PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Nous ne manquons pas de livres où les principes de la morale chrétienne et de la vie intérieure sont clairement exposés et développés ; et pourtant le véritable esprit du christianisme est peu connu. Parmi ceux qui, dans ce siècle d'incrédulité, ne rougissent pas de se déclarer hautement chrétiens, il en est peu qui soient devrais diciples de Jésus-Christ. C'est qu'il est impossible de l'être, comme le déclare le P. Grou dans un des traités qui font partie de ce volume, « à moins que d'être intérieur, adonné au recueillement, accoutumé à rentrer en soi-même, ou plutôt à n'en jamais sortir, à posséder son âme en paix. »
On s'étonne que l'incrédulité ait fait de si rapides progrès depuis environ un demi-siècle, qu'on ne craint pas de nous appeler dans les brochures du jour un peuple d'athées^ auquel il conviendrait pourtant de faire embrasser une religion quelconque ; car enfin, dit-on, il en faut une au moins pour le peuple; et un de nos modernes Aristarques nous proposait gravement, l'année dernière, celle du paganisme, comme plus convenable aux mœurs actuelles de la société !
Il est incontestable que l'empire de la religion n'a fait que décroître de jour en jour, surtout en France, depuis que nous avons été comme inondés d'un déluge de livres impies, qui ont fait circuler partout le poison de l'incrédulité depuis que la philosophie vollairienne « a su in-
lU PREFACE.
9 focter de son venin, suivant l'expression ries ^vêqnes « de France, les ouvrages môme les plus étrangers à la « religion ; qu'elle a tout associé à ses funestes complots, « histoire, philosophie, poésie, les sciences, le théâtre, '( les arts même, etc. (1); » qu'enfin la révolution de 89 Il couronné cette horrible conjuration par les plus épouvantables scandales (2).
Majs nous croyons qu'en attribuant le dépérissement de la foi à celte prodigieuse quantité de productions antichrétiennes et immorales dont regorgent aujourd'hui toutes nos bibliothèques, à la licence effrénée de la presse, qui propage chaque jour jusque dans nos campagnes la haine de la religion et de ses ministres, et aux vices de l'éducation publique, on a plutôt signalé les moyens employés par les ennemis de la religion pour la ruiner dans l'esprit des peuples, que la vraie cause de leur succès. Elle est non -seulement dans l'ignorance, aujourd'hui presque générale, même parmi les classes les plus élevées de la société, des fondements de la foi, mais surtout dans celle des devoirs qu'impose la religion à tous ceux qui la professent ; dans cette routine de pratiques de piété qui, chez la plupart des chrétiens de nos Jours, tiennent la place des vraies vertus du christianisme.
( I ) Remontrances du clergé de France au roi, le 24 septembre 1775.
(2) C'est M. de la Harpe lui-même, qui, après avoir été longtemps un des plus célèbres coryphées de celte philosophie, nous apprend que « ces sophistes ont été, sous le faux nom de philosophes, d'abord « les ennemis de la religion, et ensuite, par une conséquence infail- M lible, ceux de tout ordre moral, social et politique, et, pour tout « dire, en un mot, les peines de la Révolution française. » Lycée, tom. XV, p. Ifi, édition d'Agasse, l.'<05.
PRRFACE. ÎTII
Eli publiant un ouvrage dont le but principal est de faire connaître ces vertus sans lesquelles on n'a que le nom de chrétien, et d'en faciliter la pratique, il nous a paru utile de comparer les chrétiens des trois premiers siècles avec ceux de ces derniers temps.
Les philosophes modernes ont répété à satiété que les premiers fidèles n'étaient qu'un amas d'ignorants ou d'hommes flétris par de mauvaises mœurs, qui embrassèrent la religion chrétienne sans la connaître, et reçurent le baptême sans savoir à quoi ils s'engageaient. Or, c'est un fait notoire qu'une foule d'hommes savants et célèbres par leur éloquence se convertirent au christianisme et en prirent la défense contre les attaques des païens(l)
(l)Nous n'en citerons ici que les principaux. Dèsle commencement du second siècle, deux philosophes d'Athènes, Quadrat et Arislide convertis à la foi, présentèrent successivement à l'empereur Adrien une savante apologie de la religion chrétienne; l'admirable génio d'Aristide, observe M. de Tillemont, se fit si fort admirer dans son Apologie, qu'elle eut la force d'éteindre la persécution dont l'É^dise était alors agitée, et Lampride, historien païen, nous apprend qu'Adrien reconnut la divinité de Jésus-Christ.
Saint Justin^ ancien philosophe païen, qui embrassa le christianisme, était aussi éloquent qu'instruit dans toutes les sciences. Ses deux apologies de la religion chrétienne, que nous avons encore, dont la première fut adressée à l'empereur Antonin vers le milieu du second siècle, en sont des preuves évidentes ; il nous reste de lui d'autres excellents ouvrages. Parmi les nombreux disciples que lui attira sa grande réputation, un des plus célèbres fat Tatien, philosophe païen, profondément versé dans toutes les sciences des Grecs, comme il le prouve dans son Discours con&e les Grecs, où il démontre, avec autant de force que d'élégance, la folie du pagav/isme et ''excellence de la religion chrétienne. Il donna, comme son maître, des leçons publiques de la religion à Rome; car Antonin, après avoir lu l'Apologie (le saint Justin, avait détendu qu'on persécutât les chrétiens. [1 eut
XIT PREFAGE.
durant le second et le troisième siècle de l'Église, et d?. plus qu'on n'était admis dans la société chrétienne qu'après avoir gubi de longues et rigoureuses épreuves. « Ce-
pour disciple le célèbre iJot/o«, qui était arrivé au comble de la science des Cbaldéens (Fieuiy, Hist. eccl., liv. iv, n» 9). Saint Augustin le cite comme un des plus illustres prédicateurs de rÉvanglle.
Bardesane, philosophe syrien, embrassa aussi la foi vers le même temps ; il était ami du prince Abgar, avec qui il avait été instruit ; il était déjà célèbre par ses écrits avant sa conversion. Saint Jérôme nous apprend que la beauté de son génie faisait l'admiration des philosophes païens (In cap. x Osiœ).
Peu de temps après florissaient trois autres célèbres apologistes de la religion chrétienne, Méliton, Claude^ Apollinaire et Miltiade. Tertullien fait le plus grand éioge de l'érudition et de l'éloquence de ce dernier (Adv. Valent., c. v) . Un autre philosophe païen converti à la foi, Théophile, qui fut ensuite évéque d'Antioche, « homme de grand esprit, dit Fleury, et de grande érudition (Hist. eccl., liv. iiti, c. ix),» nous a laissé trois lettres à Autolique, dont le style est élevé et poli, et où l'on admire également la force du raisonnement et l'étendue de l'érudition; il y piouve la vérité, la sublimité de la morale chrétienne et l'absurdité du culte des faux dieux.
A la même époque, Athénagore, philosophe païen d'Athènes, embrassa le christianisme et en prit hardiment la défense, au péril de sa vie, dans une Apulogie adressée à l'empereur Marc-Aurèle, et qui nous a été conservée : elle est digne de la haute réputation dont il jouissait. Hennias suivit son exemple, et nous a laissé une satire pleine de sel et d'esprit contre les philosophes païens, dont il avait partagé les erreurs. Vers la fin du même siècle, Pnnfenus, « homme illustre par sa doctrine, dit Fleury, philosophe sorti de l'école des platoniciens {Hist. eccl.,\i\. iv, n° 3), » étant devenu disciple de l'Évangile, enseigna la doctrine chrétienne avec une grande rcputiition dans la célèbre école d'Alexandrie; un de ses plus illustres élèves fut Clément d'Alexandrie, déjà savant dans les belles-letties et dans les sciences lorsqu'il embrassa le christianisme, dont il devmt un des plus éloquents défenseurs. Eu>èbe de Césaiée nous apprend que ses livres, dont la plupart sont venus jusqu'à nous, étaient alors dans les mains de tout le monde (Prœpar. evang., hb. x, c. ii) . Rien de plus profond et de