‹ Manuel des confesseurs (volume 2)Chapitre 13 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

scandalizat te,abscinde eam,et projice ahs te. Si cet autre souille continuellement sa main dans les jeux, les festins et les débauches, qu'il la coupe sans miséricorde. Fuite, fer et feu. Sipes tuus scandalizat te, abscinde eum, et projice ahs te. S'il fréquente telle maison, tel cabaret, telle compagnie oii il tombe journellement, qu'il s'en éloigne à tout prix. Fuite, fer et feu. Projice, abscinde. Ces paroles sont si claires et si impérieuses, qu'elles doivent nous animer à former une sainte ligue, et à ne jamais absoudre celui qui, se trouvant dans l'occasion prochaine de péché, peut et ne veut pas la quitter. Ayez donc devant les yeux la proposition condamnée : Potest aliquando absolvi , qui in proxima occasione peccandi versatur, quant potest, et non vult omitiere, quinimo directe, et ex proposito quœrit, aut ei se ingerit. Elle vous dit cette fausse proposition : Potest aliquando absolvi. Quelle sera la vraie ? la voici : Nunquam potest absolvi, qui in proxima occasione peccandi versatur, etc. Non, non, on ne doit jamais absoudre celui qui veut croupir dans l'occasion prochaine du péché.

Marqi Ci 322. — Mais pour procéder avec prudence et pour établir notre doctrine sur un fondement solide, il convient d'abord d'exposer en quoi consiste réellement l'occasion prochaine. C'est un '•^" point souverainement délicat, et sur lequel tous

ctKu! . . les docteurs ne sont pas d'accord. Pour nous mettre en sûreté nous suivrons le sentiment le

inlérieures et extérieures de Foc-

plus commun, et que les adversaires même ne peuvent raisonnablement combattre. Je commence par supposer que personne n'ignore qu'il n'y a pas identité entre le danjjer de pécher et l'occasion prochaine, ni même entre le danger prochain et l'occasion prochaine. En effet, l'occasion prochaine dépend nécessairement et toujours de quelque circonstance extérieure que no porte pas avec lui le danger, bien qu'il soit prochain. Eclaircissons cette proposition par un exemple. David, du haut d'une galerie de son palais, aperçoit de loin Bethsabée qui se baigne ^ Hélas ! comme l'œil entraîne le cœurl Jusque-là il n'y avait que le danger de pécher; mais bientôt, poussé par sa concupiscence, il fait, il regarde tant, que m/.ssiv 7iu7ïliis tulit eam. Voilà l'occasion prochaine produite par la circonstance (lu lieu et de la présence de l'objet, supposé toujours cependant la fréquence des chutes sans laquelle l'occasion prochaine n'existe pas. Ainsi deux choses constituent l'occasion prochaine : la jMcmière, la propension intérieure à pécher, d'où nait le péril ; la seconde, la circonstance extérieure qui donne l'impulsion et présente la facilité de pécher. Malgré toute sa disposition intérieure à pécher, David n'aurait jamais commis l'adultère sans la circonstance extérieure du lieu et derobjtt présent; comme aussi, placé dans la même circonstance, il n'aurait jamais j)éché sans

' Il Rcg., II, 4.

i48 MANUEL

sa mauvaise disposition intérieure. De plus, sa chute ne pourrait être appelée occasion prochaine si elle ne s'était répétée plusieurs fois et fréquemment; car il vécut avec Cethsabée pendant plus d'un an au grand scandale de tout le peuple. Tels sont les fondements sur lesquels nous établissons la définition de l'occasion prochaine. On donne communément ce nom à celle où, attendu les circonstances de la personne, du lieu et de Vexpèrience passée, on pèche toujours ou presque toujours, ou du moins fréquemment. C'est ce qui la distingue de l'occasion éloignée dans laquelle, eu égard aux mêmes circonstances, on ne pèche que rarement. Ainsi l'occasion prochaine n'est jamais telle que quand elle a, d'une manière absolue ou relative, une union fréquente avec le péché. Tel est le caractère propre qu'assignent les théologiens pour la distinguer de l'occasion éloignée. Les autres définitions, quoique conçues en termes différents, reviennent toutes à celle-ci, cartons les docteurs exigent la fréquence des chutes, au moins relative, c'est-à-dire que le plus souvent on tombe dans le péché auquel on s'expose. Mais doit-on toujours s'en tenir à ce nombre mathématique, de sorte que si on n'est pas tombé six fois sur dix, on ne puisse appeler l'occasion prochaine ? ou bien doit-on former son jugement secundum id, quod communiter accidit, par exemple, à un jeune homme ardent et livré à de mauvaises ha-

biludes qu'on regarde comme devant infailliblement tomber s'il se trouve dans tel lieu avec telle personne ? Tout cela est laissé à la prudence du confesseur. C'est à lui de considérer que certaines occasions sont absolument prochaines pour tous ; d'autres relativement, c'est-à-dire par rapport à telle personne. Ainsi ce qui sera occasion prochaine pour un jeune homme ne le sera pas pour un vieillard, parce que la première condition de loccasion prochaine, c'est-à-dire la propension au péché, manque à celui-ci. Pour éclaircir toute cette matière il convient d'expliquer avec tout le soin possible les deux principes constitutifs de l'occasion prochaine.

323. — Et d'abord, quant à la propension in- Suiie térieure qui entraîne avec elle le danger prochain de pécher, je dis que chacun la connaît par luimême. En effet, elle sort de ce levain de péché que nous avons hérité de notre premier père. Dans les uns elle est plus ou moins forte, suivant la qualité des mauvaises habitudes qu'ils ont contractées ; et quelquefois nous sommes obligés de l'affaiblir par des actes contraires, comme nous le dirons en parlant de l'occasion prochaine nécessaire ou involontaire, parce qu'alors ne pouvant ôter la circonstance extérieure, nous devons affaiblir cette disposition interne afin que de nécessaire l'occasion ne devienne pas volontaire. Ouant à la circonstance, qui est la seconde condition de l'occasion prochaine, je dis qu'il n'est

doO MANUEL

pas nécessaire qu'elle soit toujours mauvaise et très-mauvaise : mais de sa nature, comme parlent les théologiens, elle peut être quelquefois bonne, même sainte et très-sainte. Afin de ne pas nous laisser séduire par l'apparence du bien, prenons pour exemple un confesseur faible. Il entend la confession, voilà la circonstance extérieure qui, considérée en elle-même, est une action très-sainte. On peut cependant le regarder comme un véritable occasionnaire, si, dominé par quelque mauvaise habitude, il consent bien souvent à des pensées mauvaises : tout en écoutant les confessions il est constitué dans l'occasion prochaine de péché. Or, il n'est pas douteux qu'il ne soit obligé, dans ce cas, ou de quitter ses fonctions ou d'employer tous les moyens les plus propres à se corriger. Voudrait-on spécifier ces circonstances extérieures, il y en a, pour ainsi dire, autant que de choses au monde. L'un trouve une occasion prochaine dans la circonstance du lieu ; celui-là dans la circonstance de telle personne ; une autre dans la conversation ; celui-ci dans le jeu, dans le négoce, dans le cabaret, dans l'amour, etc. Il n'y a pas une seule chose dans le monde bonne ou indifférente dont la malice de l'homme ne puisse abuser. Ainsi toutes reS ibis qu'un pécheur se trouve dans une circonstance, de quelque genre qu'elle soit, où il tombe fréquemment, il mérite le titre infamant d'occasionnaire : il est indigne d'absolution s'il

DES CONFESSEURS. iol

ne quitte efficacement l'occasion dans la manière et la forme que nous remarquerons plus loin.

324. — Reste à développer la fréquence des Frechutes sans laquelle il n'y a pas occasion pro- ^7eT* chaîne suivant la définition donnée plus haut, reehptes. En effet, nous avons établi qu'on appelle proprement occasion prochaine celle où l'on pèche toujours, ou presque toujours, ou du moins fréquemment. Il convient par conséquent d'expliquer ces deux mots, tomber fréquemment. Quant au premier, je crois que c'est une grande erreur, soit des confesseurs, soit des pénitents qui, s'imaginant qu'il n'y a de véritable occasion prochaine que celle où le péché se consomme par les actes de la plus dégoûtante lubricité, ne regardent pas comme telle l'occasion où l'on pèche seulement par des paroles ou par des regards, ou par des attouchements licencieux, et beaucoup moins lorsqu'on ne commet que des péchés de désirs ou d'omissions. Pour dissiper les ténèbres d'une erreur aussi grossière, proposons l'exemple d'un jeune homme dissolu. Epris d'une jeune personne, il ne lui parle pas, il ne l'entretient pas, il ne lui donne aucun signe de son amour déshonnête; mais chaque soir il vient se poster en sentinelle sous sa fenêtre : en la voyant son cœur s'enflamme, et il consent fréquemment à des pensées indignes. Pourquoi ne regarderait -on pas celle occasion comme véritablement prochaine, puisqu'elle en réunit toutes

io2 MANUEL

les conditions? On y trouve la disposition intérieure au péché; on y trouve la circonstance extérieure du lieu et la présence de l'objet; on y trouve la fréquence des chutes dans des péchés de pensées : voilà tous les membres qui forment le corps monstrueux de l'occasion prochaine. Comment douter qu'elle en soit une ? Autre exemple pour les péchés d'omission. Ln curé, qui est obligé d'instruire son peuple et de visiter les malades en danger, afin qu'ils ne meurent pas sans sacrements, se livre à la chasse; non pas à la chasse bruyante et défendue par les canons, mais à la chasse de simple agrément : il se livre au jeu également licite ; il va dans une société très-honnête, il n'y a pas là ombre de mal ; mais toutes les fois, ou du moins le plus souvent qu'il va à la chasse, au jeu, en société, il néglige l'instruction de son peuple, ou la visite de ses malades. Comment douter que ce curé ne soit dans une véritable occasion prochaine, en sorte qu'il pèche chaque fois qu'il va à la chasse, au jeu, en société, puisqu'il s'expose au danger prochain de commettre un péché d'omission aussi grave que la négligence de l'instruction et de l'administration des sacrements aux malades qui en ont besoin ?

Telle est l'explication de ce premier mot tomber ; reste le second, fréquemment. Pour ne pas nous égarer, il est à propos de remarquer que nous n'entendons pas ici que la fréquence

des chutes soit toujours absolue, quant au temps ou quant aux actes, de sorte que pour constituer l'occasion prochaine, il soit nécessaire de pécher tous les jours, ou presque tous les jours, ou de faire dans le môme espace de temps un certain nombre d'actes peccamineux; non, mais il suffit qu'elle so\t7'elative, c'est-à-dire par rapport au nombre de fois qu'on s'est exposé à l'occasion. Ainsi un homme ne tient pas, à la vérité, dans sa propre maison, la personne avec laquelle il a coutume de pécher, moins encore il l'entretieni ailleurs dans sa dépendance : le concubinage serait trop évident. Mais il la visite dans une maison qui ne lui appartient pas, et pour cacher son intrigue et tromper les regards de ceux qui épient ses démarches, il ne la visite qu'une seule fois par mois et même plus rarement. Il est certain que s'il pèche le plus souvent quand il se rend dans cette maison, si de douze fois l'année il n'en passe pas cinq ou six sans tomber, il doit être infailliblement réputé dans l'occasion prochaine du péché. Quelquefois encore il ne faudra pas s'attacher au nombre matériel des chutes, mais plutôt à examiner quelle est l'influence de l'occasion sur le péché et jusqu'à quel point le péché dépend de l'occasion. Toutes ces considérations sont abandonnées à la prudence du sage ronfesseur qui pèscramùrementlefail avec toutes ses circonstances.

Page 1