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qui de nous ne l'a pas offensé ?) de ne pas accepter de 51'and cœur par reconnaissance, par amour, par zèle pour les intérêts de Dieu, tout ce qu'il plaîL à la divine bonté de lui envoyer de souffrances et d'humiliations. Et que sera-ce si ces souffrances, si ces humiliations passagères sont non-seulement une compensation de l'enfer, mais le prix d'un bonheur éternel, le prix de la possession éternelle de Dieu ; si l'on sera élevé en gloire, à proportion de ce qu'on aura été anéanti ici-bas ? Aurons-nous encore horreur de l'anéantissement? Et croirons-nous qu'on nous fait tort quand on l'exige de nous à titre d'êtres tirés du néant, à titre de pécheurs, avec promesse d'une récompense qui ne passera jamais?
J'ajoute que cette voie d'anéantissement, contre laquelle la nature se récrie si fort, n'est pas aussi pénible qu'on se l'imagine, et même qu'elle est douce; car d'abord Jésus-Christ a dit qu'elle l'était : Chargez-vous de mon joug, dit-il; il est doux et léger. Quelque pesant que soit ce joug en lui-même. Dieu l'adoucit à ceux qui s'en chargent volontiers, et qui consentent à le porter par amour pour lui. L'amour n'empêche pas qu'on ne souffre; mais il fait aimer la souffrance, et la rend préférable à tous les plaisirs.
La récompense présente de l'anéantissement est la paix du cœur, le calme des passions, la cessation de toutes les agitations d'esprit, des murmures, des révoltes intérieures.
Voyons-en la preuve en détail. Quel est le plus grand mal de la souffrance? Ce n'est pas la douleur môme, c'est la révolte, c'est le soulèvement intérieur qui raccompagne. Une âme anéantie souffrirait tous les maux imaginables sans perdre le repos attaché à son état ; c'est
ane chose d'expérience. Il en coûte pour parvenir à cet anéantissement, il faut faire de grands efforts sur soimême ; mais aussi on jouit de la paix à proportion des victoires qu'on remporte. L'habitude de se renoncer et de mourir à soi-même devient de jour en jour plus aisée; et l'on est étonné que ce qui nous paraissait intolérable, ce qui effrayait l'imagination, ce qui soulevait les passions et mettait la nature dans un état violent, au bout d'un certain temps ne fait plus de peine.
Dans les mépris, les calomnies, les humiliations, ce qui nous rend cela si dur à porter, c'est notre orgueil ; c'est que nous voulons être estimés, considérés, traités avec de certains égards, et que nous n'envisageons qu'avec horreur d'être traités avec raillerie et mépris par les autres. A^oilà ce qui nous agite, ce qui nous indigne, ce qui nous rend la vie araère et insupportable. Travaillons sérieusement à nous anéantir ; ne donnons aucune pâture à l'orgueil, laissons tomber tous les retours d'estime et d'amour-propre, acceptons intérieurement les petites morlificalions qui s'offriront. Peu à peu nous en viendrons à n'être plus inquiets de ce qu'on pense, de ce qu'on dit de nous, ni de la manière dont on nous traite. Un mort ne sent rien; il n'y a pour lui ni honneur ni réputation; les louanges et les injures lui sont égales.
Dans le service de Dieu, la cause de la plupart des peines que nous y éprouvons, c'est que nous ne sommes pas assez anéantis en sa présence; c'est que nous avons une certaine vie propre que nous conservons parmi nos exercices, c'est qu'un orgueil secret se glisse dans notre dévotion . De là vient que nous ne sommes pas indifférents pour les sécheresses et les consolations, que nous souf" frons quand Dieu parait s'éloigner, que nous nous épui-
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sons en désirs et en efforts pour le rappeler, et que noua tombons dans l'abattement et la désolation quand l'al)sence dure trop longtemps. De là viennent encore I03 fausses alarmes sur notre état. Nous nous croyons mal avec Dieu, parce qu'il nous prive de quelques douceurs sensibles. Nous jugeons nos communions mauvaises, parce que nous les faisons sans goût ; ainsi de nos lectures, de nos oraisons, de nos autres pratiques. Servons Dieu en esprit d'anéantissement ; servons-le pour lui, et non pour nous; sacrifions nos intérêts à sa gloire et à son bon plaisir; alors nous serons toujours contents de la façon dont il nous traitera; persuadés que nous ne méritons rien, et qu'il nous fait trop de grâce, je ne dis pas d'agréer, mais de souffrir nos services.
Dans les grandes tentations contre la pureté, contre la foi, contre l'espérance, ce qu'il y a de plus pénible pour nous n'est pas précisément la crainte d'offenser Dieu, mais la crainte de nous perdre en l'offensant. C'est notre intérêt qui nous occupe bien plus que Sa gloire. Voilà ce qui fait qu'un confesseur a tant de peine à nous rassurer, et à nous réduire à l'obéissance. Nous croyons qu'il nous trompe, qu'il nous égare, qu'il nous perd, parce qu'il nous oblige à passer par-dessus nos vaines appréhensions. Anéantissons notre jugement; préférons l'obéissance à tout ; consentons à nous perdre, s'il le faut, en obéissant : nos perplexités, nos angoisses, nos tourments intérieurs cesseront. Nous trouverons la paix et une paix parfaite dans l'oubli total de nous-même. Il n'y a rien ni au ciel, ni sur la terre, ni dans l'enfer qui puisse troubler une âme véritablement anéantie.
Dis AMtlS INiEm£OIt£S. 16S
lia générosité.
Il y a deux sortes de générosités, l'une naturelle,
I Hutre surnaturelle : toutes les deux viennent de Dieu,
I I la première sert de disposition à la seconde. Pour l'utrer dans la voie de la sainteté, pour y marcher, pour y persévérer jusqu'au bout, il faut un grand fonds de générosité, parce que cette voie n'est qu'une suite de sacrifices toujours plus grands et plus difficiles les uns que les ariitres. Aussi toutes les âmes que Dieu destine à la sainteté ont-elles une certaine noblesse de sentiments qui les élève au-dessus des biens de la terre, et en même temps une certaine tendresse de cœur qui les rend sensibles aux misères d'autrui, et les porte à se priver d'une partie de ce qu'elles ont pour les soulager ; car c'est de la réunion de ces deux qualités, élévation dans les sentiments et tendresse de cœur, que naît la générosité. Une âme basse et attachée aux biens de ce monde, une âme dure et insensible aux maux d'autrui, ne fut jamais géncîreuse; elle peut donner dans la dévotion par esprit d'intérêt et pour faire son salut, mais elle sera toujours étroite, rélrécie, ne donnera à Dieu que le moins qu'elle pourra, n'aura pas même l'idée des grands sacrifices que Dieu demande des saints.
Mais, quoique la générosité naturelle soit une disposition à la générosité surnaturelle, il y a bien loin de l'une à l'autre, soitqu'on les considère en elles-mêmes ou dans leurs motifs.
La générosité naturelle ne consiste guère qu'à donner à autrui une partie de ce qu'on a ; au lieu que la générosité surnaturelle nous fait donner à Dieu non-seulement ce que nous avons, mais ce que nous sommes,
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mais tout ce que nous sommes. Ehe nous porte à lui sacrifier notre esprit, notre volonté, notre liberté, notrt santé, noire vie, notre réputation; à consentir, en ui mot, à la destruction totale de ce moi qui nous constitue et sur lequel reposent nos plus chers intérêts.
Or, il est aisé, dit saint Grégoire, de renoncer à ce qu'on a ; mais il est infiniment difficile de renoncer k ce qu'on est, de se dépouiller de ce soi-même; et sans les grâces de Dieu les plus spéciales, sans les plus grands efforts de générosité, on ne le ferait jamais. On croit avoir tout fait quand, dans certains mouvements de ferveur sensible, on s'est donné à Dieu de tout son cœur, et qu'on lui a protesté qu'on est prêt à passer dans toutes les épreuves, à souffrir tout, à sacrifier tout pour son amour. Mais ce n'est encore là qu'un sacrifice en disposition et en préparation ; le sacrifice véritable est tout autre chose.
Quand Dieu veut nous mettre dans la voie des sacrifices réels, il retire pour l'ordinaire le sensible ; il permet des répugnances, des révoltes de la nature, et un soulèvement général de l'amour-propre. On sent alors une opposition inexprimable à ce que Dieu demande de nous, un combat intérieur violent, qui réduit l'âme à une espèce d'agonie. On souhaite que le calice passe loin de nous ; on prie même Dieu pour cela ; en un mot, la nature résiste de toute sa force à sa deslruction. Cependant la volonté, soutenue de la grâce d'une manière puissante mais imperceptible, demeure inébranlable dans sa soumission , elle reçoit les coups, elle en sent toute la pesanteur, mais elle les porte avec courage, et ne se laisse point abattre.
Quelquefois, au moment où le coup lui est porté, elle
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est paisible, forte, contente ; mais ensuite le trouble s'empare d'elle, l'imagination travaille, l 'amour-propre se réveille, et ces agitations intérieures fatiguent l'âme, la poursuivent partout, et ne s'apaisent qu'après un temps plus ou moins long, selon qu'il plaît à Dieu de faire durer l'exercice et le combat. L'épreuve revient ainsi à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'âme soit parfaitement morte sur l'objet dont il s'agit. Alors Dieu passe à une autre épreuve, et ainsi de sacrifice en sacrifice jusqu'à la consommation.
Mais pourquoi Dieupermel-il ces répugnances, ces révoltes, soit avant, soit après le sacrifice ? Pour plusieurs raisons toutes dignes de sa sagesse. Premièrement, pour apprendre à l'âme à se connaître, à juger combien elle est mauvaise, opposée à tout bien, incapable du moindre effort de générosité, et la tenir par là dans une profonde humilité ; car elle serait tentée de s'applaudir elle-même, et d'attribuer son sacrifice à ses propres forces, si Dieu ne lui en faisait sentir toute la difficulté. Secondement, elle connaît aussi mieux par là tout le prix de la grâce, et combien elle a besoin de se confier uniquement en Dieu, puisqu'elle ne trouve nulle force, nul soutien en elle-même. Troisièmement, plus elle éprouve de résistance, plus elle a d'obstacles à vaincre, plus aussi son mérite est grand ; plus le combat dure, plus la victoire est complète, plus la nature est détruite, plus Dieu est glorifié et le démon confondu ; plus encore l'âme acquiert d'expérience et d'habileté dans les choses de la vie intérieure.
Comme toute notre générosité vient de Dieu, il nous en dérobe la connaissance, de peur que nous ne lu: ravissions la gloire qui lui en appartient tout entière.
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Par le peu que je viens de dire, il est facile de juger combien grande est la différence qu'il y a de la générosité naturelle à la générosité surnaturelle, et que celle-ci s'exerce sur des objets tout autrement intéressants pour nous et avec une peine incomparablement plus grande que l'autre. Elles ne diffèrent pas moins par leurs motifs. Il entre toujours de l'amour-propre, et même beaucoup, dans l'exercice de la générosité naturelle. Il s'y mêle souvent de l'intérêt, de la vanité, de l'orgueil ; on se croit au-dessus de ceux qu'on oblige ; on s'applaudit d'une noblesse de sentiment qui nous élève au-dessus du commun des hommes ; on se repaît des louanges que cela nous attire, on s'en donne soi-même, et l'on jouit avec complaisance d'une certaine satisfaction intérieure.
Aucun de ces motifs ne souille l'exercice de la générosité surnaturelle. L'amour-propre n'y trouve point de nourriture, puisque c'est sur lui et à ses dépens qu'elle s'exerce. La vue de notre propre intérêt n'y a pas lieu, puisque la générosité nous porte à le sacrifier à l'intérêt (le Dieu. Les victoires coûtent si cher et sont si pénibles, (ju'on n'est point exposé à en concevoir de la vanité. Les humiliations intérieures et extérieures nous garantissent de l'orgueil et des vains applaudissements des hommes. Tout y est pour Dieu, uniquement pour Dieu ; et c'est oe qui imprime à cette générosité ce caractèj«3 sublime et divin, qui ne peut être que l'œuvre de la grâce.
Lorsqu'il plaît donc k Dieu d'exiger de l'âme de grande sacrifices, il lui donne une générosité proportionnée; il lui élargit le cœur ; il élève ses sentiments ; il lui donne la plus haute idée de ce qu'il mérite, et lui fait connaître (jue tout ce qu'elle peut faire pour lui n'est rien, moins que rien ; que c'est une pure bonté de sa part de vouloir
bien accepter ce qu'elle lui offre; que toute la gloire que pourrait lui procurer ranéantissement volontaire de toutes les créatures raisonnables n'ajoute rien à sa grandeur et à sa félicité; enfin, que c'est un honneur inestimable qu'il nous fait d'agréer nos offrandes et nos sacrifices.
Pénétrée de ces idées, l'âme voit clairement que jusqu'à ce moment elle n'a rien fait pour Dieu ; elle conçoit un désir immense de se dévouer tout entière à lui ; et, parce que tout ce qu'elle pourrait faire et souffrir pour son infinie mujesté n'est pas digne de lui, elle le prie de se glorifier lui-même en elle de la manière qu'il lui plaira, et elle se livre entièrement à lui dans celte vue. De ce moment son cœur s'élargit, et, autant qu'une petite créature en est susceptible, devient propre à la grandeur des desseins de Dieu. Le joug des commandements et même celui des conseils, qui paraît si pesant, si gênant aux chrétiens ordinaires, lui semble doux et léger; elle s'étonne que Dieu lui demande si peu, et elle voudrait faire pour son amour mille fois davantage. C'est ce que David éprouvait lorsqu'il disait : J'ai couru dans la voie de vos commandements, après que vous avez élargi mon cœur. Auparavant il marchait avec peine et avec effort, il trouvait la voie trop dure et trop étroite, parce que son cœur était étroit et resserré. A présent que Dieu, en prenant possession de son cœur, lui a communiqué quelque chose de son immensité, il ne marche plus ; il court, il vole, nulle difficulté, nul obstacle, ne l'arrêtent.
Il n'est que trop vrai que dans le service de Dieu tout dépend de la disposition du cœur, et que ce qui paraît beaucoup à une âme avare et concentrée en elle-même
MàHUEL DBS iMBS INT 1 0
n'est lien pour une âme généreuse, qui est sortie d'elle pour passer en Dieu. Demandons donc continuellement à Dieu cette générosité. Prions-le de ne jamais permettre que nous mesurions ce que nous lui devons sur nos idées étroites et bornées, mais de nous élever à l'idée qu'il a de lui-même, et de nous apprendre à le servir en Dieu. Servir Dieu en Dieu! Oh! la grande parole! Mais l'exécution en est infiniment au-dessus de notre portée. Il n'y a qu'un moyen d'accomplir ce service, c'est de se livrer à Dieu, afin qu'il dispose absolument de nous ; qu'il nous dépouille de notre esprit et qu'il nous revête du sien ; qu'il nous donne un cœur selon son cœur. Demandons sans cesse, et pour mériter l'effet d'une demande d'oii dépend la plus grande gloire de Dieu et notre perfection, soyons d'une fidélité inviolable à tous les mouvements de la grâce. Moins nous serons menés selon nos vues, plus nous serons conduits selon les vues de Dieu ; car il n'y a pas plus de proportion des idées que Dieu a de la sainteté aux nôtres, que de sa nature à la nôtre ; et, tant que nous ne serons généreux qu'à notre manière, nous ne le serons pas à la sienne.
De l'obéissance*
De toutes les vertus celle dont la pratique coûte le plus à l'homme est l'obéissance. Sacrifier sa volonté, sacrifier son propre jugement, dépendre d'autrui nonseulement dans sa manière d'agir, mais encore dans sa manière de penser et de juger, et cela non dans des choses indifférentes ou de peu de conséquence, mais en ce qui regarde le salut et la sainteté, c'est pour
DES AMES IISTÉRIECRES. 171
l'homme quelque chose de plus difficile que les privations, les jeûnes, les austérités. L'obéissance attaque l'homme en ce qu'il a de plus intime, dans sa liberté, dans le droit de disposer de soi-même ; elle attaque l'amour-propre dans ce qu'il paraît avoir de plus raisonnable et de mieux fondé. Quoi de plus juste en apparence que de juger des choses selon sa propre raison, que de se conduire par ses lumières, et de ne déférer à celles d'autrui qu'autant qu'on les approuve? Quoi de plus révoltant que de donner à autrui toute autorité sur soi en ce qui regarde notre conduite, de ne se rien permettre sans son aveu, et de faire à l'aveugle tout ce qu'il conseille ou qu'il ordonne, sans lui opposer la moindre résistance, même intérieure? Ce sacrifice est sans contredit le plus grand qu'on puisse faire; c'est le plus universel, puisqu'il s'étend à tous les moments de notre vie; c'est le plus intéressant, puisqu'il a pour objet la vie future et notre bonheur éternel.
Cependant c'est le sacrifice que Dieu exige essentiellement de toute âme qui aspire à la perfection. Oui, il l'exige comme une condition sans laquelle il ne peut y avoir pour elle ni sainteté ni vertu véritable. Quoi qu'elle fassi>, si elle suit sa propre volonté, si elle se dirige elle-même, si elle prétend demeurer maîtresse de ses actions, elle ne saurait plaire à Dieu, parce que l'amour-propre, l'esprit propre, souille ses œuvres. Dieu déclare aux Juifs, par un propliète, que leurs jeûnes ne lui sont point agréables, parce que leur volonté s'y trouve. Est-ce que Dieu veut des holocaustes et des victimes? dit Samuel à Saûl. Ce qu'il veut, n'est-ce pas plutôt qu'on obéisse à sa voix? car l'obéissance vaut mieux que les victimes, et la docilité à ses ordres est
préférable à la graisse des béliers. Ces paroles sont formelles, et font voir que l'obéissance donne le prix à tout, puisque les actes mêmes de religion n'ont rien qui plaise à Dieu, lorsqu'ils sont faits contre l'obéissance.
Dieu exige donc cette vertu comme celle qui lui est la plus agréable, et qui fait le principal mérite des autres vertus. A parler proprement, par les autres vertus l'homme donne à Dieu ce qui lui appartient, mais il ne se donne pas lui-môme ; et il se réserve ce que Dieu demande par-dessus tout. Mais par l'obéissance il se donne lui-même, et se donne tout entier; car que refuse à Dieu celui qui lui immole sa liberté, et qui veut dépendre de lui en toutes choses?
Mais, dira-t-on, pour dépendre de Dieu, qu'est-il besoin que j'obéisse à l'homme? Ne suffit-il pas que j'écoute sa grâce et son inspiration intérieure? Je réponds en premier lieu que la grâce et l'inspiration divine vous porteront à vous soumettre à l'homme, parce que tel est l'ordre établi de Dieu, qui, pour le spirituel comme pour le temporel, nous gouverne par \g ministère des hommes revêtus de son autorité. Je réponds en second lieu que rien n'est plus dangereux, ni plus sujet à l'illusion, que de se constituer juge des inspirations divines; et que c'est le moyen infaillible de s'égarer en prenant pour volonté de Dieu tout ce qui nous monte dans le cœur et nous passe par l'esprit. Je réponds enfin qu'il y a évidemment en cela un orgueil insupportable, une présomption que Dieu ne peut s'empécker de punir, en abandonnant à un sens réprouvé celui qui ne veut pas se soumettre à l'autorité établie pour le conduire.
Pourquoi, dira-t-on encore, me soumettre à un
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homme, qui, après tout, peut se tromper et m'égarer ? L'homme auquel vous vous soumettez lient la [)hice de Dieu :'*vous ne pouvez en douter; il est préposé de Dieu pour vous guider dans la voie du isalut. Si vous vous mettez de bonne foi sous sa conduite dans la vue d'obéir à Dieu, vous devez croire que Dieu l'éclairera, et vous donnera par sa bouche toutes les instruclions qui vous seront nécessaires. Vous devez croire qu'il ne permettra jamais que vous vous égariez un marchant dans la route que lui-même vous a tracée, et que sa providence est engagée à vous préserver d'erreur. Je suppose néanmoins que le directeur, par ses discours et par sa conduite, ne vous donne aucun lieu do suspecter ui sa loi, ni sa piété, ni ses mœurs, ni son iuca[)aei'cé : dans le cas contraire il faudrait le quitter. Mais quand vous avez reconnu une fois que c'est un homme de bien, un homme éclairé, vous devez vous abanJ nner entièrement à sa conduite, sans crainte de courir aucua risque ni pour votre salut ni môme pour votre perl'ection. Dieu ne permettra pas qu'un tel homme se trompe en rien d'essentiel ; et il rectifiera par sa bonté les petites méprises oii il pourrait tomber, en soi le qu'elles ne nuiront ni à vous ni à lui. Voilà ce qu'il faut croire d'une foi inébranlable. Sans cela l'on serait à la merci des doutes, des inquiétudes, des serupules; les fondements de l'obéissance n'auraient rien de ferme et de solide; et il serait impossible de se soutenir dans les tentations et dans les épreuves où Dieu nous oblige de sacrifier continuellement notre jugement à celui du linrecteur.
La voie de l'obéissance est donc non-seulement sûre, mais la seule sûre, la seui^ que Dieu nous garantisse,
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la seule à laquelle il attache ses grâces et ses bénédiclions Cette voie met l'âme dans une parfaite sécurité : car à chaque chose qu'elle fait, elle peut se rassurer en se disant à elle-même : Je n'agis pas de mon chef ; je ne suis pas ma propre volonté, je ne me gouverne pas par mes décisions : c'est Dieu qui décide, qui me gou- «^erne par celui qui est pour moi son organe. Je suis plus assurée de faire la volonté de Dieu en suivant l'obéissance, que si Dieu lui-même m'avait parlé; car je pourrais me tromper, et prendre pour la voix de Dieu les suggestions du démon ou de mon imagination; au lieu qu'il est impossible que je me trompe en prenant pour l'ordre de Dieu ce qui m'est prescrit par l'obéis sance. Quelle paix, quel calme une pareille assurance ne répand-elle pas dans l'âme !
Cette voie, comme je l'ai déjà dit, communique un prix infini aux plus petites choses faites par le principe de l'obéissance; parce que dans les moindres choses se trouve ce qu'il y a de plus grand, le sacrifice de la propre volonté. Partout où Dieu ne voit point notre volonté, il voit la sienne; et partout oii il voit la sienne, peut-il rien voir qui ne lui plaise infiniment?
Cette voie est la voie d'anéantissement, la voie d'adoration en esprit et en vérité, la voie de l'holocauste perpétuel. Car que peut-il rester à l'homme qui n'a plus ni jugement ni volonté ? Que se réserve-t-il ? Rien : tontest sacrifié, tout est immolé. Dieu a tout, puisqu'il a la liberté de sa créature, et qu'il en dispose comme de son bien propre.
Le mérite d'obéir à l'homme en vue de Dieu est si urand, qu'il surpasse celui d'obéir à Dieu en personne, car si je voyais Dieu, s'il m'intimait immédiatement ses
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volontés, je n'aurais pas le mérite de la foi ; et il ne me coûterait rien sans doute de soumettre mon jugement au sien et ma volonté à la sienne.
La pratique de l'obéissance renferme éminemment celle de toutes les vertus. Elle nous rend invincibles au démon; elle nous élève au-dessus de toutes les tentations et de toutes les épreuves ; elle nous attire toutes les grâces du ciel. Dieu ne peut rien refuser à une âme obéissante ; il la voit avec une complaisance extrême, il se plaît à la combler de ses dons.
L'obéissance est donc la voie abrégée de la perfection. Attachons-nous à elle par-dessus tout. Ne négligeons rien de ce qu'elle nous prescrit. Gardons-nous bien de raisonner ni de prétendre la soumettre à nos lumières : ce n'est plus obéir que de vouloir voir la raison du commandement. Il faut croire à l'aveugle; il faut captiver son entendement; il faut forcer toutes les répugnances de la nature ; et, dès qu'une chose nous est commandée, il faut, quoi qu'il en puisse coûter, la mettre à exécution. Ainsi Jésus-Christ a été obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Proposons-le-nous pour modèle; notre obéissance n'ira jamais aussi loin que la sienne. Depuis sa naissance jusqu'à sa mort il n'a jamais fait en rien sa propre volonté. Puisse-t-on en dire autant de nous, à compter du moment où nous nous sommes donnés eatièrement à Dieu!
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Sur l'humilité.
Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Jésus-Christ.
La douceur est le fruit de l'humililé chrétienne ; et Jésus-Christ joint ici ensemble ces deux venus, parce que l'une est la dépendance de l'autre. Tout homme humble de cœur est doux; et quiconque manque de douceur manque aussi d'humilité, qui est le principe de la douceur.
Chose singulière! Jésus-Christ ne nous dit pas d'apprendre, à son exemple, à être humbles de cœur, mais d'apprendre qu'il est humble de cœur. Pourquoi cela ? Est-ce donc une vertu que son exemple ne puisse nuus apprendre? Oui ; nous ne pouvons être humbles dans le sens que Jésus-Christ l'a été. Si l'humililé consiste à s'abaisser au-dessous de ce qu'on est, Jésus-Christ seul a été et a pu être humble, lui qui, étant Dieu par su nature, s'est fait homme, et a embrassé tout ce qu'il y a de plus vil, de plus méprisable parmi les hommes. Il a été humble, parce qu'il s'est uni à une nature infiniment inférieure à la sienne; il a été humble, parce que, dans cette nature qu'il s'est unie, il s'est soumis à toutes les humiliations dues au pécheur orgueilleux, qui mérite d'être le rebut de Dieu et des hommes. Il a été humble de cœur, parce que son humilité a été une humilité de choix, une humilité sincère, et accompagnée de sentiments intérieurs conformes à l'état d'une victime volontaire du péché.
Il nous ( L impossible d'être humbles dans le même sens que Je. us-Christ. Néant par le fond de notre être,
SES AMES INTERIEURES. 17t
comment pourrions-nous nous abaisser, et nous mettre au-dessous de ce que nous sommes par nature? Pécheurs par notre volonté, dignes de la malédiction de Dieu et des supplices de l'enfer, dignes de tout mépris et de toute horreur, et par là infiniment au-dessous du néant, en quel état pourrions-nous être réduits, qui puisse passer pour un état d'humilité ? En nous mettant au niveau du néant, nous ne ferions que nous rendre justice, quand même nous ne serions coupables d'aucun péché. En acceptant d'être traités de Dieu et des créatures comme le mérite un pécheur, nous nous rendrions encore justice, n'eussions-nous commis qu'un seul péché mortel. Comment donc nous humilierons-nous, comment nous abaisserons-nous, si nous sommes coupables d'une multitude de péchés mortels? Reconnaissons que nous sommes si bas, qu'il nous est impossible de nous abaisser davantage. Reconnaissons que, dans l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel, dans cette vie et dans l'autre, il n'est point de confusion, de mépris, d'ignominie, qui ne soit au-dessous de ce que nous méritons, El quand nous l'aurons reconnu dans toute la droiture de notre cœur, quand nous aurons subi toutes les humiliations qiie mérite une créature coupable; quand nous nous serons reconnus dignes de ces humiliations, nous serons encore obligés d'avouer que nous soumettre à tout cela n'est point humilité de notre part, mais l'acceptation d'un juste châtiment.
Si cela est vrai, si rien n'est plus évident dans les principes de la foi, où en sommes-nous, et quel est notre orgueil de ne pouvoir souffrir, ni de la part de Dieu ni de la part des hommes, la moindre ombre de mépris ni le moindre rebut apparent? L'idéo seule de mépris
nous révolie, nous trouble, nous met hors de nousmême ; nous ne pouvons nous persuader que nous mépriser, c'est nous rendre ce qui nous est dû, et qu'il est impossible de porter à notre égard le mépris trop loin. Nous évitons avec le plus grand soin tout ce qui peut nous faire perdre même la fausse estime des hommes ; nous sacrifions nos devoirs, les inspirations divines, les plus vives et les plus sûres lumières de la conscience, à la crainte d'une raillerie, d'un faux et méprisable jugement qu'on portera de nous. Il nous paraît que le plus pénible effort de la vertu est de paraître aux yeux du monde tels que nous voulons être dans le cœur aux yeux de Dieu; et nous ne sommes pas capables de cet effort; et dans mille rencontres nous faussons uos promesses et nos résolutions. Quel orgueil encore une fois! qu'il est injuste! qu'il est insensé! qu'il est abominable aux yeux de Dieu ! Encore si l'on rougissait de cet orgueil, si l'on s'en humiliait par réflexion! maison s'en applaudit; on croit avoir des sentiments nobles et élevés ; on traite de bassesse, de folie, d'extravagance, l'estirûe que les saints ont faite des humiliations, et la sainte avidité avec laquelle ils les ont embrassées.
Si nous étions humbles de l'humilité qui nous convient, nous ne ferions cas, ni dans nous-même ni dans les autres, ni de la naissance, ni de l'esprit, ni des grâces du corps, ni des richesses, ni des autres dons naturels; et jamais nous ne nous en ferions un titre pour nous estimer davantage, et pour mépriser ceux qui en sont dépourvus. Car tous ces avantages ne sont point à nous, qui ne sommes que néant : Dieu nous les a donnés par une libéralité pure, et son intention n'a pas été que J30US en tirassions vanité. De plus, ces avantages ne sont
point par eux-mêmes utiles au salut. Enfin nous en avons fait mauvais usage, et ils ont été pour nous une occasion de péché. Nous n'avons donc aucun sujet de nous en glorifier ; nous avons sujet au contraire de nous eu iiumilier.
Si nous étions humbles de l'humilité qui nous convient, nous nous croirions indignes de l'estime des hommes, et nous rapporterions à Dieu toutes leurs louanges, sans en rien réserver pour nous, regardant cela comme un vol fait à sa gloire. Nous ne craindrions pas non plus leurs mépris, parce que nous les méritons, du moins comme pécheurs. Nous serions même bien aises d'être couverts d'opprobres, dans la vue de satisfaire par là à la justice divine. Il ne faut rien faire sans doute qui mérite le blâme, mais il ne faut pas prendre non plus tant de précautions pour se soustraire aux jugements des hommes; et, lorsque la vertu nous attire quelques calomnies, quelques railleries, quelques mépris de leur part, il faut se féliciter et les plaindre.
Si nous étions humbles de l'humilité qui nous convient, nous servirions Dieu sans intérêt, convaincus que nous ne méritons rien, et qu'il est encore trop bon de souffrir nos services. Nous recevrions ses grâces avec reconnaissance ; et, loin de nous les approprier et de nous y complaire, elles ne serviraient qu'à nous humilier à la vue de notre indignité, et nous les lui renverrions avec la même pureté qu'elles nous viennent de lui. Nous ne gérions ni surpris ni déconcertés qu'il nous rebutât, qu'il ne parût donner aucune attention à ce que nous faisons pour lui ; nous ne lui ferions pas valoir notre fidélité, notre constance, notre générosité; nous ne serions pas jaloux des faveurs qu'il fait aux autres ; mais nous peu-
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serions, comme la Chananéenne, que le pain des enfants n'est pas fait pour les chiens, et que nous sommes trop heureux de recueillir les miettes qui tombent de la table. Si Dieu nous montrait un visage sévère, s'il paraissait courroucé contre nous, s'il nous faisait éprouver quelques effets de sa justice, nous nous y soumettrions humblement, en disant avec le Prophète : Je porterai le poids de la colère du Seigneur, parce que J'ai péché contre lui. Il est dans l'ordre qu'étant pécheur, je satisfasse à la justice divine; et je ne dois pas vouloir la frustrer de ses droits.
Ainsi l'âme humble ne voit rien qu'elle ne mérite dans les plus durs traitements qu'elle éprouve de la part de Dieu et des hommes. Tout ce qu'elle demande, c'est d'avoir la force de les porter, c'est que Dieu en tire sa gloire. Pour elle, elle consent de tout son cœur à sa destruction, et ne prend pas ce qui lui arrive pour une épreuve, mais pour un châtiment trop doux en comparaison de ses péchés. Acquiesçant ainsi à tout ce que Dieu lui lait souffrir, elle trouve sa paix, sa force, son bonl>eur dans l'humilité ; elle est ravie que Dieu se satisfasse, et qu'aux dépens de ce qu'elle est, il acquitte ce qui est dû à sa justice.
Mais par quels moyens peut-on parvenir à cette humilité? Par l'abandon total de soi-même à Dieu, par la remise de tous nos intérêts entre ses mains. Nous pouvons nous donner. Quand ce don est fait entièrement et sans retour, Dieu remplit sur nous ses desseins et il nous donne tout ce dont nous avons besoin pour concourir à leur exécution. Il nous donne donc par- dessus tout cette humilité profonde, généreuse, paisible, inaltérable, qui d'une part nous met, en qualité de pé-
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cbeurs, bien au-dessùus du néant, et d'autre part nous élève au-dessus du monde, du démon, de nous-mêmes, et nous rend grands de la grandeur de Dieu, forts de la forc6 de Dieu, saints de la sainteté de Dieu. Cette humilité est tout infuse ; elle croît en nous à proporlion des tentations, des souffrances et des humiliations. Ou l'a, mais ou croit ne pas l'avoir, parce que, pour se croire humble, il faut se croire au-dessous de ce qu'on mérite d'être; et ce sentiment n'entra jamais dans l'àme d'un saint, qui au contraire est toujours intimement persuadé que Dieu et les hommes le traitent mieux qu'il ne mérite.
De îa providence de Dieu sur nés enfant»
Saint Paul a prononcé que toutes choses tournent au bien de ceux gui aiment Dieu. Gomme cette maxime est d'un usage continuel dans la vie spirituelle, il est important d'en bien fixer le seus, d'eu exposer les raisons et d'en examiner les conséquences.
D'abord l'Apôtre dit toutes choses, il n'excepte rien. Tous les événements de providence, heureux ou malheureux ; tout ce qui intéresse la santé, les biens, la réputation ; toutes les conditions de la vie humaine, tous les divers états intérieurs par lesquels on passe successivement : privations, sécheresses, dégoûts, ennuis, tentations, tout cela tourne à l'avantage de ceux qui aiment Dieu : tout, encore un coup, môme les fautes et les péchés considérables. 11 faut être dans la résolution de ne jamais offenser Dieu volontairement ; mais s'il arrive par malheur qu'on l'oiTeuse, les oHenses, les crimea
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même peuvent tourner à l'avantage de ceux qui aiment Dieu. Témoin David, témoin saint Pierre, et quantité d'autres, dont les péchés ont servi à les rendre plus saints, c'est-à-dire plus humbles, plus reconnaissants envers Dieu, plus remplis d'amour.
Toutes choses tournent au bien. Ce n'est pas un bien temporel ; l'Évangile nous en avertit assez. Nous ne sommes plus sous l'empire de la loi, qui promettait des avantages temporels à ses observateurs ; mais sous celui de la grâce, qui n'annonce à ceux qui veulent vivre selon la piété que des croix et des persécutions, et qui ne leur promet que des biens spirituels. Cela ne souffre uucune difficulté; tout tourne donc au bien spirituel de ceux qui aiment Dieu. Mais il faut encore entendre ce bien, non selon notre destination, qui est fautive, mais suivant celle de Dieu. S'il est une matière sur laquelle nous sommes exposés à nous tromper, c'est sur tout ce qui concerne nos intérêts spirituels. Nous nous en formons de très- fausses idées, et il nous arrive souvent de regarder comme nuisible à notre âme ce qui lui est utile, ou comme avantageux ce qui lui nuit en effet. Notre amour-propre nous fait sur cela d'étranges illusions. Nous devons donc croire, mais par une vue de fui, mais sans nous arrêter à notre jugement, que notre vrai bien se trouve dans les événements de providence, et dans les divers états intérieurs oîi Dieu nous fait passer, quoique souvent nous ne concevions rien à ces dispositions de Dieu sur nous, et que nous ignorions à quoj elles doivent aboutir.
Mais tous ces arrangements divins ne sont un bien que pour ceux qui aiment Dieu, c'est-à-dire dont la volonté est unie et soumise à Dieu; qui, dans son ser-
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vice, regardent avant toutes choses les intérêts de Dieu, la gloire de Dieu, T accomplissement de son bon plaisir; qui sont disposés à lui sacrifier tout sans exception, et persuadés qu'il n'est rien de plus avantageux à la créature que de se perdre en Dieu et pour Dieu, parce que c'est l'unique moyen de se retrouver en lui ; car voilà ce que j'appelle aimer Dieu véritablement et de tout son cœur. El c'est ce qu'entendait Jésus-Christ lorsqu'il disait : Celui qui aime son âme, la perdra; et celui qui aura perdu son âme pour moi, la retrouvera pour la vie éternelle. Quiconque aime Dieu de la sorte est assuré, mais d'une assurance infaillible, que tout ce que Dieu voudra ou permettra à son égard, tournera à son bien, et même à son plus grand bien. Il ne le verra pas dans le moment, parce qu'il est essentiel qu'il ne le voie pas, et que les sacrifices qu'il a à faire ne pourraient avoir lieu s'il le voyait : mais il le verra en son temps ; il admirera la sagesse et la bonté infinie de Dieu dans la manière dont il conduit les âmes qui sont toutes à lui ; et il verra avec étonnement que ce qu'il croyait devoir le perdre sans ressource est ce qui a mis son salut en sûreté.
Il n'est pas malaisé de connaître sur quel fondement est appuyée cette maxime de saint Paul. Dieu seul a la véritable idée de la sainteté ; il connaît seul et il a seul à sa disposition les moyens qui y conduisent. Lui seul aussi connaît le fond de notre âme et de nos sentiments, notre caractère, les obstacles qui se trouvent en nous à la sainteté ; il sait seul par quels ressorts secrets il faut nous remuer, et comment, sans gêner en rien notre volonté, il fauf l'amener au but qu'il se propose pour notre sanctification. Il sait quel effet produira sur nous
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tel événement, telle tentation, telle épreuve; et de sa part tout est préparé pour le bon succès. Dieu nous aime de toute éternité ; il nous a aimés le premier, et il n'y a en nous rien de bon, soit dans l'ordre de la nature, soit dans celui de la grâce, qu'il ne nous ait donné. Il nous aime d'un amour infiniment sage, infiniment éclairé ; il nous aime, non par rapport à la vie présente^ qui n'est qu'un passage, une épreuve, mais par rapport à la vie future, qui est notre destination et notre fin.
S'il est donc vrai que tout ce qui arrive ici-bas aux serviteurs de Dieu est réglé et arrangé, par une sagesse et un amour infinis, pour leur bonheur éternel, ce ne peut être que leur faute si les desseins de Dieu ne sont pas remplis; et s'il est un seul événement qui ne tourne pas à leur avantage spirituel, le principe de leui" faute ne peut être qu'un manque d'amour et de confiance, qu'un défaut de conformité à la volonté de Dieu. Car, tant qu'ils aimeront Dieu d'un amour réel, effectif et pratique, il est impossible que rien au monde retarde leur avancement, et même que tout n'y concoure et n'y contribue.
Les conséquences de cette maxime de l'Apôtre s'étendent à tout, et embrassent tous les moments de la vie. La première est que, si l'on veut assurer son salut autant qu'il est possible de le faire, il faut se livrer, s'abandonner à Dieu sans réserve et pour toujours; ne plus disposer de soi-même en rien, ne rien prévoir, ne rien arranger, ne rien déterminer que sous la dépendance du bon plaisir de Dieu ; ne pas faire un pas, un seul mouvement pour se tirer de la situation actuelle où l'on est par ."ordre de Dieu ; ne pas même désirer d'en Borlir : mais st laisser, pour ainsi dire, entraîner au fil
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de la Providence, se soumettre aux événements à mesure qu'ils . arrivent, et, pour l'intérieur, demeurer tranquille et sans rien craindre dans l'état où Dieu nous met, sans souhaiter le changement ou la fin de cet état, quelque pénible qu'il soit pour la nature.
La seconde conséquence est que quand nous n'avons contribué en rien à un événement extérieur ou à notre disposition intérieure, nous devons être assurés que cet événement, cette disposition est de l'ordre de Dieu sur nous, et par conséquent que c'est ce qui nous peut être le plus avantageux pour le moment présent. Ainsi nous devons bien nous garder de porter là-dessus un jugement contraire, ni de croire que c'est un malheur pour nous, que cela nuit à notre progrès spirituel, que Dieu nous abandonne et ne prend plus soin de nous. Nous sommes exposés à juger de la sorte quand nous ne trouvons plus de goût aux exercices spirituels ; quand nous ne sentons plus celte paix intime dont nous jouissions auparavant; quand nous nous trouvons assaillis de violentes tentations; quand Dieu nous retire tout appui extérieur, jusqu'à nous ôter celui en qui nous avions mis notre confiance. Alors on croit tout perdu, parce qu'on se voit sans soutien. On se trompe. Dieu n'agit jamais plus efficacement par lui-même que lorsqu'il soustrait les moyens extérieurs, et sa grâce n'est jamais plus réelle et plus forte que quand eile est moins sensible. Notre assurance ue même n'est jamais plus grande que quand nous croyons avoir perdu toute assurance. Mais le point est de savoir où il faut mettre cette assurance en Dieu seul, dans l'abandon, dans la foi nue, dans la supression de toute réflexion, de tout raisonnement, de tout regard sur soi, de tout retour sur ses
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intérêts. C'est alors qu'espérant contre l'espérance, il faut se dire : Oui, je crois fermement que tout ceci tournera à mon bien, et qu'en m'abandonnant entièrement à Dieu je ne serai pas confondu.
La troisième conséquence est que, s'étant une fois livré à Dieu, il faut s'attendre à tous les sacrifices, et par-dessus tout au sacrifice de ses propres lumières. Il faut s'attendre à des conduites de Dieu qui exerceront étrangement notre raison, et qui nous obligeront à ne pas l'écouter du tout. Il faut s'attendre à tout ce qu'il y a de plus sensible et de plus mortifiant, soit en genre de souffrances, soit en genre d'humiliations, à des renversements intérieurs et extérieurs que nous ne prévoyons pas, qui passent toutes nos conceptions, et dont ni les livres ni l'expérience des autres ne peuvent nous donner l'idée. Il faut s'attendre enfin que Dieu portera le fer et le feu jusqu'au fond de notre cœur, qu'il en arrachera et qu'il y brûlera l'amour-propre jusque dans sa racine, et qu^il ne laissera rien subsister de nous en nous-même.
Cela est effrayant, sans doute, pour la nature ; mais l'amour de Dieu, s'il est tel qu'il doit être, et si nous lui laissons tout pouvoir sur nous, nous dispose à tous ces sacrifices, et ne nous permet pas d'en excepter aucun. Comment la maxime de saint Paul serait-elle vraie si de toutes les choses que Dieu peut opérer dans une âme, il y en avait une seule qui ne tournât pas à son avantage spirituel et éternel, et que par cette raison elle se crût autorisée de refuser à Dieu ? Non, l'Apôtre a dit toutes choses; et cette grande âme, qui, à l'exemple de Jésus-Christ, a souhaité d'être anathème, malédiction pour le salut des Juifs ses frères, n'a eu garde
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de penser qu'un tel souhait, si glorieux à Dieu, si conforme aux sentiments de Jésus-Christ, ne dût pas tournerà son propre avantage. Quelle que soit notre immolation, elle n'approchera jamais de celle de notre divin Maître; et si la sienne, qui a élé parfaite, a procuré à sa sainte humanité une gloire et un bonheur au-dessus de tout ce qu'on peut dire et penser, nous devons croire d'une ferme foi que notre propre immolation nous procurera un degré de cette gloire et de ce bonheur proportionné à l'étendue et à la générosité de notre sacrifice.,
TiC prix d'une âme.
Si la religion humilie l'homme en lui apprenant qu'il est tiré du néant, conçu dans le péché, enclin au mal, incapable d'aucun bien surnaturel, d'un autre côté elle l'élève et lui inspire les plus grands sentiments de luimême en lui faisant connaître sa nature, sa destination, et '^e que son salut a coûté à Dieu.
L'àme humaine, par sa nature, est douée de la faculté de connaître Dieu, et de la capacité de l'aimer. Son intelligence, se transportant au delà de tous les êtres créés et finis, s'élève jusqu'à l'Être incréé et infini, source de tout bien et de toute perfection; elle en a une idée claire, intime, ineffaçable. Sa volonté est faite pour aimer ce souverain bien que l'intelligence lui propose. Ses désirs, que nul objet fini ne peut remplir, et qui s'étendent au delà des Hmites de cette vie, se portent nécessairement vers un bien souverain, éternel, infini, qui seul peut la rendre heureuse. Si elle veut déve-
lopper le désir qu'elle a du bonheur, et l'idée qu'elle s'en forme, elle trouvera que l'objet de cette idée et de ce désir n'est et ne peut être que Dieu. Voilà ce qu'elle porte empreint dans le fond de sa nature, ce que sa raison lui découvre pour peu qu'elle veuille réfléchir, et ce que ni les préjugés ni les passions ne sauraient effacer. Tout ce qui n'est pas Dieu, tout ce qui ne se rapporte pas à Dieu, est indigne d'occuper l'esprit et le cœ-ir de l'homme, n'a point de proportion avec l'immensité de ses vues et de ses désirs, et ne les contentera jamais pleinement. Les philosophes païens ont compris jusqu'à un certain point cette vérité ; et c'est ce qui rendait l'homme si grand à leurs yeux. Heureux si dans leur conduite ils avaient suivi la lumière de leur raison et l'instinct secret de leur cœur !
Non - seulement l'homme est destiné à connaître et à aimer Dieu ici-bas, mais il doit, dans une autre vie, le posséder éternellement. C'est peu pour lui d'être immortel; il doit s'unir un jour à la source de l'immortalité, et être heureux du bonheur même de Dieu. Que lui servirait, en effet, l'immortalité s'il désirait toujours Dieu sans le posséder jamais? Un tel désir, s'il n'était rempli, serait un tourment. Telle est donc sa fin dernière: la jouissance éternelle de Dieu. II le verra, il le contemplera en lui-même: et cette vue, cette contemplation le comblera d'une joie ineffable. La raison nous met sur les voies de cette grande vérité, mais la révélation seule nous en instruit distinctement. Et comme c'est un bienfait excellent qui n'était pas dû à notre nature, nous ne pouvions en avoir connaissance que par une déclaration expresse de Dieu : aussi n'en voit-on rien dans les écrits des sages de l'antiquité.
UES AMES IMEBItUBBS.
Mais cette possession éternelle de Dieu n'est pas promise à l'homme absolument et sans condition : il faut qu'il la mérite par le bon usage de sa liberté pendant luette courte vie ; et Dieu lui donne ou lui offre tout ce «]ui est nécessaire de sa part pour en bien user. Et en quoi consiste ce bon usage de la liberté? A aimer, à servir Dieu selon l'étendue des connaissances que lui fournissent la raison et la religion ; à {pratiquer un certain nombre de préceptes qui n'ont au fond rien que de juste, que la raison ne peut s'empêcher d'approuver, vers lesquels un cœur droit se porte de lui-même, et pans l'observation desquels l'homme trouve dès ici-bas la paix et le bonheur.
Que l'homme est grand, considéré sous ce point de vue! Que ses idées sont nobles, que ses sentiments sont élevés, que ses actions sont pures, qu'il est digne de î'estime et de l'amitié de Dieu et de ses semblables, lorsqu'il pense, qu'il parle, qu'il agit conséquemment à cette sublime destination, qu'il ne la perd jamais de vue et qu'il no se permet jamais rien qui l'en écarte! Quel usage plus légitime et plus excellent peut-il faire de sa raison et de sa liberté? Mais qu'il est petit, qu'il est insensé, qu'il est injuste et cruel envers lui-même, lorsque, bornant toutes ses idées et ses affections à une vie fugitive, à une vie dont il n'a pas un seul moment en son pouvoir, il se prostitue à des biens qui ne sont pas faits pour lui, à des biens qui le laissent vide et toujours plus affamé ; et que, pour s'en procurer la jouissance, il foule aux pieds la loi de Dieu, et s'expose à perdre les biens éternels qui l'attendent! Est-il une folie comparable à celle-là? Peut-on porter plus loin la dégradation de son être? Peut-on être plus ennemi de soi-