendresse, pour être guéri du mal qu'il s'est fait, et il apprend par sa chute à ne la plus quitter. L'expérience de sa faiblesse et de la bonté avec laquelle sa mère le reçoit lui inspire plus d'attachement pour elle.

Les fautes qui nous arrivent donnent souvent lieu à de grand actes de vertu que nous n'aurions point occasion de pratiquer sans cela, et Dieu permet ces fautes dans cette vue. Par exemple, il permet une saillie d'humeur, une brusquerie, une vive impatience, pour nous mettre dans le cas de faire un acte d'humilité, qui répare abondamment notre faute, et le scandale qu'elle a causé. La faute a été faite par un premier mouvement, la réparation s'en fait avec réflexion, avec effort sur soimême, par une volonté pleine et délibérée. Voilà un acte qui est plus agréable à Dieu que la faute n'a pu lui déplaire.

108 HÀNCEL

Dieu se sert encore de nos fautes et de nos imperfections apparentes pour cacher notre sainteté aux yeux des autres, pour nous procurer de leur part des humiliations.

Dieu est un grand maître; laissons-le faire, il ne manquera pas son œuvre. Proposons-nous d'éviter avec soin tout ce qui peut lui déplaire le moins du monde ; mais quand nous serons tombés dans quelque faute, soyonsen fâchés par rapport à lui, et non par rapport à nous; aimons l'abjection qui nous revient de cette faute; prions Dieu qu'il en tire notre humiliation et sa gloire : il le fera, et il nous avancera plus par ce moyen que par une vie plus régulière et plus sainte en apparence, qui serait moins efficace pour la destruction de l'amourpropre.

Quand Dieu demande de nous de certaines choses, ne nous en retirons pas sous prétexte des fautes que nous pourrons commettre en les faisant. Il vaut mieux faire le bien avec imperfection que de l'omettre. Quelquefois on ne fera pas une correction qui est nécessaire, parce qu'on craint de se laisser aller à la vivacité. On évitera le commerce de certaines personnes, parce que leurs défauts nous donnent de l'humeur et de l'impatience. Mais comment acquerrons-nous les vertus, si nous en fuyons les occasions ? N'est-ce pas là une plus grande fî^ute que celle oii l'on craint de tomber ? Ayons bonne intention; allons oii le devoir nous appelle; et croyons que Dieu est assez indulgent pour nous pardonner les fautes où nous exposent son service et le désir de lui plaire.

SES AMES irtTEAIEDnES. 109

Du directeur.

On ne devrait pas plus distinguer le directeur dv confesseur, qu'on ne dislingue le médecin qui guérit les maladies, de celui qui prescrit un régime pour la santé. Le confesseur entend et absout les péchés; il prescrit les moyens de n'y plus retomber, et il donne à l'âme de salutaires conseils pour s'avancer dans la vertu. Le tribunal de la pénitence comprend donc la confession et la direction, et il ne lui est pas moins essentiel de préserver des fautes que d'en absoudre. Cependant, tant par la faute des pénitents que par celle des confesseurs, il y a toujours eu très-peu de confesseurs qui fussent en même temps directeurs.

Diriger une âme, c'est la conduire dans les voies de Dieu; c'est lui apprendre à écouter l'inspiration divine et à y répondre ; c'est lui suggérer la pratique des vertus conforme à sa situation actuelle ; c'est non-seulement la conserver dans la pureté et l'innocence, mais la faire avancer dans la perfection : en un mot, c'est contribuer de tout son pouvoir à l'élever au degré de sainteté auquel Dieu la destine. C'est ainsi que saint Grégoire, pape, envisageait la direction, lorsqu'il disait que la conduite des âmes est l'art par excellence.

Afin que la direction puisse avoir lieu, il est clair qu'il faut de certaines dispositions de la part du confesleur et de la part de la personne qu'il dirige. Il faut que se confesseur soit l'organe de Dieu, l'instrument de la grâce, le coopérateur du Saint-Esprit, et, par consé- I quent, qu'il soit un homme inlérieur, un homme d'o- \ raison, un liomme versé dans les choses spirituelles, encore plus par sa propre expérience que par l'étude et

KiNVIt. DBS lUBi IKT. T

110 MAKOEL

la lecture ; qu'il n'ait aucune vue naturelle, soit de vanité, soit d'intérêt, mais qu'il ne considère que la gloire de Dieu et le bien des âmes ; qu'il soit dépouillé de son propre esprit, et qu'il juge des choses de Dieu par l'esprit de Dieu. Il est aisé de conclure de là que les vrais directeurs sont très-rares.

Quant aux personnes qui s'adress ent à eux, il est évident qu'elles ne sont susceptibles de direction qu'autant qu'elles sont dociles, obéissantes, simples, droites, résolues non-seulement d'éviter le péché, mais de pratiquer tout le bien que Dieu demandera d'elles, de répondre fidèlement à la grâce, de ne lui rien refuser, quoi qu'il en puisse coûter à la nature ; enfin, de mourir à ellesmêmes pour vivre tout à fait à Dieu : à quoi Ton ne peut parvenir que par l'esprit d'oraison et de mortification intérieure. On peut juger de là que, si les vrais directeurs sont rares, les vrais entants spirituels ne le sont guère moins, parce qu'il est bien peu de personnes qui aspirent à la vraie sainteté par la voie de la croix et de la mort à elles-mêmes. Il y a encore beaucoup de dévotes, mais à leur manière, mais se conduisant par leur propre esprit, mais ne connaissant qu'une certaine routine de pratiques extérieures, mais ajustant la dévotion avec l'amour-propre, n'ayant pas même l'idée de l'oraison et de la mortification du cœur.

Quoi qu'il en soit, rien n'est plus important pour les âmes qui veulent sincèrement se donnera Dieu 1° que d'être bien convaincues de la nécessité d'un directeur; 2° que de faire un bon choix ; 3° que d'user selon les vues de Dieu, de celui qu'elles auront choisi.

Il est nécessaire d'avoir un directeur, parce que le plus grand des abus serait de vouloir se conduire soi-

même, et la plus grande illusion, de se croire en état de se conduire. L'homme le plus habile et du meilleur esprit est aveugle sur sa conduite intérieure, fût-il un saint, et capable de bien diriger les autres, il n'est pas capable de se diriger lui-même ; et, s'il le prétendait, ce serait un présomptueux. La première chose que Dieu exige de quiconque aspire à la sainteté, c'est qu'il renonce à son propre esprit, c'est qu'il s'humilie et se soumette à la conduite de ceux à qui Dieu a confié le ministère des âmes. Comme il y a des grâces très-spéciales attachées à la soumission et à l'obéissance, il y a aussi des dangers manifestes à courir, lorsqu'on a l'orgueil de se juger et de se gouverner soi-même. La voie intérieure est pleine d'obscurités, de tentations, de précipices; et vouloir y marcher seul, c'est évidemment s'exposer à se perdre. Ainsi, point de milieu : ou il faut absolument renoncer à entrer dans cette voie, ou, si Dieu nous y appelle, iî faut prendre un directeur, c'est-à-dire un homme à qui Ton ouvre entièrement son âme, à qui l'on rende compte de tout, et à qui l'on obéisse comme à Dieu même.

Le point est de bien choisir cet homme. Dans un choix de celte importance, c'est Dieu par-dessus tout qu'il faut consulter: c'est lui qu'il faut prier de nous bien adresser. Sa providence est engagée à nous fournir tous les moyens de salut et de sanctification; et, comme celui-ci est un des plus nécessaires, nous devons croire qu'il nous l'accordera, si nous l'en prions avec simplicité et confiance. Se conduire par des vues humaines dans le choix d'un directeur, s'en rapporter à son propre jugement, et se croire capable d'un tel choix, c'est s'exposer à être trompé et mériter de l'être. Si l'on s'en rapporte à Dieu,

il nous adressera à celui qu'il nous a destiné, soit par un secret instinct, soit par le conseil des personnes pieuses. N'envoya-t-il pas à Dijon saint François de Sales pour madame de Chantai, et ne reconnut-elle pas à des signes certains qu'il était l'homme de Dieu pour elle ?

Ces signes sont un attrait inexplicable qui nous porte à donner toute notre confiance à tel ministre du Seigneur, et qui forme une union de grâce entre lui et nous ; c'est une paix qui se répand dans notre âme lorsqu'il nous parle, qui résout tous nos doutes, qui dissipe tous nos scrupules, qui nous rend le calme et la joie du Saint- Esprit; c'est une certaine ardeur, un désir véhément d'être à Dieu, que ses paroles nous inspirent ; c'est, enfin, une impression de respect, d'amour, de docilité, d'obéissance, qui nous fait regarder Dieu même en sa personne. Ces signes ne sont pas trompeurs pour les âmes droites, qui ne cherchent que leur avancement. Et j'ose assurer que toutes celles qui sont trompées en ces rencontres y contribuent par leur imagination, par leur amour-propre, par des motifs humains, quels qu'ils soient.

La certitude que Dieu nous donne d'abord d'avoir bien rencontré augmente de jour en jour, et l'on ne tarde pas à en avoir des preuves indubitables. Néanmoins, s'il arrivait qu'on se fût trompé, Dieu ne permettrait pas qu'une âme qui procède avec droiture fût longtemps dans l'erreur ; elle découvrirait bientcSt, soit par un endroit, soit par un autre, qu'elle a fait un mauvais choix, et Dieu l'adresserait ailleurs.

Quant à l'usage du directeur, il y a bien des mesures à prendre et des défauts à éviter. Cependant on peut dire, en général, que, quand le directeur et la personne dirigée sont intérieurs l'un et l'autre, il est très-

rare qu'il se glisse de grandes imperfections dans la direction : parce que de part et d'autre on est sur ses gardes pour ne point abuser d'une si sainte communication.

La première règle est de ne se voir que pour le besoin, et de ne s'entretenir que des choses de Dieu. La seconde, de se respecter mutuellement et de ne jamais sortir d'une certaine décence et gravité, se souvenant toujours qu'on traite des intérêts de Dieu, et qu'il est en tiers dans ces sortes d'entretiens.

La troisième règle est de ne rien cacher absolument au directeur, sous quelque prétexte que ce puisse être, quand ce seraient des pensées ou des soupçons contre lui. Plus le directeur avance l'œuvre de Dieu, plus 1 ame est tentée à son sujet par l'instigation du diable, qui essayera toute manière de lui ôler la confiance. Mais il faut résister à ses suggestions, et se faire une loi de tout dire, de commencer même par ce qu'on aurait le plus envie de taire.

La quatrième règle est une obéissance sans bornes pour toutes les choses qui nous coûtent le plus, qui répugnent le plus à nos inclinations et à nos idées, sans jamais nous permettre aucune résistance formelle de volonté, ni même aucun jugement intérieur contraire à celui du directeur. J'ai parlé ailleurs de l'obéissance, je dis de nouveau qu'elle ne saurait aller trop loin ; non plus que l'ouverture et la confiance.

La cinquième règle est dans l'usage du directeur, de s'élever au-dessus de l'homme, de ne considérer que Dieu en lui, de fie s'attacher à lui qu'en vue de Dieu, et d'être toujours disposé à le sacrifier, si Dieu l'exige, et à dire comme Job : Dieu me l'a donné, Dieu me l'a ôté :

que le nom du Seigneur soit béni I II faut être persuadé que, comme Dieu nous l'a donné pour noire bien, s'il nous 1 Ole, ce sera pour notre plus grand bien, et que, quand il nous retirera tous les secours humains, sa bonté y suppléera abondamment par elle-même.

Le juste vit de la foi, dit saint Paul, après le prophète Habacuc. Cette foi, qui est la vie du juste, n'est pas la foi commune à tous les chrétiens, par laquelle on croit les dogmes que Dieu a révélés à son Église ; mais une foi particulière et personnelle, qui a pour objet la Providence surnaturelle de Dieu dans la conduite des âmes qui lui sont abandonnées.

De l'esprit de foL

Pour bien entendre ceci, il faut savoir que, quand une âme s'est donnée à Dieu, il lui inspire d'abord la plus grande confiance en lui, la plus grande foi à ses paroles et à ses promesses, le plus grand abandon à sa conduite; ensuite il se plaît à exercer cette confiance par toutes sortes de voies, à agir d'une manière contraire en apparence à ce qu'il dit et promet, à abandonner en quelque sorte ceux qui s'abandonnent à lui ; à les mettre dans un état d'obscurité, de nudité, de renversement si étrange, qu'ils ne savent plus oîi ils en sont, et qu'ils croient pour ainsi dire que Dieu a juré leur perte. Cependant ces âmes persévèrent dans le service de Dieu; elles ne se relâchent en rien, elles sacrifient successivement leurs plus chers intérêts ; elles espèrent dans l'intimité de leur cœur contre l'espérance même, comme dit saint PauL c'est-à-dire contre toute raison d'espérer;

DES AMES INTÉRlErHES. 115

et par là elles gloriflent extrêmement Dieu, et amassent un trésor inestimable de mérites.

Toute l'Histoire sainte, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, est pleine d'exemples de cette conduite de Dieu ; avec cette différence que, dans l'ancienne loi, l'objet des promesses divines était temporel et figuratif, au lieu que, dans la loi nouvelle, les promesses divines ont un objet spirituel et tout dirigé vers le salut et la perfection des âmes. Je ne citerai qu'un seul trait, celui du patriarche Joseph. Dieu lui montre en songe, dans sa jeunesse, sa grandeur future, et les hommages que devaient lui rendre son père et ses frères. Mais par quelle voie parvient-il à cette grandeur? Par une voie tout opposée en apparence, et qui semblait devoir aboutir à sa perte. Ses frères, envieux, délibèrent de le tuer; ils le jettent dans une citerne sèche, pour l'y laisser mourir de faim ; ils Ten retirent et le vendent à des Ismaélites. Devenu esclave en Egypte, il est calomnié par sa maîtresse, et mis en prison. Il est délaissé par celui dont il avait prédit la délivrance. Enfin Dieu envoie à Pharaon deux songes, dont Joseph donne l'explication, et tout à coup il est promu à la première dignité de l'Egypte. Ses frères tremblent devant lui et l'adorent sans le reconnaître; il les nourrit eux et son père ; il devient leur sauveur, et leur procure un établissement en Egypte. Aboyez par quels renversements il parvient au comble des honneurs : pendant une assez longue suite d'années il n'échappe d'un danger que pour tomber dans un plus grand ; et, lorsqu'il se croit oublié sans ressoun^e au fond d'un cachot, Dieu l'en retire pour l'élever au comble des honneurs. Qu'est-ce qui le soutint durant cette chaîne d'adversités? L'esprit de foi : il ne perdit jamais la con-

ite MAKUEL

fiance en Dieu; il espéra toujours que Dieu accomplirait ce qu'il lui avait promis.

Il en est ainsi dans la loi de grâce des âmes que Dieu appelle à une haute perfection. Il commence pour l'ordinaire par leur dévoiler ses desseins sur elles ; il les comble d'abord de dons et de faveurs; et, lorsqu'elles se croient le plus avant dans ses bonnes grâces, peu à peu il s'éloigne, il retire tous ses dons, il les précipite d'abîme en abîme ; et, quand il les amène à une perte totale, à un sacrifice absolu d'elles-mêmes, il les ressuscite, et, avec la vie nouvelle qu'il leur communique, il leur donne une assurance et un avant-goût de l'immortalité bienheureuse. Cet état, qui est un assemblage de toutes sortes de croix, de souffrances corporelles, de peines intérieures, de délaissements, d'humiliations, de calomnies, de persécutions, dure des quinze et vingt ans, q iclquefois davantage, selon les desseins de Dieu, et la fidélité, la générosité plus ou moins grande des âmes.

Qu'est-ce qui les soutient dans un état si long et si pénible? L'esprit de foi, la confiance en Dieu : elles se sont abandonnées à lui, elles ne se reprennent jamais, et ne se retirent point de sa conduite, quoi qu'il puisse leur en coûter. Dussent-elles se perdre, elles se perdront plutôt que de manquer le moins du monde à ce qu'elles doivent à Dieu. Elles ne voient rien, elles ne sentent rien, elles ne goûtent rien. Si elles prient, il leur paraît que leurs prières sont rejetées; si elles communient, elles croient faire autant de sacrilèges ; elles ne sentent plus aucune confiance dans leur directeur ; elles pensent qu'il les égare; et cependant elles continuent de prier, de communier, d'obéir. Nulle ressource au dedans, nul témoignage de la conscience; elles se voient tout in-

vesties de péchés ; le glaive de la justice de Dieu est comme suspendu sur leurs têtes; il leur semble à chaque moment qu'elle va les abîmer et les précipiter dans l'enfer. Au dehors, nulle consolation, nul soutien de la part des hommes ; au contraire, on les censure, on les condamne, on les accable de calomnies et de persécutions.

Au milieu de tout cela, affermies par l'esprit de foi, elles demeurent inébranlables; elles vivent, mais d'une vie dont le principe leur est inconnu ; elles conservent une paix inaltérable, mais qu'elles ne sentent point, sinon par petits intervalles, et sur laquelle elles ne réfléchissent point, parce que Dieu ne leur permet pas de se regarder ni de faire attention à ce qui se passe en elles. Elles vivent ainsi, suspendues, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre, n'ayant sur terre rien qui les attache, et ne recevant du ciel rien qui les console. Mais, parfaitement abandonnées au bon plaisir de Dieu, elles attendent en paix ce qu'il lui plaira ordonner de leur sort.

Quel prodige de foi, de confiance et d'abandon ! il n'est connu que de vous, ô mon Dieu ! L'âme en qui habite cette foi, l'âme qui vit de cette foi n'en sait rien ; et il est essentiel qu'elle l'ignore, sans quoi son abandon ne serait pas parfait. Voilà, sans contredit, l'état le plus glorieux à Dieu, et qui est tel, qu'une seule âme de cette sorte le glorifie plus que toutes les autres âmes qui sont saintes de la sainteté commune.

Aussi le démon, l'ennemi de la gloire de Dieu, n'a-t-il rien oublié pour décrier cet état; il en est le plus ardent et le plus terrible persécuteur. Il suscite contre lui des hommes ou ignorants, ou de mauvaise foi, ou d'un esprit superbe, ou prévenus de leur fausse science, qui le

représentent sons les plus affreuses couleurs, qui le confondent avec le quiétisme, qui lui donnent les noms odieux d'hypocrisie, d'indifférence criminelle pour le salut, de libertinage raffiné, ou du moins qui le traitent de folie et d'extravagance d'un cerveau échauffé. Telle est la peinture qu'ils en font aux bonnes âmes pour les en détourner, aussi bien que de l'oraison, qui en est la porte ; ils leur inspirent de l'éloignement et de l'horreur pour les personnes qui sont dans cet état, pour les livres spirituels qui en traitent, pour les directeurs qui sont propres à y conduire. Dieu permet que ceux mêmes qui sont à la tête de son Eglise se préviennent, et que, sur de faux rapports, sans se donner le temps d'examiner les choses, ils condamnent, sans le savoir, les personnes les plus saintes et les oeuvres de Dieu les plus merveilleuses. Dieu le permet ainsi pour mettre ses favoris aux dernières épreuves, pour confondre les vains efforts de ses ennemis et pour en tirer sa plus grande gloire. Après ce qui est arrivé à Jésus-Christ de la part de la synagogue, il n'est plus rien en ce genre qui doive surprendre. Et, après ce qui est arrivé à la synagogue pour avoir condamné Jésus-Christ, il n'est rien à quoi ne doivent s'attendre ceux qui le condamnent de nouveau dans la personne de ses serviteurs.

Au milieu de toutes les tempêtes que le démon excite, conservons l'esprit de foi ; augmentons-le en nous par les mêmes moyens qu'on emploie pour le détruire. Celui que nous servons est le Tout-Puissant, le vrai, le fidèle. Le ciel et la terre passeront plutôt qu'on risque quelque chose à s'abandonner à lui ; il éprouve notre amour, et cela est juste : qu'est-ce qu'un amour qui n'est pas éprouvé ? Il pousse les épreuves à toute extrémité, parce

DES AMES INTEniF.DRKS. 119

qu'il est Dieu, et qu'il n'est point d'amour ?i extrême qu'il ne mérite.

Heureuse mille fois l'âme que Dieu exerce ainsi, et qu'il met à même de lui témoigner le plus grand amour qu'il puisse attendre de sa créature ! N'est-il pas juste qu'il y ait pour Dieu un genre d'amour qui aille plus loin que les excès de la passion la plus violente? La plus grande faveur qu'il puisse faire ici-bas à une âme est de lui inspirer le désir efficace de l'aimer de la sorte. Cet amour, plus fort que la mort, plus dur que l'enfer, est à lui-même son motif et sa récompense ; il se nourrit de sa propre flamme. Dieu l'allume, Dieu l'entretient, Dieu le couronne après la consommation de la victime.

De l'amour du prochain.

Je VOUS donne un précepte nouveau, de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimes (Jésus- Christ).

Le précepte de l'amour du prochain appartenant à la loi naturelle, et étant aussi ancien que le monde, en quel sens Jésus-Christ l'appelle-t-il un précepte nouveau? En ce qu'il l'a renouvelé de la manière la plus authentique ; en ce que, non content de nous ordonner d'aimer le prochain comme nous-mêmes, il veut que nous l'aimions comme lui-même nous a amiés; en ce qu'il nous a donné sur la croix le plus grand exemple de l'amour du prochain qu'un Dieu fait homme pût donner; enfin, en ce qu'il veut qu'à cette marque on reconnaisse ses vrais disciples.

En prenant notre nature, Jésus-Christ est devenu notre

frère et le chef du genre humain ; il nous a tous élevés en lui à l'adopiioii divine : en sorte que, dans le sens surnaturel , tous les chrétiens ne composent qu'une seule famille, dont Dieu est le père, dont Jésus-Christ est le premier-né ; nous partageons ses droits à l'héritage céleste ; nous participons aux mêmes grâces, aux mêmes sacrements; nous mangeons tous à la même table, nous vivons du même pain; nous sommes, en un mot, unis en Jésus-Christ et en son Église d'une façon toute spéciale. Ainsi, outre le rapport de proximité qui nous est commun avec tous les hommes, il y a entre tous les enfants de l'Église une liaison particulière fondée sur leur union avec Jésus-Christ et cimentée de son sang. C'est donc avec raison qu'il appelle nouveau le commandement qu'il donne à ses disciples de s'aimer mutuellement comme il les a aimés.

Or, comment Jésus Christ nous a-t-il aimés? Jusqu'à se faire victime de la justice divine pour nos péchés, jusqu'à donner sa vie et son âme pour nous racheter de la vie éternelle, et cela lorsque nous étions tous ses ennemis par le péché originel, et quoiqu'il prévît que nous devions presque tous abuser de ses grâces, l'offenser grièvement, et nous faire môme un titre de ses bontés pour l'outrager avec plus d'audace. Voilà ce que la conscience reproche plus ou moins à chacun de nous; et néanmoins Jésus-Chnslnous a aimés, il nous aime encore, et, jusqu'à notre dernier soupir, il sera toujours disposé à nous appliquer les mérites de son sang, et à nous réconcilier avec son Père par sa médiation.

Comprenons-nous à présent quelle étendue ont ces paroles : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ?

DES AMES INTEBIEDRES. 1 S 1

AvoDS-nons une juste idée de nos obligations à cet égard V Je dois aimer mes frères comme Jésus-Christ m'a aimé; je dois partager avec eux non-seulement mes biens temporels, mais tous mes biens spirituels; je dois prier pour eux comme pour moi-même, avoir le même zèle pour leur salut que pour le mien, et le procurer de tout mon pouvoir par mes prières et mes bonnes œuvres, par mes discours, par mes exemples. Je dois être prêt à tout sacrifier et à m'immoler moi-même pour le salut d'une âme. Je dois tout pardonner, tout oublier, tout souffrir de la part de mes frères, comme Jésus-Christ a tout souffert de ma part et m'a tout pardonné. Je dois enfin les aimer tous du même amour dont Jésus-Christ m'aime. 0 Dieu ! quelle charité régnerait parmi les chrétiens si ce précepte était observé ! et, par une suite nécessaire, quelle sainteté 1 Car il ne serait pas possible que les chrétiens s'aimassent de la sorte, sans tendre, chacun selon son état, à la plus haute perfection sans s'y exciter et s'en donner mutuellement l'exemple. Tous les désordres, tous les scandales, toutes les inimitiés, tous les péchés, en un mot, seraient bannis du christianisme. Elle régnait autrefois parmi les premiers fidèles, cette charité; et ce que les païens en voyaient, ce qu 'ils en pouvaient connaître, les ravissait d'admiration. Voyez^ disaient-ils, comme ils s'aiment ! Aujourd'hui, loin d'aspirer à la charité chrétienne, la plupart n'ont pas même pour le prochain l'amour naturel que tout homme doit à un autre homme ; et les grands préceptes de la loi naturelle sont violés plus fréquemment peut-être, et d'une manière plus odieuse parmi nous, que chez les sauvages et les idolâtres. D'oti vient cela? C'est qu'on n'est plus chrétien que de nom; qu'on a même abjuré la profes-

sion extérieure et les devoirs essentiels, et que dans le cœur on est plus méchant que les païens. Ceci n'est point une exagération, et la chose doit être ainsi. Un mauvais chrétien doit porter la corruption et la malice plus loin qu'un païen, parce qu'en abusant des lumières delà foi et des grâces surnaturelles, il se dipose à abuser plus criminellement des lumières de la raison.

Gémissons sur ces affreux désordres, nous que Dieu appelle spécialement à son amour et à l'amour du prochain. Reconnaissons que l'amour-propre, source de tout péché, est l'ennemi de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain ; que, tant qu'il en restera en nous quelque vestige, nous n "aimerons jamais nos frères comme Jésus-Christ nous recommande de les aimer. L'amour-propre nous concentre en nous-mêmes et nous rend exclusifs: il nous fait regarder le prochain comme étranger, non-seulement à l'égard des choses temporelles, mais môme à l'égard des spirituelles : en sorte que l'esprit de propriété, l'intérêt personnel, la jalousie, l'envie, se glissent dans notre dévotion, et qu'il nous semble quelquefois que le bien spirituel du prochain diminue le nôtre.

De plus, ce même amour-propre nous occasionne mille fautes contre la charité. Il nous rend délicats, ombrageux, soupçonneux, rigides et excessifs sur nos droits, aisés à offenser; il entretient dans nos coeurs une certaine malignité, une joie secrète des petites mortifications qui arrivent, au prochain, du froid, de l'éioignement, de l'indifférence, de l'injustice dans nos jugements; de la critique, de la partialité dans nos discours et nos procédés; de l'indisposition, de la rancune, de l'aigreur contre certaines personnes, et quantité d'imperfections très-préjudiciables à la charité.

DES AUES IINTERIEUfiES. 12»

Je tiens pour impossible qu'une personne qui n'est pas intérieure parvienne au parfait accomplissement du précepte de l'amour du prochain, parce que pour cela il faut tellement mourir à son propre esprit et à sa propre volonté, qu'on soit conduit en tout par l'esprit, et animé par la charité de Jésus-Christ. D'ailleurs les occasions de blesser cette charité, du moins légèrement, se présentent sans cesse; l'amour-propre, pour peu qu'il en reste, agit continuellement sur le cœur; il séduit et corrompt notre jugement, il altère nos affections, et cela d'une manière imperceptible. Or, dans les personnes qui ne sont pas intérieures, quelque pieuses, quelque saintes qu'on les suppose d'ailleurs, il y a toujours un fonds d'amour-propre qu'elles ne connaissent pas, et qui les rend aveugles et injustes à Tégard du prochain. J'ajoute qu'en bien des rencontres les devoirs de la charité sont si délicats et si subtils, que, sans une lumière surnaturelle, on ne saurait les distinguer clairement, et les apprécier au juste; si difficiles à remplir, qu'il est besoin pour cela d'une vertu bien au-dessus du commun; enfin, qu'ils exigent quelquefois des sacrifices qu'on ne peut faire qu'autant qu'on est dans la voie d'une mort entière à soi-même.

Oui, l'amour du prochain, en un sens très-véritable,^ est plus pénible à la nature que l'amour de Dieu, quoiqu'il soit vrai qu'on ne peut séparer ces deux amours. Aussi le prochain est-il l'objet de presque toutes les fautes que se reprochent les personnes dévotes, et combler, en commettent-elles qu'elles n'aperçoivent pas, don: elles ne se doutent pas, et dont elles auraient bien de lu peine à convenir!

Heureuses donc les âmes qui ont embrassé la vie inté-

114 UANDEL

rieure, et qui se sont parfaitement données à Dieu pour accomplir, sous la direction de sa grâce, les deux préceptes de l'amour de D ieu et du prochain ! Elles ne sont point exposées à se tromper, comme les autres, sur la matière de la charité, où l'amour-propre nous fait illusion, et où les plus habiles ont souvent beaucoup de peine à prononcer. Elles n'ont qu'à écouter Dieu au fond de leur cœur avec droiture, le priant de les diriger dans \e\KS démarches: Dieu ne leur manquera jamais, si, comme je le suppose, elles sont toujours résolues à sacrifier leurs plus chers intérêts à ceux de la charité : il leur apprendra jusqu'où elles doivent aller, et où elles peuvent s'arrêter. Il leur dévoilera les dispositions les plus intimes de leur cœur, et leur montrera tout ce qui blesse en elles jusqu'à l'ombre de la charité. Il ne souffrira jamais, sans le leur reprocher, qu'elles parlent, qu'elles agissent, qu'elles fassent même un geste, un sourire, avec réflexion et malignité; il arrêtera tous leurs jugements intérieurs, tous leurs soupçons, toutes leurs imaginations; il fera mourir toutes les inclinations et les aversions naturelles, toutes les prétentions, les délicatesses, les sensibilités; il étouffera les ressentiments, les aigreurs, les joies malignes.

Au même temps qu'il détruira tous les défauts contraires à la charité, il établira dans leur cœur les grands principes de l'amour du prochain, tel qu'il a été en Jésus-Christ. Cet homme-Dieu s'exprimera lui-même en elles, et les remplira de ses sentiments, de sa générosité, de son zèle, de sa douceur, de sa tendresse, de sa miséricorde. Il aimera le prochain en elles, parce qu'étanl maître absolu de leur cœur, il en réglera, il en produira même tous les mouvements, toutes les affeclions.

DES ÀHES INTERIEUBES. itS

Mais, pour en venir là, il est visible qu'il faut se renoncer continuellement soi-même, se tenir toujours dans la dépendance de la grâce, toujours uni à Dieu par l'oraison, toujours attentif et fidèle à ses inspirations. L'observation exacte des deux grands préceptes de la loi évangélique mérite bien sans doute qu'on s'assujettisse pour elle à tout ce que la vie intérieure peut avoir de gênant et de pénible pour la nature.

Da inonde.

Qu'est-ce que le monde? et que doit-il être à un chrétien? Deux questions bien intéressantes pour quiconque veut être tout à fait à Dieu, etmettreson salut en sûreté.

Qu'est-ce que le monde? C'est l'ennemi de Jésus- Christ, c'est l'ennemi de l'Évangile. C'est cet assemblage de personnes qui, attachées aux choses sensibles et y mettant leur bonheur, ont en horreur la pauvreté, les souffrances, les humiliations, et les regardent comme les véritables maux qu'il faut fuir, et dont il faut se garantir à quelque prix que ce soit; qui font, au contraire, le plus grand cas des richesses, des plaisirs, des honneurs ; qui les tiennent pour les véritables biens; qui les désirent, qui les poursuivent avec une ardeur extrême, sans aucun choix dans les moyens ; qui se les disputent, se les envient, se les arrachent les uns aux autres; qui ne se considèrent ou ne se méprisent mutuellement qu'autant qu'ils en ont; qui fondent, en un mot, sur l'acquisition et la jouissance de ces biens tous leurs principes, toute leur morale, tout le plan de leur conduite. L'esprit du monde est donc évidemment opposé

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