‹ Manuel des âmes intérieuresChapitre 8 sur 15 · PRÉFACE. XXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXV

discipline, qu'il considère qu'alors les péchés dignes de telles pénitences étaient rares parmi les chrétiens. Gomme les gens d'honneur bien élevés et bien établis dans le monde ne commettent guère de ces crimes qui attirent la vengeance des lois et l'infamie du supplice, aussi n'arriva-t-il pas souvent que des chrétiens, si bien choisis et si bien instruits, commissent des adultères, etc. (1). »

Il est à peine nécessaire de remarquer combien sont rares aujourd'hui les chrétiens qui mènent une vie tout intéineure et toute siamaturelle ^ suivant l'expression de Feury ; qui aiment tout le monde et jusqu'à leut^s ennemis, pour qui les opprobres sont des sujets de gloire ; ^ai ne répondent aux injures et aux malédictions que par des paroles pleines de respect et de charité, comme le marque saint Justin ; qui sont désintéressés, humbles, patients et désirant surtout de sortir au plus vite de ce monde pour aller au Seigneur, selon le témoignage de Tertullien. Des âmes ainsi vivantes en Jésus-Christ, attachées à lui comme à leur racine et édifiées sur lui comme sur leur fondement (2), étaient à l'épreuve de tous les assauts, de toutes les ruses de l'ennemi ; mais des âmes faibles dans la foi, dont tout le christianisme consiste dans quelques pratiques de piété, et dont les mœurs ne sont pas constamment réglées par un esprit i^ntéricur qui crucifie toutes les convoitises de la chair (3), sont facilement ébranlées, et il ne faut pas de grands efforts pour

(I) Fleury, Mœurs des chrétiens, n» 25a ('.') Coldss. H, V. 6 et 7.

i'ôj «ialdt. V, V. :;-i.

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corrompre leur esprit et séduire leur cœur. Oa ne doit donc pas s'étonner qu'une poignée d'hommes impies soit parvenue, dans ces derniers temps, à répandre snr toute la France le poison de l'incrédulité. Des chrétiens remplis de l'esprit qui animait les fidèles des premiers siècles auraient rendu tous leurs efforts inutiles, mais tel est l'aveuglement de la plupart de ceux qui n'ont pas encore secoué le joug de la foi, qu'ils regardent la vie intérieure comme le partage exclusif des cloîtres.

Aussi la plupart ont-ils applaudi à cette satire, aussi amère que ridicule, qu'a faite de la vie dévote ou intérieure un écrivain devenu malheureusement célèbre par ses déclamations contre le clergé. C'est lui qui nous apprend que la vie dévote est une nouvelle espèce de christianisme ; qu'elle est étrangère au monde, parce qu'elle lui est supérieure; qu'elle tend à conduire la société aux temps d'ignorance et de barbarie ! Et il avoue, toutefois, qu'elle office le caractère de la sainteté même sur la terre (1).

ISous croyons qu'en lisant avec attention les peliîs traités contenus dans ce volume, et avec un vrai désir de connaître et de pratiquer la vie intérieure, on sera convaincu qu'elle est, en effet, la seule voie qui conduit à la sainteté, l'unique moyen de ç'nnir intimement à Jésus-Christ, et d'éviter cette terribie sentence prononcée par l'apôtre saint Paul contre tous ces lâches chrétiens qui ne s'attachent pour ainsi dire qu'à l'écoroe du

(1) Mémoire à consulter etc., par M. de M*.

PREFACE. ÎXVII

christianisme : Si quelqu'un n'a point l'esprit de Jcsns- Christ, il n est point à Jésus-Christ (1).

Le P. Grou ne se borne point à tracer les règles qu'on doit suivre pour avancer peu à peu dans la vie intérieure : il prouve aussi dans ces opuscules qu'elle est une source de consolations ineffables; qu'en captivant l'imagination et les sens, elle met l'homme à l'abri de ces passions fougueuses qui troublent sans cesse son repos et celui de la société ; qu'elle lui élève l'âme et la rend capable des actions les plus héroïques ; qu'elle lui facilite l'accomplissement de tous les devoirs de la vie domestique et de la vie sociale ; qu'il en coûte beaucoup moins à la nature pour sauver son âme que pour la perdre ; qu'en un mut, c'est à la vraie piété, suivant l'expression de l'Écriture, que les biens de la vie présente et ceux de la vie future ont été promis (2). « Quel plaisir plus grand, s'écriait Tertuliien, que le mépris du monde, la vraie liberté, la pureté de conscience, se contenter de ]ieu, et ne point craindre la mort (3) î «

(1) Roman., c. vin, v. 9

(2) Tim., c. IV, V. 8.

(3) De Speclac, c. x\ii.

De la Traie et solide dérotion.

Le mot dévotion, qui est latin, répond à celui de dévouement. Une personne dévote est donc une personne dévouée à Dieu. II n'y a point d'expression plus forte que celle de dévouement pour marquer la disposition où est l'ame de tout faire et de tout souffrir pour celui auquel elle est dévouée.

Le dévouement aux créatures (j'entends celui qui est légitime et autorisé de Dieu) a nécessairement des bornes. Le dévouement à Dieu n'en a point, et n'en peut avoir. Dès qu'on y met la moindre réserve, la moindre exception, ce n'est plus un dévouement.

La vraie et solide dévotion est doac cette disposition du cœur par laquelle on est prêt à faire et à souflVir sans exception m réserve, tout ce qui est du bon plaisir de Dieu. Cette disposition est le don le plus excellent du baint-Esprit. On ne saurait la demander trop souvent et avec trop d'ardeur ; et l'on ne doit jamais se flatter de lavoir dans toute sa perfection, puisqu'elle peut toujours croître, soit dans elle-même, soit dans ses effets. i

On voit, par cette définition, que la dévotion est quelque chose d'intérieur et mÔme d'intime, puisqu'elle

«ARUEL DBS l«g3 lut. \

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affecte le fond de l'âme, et ce qu'il y a en elle de plus spirituel, savoir : l'intelligence et la volonté. La dévotion ne consiste donc, ni dans le raisonnement, ni dans l'imagiiialion, ni dans le sensible. On n'est pas dévot précisément parce que l'on est en état de bien raisonner sur les choses de Dieu, ni parce qu'on a de grandes idées, de belles images des objets spirituels, ni parce qu'on est quelquefois attendri jusqu'à verser des larmes.

On voit encore que la dévotion n'est pas quelque chose de passager, mais d'habituel, de fixe, de permanent, qui s'étend à tous les instants de la vie, et qui doit régler toute la conduite.

Le principe de la dévotion est que Dieu étant l'unique source et l'unique auteur de la sainteté, la créature raisonnable doit dépendre de lui en tout, et se laisser absolument gouverner par l'esprit de Dieu. Il faut qu'elle soit toujours attachée à Dieu par son fond, toujours attentive à l'écouter au dedans d'elle-même, toujours fidèle à accomplir ce qu'il demande d'elle à chaque moment.

Il est donc impossible d'être vraiment dévot à moins que d'être intérieur, adonné au recueillement, accoutumé à rentrer en soi-même, ou plutôt à n'en jamais sortir, à posséder son âme en paix.

Quiconque se livre aux sens, à l'imagination, aux passions, je ne dis pas dans les choses criminelles, mais dans celles qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, ue sera jamais dévot ; car le premier effet de la dévotion est de captiver le sens, l'imagination et les passions, et de ne jamais y laisser entraîner sa volonté.

Quiconque est curieux, empressé, aimant à se répandre au dehors, à se mêler des affaires d'autrui, ne peut habiter avec soi-même ; quiconque est critique, médi-

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gant, railleur, emporte, méprisant, hautain, délicat sur tout ce qui touche l'amour- propre ; quiconque est attaché à son sens, entêté, opiniâtre, ou asservi au respe( î humain, à l'opinion publique, et par conséquent faible, inconstant, changeant dans ses principes et dans sa conduite, ne sera jamais dévot dans le sens que j'ai expliqué.

Le vrai dévot est un homme d'oraison, qui fait ses délices de s'entretenir avec Dîeu, qui ne perd jamais où presque jamais sa présence; non qu'il pense toujours à Dieu, cela est impossible ici-bas, mais parce qu'il lui est toujours uni de cœur, et qu'il est conduit en tout par son esprit.

Pour faire oraison, il n'a besoin ni de livre, ni de méthode, ni d'efforts de tête, ni même d'efforts de volonté. Il n'a qu'à rentrer doucement en lui-même ; il y trouve Dieu, il y trouve la paix, quelquefois savoureuse, quelquefois sèche, mais toujours intime et réelle.

Il préfère l'oraison où il donne beaucoup à Dieu, l'craison otiil souffre, l'oraison où l'amour-propre est miné peu à peu et ne trouve aucune pâture, en un mot, l'oraison simple, nue, vide d'images, de sentiments aperçus, et de tout ce que l'âme peut remarquer ou sentir en toute autre espèce d'oraison.

Le vrai dévot ne se recherche en rien dans le service de Dieu, et il s'attache à pratiquer cette maxime de l'Imitation : Partout où vous vous trouverez, renoncezvous.

Le vrai dévot s'étudie à remplir parfaitement tous les devoirs de son état et toutes les véritables bienhéances de la société. Il est fidèle à ses exercices de dévotion, mais il n'en est point l'esclave ; il les interrompt, il les suspend, il les quitte même pour un temps, lorsque

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quelque raison de nécessité ou de simple convenance l'exige. Pourvu qu il ne fasse pas sa volonté, il est toujours assuré de faire celle de Dieu.

Le vrai dévot ne court point au-devant des bonnes œuvres, mais il attend que l'occasion s'en présente. H fait ce qui dépend de lui pour la réussite; mais il en abandonne le succès à Dieu. Il préfère les bonnes œuvres obscures à celles qui ont de l'éclat ; mais il ne fuit pas celles-ci lorsque la gloire de Dieu et l'édiiication du prochain y sont intéressées.

L'homme dévot ne s'accable point de prières vocales et de pratiques qui ne lui laissent pas le temps de respirer. Il conserve toujours la liberté d'esprit; il n'est ni scrupuleux ni inquiet sur lui-même ; il marche avec simplicité et confiance.

Il est déterminé à ne rien refuser à Dieu, à ne rien accorder à l'amour-propre, à ne faire aucune faute volontaire; mais il ne se chicane point, il procède avec rondeur, il n'est point minutieux ; s'il tombe en quelque faute, il ne se trouble point, il s'en humilie, se relève, €t n'y pense plus.

Il ne s'étonne point de ses faiblesses, de ses imperfections ; il ne se décourage j amais. Il sait qu'il ne peut rien, mais que Dieu peut tout. Il ne compte pas sur ses bons propos et ses resolutions, mais sur la grâce et sur la bonté de Dieu. Quand il tomberait cent fois le jour, il ne se désolerait pas; mais il tendrait amoureusement les mains à Dieu, le priant de le relever et d'avoir pitié de lui.

Le vrai dévot a horreur du mal, mais il a encore plus d'amour du bien. Il pense ])lus à pratiquer la vertu qu'à éviter le vice. Il est généreux, magnanime, et, lorsqu'il

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s'agit de s'exposer pour son Dieu, il ne craint pas les blessures. Il aime mieux, en un mot, faire le bien, au risque d'y commettre quelque imperfection, que de l'omettre pouréviler le danger de pécher.

Rien n'est plus aimable dans le commerce de la vie qu'un vrai dévot. Il est simple, droit, ouvert, sans prétention, doux, prévenant, solide et vrai ; sa conversation est gaie, intéressante, il sait se prêter aux amusements honnêtes; et il pousse la condescendance aussi loin qu'elle peut aller, au péché près.

Qu'on dise ce qu'on voudra, la vraie dévotion n'est point triste, ni pour elle-même ni pour les autres. Comment celui qui jouit continuellement du vrai bien, du seul bien de l'homme, serait-il triste ? Ce sont les passions qui sont tristes, l'avarice, l'ambition, l'amour. Et c'est pour faire diversion aux chagrins dont elles rongent le cœur, qu'on se jette avec fureur dans des plaisirs tumultueux, qu'on varie sans cesse, et qui épuisent l'âme sans la jamais contenter.

Quiconque prendra comme il faut le service de Dieu éprouvera la vérité de cette sentence que, servir DieUy c'est régner, fût-on dans la pauvreté, dans l'ignominie, dans les souffrances. Tous ceux qui cherchent ici-bas leur bonheur hors de Dieu, tous, sans exception, vérifient cette parole de saint Augustin : Le cœur de l'homme^ uniquement fait pour Dieu, est toujours agité jusqu'à ce qu'il se repose en Dieu.

Idée de la Traie Tertn.

Il est peu de chrétiens, même parmi ceux qui sont spécialement consacrés à Dieu, qui aient une juste idée do

la vraie vertu. Presque tous la font consister dans une certaine routine de piété, dans la fidélité à certaines pratiques extérieures. Si avec cela ils ont par intervalles quelques mouvements de dévotion sensible, sans discerner même si ces mouvements viennent de Dieu ou de leurs propres efforts, ils se croient solidement vertueux. Cependant ils sont sujets à mille défauts dont ils ne s'aperçoivent pas, et qu'on essayerait en vain de leur mettre sous les yeux. Ils sont petits, minutieux, scrupuleusement exacts dans leurs pratiques, remplis d'estime pour euxmêmes, d'une extrême sensibilité, entêtés de leurs idées, concentrés dans leur amour-propre, gênés et affectés dans leurs manières; rien de vrai, rien de simple, rien de naturel en eux. Ils se préfèrent intérieurement aux autres, et souvent ils méprisent, ils condamnent, ils persécutent, dans les saints mêmes,la véritable piété, qu'ils ne connaissent point. Rien n'est plus commun dans le christianisme que cette justice fausse etpharisaïque. Les vrais gens de bien n'ont pas de plus grands ennemis ; et, pour les peindre d'un seul trait, ce sont ces faux justes qui ont crucifié Jésus-Christ, et qui le crucifient encore tous les jours dans ses plus parfaits imitateurs. Dès qu'une personne se donne véritablement à Dieu, et s'applique à la vie intérieure, elle est sûre d'attirer sur elle, d'abord la jalousie et la critique, ensuite les calom' nies et les persécutions des dévots pharisiens.

Pour concevoir ce que c'est que la vraie vertu, c'est dans Jésus-Christ qu'il faut la considérer : il est notre unique modèle, il nous a été donné comme tel, il s'est fait homme pour nous rendre la sainteté sensible et palpable. Toute sainteté qui n'est pas formée et moulée fiur la sienne est fausse ; elle déplaît à Dieu, elle trompe

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les hommes^ elle est tout au moins inutile pour le ciel. Étudions donc Jésus-Christ, et, pour le bien connaître, pour l'exprimer ensuite en nous, demandons-lui continuellement sa lumière et ses grâces.

Jésus-Christ ne s'est jamais cherché lui-même, jamais il n'a eu en vue ses propres intérêts, ni temporels ni si)irituels : il n'a jamais fait une seule action pour plaire aux hommes, il ne s'est jamais abstenu d'aucune bonne œuvre dans la crainte de leur déplaire. Dieu seul, sa gloire et sa volonté, ont été l'unique objet de ses pensées et de ses sentiments, l'unique règle de sa conduite. Il a tout sacrifié, tout sans aucune réserve, aux intérêts de son Père.

Jésus-Christ a fait consister la piété dans les dispositions intérieures, non dans des sentiments vains et illusoires, mais dans des sentiments sincères, efficaces, toujours suivis de l'exécution ; disposition d'un entier dévouement à Dieu, d'un continuel anéantissement de lui-même, d'une charité sans bornes envers les hommes. Tous les instants de sa vie ont été consacrés à l'accomplissement de ces trois dispositions. Il n'a négligé l'observation d'aucun point de la loi; mais, en même temps, il a déclaré, et par ses discours et par son exemple, que cette observation devait venir d'un principe intérieur d'amour, et que la seule pratique de la lettre faisait des esclaves et non des enfants de Dieu.

Jésus-Christ a toujours regardé la vie présente comme un passage, un pèlerinage, un temps d'épreuve uniquement destiné à témoigner à Dieu son amour. Ce qui est éternel l'a toujours occupé. Il a donné à la nature ce qui lui était nécessaire, sans jamais aller au delà. Quoiqu'il n'eût rien, et que pour les besoins du corps il fût dans

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une dépendance continuelle de la Providence, il n'a jamais été inquiet du lendemain, et il a voulu éprouver plus d'une fois les effets de la pauvreté.

Jésus-Christ a embrassé par choix ce qui fait le plus de peine aux hommes, et à quoi ils ne se soumettent que par la nécessité de leur condition. Il n'a pas absolument réprouvé les richesses, mais il leur a préféré la pauvreté. Il n'a pas condamné les rangs et les marques d'honneur que Dieu lui-même a établis parmi les hommes, mais il leur a appris qu'une condition obscure, dénuée de toute espèce de considération, était plus agréable à Dieu, plus favorable au salut, et que se croire plus que les autres, parce qu'on est né grand, noble, puissant, qu'on a autorité sur eux, c'est une erreur, une source de bien des fautes. A l'exception des plaisirs naturels que le Créateur a attachés à certaines actions, et dont l'usage est soumis aux règles les plus sévères, il a méprisé absolument tous les autres genres de plaisirs qu'on recherche avec tant de fureur, et il s'est interdit même les plus innocents. Le travail, les courses apostoliques, la prière, l'instruction de ses disciples et des peuples, ont rempli tous les moments de sa vie.

Jésus-Christ a été simple, uni, sans affectation dans ses discours et dans toutes ses actions. Il a enseigné, avec toute l'autorité d'un Homme-Dieu, les choses les plus sublimes, les plus inconnues aux hommes avant lui. Mais il a proposé sa doctrine d'une manière aisée, familière, éloignée de toute la pompe de l'éloquence humaine, à portée de tous les esprits. Ses miracles, divins en euxmêmes, le sont encore plus par la manière dont il les fait. Il a voulu que le récit des évangélistes répondît à la simplicité de sa vie. Il est impossible d'exprimer ave©

moins de recherche des faits et des discours qui portent l'empreinte de la divinité.

Jésus-Christ a eu une tendre compassion pour les pécheurs sincèrement humiliés et repentants de leurs fautes. Je suis venu pour les pécheurs, disait-il, et non pour les justes qui se confient en leur propre justice. Le publicain, Madeleine, la femme adultère, la Samaritaine, sont traités par lui avec une bonté qui nous étonne. Mais l'orgueil, l'hypocrisie, l'avarice des pharisiens, sont l'objet de sa censure et de ses malédictions. Les péchés de l'esprit, péchés auxquels les faux dévots sont plus sujets que les autres, sont ceux qu'il condamne avec le plus de sévérité, parce qu'ils marquent plus d'aveuglement dans l'esprit, et plus de corruption dans le cœur.

Jésus-Christ a supporté avec une douceur inaltérable les défauts et la grossièreté de ses apôtres. A considérer les choses selon nos idées, combien ne devait-il pas souffrir d'avoir à vivre avec des hommes si imparfails et si ignorants des choses de Dieu? Le commerce avec le prochain est peut-être une des choses les plus difficiles et qui coûtent le plus aux saints. Plus ils sont élevés en Dieu, plus ils ont besoin de condescendance pour se rabaisser, pour se proportionner, pour dissimuler, peur excuser dans les autres mille défauts dont ils s'aperçoivent mieux que personne. Ce point est d'une pratique continuelle, et de la conduite qu'on tient à cet égard dépend Cê*qui rend la vertu aimable ou rebutante.

Jésus-Christ a souffert de la part de ses ennemis tous les genres de persécutions, mais il n'y a jamais cédé. Il ne leur a opposé que son innocence et la vérité, et par là il les a toujours confondus. L'heure venue où il devait tomber entre leurs mains, il a laissé agir leurs pasbi ns

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qu'il regardait comme des instruments de la justice divine. Il s'est tu quand il les a vus obstinés dans leur malice; il n'a pas cherché à se justiSer, ce qui lui était si aisé; il s'est laissé condamner ; il les a laissés jouir de leur prétendu triomphe; il leur a pardonné, il a prié, il a versé son sang pour eux. V^oilà le point le plus sublime et le plus difficile de la perfection.

Quiconque aspire à la vraie sainteté, et à se conduire en tout par Tesprit de Dieu, doit s'attendre à passer par les langues des hommes, à essuyer leurs calomnies et quelquefois leurs persécutions. C'est ici surtout qu'il faut se proposer Jésus-Christ pour modèle; soutenir tant qu'on le peut, à ses dépens, les intérêts de la vérité; ne répondre aux calomnies que par une vie innocente ; garder le silence lorsqu'il n'est pas absolument nécessaire de parler; laisser à Dieu le soin de nous justifier, s'il le juge à propos; étouffer dans son cœur tout ressentiment, toute aigreur; prévenir ses ennemis par toutes sortes d'actes de charité ; prier Dieu qu'il leur pardonne, et ne voir dans ce qu'ils nous font souffrir que l'accomplissement des desseins de Dieu sur nous.

Quand la vertu se soutient ainsi dans le mépris, dans l'opprobre, dans les mauvais traitements, on peut la regarder comme consommée. Aussi Dieu réserve-t-il ortlinairement cette épreuve pour la fin. Heureux ceux qui y passent 1 Ils auront à la gloire de Jésus-Christ une 1 art proportionnée à celle qu'ils ont eue à ses humilialions. Désirer un pareil état, l'accepter quand il nous tst offert, le soutenir lorsqu'on s'y trouve, ce ne peut <"tre qu'un pur effet de la grâce, et d'une grâce extraordinaire. Pour nous, tenons-nous dans notre petitesse ; n'aspirons de nous-mêmes à rien de relevé, et deman-

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dons seulement à Dieu que le respect humain ne nous fasse jamais abandonner ses intérêts.

Des moyens de parvenir à la Traie et solide vertu.

Le premier moyen, qui paraît le plus aisé, et qui est le plus difficile, est de le vouloir; mais d'une volonté sincère, entière, efficace et constante. Qu'elle est rare cette bonne volonté! On se flatte de vouloir, et dans le fait on ne veut pas. Ce sont des désirs, des velléilés, des souhaits; mais ce n'est pas une volonté forte et déterminée. On veut être dévot, mais à sa manière, mais jusqu'à un certain point, mais pourvu qu'il n'en coûte pas trop. On veut, et l'on se borne à vouloir. On ne passe point à la pratique ; on se rebute dès qu'il faut mettre la main à l'œuvre, écarter ou forcer les obstacles, combattre ses défauts, lutter contre la nature et ses penchants vicieux. On veut aujourd'hui, on commence avec ardeur, mais on se relâche bien vite. On entreprend, et on laisse. On ne veut pas voir que tout consiste à persévérer.

Demandons à Dieu cette bonne volonté; demandonsla tous les jours^ et méritons, par notre fidélité d'aujourd'hui, de l'obtenir pour le jour suivant.

Le second moyen est de régler sa journée, et d'être exact à observer tout ce qu'on s'est prescrit. Il ne faut pas trop se charger d'abord. Il vaut mieux augmenter les exercices insensiblement et par degrés. Il faut avoir égard à la santé, à l'âge, à l'état et aux devoirs qu'il exige; car ce serait une dévotion mal entendue que celle qui préjudicierait aux devoirs de notre état.

Le troisième moyen est de s'exercer à la présence de" Dieu. Pour cela, il faut se persuader, ce qui est do for, que Dieu habite dans le cœur de l'homme; qu'on le trouve au dedans de soi-même, pour peu qu'on veuille y entrer ou se recueillir; qu'il est dans notre cœur pour nous inspirer de saintes pensées, de bons sentiments, pour nous porter au bien et nous éloigner du mal. Ce qu'on appelle la voix de la conscience est la voix de Dieu même, qui nous avertit, qui nous reprend, qui nous éclaire, qui nous dirige. Le point donc est d'être attentif et fidèle à cette voix. Ce n'est pas dans la dissipation, dans l'agitation et le tumulte qu'elle se fait entendre, mais dans la solitude, dans la paix, dans le silence des passions et de l'imagination. Le plus grand pas que l'âme puisse faire vers la perfection est de se tenir habituellement en état d'entendre la voix de Dieu, de s'appliquer à posséder toujours son âme en paix, d'éviter tout ce qui la dissipe, tout ce qui l'inquiète, tout ce qui l'attache violemment. Tout ceci doit être pendant longtemps la matière d'un examen et d'un combat continuels.

Le quatrième moyen est de donner à Dieu un certain temps dans la journée, oti l'on ne s'occupe uniquement que de sa présence, que de lui parler non de la bouche, mais du cœur, et de l'écouter. C'est ce qu'on appelle l'oraison mentale. Pour s'y accoutumer, on peut, dans les commencements, s'aider du livre de Vlmita' tion, faisant une pause sur chaque verset, méditant et savourant doucement la doctrine qu'il contient. On y peut donner d'abord un quart d'heure le matin et autant le soir ; mais il faut s'accoutumer à y employer au moins v une demi-heure le matin. Quand on aura pris goût à ce **

saint exercice, et qu'on pourra se passer de livre, on se tiendra de temps en temps en paix devant Dieu durant le recueillement, le priant d'agir lui- même sur notre âme et d'y opérer suivant son bon plaisir. C'est une erreur grossière do traiter d'oisiveté le temps qu'on passe ainsi à se tenir attentif et recueilli devant Dieu, soit qu'il lui plaise de nous faire sentir ou non son action.

Le cinquième moyen est d'approcher souvent des sacrements, qui sont les principales sources de la grâce. Il ne faut pas se faire de la confession un tourment: cela est contre l'intention de Dieu; ni se faire une routine et une espèce de formule d'accusation, chose très-ordinaire aux personnes qui se confessent fréquemment. Les choses dont les personnes qui tendent à la perfection doivent principalement s'accuser, sont les vues auxquelles elles ont résisté, les sentiments d'amour-propre qu'elles ont écoutés, tout ce qu'elles ont dit, ou fait, ou omis avec réflexion et de propos délibéré. La communion sera toujours bien faite lorsqu'on en sortira avec un nouveau courage et une nouvelle résolution d'être plus fidèle à Dieu que jamais. 11 ne faut pas croire que, pour se bien confesser et bien communier, on doive s'assujettir aux actes qui sont marqués dans les livres. Cela est bon pour les jeunes personnes dont l'imagination est vive et légère, pour ceux qui communient rarement, en général, pour ceux qui n'ont aucune habitude du recueillement. Mais, pour peu qu'on soit entré dans les voies de l'oraisun, il ne faut plus emprunter le secours des livres, ni pour entendre la messe, ni pour participer aux sacrements.

Le sixième moyen, ce sont les lectures de piété. Il y a un grand choix à faire pour les livres. Il faut préfé-

rer à tous les autres ceux qui touchent le cœur et qui portent avec eux une certaine onction. Rodriguez est excellent pour les commençants. Pour ceux qui sont plus avancés, Vlmitation, le P. Saurin, saint François de Sales, etc., les Psaumes et le Nouveau Testament, les Vies des Saints. La lecture doit être une demi-oraison, c'est-à-dire qu'en lisant, il faut donner lieu à l'action de Dieu et s'arrêter aux endroits où l'on se sent touché. On doit lire dans la vue de pratiquer, et, comme tout ne convient pas à tout le monde, il faut s'attachera ce qui nous est propre et personnel, sans pourtant trop multif)lier les pratiques, ce qui nuirait à la liberté d'esprit, qu'il faut toujours conserver.

Le septième moyen est la mortification du cœur. Tout s'oppose en nous au bien surnaturel; tout nous ramène aux sens, à l'amour-propre. Il faut lutter sans cesse contre soi-même et se faire une guerre continuelle, soit pour résister aux impressions du dehors, soit pour comjjattre celles du dedans. On ne saurait donc trop veiller sur son cœur et sur tout ce qui s'y passe. Cela est pénible dans les commencements; mais la chose deviendra facile à mesure qu'on s'habituera à rentrer en soi-même, et qu'on s'appliquera à la présence de Dieu.

Le huitième moyen est la dévotion à la sainte Vierge. Qu'on demande par elle à Jésus-Christ les grâces dont on a besoin, on les obtiendra infailliblement. C'est surtout dans les tentations de dégoût, d'ennui, de découragement, d'envie de tout quitter, qu'il faut s'adresser à elle avec une sainte confiance qu'elle nous exaucera.

On ne saurait avoir aussi trop de dévotion à son ange gardien. Il ne nous quitte jamais, il nous est donné pour nous diriger dans la route de la sainteté. Il faut dono

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nous adresser à lui dans nos doutes^ dans nos embarras, et le prier souvent de veiller sur nous.

Enfin, le point capital est d'avoir un bon guide, un directeur entendu dans les voies de Dieu, et qui se conduise lui-même par l'esprit de Dieu. Ces bons directeurs ont toujours été assez rares, et ils le sont aujourd'hui plusque jamais. Cependant on peut assurer que les bonnes âmes qui veulent aller droit à Dieu ont toujours trouvé un homme propre à les y conduire. La Providence est engagée à leur en fournir un, et elle ne manque jamais de le faire lorsqu'on l'invoque à cette fin. On peut dire que c'est toujours la faute des âmes lorsqu'elles n'ont pas le directeur que Dieu leur a destiné. Qu'elles le prient donc de leur faire connaître celui à qui elles doivent confier le soin de leur perfection, et, quand elles l'auront trouvé, qu'elles lui ouvrent leur cœur, qu'elles i'écoutent avec docilité, qu'elles suivent ses conseils, comme si Dieu leur parlait par sa bouche. Une âme de bonne volonté et bien conduite ne peut manquer de parvenir à la sainteté.

Sur la -vie nouTelle en «lésus-Chrîst.

L'apôtre saint Paul, en plusieurs de ses lettres, disait aux premiers chrétiens que par le baptême ils étaient morts et ensevelis avec Jésus-Christ ; qu'en sortant des fonts baptismaux, ils étaient ressuscites avec lui et obligés à mener une vie nouvelle sur le modèle de sa glorieuse résurrection. C'est ce qu'on prêche à son exemple aux fidèles dans la solennité de Pâques.

Comme j'écris ici pour des âmes non-seulement mor-

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tes au péché, mais déterminées à vivre d'une vie toute de grâce, je leur propose la résurrection du Sauveur, non comme le modèle, mais comme le terme de cette vie toute sainte qu'elles ont embrassée , et je leur dis que, pour ressusciter comme Jésus-Christ, il faut qu'elles meurent comme lui. Or, la vie de Jésus-Christ a été une mort continuelle, j'entends une mort mystique, dont le dernier acte et la consommation a été sa mort naturelle sur la croix.

Ainsi la vie nouvelle qu'elles doivent mener en Jésus- Christ n'est autre chose qu'une mort continuelle à ellesmêmes : mort aux péchés les plus légers et aux moindres imperfections ; mort au monde et à toutes les choses extérieures ; mort aux sens et aux soins immodérés du corps ; mort au caractère et aux défauts naturels ; mort à la volonté propre ; mort à l'estjme et à l'amour de nous-mêmes^ mort aux consolations spirituelles; mort aux appuis et aux assurances par rapport à l'état de notre âme; enfin, mort à toutes les propriétés dans les choses qui concernent la sainteté. C'est par ces divers degrés de mort que la vie mystique de Jésus-Christ s'établit en nous; et lorsque le dernier coup de la mort est porté, Jésus-Christ nous ressuscite et nous communique les qualités de sa vie glorieuse, même dès ici-bas, du moins quant à l'âme, et autant qu'elle en est susceptible en ce monde. Parcourons en peu de mois ces différents degrés de mort.

Mort aux péchés les plus légers et aux moindres imperfections. La première résolution que doit former une âme qui veut être tout à fait à Dieu est de ne jamais commettre aucune faute avec vue et de propos délibéré; [ de ne jamais agir en quoi que ce soit contre sa con-

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science; de ne jamais rien refuser à Dieu de ce qu'il lui demande; de ne jamais dire : C'est peu de chose, Dieu me passera cette bagatelle. Cette résolution est essentielle, et il faut s'y maintenir avec une fidélité inviolable. Ce n'est pas qu'il n'échappe des fautes de premier mouvement, d'inadvertance, de fragilité ; mais ces fautes ne nous arrêtent point dans la voie de la perfection, parce qu'elles ne sont ni prévues ni réfléchies.

Mort au monde et à toutes les choses extérieures, c'est-à-dire qu'il ne faut plus aimer le monde ni le chercher ; mais ne lui accorder que ce qu'on ne peut lui refuser selon son état, et ce que Dieu môme veut qu'on lui accorde; et qu'il faut aller jusqu'à soufl'rir et gémir dans son cœur du commerce indispensable qu'on a avec lui, c'est-à-dire qu'il ne faut plus respecter le monde, ni avoir égard à ses jugements, ni craindre ses mépris, ses railleries, ses persécutions, ni avoir honte devant lui de ses devoirs et de la pratique de l'Evangile, ni se détourner en rien de ce que nous dictent Dieu et la conscience, dans l'appréhension de ce que le monde en pourra dire et penser. Dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, il y a bien des combats à soutenir, bien des obstacles à vaincre, bien des usages à mépriser, bien des préjugés à fouler aux pieds, pour triompher pleinement du respect humain. C'est un des articles sur lesquels il faut s'examiner avec le plus de rigueur, et ne se faire aucune grâce.

Mort aux sens et aux soins immodérés du corps. Être en garde contre la mollesse, l'amour des aises, la sensualité, ne donner au corps que ce qui lui est nécessaire pour la nourriture, le sommeil, les vêtements ; le mortifier de temps en temps par des privations, et, si la santé

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le permet, si Dieu l'inspire, si le confesseur le trouve bon, lui imposer quelques peines afflietives. Ne rien donner surtout aux yeux et aux oreilles, et éviter tout ce qui peut vivement affecter l'âme.

Mort au caractère et aux défauts naturels. Ce n'est pas une petite chose de réformer tellement son caractère, qu'on ne conserve que ce qu'il a de bon, et qu'on corrige ce qu'il a de défectueux. Bien des saints que l'Eglise révère n'étaient pas morts entièrement sur cet article. Tous n'ont pas été des Augustin et des François de Sales, en qui le caractère était parfaitement dompté et soumis à la grâce. Le grand moyen d'y parvenir, sans tant d'étude ni de réflexion, est de veiller à la garde de son cœur, d'arrêter les premiers mouvements, de ne point agir, de ne point parler par humeur, par saillie, par impétuosité, de se maintenir toujours en paix et dans la possession de soi-même. Pourquoi ne ferait-on pas pour Dieu et avec le secours de sa grâce ce que tant de gens font dans le monde pour l'intérêt de leur fortune ?

Mort à la volonté propre et au propre esprit. Ce point, est d'une grande étendue et d'une pratique difficile. D'abord, dans les choses ordinaires, il faut s'étudier à soumettre son esprit et sa volonté à la raison ; à ne point se laisser aller aux caprices, aux fantaisies; à ne point s'aheurter à son sentiment, à écouter les raisons des autres, et à y déférer si elles nous paraissent bonnes; à céder volontiers à l'avis et au désir des autres dans les clioses indifférentes. En ce qui regarde notre conduite spirituelle, à recevoir simplement ce que Dieu nous donne, et à rester comme il nous met, sans désirer autre chose; ànepointjugef nidesonélat ni des opérations de la grâce; à pratiquer, à l'égard du directeur, l'obéis-

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sance de jugement et de volonté, à réprimer l'activité de l'esprit, et à le tenir toujours dans la dépendance de Dieu, ainsi que la volonté ; à ne point réfléchir sur soi ; à ne point raisonner, et à se conduire par l'instinct divin, bien supérieur à nos raisonnements et à nos lumières, â ne rien donner dans ses lectures à la curiosité de l'esprit, cherchant simplement à nourrir le cœur, et ne faisant point d'efforts pour tout approfondir et tout entend re dans les livres spirituels : chose dangereuse, qui aboutirait à nous remplir de fausses idées, à nous rendre présomptueux, et à nous exposer aux illusions. Croyons que Dieu nous donnera à mesure les lumières qui nous sont nécessaires, et ne cherchons point à aller au delà, mais recevons-les humblement et appliquonsles à la pratique. En général, tenons toujours notre esprit et notre cœur dans un certain vide, afin que Dieu puisse y mettre à son gré ce qu'il voudra.

Mort à l'estime et à l'amour de nous-mêmes. Cette mort, comme on le voit, devient toujours de plus en plus intime ; car s'il est quelque chose de profondément enraciné en nous, c'est l'orgueil, c'est l'amour-propre. Ce sont là deux grands ennemis de Dieu, et par conséquent les nôtres. Dieu les attaque et les poursuit sans relâche dans une âme qui s'est donnée à lui. Elle n'a qu'à le laisser faire, et à le seconder dans l'occasion

Mort aux consolations spirituelles. Un temps vient où Dieu en sèvre l'âme. Plus de goût à rien : tout lui pèse, tout l'ennuie, tout la fatigue, elle ne sent plus la présence de Dieu en elle; elle a la paix, mais elle ne s'en aperçoit pas, elle ne croit pas même l'avoir, et le reste que j'ai exposé ailleurs. Il faut que l'âme soit généreuse, 'iu'olle consente à ces privations, qu'elle s'accoutume

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à ne se rechercher en rien, à aimer Dieu purement, et à le servir pour lui-même et à ses dépens. Alors, comme de raison, le service de Dieu coûte beaucoup à la nature; elle crie, elle se plaint, elle enrage, elle se désespère, il faut la laisser crier, et être plus fidèle que jamais; il faut traîner la victime au sacrifice, et n'avoir aucun égard à ses répugnances.

Mort aux appuis et aux assurances par rapport à l'état de noire âme. Tant que l'âme, au milieu des tentalions et des épreuves, trouve encore quelque appui au fond de sa conscience, quelque soutien dans son directeur, et qu'elle ne se croit pas abandonnée de Dieu, il lui est aisé de porter les plus grandes peines; mais quand elle se voit suspendue, qu'elle voit l'enfer sous ses pieds, que rien ne la soutient, et qu'à chaque instant elle se croit près d'y tomber, en un mot, quand elle se persuade que Dieu l'a délaissée, qu'elle est perdue sans ressource, que rien ne la détrompe, et qu'au contraire tout concourt à l'enfoncer dans cette persuasion, c'est alors que ses angoisses sont extrêmes, et qu'elle a besoin d'un courage héroïque pour persévérer, et pour se soumettre à tout ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner d'elle pour l'éternité.

Mort à toute propriété en ce qui concerne la sainteté. L'âme s'était approprié les dons de Dieu, les vertus dont ill'avait enrichie, et elle avaitune certaine complaisance en sa pureté. Dieu la dépouille de tout, non quant à la réalité, mais quant à l'apparence, et la réduit en une entière nudité; elle ne voit plus en soi ni dons ni vertus,ni rien de surnaturel. Elle ne sait ni ce qu'elle est, ni ce qu'elle a été, ni ce qu'elle deviendra. Ses péchés, son néant, sa réprobation ; voilà tout ce qu'elle aperçoit

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en elle dont elle se juge digne. Voilà la consommation de la morl mystique. La résurrection et l'état glorieux viennent après. Laissons à Dieu ses secrets, et n'en disons pas davantage.

De la Tiulence qu'il faut se faire à soi-même.

Depuis les jours de Jean-Baptiste, dit Jésus-Christ, le royaume des cieux souffre violence, et ceux qui se font violence le ravissent. Si Jésus-Christ a rendu en un sens la voie du ciel plus facile par l'effusion abondante de ses grâces, et par l'esprit d'amour qu'il a répandu sur ses disciples, d'un autre côté il a rendu celte voie plus étroite, parce qu'il est venu mettre la loi à sa perfection, et qu'il exige plus que Dieu n'exigeait sous la loi de nature et sous celle de Moïse. Ainsi, depuis le moment que Jean-IJaptisle a annoncé la venue du Sauveur, le royaume des cieux ne s'obtient que par la viorence qu'on se fait à soi-même; il faut le ravir et l'emporter, pour ainsi dire, d'assaut. Cette parole est dure à la nature, parce que c'est elle qu'il faut combattre, et cela quelquefois jusqu'au sang, sans trêve ni repos. Si le service de Dieu ne cunsislait que dans une certaine routine de dévotion, compatible avec une vie douce et commode, avec les recherches de l'amour-propre, et une secrète complaisance en soi-même, le nombre des saints, c'està-dire des vrais chrétiens, des véritables amateurs de l'Évangile, ne serait pas si rare, et notre condiion serait à tous égards plus heureuse que celle des Juifs, à qui Dieu presciivait tant de pratiques extérieures, dont la loi de glace nous a affranchis.

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